‹ Traité de thérapeutique chirurgicale (volume 2)Chapitre 64 sur 191 · DES ONGLES INCARNÉS · texte numérisé non relu

DES ONGLES INCARNÉS

Velpeau, dans son Traité, évaluait à plus de cent les procédés imaginés pour guérir l'incarnation des ongles. Depuis, le nombre n'a fait que s'accroître; un des derniers en date, celui de Quénu, est peut-être un des plus ingénieux.

A. Prophylaxie. — Une hygiène bien entendue des pieds et de la chaussure peut prévenir l'incarnation, et Boyer attachait une grande importance à la manière de couper les ongles, qu'il ne faut jamais sectionner en rond, comme on le fait d'habitude ; car dans ce dernier cas, le bourrelet cutané péri-unguéal déborde « en trottoir » autour de la lame cornée, et les parties molles, mal soutenues, remontent et s'ulcèrent sur le rebord aiguisé de l'ongle : on les taillera donc carrément, et cette simple précaution sera souvent suffisante, pourvu qu'on proscrive aussi les chaussures étroites, pointues et rigides qui compriment les orteils. Il y a longtemps que Dionis a remarqué l'absence d'onyxis chez les carmes déchaux.

Cependant « la chaussure rationnelle » ne suffit pas toujours à conjurer l'incarnation, fréquente avec les ongles durs, épais, comme enroulés, et dont la tendance est de s'enfoncer dans les chairs ; il en est de même pour les ongles petits et plats posés sur un gros orteil épais. Les tissus des lymphatiques résistent moins; ils s'ulcèrent et végètent vite : aussi^

chez ces sujets, l'on prescrira les bains alunés ou chlorurés, les pommades tanniques et une propreté rigoureuse. Nous sommes frappés de voir combien, chez les soldats, les sueurs abondantes, l'érythème humide et fétide, l'herpès ulcéré,latournioleprédisposentàrincarnation, que l'onpréviendra par les bains antiseptiques et l'asepsie soigneuse de la rainure de l'ongle, où habitent communément des microbes pyogènes dont le rôle est incontestable dans la production et l'entretien de l'incarnation.

Autres précautions indispensables : quand l'incarnation a pour cause un chevauchement du gros orteil sur le deuxième orteil, d'après le mécanisme si bien exposé par Le Fort et analysé à nouveau par Dardignac(l ) , il faut dégager cet orteil, qui repousse en haut les parties molles bientôt ulcérées par le bord externe de l'ongle : un petit bracelet de diachylon suffit à maintenir les deux doigts dans une position plus correcte, le second étant ramené au-dessus du premier. Dans certains cas d'ailleurs, comme l'observe Dardignac, l'incarnation unguéale passe au second plan et n'est alors qu'un épiphénomène cédant le pas à la malformation acquise et incorrigible du pied : le second orteil ne peut être ramené et tenu en place correcte ; il est comme surajouté au pied ; il ne participe point au travail de la marche, ainsi qu'en témoignent les empreintes plantaires. II est loisible alors d'en venir à l'ablation totale ou partielle de cet orteil « hors rang ».

B. Traitement. — 1° Traitement palliatif. — Lorsque l'incarnation, encore à ses débuts, ne se manifeste que par une petite ulcération suintante, le repos, la toilette antiseptique et surtout une taille correcte qui permet d'interposer entre le coin de l'ongle incarné et la matrice saignante une mince couche de ouate enduite de vaseline à l'iodoforme ou au dermatol, suffisent presque toujours pour enrayer le mal. Ce pansement doit être fait avec une spatule fine, qui insinue l'ouate, la fait glisser, et la tasse loin, sous l'ongle, jusqu'aux limites de la plaie. Une bague de gaze iodoformée maintenue par un badigeon collodionné empêche la chute de l'ouate. Chez les personnes soigneuses et propres, cette petite manœuvre, de temps en temps répétée, supprime l'incarnation de l'ongle et assure la guérison du mal.

Quand le derme péri-unguéal se tuméfie et forme un bourrelet saillant et fongueux, il faut ajouter à l'interposition de l'ouate, toujours indiquée, les attouchements à la teinture d'iode ou à l'acide chromique au dixième, qui répriment les bourgeons sanieux, cicatrisent l'ulcération, et peuvent amener la guérison en quelques j ours. Mais ce traitement n'estguère applicable que dans la clientèle aisée, où l'on prescrit les longs repos et les soins assidus. Il faut aller plus vite avec ceux qui ont besoin de travailler pour vivre, et, dans nos services hospitaliers, dès que l'incarnation est nettement établie, nous avons recours à des procédés radicaux qui enlèvent le mal et s'opposent à la récidive.

Parfois on se contente d'extirper l'ongle : grâce à sa disparition, les ulcérations et les f(jngosités entretenues par les bords incarnés se cicatri-

(1) Dardignac, Ilôflexions sur l'ongle incarné. Quelques-unes de ses causes et sa cure radicale. Revue de chirurr/ie, mai et juin 1895.

