TUBERCULOSE VERTÉBRALE : IMMOBILISATION
« On se trouve ainsi amené, conclut Lannelongue, à chercher un autre point d'appui pour l'extension. Le seul auquel on puisse songer est la base du crâne. Pour obtenir l'extension . du rachis ou seulement lui constituer un mode de contention durable, on doit logiquement le saisir par les deux extrémités, c'est-à-dire par l'extrémité pelvienne et par la cervicale; la traction doit s'exercer en bas sur le bassin, en haut sur la tête. Le raisonnement et l'expérience montrent que l'on peut mettre aisément cette idée en pratique. L'appareil que j'emploie depuis quelque temps déjà se compose de deux pièces, qui sont : 1° une ceinture pelvienne en cuir moulé prenant un point d'appui sur le sacrum et les hanches, n'exerçant aucune compression sur les épines iliaques antérosupérieures; 2° une sorte de collier également en cuir moulé. Ce collier s'évase supérieurement en forme de coupe pour s'appliquer exactement, en arrière sur la face inférieure de l'occipital, en avant sur la région sus-hyoïdienne et le maxillaire inférieur. Ces deux pièces fondamentales sont réunies l'une à l'autre par deux supports métalliques suffisamment résistants, l'un antérieur, l'autre postérieur. A la partie moyenne de chacun de ces supports est placée une crémaillère à l'aide de laquelle on fait varier leur longueur à volonté, ce qui permet d'écarter les deux pièces de l'appareil, c'est-à-dire de graduer l'extension continue.
Cet appareil réalise la parfaite extension du rachis, mais il est parfois mal supporté; puis, en clientèle pauvre, il ne peut être prescrit. Sur un gibbeux en pleine période de consolidation osseuse et qu'on fait lever, il est excellent, bien préférable aux corsets à béquillons sous-axillaires, plus efficace que le sayre, applicable de plus aux formes cervico-dorsales, et cervicales. Chez un tuberculeux à la période d'état et qui reste couché, il est moins indispensable; car, en réalité, nous poursuivons moins l'extension rigoureuse et la « diastase vertébrale » que la suppression de la contracture musculaire et, partant, des pressions anormales des corps vertébraux. Or, il suffit que la colonne vertébrale soit immobilisée, que le malade la sente « étayée », pour que la vigilance musculaire se relâche. Dès que le rachis est pris en un bon appareil de. contention, la contracture se détend, et, avec elle, la douleur des pressions vertébrales.
III. Appareils plâtrés de Sayre. — Pour produire ce résultat, les appareils de Sayre suffisent. — Nous ne leur reconnaissons qu'une contre-indication, c'est l'acuité du mal : il serait imprudent de suspendre pour l'application d'un sayre un tuberculeux qui souffre et chez lequel la gibbosité s'accroît rapidement. Et encore, Walker et Furneaux-Jordan nous ont-ils rendu un signalé service en nous apprenant à fabriquer un sayre à bandelettes séparées, à la façon d'un scultet plâtré, dans le »as de maux de Pott trop douloureux pour permettre la suspension cervico-axillaire.
Furneaux-Jordan a bien précisé cette technique : le malade est maintenu couché et mis en extension continue par la fronde sous-maxillo-occipitale déjà décrite; des poids font l'extension. Après quelques jours de traction continue, on peut placer le sayre à bandes séparées. On prendra
trois bandes faites de plusieurs épaisseurs de tarlatane, pénétrées de bouillie plâtrée, assez larges pour embrasser tout le tronc, du rebord iliaque aux aisselles, en sïmbriquant au tiers, assez longues pour que les deux chefs se recouvrent d'une douzaine de centimètres. La-bande médiane embrasse la taille ; la bande supérieure forme un tronc de cône évasé en haut et emboîtant le thorax; la bande inférieure constitue un cône évasé en bas et qui engaine le contour pelvien ; à cet effet, les bandes sont appliquées et modelées à la main sur les reliefs thoracique et iliaque. C'est un appareil très à recommander.
Si cette suspension horizontale est intolérable, on appliquera le scultet ouaté, plâtré, sans traction, et suivant le procédé de Petersen, que nous étudierons plus tard ; si tout déplacement est trop douloureux, il faudra se contenter de coucher le malade sur une gouttière de Bonnet, ou bien dans un plastron de fil métallique modelé et rembourré. Quand, au contraire, la douleur n'est point intense et que la déformation rachidienne progresse lentement, le malade couché, sera enfermé dans une cuirasse de feutre plastique ou dans un corset de Sayre.
