TRAITÉ DE THÉRAPEUTIQUE CIIIRURU IG ALE
Exagération de la durée des opérations péritonéales.
La durée des opérations, devenue excessive pour les simples amputations des membres, se prolongea, en chirurgie abdominale, jusqu’à 3, 4, 5 et même 6 heures (hystérectomie, pylorectomie).
La vulgarisation de la chirurgie péritonéale fut ainsi le point de départ d’une longue période de réaction contre les procédés simples et rapides autrefois en honneur.
Les méthodes d’hésitation et de lenteur, plus accessibles à ceux si nombreux qui, sans être doués d’aptitudes suffisantes, aspiraient à devenir chirurgiens, se projiagèrent aussi vite, plus vite même que l’antisepsie, et furent adoptées dans le monde entier.
Combien d’existences humaines inutilement sacrifiées pendant cette période rétrograde !
Habileté opératoire de certains chirurgiens de la période préantiseptique et particulièrement de Maisonneuve.
La conquête de 1 antisejisie et 1 abord du péritoine comportaient-ils ce bouleversement de la chirurgie antérieure.^ Assurément non. Mais il eût fallu, il y a 3o ans, qu un des représentants autorisés de la vieille chirurgie, un Maisonneuve, parexemjDle, fût encore assez jeune et assez ardent pour se mettre à la tête des adeptes de la méthode listérienne et pour leur faire conserver des méthodes antérieures ce qu’elles avaient de bien.
Maisonneuve fut, en effet, un des chirnrgiens les plus remarquables de la période préantiseptique.
Opérateur admirable, il étonna ses contemporains par sa hardiesse, par sa présence d’esprit, par son habileté manuelle.
Des le début de mes éludes médicales, mon père, le D- O. Doyen, professeur d’anatomie à l’École de médecine de lleims, qui avait été son e eve, aimait à me dépeindre les prouesses chirurgicales de Maisonneuve et me le donnait pour exemple : « On n’opère plus comme lui », me disait-, 1, et il me le montrait l'œil vif, le geste préeis et rapide, xtirpant seul, sans aides, en quelques instants, avec calme et célérité un maxillaire supérieur. Le sang jaillissait dès l'incision des téguments.
INTRODUCTION
Le maître, imperturbable, isolait Tos de trois coups d une cisaille dont le le^■ier n aA ait pas moins d’une coudée, et l’extirpait, comme une énorme molaire, au bout d un davier, cc Xe vous effrayez pas du sang )), enseignait-il à ses élèves émerveillés: « quand l’os tombe, l’bémorragie s arrête. » Homme d’action avant tout, il fallait le voir à l’œuvre.
Il n était pas orateur et parlait peu, mais ses courtes phrases étaient nettes, précises, et exprimaient admirablement sa pensée.
Xous insisterons particubèrement sur la manière dont MaisonneuA C pratiquait les opérations sur les os de la face : il ne s’occupait pas de l’hémorragie aAant d aA oir terminé le temps principal de l’opération, l ablation de la tumeur. Plus le sang jaillissait et plus il se hâtait. L’os enlcA é, il apphquait sur les principaux Aaisseaux des pinces à verrou (il en avait toujours six dans sa large trousse), il faisait les ligatures et suturait la peau.
Ce maître ne s’attardait à aucune manœuvre inutile et opérait vite et simplement, ne faisant comme hémostase que l’indispensable.
Il pratiquait de même les grandes amputations, car ce n’est que momentanément qu il tenta de les faire au serre-nœud, après aAoir fracturé 1 os, entre deux billots, d un formidable coup de maillet.
Ceux qui l’ont connu se souviennent encore de ces opérations terribles et se rappellent son regard brillant, sa main habile et puissante, son énergie presque sauvage lorsqu il serrait progressHement l’écrou de son serre-nœud. A mesure que les plaintes du patient, dont les chairs se rompaient lentement, dcAœnaient plus aiguës, Maisonneuve, se montrant presque cruel, redoublait d ardeur et enjoignait d’un ton qui ne souffrait pas de réplique : « Donnez-lui une compresse, qu’il la morde » ; puis se tournant vers le patient ; <( Vous, tâchez de penser à autre chose. »
Les opérateurs les plus habiles d’autrefois furent découragés par la mortalité effrayante de leurs opérés.
Les aptitudes exceptionnelles de Maisonneuve devaient malheureusement se heurter à un écueil infranchissable, la septicémie sous toutes ses formes : érysipèle, tétanos, infection purulente, gangrène gazeuse, pourriture d’hôpital.
Malgré de brillants succès, qu’il dut à son extrême habileté, Maisonneuve fut découragé par la mortahté effrayante des opérations sanglantes
38 TRAITÉ DE THÉRAPEUTIQUE U II IRURG lU ALE.
et n’osa plus employer, vers la fm de sa carrière, que les caustiques. On le vit disparaître tout à coup de la vie active au moment meme où, s’il fût né 3o ans plus tard, il aurait pu, en adoptant la méthode antiseptique, donner libre essor à ses qualités innées.
Nécessité de conserver, des anciens chirurgiens,
leur virtuosité opératoire, en Palliant avec l'antisepsie.
Je n’avais retenu de Maisonneuve que ses prouesses opératoires, oubliant ses tentatives parfois extravagantes, comme les amputations de cuisse au serre-nœud et l’ablation du sein à la pâte de Canquoin, lorsqu’en octobre 1880, aspirant à connaître les résultats de la méthode de Lister, je vins concourir à l’externat des hôpitaux de Paris. AAÛde de voir et désireux d’apprendre, je parcourus les jtrincipaux services de chirurgie. J’y cherchai vainement ces opérations brillantes et hardies, cette chirurgie sûre et rapide qu’on m’avait dépeinte.