ONCLES INCAUNKS.

senl,et on on est (juilte, l(jr.s([iie la lame cornée repousse, pour- la tailler correctement, et soulever l'ongle avec un peu d'ouate si la récidive devient menaçante. Mais c'est encore là un procédé « de riche », ou du moins, dans la classe pauvre, tout au plus applicable aux femmes. Le manuel opératoire en est très simple : il suffit d'introduire par le plat l'une des deux lames d'un fort ciseau' sous l'ongle, et de la pousser vivement d'avant en arriére jusqu'à la racine ; puis on relève la lame, et on coupe l'ongle d'un coup. On saisit alors chacune des deux moitiés avec une [)inco à artère, et on les arrache sans difficulté.

2" Traitement radical. — Cette extirpation ne garantit pas contre la récidive : pour qu'elle ne puisse se produire, il faut enlever la matrice qui sécrète l'ongle; et c'est ici que les proci'idés et les sous-procédés deviennent innom]>rables.

§ 1". Destruction unilatérale de la matrice. — Lorsque l'incarnation est unilatérale, on se contente (Tune opération partielle, et, à l'exemple de Follin, on pratique quatre incisions : deux transversales et deux antéro-postérieures, sur le côté de l'orteil où existe le mal, — le côté externe presque toujours — elles limitent un quadrilatère allongé comprenant le bourrelet fongueux, la rainure ulcérée, une bande d'ongle et la partie correspondante de sa matrice; puis on excise le tout. Les résultats en sont bons, à condition que l'incision dépasse de cinq millimètres le repli rétro-unguéal; sans cela, toute la portion de matrice correspondante ne serait pas détruite et une récidive serait possible. Cette méthode est surtout indiquée quand l'ulcération est peu profonde, quand on peut n'enlever qu'une lame d'ongle très étroite. Mais, en vérité, dans le cas d'ulci'ration plus creusante, de décollement unguéalplus étendu, quel profit y aura-t-il à conserver une bande cornée ayant la demi-longueur ou le tiers de l'ongle? Elle ne pourra qu'offenser le derme sous-jacent et reproduire des lamelles cornées irrégulières, difformes, irritantes. Aussi, dans les formes graves et récidivantes d'onyxis latérale, le procédé de Gosselin est plus recommandable : après avoir arraché l'ongle, on enlève une petite languette de peau comprenant la partie latérale de la matrice; c'est, en somme, le Follin avec arrachement de l'ongle. Ou bien, comme nous venons de le faire, on pratique cette hémi-résection de la matrice suivant le procédé de Dardignac, plus bas décrit.

§ 2. Suppression totale de la matrice. — Lorsque Fonyxis est bilatérale, il faut abraser toute la matrice. Cependant, comme la région postérieure, celle qui correspond à la lunule, sécrète seule la substance cornée, on peut limiter la résection du derme sous-unguéal à cette zone précise. C'est le procédé de Quénu (1) : on arrache l'ongle, puis on pratique une

l-ig. 39. — Onyxis latérale avec incarnation de l'ongle. — a a, chairs fongueuses comprises dans qualrc incisions: b, ligne articulaire.

(I) QuÉ.M-, Bulletin de la Société de chiria-gie, 13 avril ii

incision transversale en avant de la lunule ou, pour mieux dire, tangente au point le plus antérieur de l'arc de cercle que dessine cette lunule ; sur les côtés, cette incision transversale dépasse les bourrelets fongueux

Fig. 40. — Procédé de Quénu.

et ne s'arrête qu'en peau saine. Chacune des extrémités de l'incision transversale est le point de départ d'une incision antéro-postérieure d'une largeur de 20 à 22 millimètres environ, et qui atteint ou dépasse l'articulation des phalanges entre elles.

Les trois incisions circonscrivent un lambeau que l'on dissèque jusqu'à son insertion postérieure, et qui comprend tout le derme de la lunule et de la gouttière rétro-unguéale, puis les ligaments de la face dorsale de la phalangette.

D'un coup de ciseau ou d'un coup de bistouri, on résèque la portion antérieure de ce lambeau, celle qui forme le tiers postérieur du lit de l'ongle, et voici quel est alors l'aspect du champ opératoire:

d'avant en arrière, on trouve d'abord la matrice privée de son ongle, mais intacte jusqu'à la lunule, ensuite une perte de substance qui correspond à la lunule et au derme de la gouttière rétro-lunulaire enlevé, enfin un lambeau de peau flottante qu'il suffit de faire glisser, au moyen de la traction exercée par deux points au crin de Florence, jusqu'au contact du derme unguéal respecté; la perte de substance est ainsi comblée, et une réunion primitive peut être obtenue.

Le procédé de Quénu nous a donné de beaux résultats immédiats et souvent définitifs. Mais il nous est arrivé aussi, comme à Dardignac, de

FJg. 41. - Procède de Quénu. — Schéma.

i. Coupe médiane de l'ongle, du derme péri-

nnguéal cl de la phalange.

Page 1