Voici comment, pour une carie lombaire ou dorsale inférieure, s'applique ce corset. Le malade, préalablement lavé et nettoyé, est revêtu d'un tricot sans manches, de lainage fin, bien ajusté au thorax, tendu et fixé en haut par deux pattes d'épaule, en bas par deux sous-cuisses. Avant d'ajuster le tricot, on interposera entre le lainage et la peau, à la hauteur du creux épigastrique, un petit ballot d'ouate enfermé dans une compresse, disposé en coin à sommet inférieur ; un petit ruban de fil lui est attaché et laissé pendant, afin de permettre l'extraction de ce « tampon à manger » ; car c'est une réserve d'espace que l'on garde pour l'ampliation stomacale ; Warfwinge a proposé de remplacer le dinnerpad de Sayre par un bon repas. — De même, chez la femme, on réservera sous la carapace plâtrée un espace libre pour les seins, en les couvrant d'une plaque ouatée; de même encore les bosses saillantes, avec exulcérations, seront protégées, contre le corset, par des petits coussinets de coton glissés sous le tricot, ou encore par une plaque de corn-plaster ou de feutre, évidée en niche au niveau de la saillie épineuse qu'elle coiffera; on garnira le rebord et les épines iliaques par deux à trois épaisseurs de linge, que l'on enlève avant que le plâtre soit complètement pris.
On procède ensuite à la suspension du malade. Sayre la pratique au moyen d'un appareil adopté en toutes les cliniques. C'est un arc métallique qui porte à ses extrémités deux systèmes de courroies; les deux courroies externes forment deux anses rembourrées sous-axillaires, destinées à soulever le malade par-dessous les épaules; et les deux autres une double fronde, qui suspend la tête par la nuque, d'une part, et par dessous le menton, de l'autre. Un anneau médian suspend la traverse métallique à une moufle qui s'accroche, soit à un trépied, soit au plafond. L'appareil à suspension une fois appliqué, le malade est hissé, sans secousses, jusqu'à ce qu'il se sente à l'aise et jamais au delà; il doit conserver toujours le contact du sol par les gros orteils. Un aide lui
tient les mains et l'empêche de tourner sur la corde de suspension. Alors commence le plâtrage. — Les bandes de tarlatane ou de grosse mousseline, larges de 10 à 12 centimètres, longues de 4 à 6 mètres, préalablement pénétrées de plâtre, sont, au fur et à mesure de la consommation, plongées dans l'eau tiède : froide, le contact en serait désagréable au malade ; chaude, elle avancerait la prise du plâtre. On ne les laisse immergées que jusqu'à ce qu'il ne se dégage plus aucune bulle d'air; elles sont alors imbibées à point. Chaque bande doit être immergée quand on
Fig. 20. — Application du corset de Sayre.
commence l'application de la précédente ; cela mesure approximativement la durée d'imbibition d'un rouleau.
Le corset s'applique au moyen de circulaires qui débutent par la partie la plus mince du tronc. On commence par faire la taille. La main droite tenant et déroulant le globe, la main gauche ajugte les tours de bande bien à plat, les dirige, les lisse, et l'on descend ainsi de la taille vers les épines iliaques antéro-supérieures, qu'on dépasse légèrement ; de là, les tours de bande, se recouvrant au deux tiers, remontent aux aisselles. On applique ainsi de trois à quatre épaisseurs de bande chez l'adulte, deux ou trois chez l'enfant. Sayre recommande de disposer alors, comme buse du corset, de minces et étroites lamelles de fer-blanc dont les premières Fop.gle et Reclus. — II. ^
sont appliquées de chaque côté de la ligne épineuse, et dont les autres bardent de haut en bas le thorax, distantes l'une de l'autre de 6 centimètres. Mieux vaut mettre une épaisseur de bande en plus, et supprimer ce . cuirassement; chez les adultes, nous nous contentons de deux attelles de ferblanc mince, plaquées sur l'appareil, de l'aisselle jusqu'au rebord iliaque : un dernier tour de bande les incorpore au corset ; avec un peu de plâtre, on achève le lissage de l'appareil et on le renforce en quelques points.
