FRACTURES DU RACHIS : RÉDUCTION ET IMMOBILISATION
les phénomènes médullaires. En 1880, Wagner (1) eut aussi deux fois recours à la suspension et à la jaquette plâtrée pour des fractures des onzième et douzième dorsales ; mais l'application, faite immédiatement après l'accident, ne put être supportée, et il conseille de la retarder jusqu'au quinzième jour. Berkeley Hill (2), aussi, doit un succès à cette méthode.
Et ce n'est point seulement dans les fractures récentes que les chirurgiens étrangers ont appliqué la suspension et le corset. Dans quatre cas de paralysie persistante après fractures anciennes, Langenbeck a obtenu de très remarquables résultats. Au dixième congrès de la Société allemande de chirurgie, Kuster a relaté l'histoire de quatre anciennes fractures traitées par la cuirasse plâtrée. Cinq semaines après un accident, son premier malade gardait une gibbosité au niveau de la première lombaire. La station verticale était impossible ; il y avait des troubles de sensibilité dans les membres inférieurs : après la suspension et l'application du corset, le malade put marcher sans douleur. Même succès chez un matelot de dix-sept ans, tombé d'un mât sur le pont d'un bateau et atteint d'une cypho-scoliose telle que Taxe vertical du tronc était devenu horizontal.
Dans une vieille fracture de la colonne cervicale en sa partie moyenne, Kuster (3) a eu un beau succès en associant l'extension continue à la rupture hardie du cal. Il s'agissait d'un meunier de dix-huit ans, que Kuster traita dix-huit mois après l'accident : le malade était paralysé des quatre membres et souffrait de troubles vésicaux et rectaux. Kuster ne craignit pas de refouler la gibbosité jusqu'à craquement du cal et de faire suivre cette manœuvre d'une extension par un poids de 10 kilos ; deux fois encore il répéta cette audacieuse intervention : trois mois après, le malade se levait avec une gibbosité très diminuée et une vessie fonctionnant normalement. Dans un cas de paralysie persistante, après fracture vertébrale vieille de quatre mois, Kiicher, lui aussi, a osé rompre le cal, et a vu céder les troubles paralytiques.
Récemment, Burrell a relaté un cas remarquable de réduction, par la suspension, d'une fracture siégeant au niveau de la douzième dorsale, avec immobilisation dans un corset. Les souffrances du malade pendant ces manœuvres furent les plus intenses que le chirurgien eût jamais vues ; le blessé faillit avoir un collapsus ; lorsqu'il repri ses sens, il dit qu'il y avait eu un retour immédiat de la sensation dans ses membres aussitôt après la réduction. Mais ce ne fut que le 23 avril 1887, c'est-à-dire neuf mois après l'accident qu'il put, pour la première fois, marcher dans la cour de l'hôpital.
11 s'en faut, en effet, que la guérison des troubles médullaires ait cette instantanéité qu'on remarque dans les observations de Parise, de Tuson, de Kônig. Burrell rapporte d'autres applications de la suspension et du corset dans les hôpitaux de New-York. Cette intervention n'empêcha pas
(1) Wagner, Cenlralblatt filr Chirurgie, novembre 1880, p. 737.
(2) Berkeley Hill, Med. Times, 1881, p. 388.
(3 Kuster, Xe Congres des chirurg. allemands. 1881.
104 RACH1S ET MOELLE : TRAUMATISMES.
le malade d'Ingall de succomber, et ne guérit pas celui de Bolles qui demeura invalide. Gavin, en septembre 1886, voulut rectifier par la suspension une fracture chez un blessé qui pesait plus de 200 livres ; la pendaison détermina une grande dyspnée : le corset n'apporta aucun soulagement; il fallut l'éventrer au deuxième jour, et deux mois après le malade mourait.
En effet, la réduction peut bien rétablir le calibre du canal vertébral et libérer la moelle des compressions fragmentaires ; mais elle est impuissante contre les dégâts médullaires déjà effectués. Donc, l'efficacité de la réduction dans les fractures se mesure à la gravité des lésions médullaires déjà produites. Si la moelle a été broyée, le mal est fait et la réduction ne peut rien, sinon empêcher son aggravation parles déplacements secondaires. Si, au contraire, il s'agit d'une contusion simple, la réduction sera curatrice, avec un effet immédiat si la moelle est simplement comprimée, avec un résultat reculé à plus ou moins longue échéance, si la moelle a déjà eu le temps de subir des dégâts qui ont besoin de réparations.
§ 3. Interventions opératoires. — I. Esquillotomie dans les fractures des arcs. — «Il faut s'enhardir, disait déjà Ambroise Paré, s'il estpossibie de faire incision pour oster les esquilles et les esclats qui sont enfoncés et compriment la moelle et les nerfs. » Mais ce précepte, que Heister et James rééditèrent, resta lettre morte jusqu'en 1762, où il fut mis en pratique par Antoine Louis, le célèbre secrétaire de l'Académie royale de chirurgie. L'opéré de Louis était un vigoureux homme de quarante ans. Il reçoit un coup de feu dans la région dorso-lombaire. Louis observe au niveau de la blessure un trajet au fond duquel il sent des « pièces d'os vacillantes ». Le malade est en pleine paraplégie et ne pisse pas. Louis extrait les esquilles ; et dès le lendemain, le mieux apparaît, la sensibilité fait retour, la motricité revient lentement. Deux ans après, Louis retrouve son opéré : il a abandonné ses béquilles; une canne suffit à assurer sa marche. « C'est une victime, dit Louis, que l'art a soustraite à une mort certaine. » — En pareille occurrence, si, clans un foyer de fracture ouverte, on constate des débris, des esquilles de lames vertébrales exposées à blesser la moelle, il faut débrider pour extraire ces fragments ; c'est d'ailleurs le moyen d'aseptiser le foyer traumatique. Pour les fractures par armes à feu, cette intervention est incontestée et s'impose même avec urgence si l'évolution des symptômes dénonce l'existence d'une hémorragie abondante.
Lorsque la fracture rachidienne n'est pas ouverte, si l'on soupçonne une compression par des fragments de l'arc vertébral postérieur, on doit encore, par incision méthodique, marcher à la découverte des esquilles. Péan a traité récemment an homme mordu par un cheval, dans la région dorsale et chez qui des symptômes médullaires se montrèrent graduellement au bout de quelque jours : la paraplégie était complète, la rétention d'urine absolue. Après mise à nu des arcs brisés comminutivement de la septième et huitième dorsale, l'opérateur enleva dix fragments implantés dans la moelle. Laguérison fut complète. — Seize heures après