DU TAXIS ! SES RÈGLES
§ 2. Règles du taxis. — Le Fort l'a fait plaisamment remarquer : « Le taxis forcé d'Amussat, malgré ses succès, a fini par faire peur à Lisfranc; le taxis forcé de Lisfranc a fait peur à Gosselin ; et, en ce moment, le taxis forcé de Gosselin fait peur à l'immense majorité des chirurgiens. » Cela mesure bien la dépréciation progressive de ces manœuvres de réduction violente : elles sont jugées et condamnées ; on a renoncé aux séances de taxis prolongé, à ces pressions en masse qui jouaient du taxis à quatre ou à six mains sur les gros paquets herniaires ; à ces brutalités allemandes de Streubel et Max Schede, qui, de leurs deux pouces appuyés de part et d'autre du pédicule, « fourraient » la hernie dans le trajet herniaire. Il ne saurait être question que du taxis régulier, restreint désormais à un essai méthodique et bref. Puisque nous avons le moyen d'opérer sans péril, nous n'avons plus le droit de nous obstiner à ces tentatives de réduction aveugle et forcée, que le danger de la péritonite septique excusait seul. Sur ce point, comme sur quelques autres, il est advenu par l'antisepsie que l'intervention sanglante se montre supérieure en bénignité et sûreté aux procédés sous-cutanés.
I. Position du malade. — Le malade est placé en décubitus dorsal, position de relâchement musculaire de l'abdomen et de l'ouverture herniaire; deux oreillers sous le siège, pour soulever le bassin et mettre la masse intestinale en déclivité vers le diaphragme ; un traversin sous les genoux pour tenir fléchies les cuisses et les jambes ; la cuisse en flexion et abduction forte, ce qui, dit Malgaigne, est le meilleur moyen d'élargir les anneaux. Chez les hernieux obèses, la flexion forte de la cuisse est une gêne; elle enfouit la tumeur herniaire dans la graisse sous-cutanée. Pour les hernies crurales, l'abduction extrême peut être incommode à cause de la tension du fascia crébriforme. — Le chirurgien se place sur le côté du malade, de préférence à droite, pour les hernies droites et médianes ; en général, du côté correspondant, pour les hernies latérales. Au reste, sa position demeure subordonnée aux commodités et aux habitudes opératoires. — La région herniaire aura été rasée, savonnée, désinfectée, pour qu'il n'y ait point de retard dans l'opération, si elle est nécessaire.
II. Technique des manœuvres. — Trois à cinq minutes de taxis, sans anesthésie, voilà tout ce que l'on essaiera : encore faut-il ne pas avoir affaire à ces hernies étranglées douloureuses dont on ne peut approcher la main sans cris et révoltes du malade. Il ne faut point oublier que le taxis doit être fait avec toutes les chances de succès ; que l'on ne saurait, sans faute thérapeutique, infliger à l'intestin une malaxation inopportune, incorrecte ou insuffisante. Or, les chances de réduction sont notablement augmentées par la résolution chloroformique. « Si on proposait à un chirurgien, dit Malgaigne, de faire passer une vessie de porc pleine d'eau à travers une bague, il commencerait par la vider en pressant sur elle jusqu'à ce que tout le liquide fût sorti par le petit orifice de l'urètre, et c'est alors seulement qu'il chercherait à accomplir une manœuvre devenue facile. Il en est de même de l'intestin. » Aussi doit-on commencer
par vider et refouler la partie supérieure de la hernie : c'est la dernière venue dans le sac qui doit en sortir la première. En ne commençant pa& la pression sur la partie supérieure, en empaumant et refoulant d'embléela partie inférieure de la tumeur herniaire, le chirurgien s'expose à décoller le sac et à réduire en masse. Il est à remarquer, en effet, que ce sont plutôt les malades que les médecins qui « commettent » les réductions en masse; on peut constater, dit Gosselin, « que tous les sujets qui veulent réduire leur hernie, lorsqu'elle est scrotale, saisissent vigoureusement le fond des bourses et refoulent la tumeur de la partie inférieure vers la supérieure : en agissant ainsi, ils s'exposent à décoller le fond,, puis tout le contour du sac, et à faire rentrer en bloc ».
Les obstacles, d'ailleurs, ne sont-ils point tous en haut, au collet ? C'est aussi à ce niveau que la main du chirurgien exécute la plus importante manœuvre : supposons une hernie droite et le chirurgien placé à droite : entre le pouce et les premiers doigts de la main gauche, il va saisir le pédicule herniaire, l'effiler, l'étirer en canal. Cela fait à l'intestin son « vestibule de rentrée » ; cela empêche qu'il ne se produise contre l'anneau le phénomène du trou de la carte dans l'expérience d'O'Beirn ; cela s'oppose à ce que le corps du sac et les viscères hernies viennent s'étaler, sans réduction possible, autour de l'étroite porte herniaire. C'est l'histoire des incendies de théâtre et de la poussée désordonnée des spectateurs contre les issues insuffisantes : un à un, ils sortiraient peut-être ; en masse, ils obturent et se ferment le passage.
Pendant que la main gauche fait cette « filière », ce « couloir de sortie » aux viscères, la main droite les y engage peu à peu, par pression régulière et jamais violente, pour éviter les contusions intestinales, par pression continue, pour ne point perdre le résultat acquis, par pression progressive et suffisante, car il faut se garder de déclarer irréductible une hernie qu'on a pressée à peine. — Les doigts qui étreignent le pédicule font office de directeurs et de trajet d'engagement: c'est dire qu'ils ne doivent point se serrer et fermer inopportunément la voie qu'ils sont chargés de préparer. Les doigts qui refoulent commencent par vider la partie voisine de l'anneau : des gargouillements annoncent le succès de cette manoeuvre. Puis quelques mouvements de malaxation font passer dans la partie évacuée le contenu des parties plus éloignées, et c'est ainsi, par pression progressive, que l'on vide et réduit la tumeur herniaire.
A ces règles générales, il faut ajouter des expédients utiles. Telle, dans les grosses hernies surtout, 1' « inversion », qui peut rendre les meilleurs services : Morand, Sharp et Louis avaient déjà réussi par ce procédé réinventé par Leasure (1), en 187-4. Le malade est mis en travers sur le bord du lit; un aide, lui tournant le dos, se place entre ses jambes, de manière que celles-ci lui chevauchent les épaules ; puis il se relève, et soulève le patient jusqu'à ce que ce dernier ne repose plus sur le lit que par la tête et les épaules. En cette position, la sangle musculaire
(I) Leasure, The Americ. Journ. of Science, 1874.