Pendant que le plâtre durcit, on le modèle par des pressions méthodiques; chez la femme, on le déprime doucement au niveau du sternum, dans la rainure intermammaire ; on augmente beaucoup la valeur de soutien du corset en le « hanchant » au niveau des flancs ; pour cela, on prend la taille du corset entre les deux mains ouvertes, pouces d'un côté et autres doigts de l'autre ; on le creuse aux flancs, et on l'ajuste avec pression sur le rebord iliaque ; c'est un détail de confection auquel nous attachons une grande importance, car il décide de l'efficacité de l'appui pelvien du corset. Le plâtre est sec en dix ou vingt minutes ; l'ongle commence à le rayer nettement, ce qui est un signe de prise suffisante : c'est le moment d'échancrer au sécateur le bord sous-axillaire du corset et de retirer le « dinner pad ». — On relâche la suspension et on fait toucher terre au patient par la plante ; en attendant que le plâtre soit complètement sec, on fait asseoir le malade ; cela est préférable au décubitus horizontal qui déforme la cuirasse plâtrée.
On a dit: L'application d'un corset de Sayre nécessite un appareil suspenseur. Mais, en chirurgie courante, ne peut-on l'improviser ? Un fort piton vissé à une travée du plafond, une corde, une fronde double disposée, comme pour l'extension cervicale, en deux cravates sousmaxillaire et sous-occipitale, forment un appareil suffisant. — On a objecté encore : Le corset de Sayre est inapplicable : 1° aux enfants au-dessous de cinq ans; 2° au mal vertébral des dernières lombaires et des sacrées. Il faut se résigner, en effet, à laisser ces malades en décubitus horizontal dans une gouttière de Bonnet. Ce corset ne s'applique pas non plus aux vertèbres cervicales ; c'est même difficilement qu'il immobilise le mal vertébral de la deuxième à la cinquième dorsale : en pareil cas, on y ajoute un 8 de chiffre sous les aisselles, un véritable croisé des épaules qui les efface et les porte en arrière; mais cela est généralement douloureux et, dans ce cas, nous avons essayé, avec succès, d'incorporer au corset plâtré un appareil imité du « soutien hygiénique » de Lebelleguic : une lame d'acier verticale, flexible, est plaquée contre l'appareil, sur la ligne épineuse, et s'étend de la première dorsale à la troisième lombaire ; au niveau de la deuxième dorsale, deux lames d'acier sont obliquement entées sur le soutien vertical ; leur extrémité externe porte une épaulière en tissu, qui contourne l'aisselle, repousse les épaules en arrière, et vient se fixer par un bouton rivé au bout supérieur de la lame verticale : cette dernière est solidement incorporée au sayre par des tours de bande plâtrés. — De Saint-Germain conseille un corset orthopédique à tuteur postérieur, sur le montant duquel sont deux rivets solides aux-
quels s'adaptent deux mortaises correspondantes pratiquées dans un collier descendant très bas ; la même disposition à la partie intérieure soude les deux pièces d'appareil.
..JPour le mal de Pott des vertèbres cervicales ou dorsales supérieures,
Fis:. 21.
Appareil de Furneaux-Jordan.
Sayre a recommandé l'adjonction d'un jurymast apparatus (mât de fortune) : deux pièces de fer malléables réunies et dont la courbure s'adapte exactement à celle du dos; des parties latérales de ces pièces partent trois
Fi£. 22. — Application d'un corset plâtré suivant la méthode de Furneau.v-Jordan.
lanières de fer-blanc assez longues pour entourer latéralement le tronc. A la partie supérieure est fixée une tige métallique verticale et médiane, susceptible d'être raccourcie ou allongée à volonté, qui décrit une courbe au-dessus de la tête et supporte à son extrémité terminale un collier
Fi". 23. — Collier à extension.
d'embrasse pour la nuque et le menton. Le thorax une fois entouré de quelques épaisses bandes plâtrées, l'armature en fer malléable est plaquée contre la surface du plâtre, et l'on a soin de maintenir la tige médiane en parallélisme parfait avec la ligne épineuse. Le tronc est alors embrassé par les bandelettes métalliques latérales, et l'on plâtre, par-dessus, quelques tours de bande; quand l'appareil est solidifié, on peut, à volonté, redresser et immobiliser la colonne cervicodorsale. — Cet appareil fait une excellente minerve pour les maux de Pott cervicodorsaux assez consolidés pour qu'on autorise l'abandon du décubitus horizontal; à la période d'état, la simple extension continue cervicale, l'adjonction du « soutien hygiénique » au corset, et, par-dessus tout, l'horizontalité persévérante nous paraissent préférables.
Il est juste d'accorder une mention à l'ingénieux appareil de Furne aux- Jordan (1), applicable aux tuberculoses des cervicales inférieures et des dorsales
supérieures. Le malade étant placé en extension cervicale continue et un corset de Sayre à trois bandes séparées ayant été appliqué, voici comment on procédera : Une bande de tarlatane plâtrée, en plusieurs doubles, longue de 1 mètre à lm,20, est appliquée par son plein sur le milieu du front, au-dessus des sourcils ; ses deux chefs sont menés • en arrière vers la nuque, croisés en ce point, et ramenés de chaque côté à la face antérieure du cou, où ils se croisent à nouveau pour être conduits à la face antérieure de la jaquette plâtrée, àlaquelle ils s'incorporent. Furneaux- Jordan accorde une haute valeur de contention à ce « jurymast apparatus ».
(1) Furneaux-Jordan, On the use of pulley-extension in the application of jacket (The Lancet, 1880, I, p. 905.\
Fis. 24.
Méthode de Petersen.
En dehors du mal sous-occipital, où elle est formellement contre-indiquée, la suspension céphalique peut présenter quelques dangers : la syncope et les vomissements s'observeraient, d'après Willet (1), une fois sur quatre ; mais cette proportion nous semble exagérée. Il est possible, du reste, d'éviter ce procédé. S'il s'agit d'un mal de Pott lombaire ou lombodorsal,il suffira de pendre le malade par les aisselles: deux embrasses sous-axillaires et une moufle feront une suspension convenable.
Si le mal vertébral siège plus haut, on peut, à l'imitation de Petersen (2), corseter le malade dans la position horizontale. Voici cette méthode, qui peut aussi rendre des services pour la mise des corsets orthopédiques. Deux tables sont placées à une telle distance que le malade étendu horizontalement repose sur l'une d'elles par ses membres inférieurs jusqu'aux grands trochanters, tandis que sa tête porte sur l'autre. Le tronc est embrassé par le plein d'une cravate ou d'un bandage de corps, d'une longueur de 1 mètre à lm,30, dont les extrémités sont nouées à une corde passant aux deux bouts d'une tringle en métal ou en bois, qu'un crochet et une moufle suspendent au plafond. Deux cordes auxquelles peut s'accrocher le malade complètent cet appareil : il est aisé d'appliquer le corset plâtré en cette position; on peut inclure dans les tours plâtrés la partie de la cravate qui touche le corps; il suffit ensuite d'en couper les chefs au ras de l'appareil.
On reproche â la cuirasse plâtrée la production d'eschares aux points de pression : de Saint-Germain et Willet n'en ont-ils pas constaté chez des malades auxquels les sayre eux-mêmes avaient fait l'application du plâtré? Aussi est-ce une règle formelle de rembourrer les parties saillantes exposées à la compression, et d'éventrer l'appareil si le malade souffre sous le plâtre. On a cherché des appareils inamovibles plus tolérables : feutre plastique, cuir, silicate, papier, ont été utilisés. Mieux vaut encore la première formule de Sayre, que l'on a compliquée sans la perfectionner. Seuls, les corsets en feutre plastique nous paraissent recommandables : il est facile, avec eux, de décorseter le malade et de surveiller la déformation.
3° Valeur de l'immobilisation : sa durée nécessaire. — Donc, aux périodes de début et d'état, immobilisation de l'individu par le décubitus; immobilisation de la région par les appareils. Le sayre, quand il est applicable, est l'appareil de contention à la portée de toutes les bourses. Le mal est qu'on en a exagéré la puissance thérapeutique : pleins de confiance en sa valeur comme procédé d'extension, frappés par l'observation encourageante de malades paralysés et pouvant marcher après l'application du corset, désireux d'accorder à leurs tuberculeux les bienfaits du plein air et de l'exercice, beaucoup de chirurgiens ont fait marcher trop tôt leurs gibbeux encorsetés de plâtre. Or, c'est un fait capital : pas plus que les corsets orthopédiques à crémaillères, la jaquette ou le « jurymast » de Sayre ne peuvent faire une extension continue
(1) Willet, St Bartholomew's hospit. Reports, 1878.
(2) Peteksen, Archiv fur klin. Chirurg., t. XXXII, p. 182.
suffisante pour supprimer l'appui des surfaces malades ; ce sont de bons appareils de contention, mais ils ne sauraient être des appareils extenseurs. Leur rôle et la mesure de leur valeur s'en déduisent : tant que progresse le foyer tuberculeux, les employer seuls est faire une thérapeutique insuffisante et permettre les pressions dangereuses ; on voit souvent la gibbosité se produire sous les corsets les mieux appliqués; c'est sur le malade couché que ces appareils doivent être maintenus, et ils ne sont que les compléments du décubitus rigoureux. Tout s'efface devant ce précepte impératif : immobiliser.
Plus tard, quand les douleurs ont à peu près disparu, quand les troubles paralytiques régressent et que les abcès froids se tarissent, on peut supprimer le décubitus horizontal. Mais il faut encore immobiliser le rachis et alléger les vertèbres du poids des extrémités supérieures : c'est alors que le sayre, en transmettant la charge des aisselles au rebord iliaque, par un support compact de plâtre qui va de la ceinture pelvienne aux parois thoraciques, ou le corset de feutre plastique établi sur un bon moulage, donnent de très satisfaisants résultats. Quant aux corsets orthopédiques, qui tous reposent sur le même principe, un appui pelvien avec deux tuteurs à crémaillères terminés par des béquillons sous-axillaires, ils ne sont avantageux qu'aux dernières périodes de guérison, quand l'immobilisation rachidienne elle-même peut se relâcher parce qu'ils permettent, mieux que la jaquette inamovible de Sayre, la toilette et l'hygiène delà peau. Pour les tuberculeux à mal cervical qu'on laisse se lever, ils ne devront marcher que contenus dans une minerve.
4° Prophylaxie et traitement de la gibbosité par l'immobilisation. — Prévenir la gibbosité, c'est l'objectif de l'immobilisation qui seule favorise la guérison en bonne attitude.
« La gibbosité une fois constituée, dit Lannelongue, doit être considérée comme une déformation définitive. » C'est la règle qu'il importe de formuler catégoriquement pour couper court à ces prétentions de redressement, que ce soit le vieux procédé de l'outre hippocratique gonflée sous la gibbosité, ou le prone system qui maintient le malade couché à plat ventre, « broutant et vivant comme un Nabuchodonosor », dit de Saint-Germain. Il est impossible, inutile ou imprudent de rectifier la gibbosité du mal de Pott, déclare Yerneuil ; on objecte que, dans la méthode de Sayre, le principe est de redresser la gibbosité par la suspension. Or Sayre a lui-même écrit : « Ne cherchez pas à obtenir l'impossible et à redresser complètement la colonne vertébrale. L'extension ne doit avoir pour but que de vaincre la contracture musculaire. »
Ce n'est point d'aujourd'hui d'ailleurs que datent ces sages conseils. Dès la fin du siècle dernier, David (1), l'auteur d'une étude sur l'influence du mouvement et du repos en chirurgie, avait constaté le péril des manœuvres de redressement. Il soigne un gibbeux qui déjà commençait à marcher et lui met un traversin sous la bosse pour
(1) F. David, Sur les effets du mouvement et du repos en chirurgie. Paris, 1770.
corriger la saillie : le mal s'aggrave et le malade succombe. « Je fus persuadé, confesse David, que ce malade se serait guéri sans l'extension déplacée de l'épine, qui donna lieu au renouvellement de la douleur et des autres accidents. »
A quoi bon d'ailleurs redresser la colonne rachidienne ? Est-ce dans l'intention de supprimer la compression médullaire? Mais ces complications ne se rattachent pas à l'inflexion rachidienne ; la moelle est le plus souvent au large dans le canal vertébral des gibbeux : ce sont la pachyméningite, les abcès intrarachidiens, les masses fongueuses bourgeonnantes, qui sont les agents habituels des lésions médullaires. Est-ce pour arriver à une correction orthomorphique ? Ici, il faut distinguer des variétés cliniques (1). Le principe du nonredressement demeure absolu quand la gibbosité s'est produite par l'ulcération et l'écroulement d'un long tronçon de rachis ; quand on a affaire à ces bosses arrondies, à grand rayon de courbure, pouvant comprendre six, huit, dix vertèbres usées et affaissées, il faut à tout prix respecter ce tassement vertébral qui constitue la condition et le moyen de la guérison. Sinon, comment pourraient se souder les deux segments distants et sans contact?
Si l'on a à traiter une inflexion angulaire, limitée à une ou deux vertèbres, la perte de substance est plus réparable, et, malgré l'écart vertébral, la soudure est encore possible par cal intermédiaire ou par jetées périphériques. — De même aussi, les tentatives de redressement sont légitimes quand, au lieu des formes caverneuses, il se présente la tuberculose superficielle qui érode les corps vertébraux, les infiltre en surface et s'accompagne de déformations peu accentuées. Certes, il est difficile d'établir en clinique le diagnostic de cette forme : chez l'adulte, à la région lombaire, quand il n'y a pas de paralysie, quand il se trouve de gros abcès et une difformité médiocre limitée à la saillie d'une ou deux apophyses épineuses, on a grande chance d'avoir affaire à cette variété et quelque raison d'essayer de la redresser.
En tout cas, si l'on veut corriger les bosses, il faut ne l'entreprendre que par de prudentes manœuvres, pour ne point rallumer l'ostéite; il convient aussi de ne jamais le tenter en période inflammatoire. On se méfiera des illusions du redressement apparent : souvent on n'arrive qu'à rectifier les courbures de compensation. L'extension avec les appareils à crémaillères est graduée et peut amener un certain redressement. — Nous avons mis à l'essai l'appareil de Rauchfuss, qui se compose d'une ceinture de 20 centimètres de largeur avec deux valves de chaque côté ; les valves internes se lacent autour du tronc, qu'elles maintiennent ; les valves externes se fixent par leurs extrémités aux galeries latérales du lit et maintiennent, soulevé par la région malade, le tronc au-dessus de celui-ci; les poids du corps et
(1) Forgue, Leçons cliniques sur le traitement de la tuberculose vertébrale (Gazette hebdomadaire de Montpellier , janvier 1889),
de la tête sont les forces de traction et de contre-extension. Nous avons employé un modèle simplifié : sur le lit, en travers, repose une planche large de 20 centimètres; elle porte à chaque bout deux montants de 30 centimètres ; d'un de ces montants à l'autre est fixée une sangle de linge qui suspend la région malade à 5 ou 6 centimètres du plan horizontal. Reyher (1) fait un grand éloge de l'appareil de Rauchfuss; nous avons constaté que c'est un excellent moyen de mettre en extension continue les maux de Pott lombo-dorsaux. Ce décubitus sur la sangle est bien toléré par les malades ; la correction est lente et sans dangers.
La réduction des luxations dans le mal de Pott sous-occipital est un point discuté. Lorsque la tête est fléchie en avant, la réduction ne peut que diminuer le déplacement postérieur de l'apophyse odontoïde : il est donc logique d'intervenir. Il ne saurait ici être question de redressement rapide : c'est par l'extension continue cervicale sur un matelas horizontal résistant, c'est par l'augmentation graduelle des poids tracteurs que l'on corrigera le déplacement pathologique ; c'est par l'immobilisation en une minerve ou un appareil contentif qu'on assurera le maintient de la réduction.
5° Traitement non-opératoire des paralysies pottiques. — Quand un tuberculeux vertébral a le temps de réparer sa lésion osseuse, il guérit presque toujours de sa paralysie, même lorsque de la contracture s'est développée et que la sensibilité est atteinte en tous ses modes. L'ouverture d'un abcès coïncide fréquemment avec la restauration fonctionnelle: le foyer comprimait évidemment la moelle, et l'incision des collections ossifluentes est tout indiquée. — En maintes observations, la suspension de Sayre et l'application de la jaquette plâtrée restituent le mouvement, comme si, en pareil cas, la moelle était coudée par vive arête sur le saillant du tronçon inférieur. — Mais comme, le plus souvent, la pachyméningite cause les troubles médullaires, c'est lentement et par l'immobilisation, à mesure que progresse la cure du foyer tuberculeux, que se guérit la paralysie. Les pointes de feu font une utile révulsion; on délaissera les cautères. — On se gardera d'électriser la moelle ; aux périodes de réparation osseuse, les courants galvaniques et faradiques, la strychnine, le massage, pourrontêtre utiles pour mettre enjeu la contractilité oula nutrition des muscles paralysés.
B. — Traitement opératoire des lésions rachidiennes et de leurs complications : abcès ; paralysies.
4° Traitement des abcès ossifluents. — Sous l'influence du repos absolu, repos de la région atteinte et repos total du malade, un bon nombre d'abcès sont susceptibles d'une résorption spontanée. A l'autopsie, il est exceptionnel de ne pas rencontrer des collections ossifluentes ; or, en clinique, bien des maux de Pott guérissent sans qu'on ait observé un abcès
(1) Reyher, Die Behandlung der Spondylitis dorsalis und lumbalis mit dem Zug und Gegenzug [Arch. fur klin. Cliir., t. XIX, p. 341).