Reçu interne en décembre 1881, j’eus la bonne fortune d’étre admis dans le service du J. Championnière, qui m’initia à la méthode de Lister.
G est à cette époque que J. Championnière fit scs premières opérations d ostéotomie pour rjenii val^um et de cure radicale de liei’nic. Une fois par semaine aA'aient lieu des séances intéressantes de laparotomie, où s’entr’aidaient J. Championnière, Terrier et Périer.
Je fis la meme année (1882), dans le laboratoire du service, mes piemières recherches sur les bactéries de la suppuration, puis sur 1 ostéomyélite et sur 1 inoculation delà tuberculose osseuse et articulaire aux animaux.
Il me semblait utile de me rendre compte le plus tôt pos.siljle des progrès de la chirurgie à l’étranger.
État de la chirurgie abdominale en France en 1883.
Supériorité des chirurgiens allemands.
La chirurgie gastro-intestinale était, en effet, presque inconnue en h rance, où la mortalité de l’ovariotomie et de l’hystérectomie, encore pratiquées avec une mise en scène toute spéciale et comme des opérations extraordinaires, demeurait considérable. L’école de Billroth jouissait seule en Europe d’une réputation d’originalité justement
OTRODÜCTIOÎS.
acquise : je partis pour 1 AUemague et pour 1 Autriche et je idsitai, en i883, les cliniques de Czerny à Heidelberg, de Maas à Wurzbourg, où je fis la connaissance de Hofla, aujourd’hui si universellement réputé pour ses remarquables travaux sur la luxation congénitale de la hanche et sur l’orthopédie, enfin, le service de Billroth, à Vienne.
L’organisation des chniques allemandes, où la méthode de Lister avait été adoptée dès son apparition, presque mihtairement, comme une vérité absolue et indiscutable, était admirable.
Dès mon arrivée à Heidelberg, j’ai compris que là était le progrès. J’ai été émerveillé par la méthode et la précision avec lesquelles Czerny pratiquait couramment des opérations joresque inconnues en France. Une antisepsie parfaite, un manuel opératoire sûr et bien déterminé assuraient au maître les plus brillants succès. J’ai assisté, entre autres opérations alors inconnues de moi, à une résection de la grande courbure de 1 estomac et a une laparotomie pour tuberculose péritonéale, toutes deux suivies de guérison.
Les pièces pathologiques étaient immédiatement étudiées dans un laboratoire annexé à la salle d’opérations.
Critique de la technique opératoire de l’École allemande.
Exagération du nombre des aides.
Burée excessive des opérations.
La supériorité scientifique des chirurgiens allemands était alors indiscutable. Leur technique opératoire seule, malgré sa perfection apparente, me semblait devoir etre modifiée. La durée excessive des opérations, le nombre des aides qui passaient les instruments et les éponges, la lenteur avec laquelle étaient pratiquées les sutures et les ligatures, tout ce qui caractérisait en un mot la précision méthodique de la chirurgie allemande, me fatiguait pour le patient.
Pourquoi ne pas opérer avec plus de célérité Il me semblait facile de faire aussi bien, mais plus simplement et en moins de temps. Ces longues séances produisaient sur moi l’impression bien connue d’une mélodie trop lente. J’aurais voulu pouvoir « accélérer le mouvement ».
Il me fallait chercher ailleurs cette virtuosité opératoire qui me paraissait devoir s’alber si bien à ce que je venais d’admirer de la méthode des chirurgiens allemands.
L’enseignement de la médecine opératoire par Farabeuf à l’École pratique de la Faculté de médecine de Paris.
Le premier cours de médecine opératoire de Farabeuf auquel il me fut possible d’assister, peu de temps après mon retour de Vienne, à l’École pratique de la Faculté de médecine de Paris, me donna pour la première fois l’illusion, le sang en moins, d’une séance chirurgicale telle que je me la représentais chez les plus habiles, 3o ou 4o ans plus tôt.
Les opérateurs les plus brillants sur le cadavre perdent leur habileté sur le vivant parce qu’ils sont trop préoccupés par la crainte du sang.
Plein d’admiration pour la rapidité et la dextérité avec lesquelles Farabeuf exécutait sur le cadavre les opérations réglées, qu'il a d’ailleurs si admirablement figurées et décrites, je me demandai pourquoi, sur le vivant, on n'opérait pas ainsi.
Pourquoi cet abîme entre 1 École pratique de médecine opératoire et les salles d opérations Pourquoi là cette simplicité, pourquoi dans les hôpitaux cet appareil énorme, ces méthodes hésitantes, ces interventions laborieuses, presque aussi pénibles pour les spectateurs que pour le chirurgien.^ G est que la préocupation principale et constante demeurait pour tous la crainte du sang, devant laquelle s’effaçaient jusqu aux aptitudes personnelles des opérateurs les plus justement réputés.
Bien. des chirurgiens, brillants opérateurs sur le cadavre, perdaient ainsi toute assurance dès qu'ils abordaient la chair palpitante et se montraient, à la salle d’opérations, très médiocres et presque insuffisants .
Nécessité, pour le futur chirurgien, de l’étude de la clinique médicale, de l’anatomie pathologique et de la bactériologie.
Mon voyage en Allemagne me peimll de mieux profiler de l'enseignemenl de mes derniers maîtres, Lablié, Bouilly.puis Guyon, dont je suivis les operations, devant etre son interne.
INTRODUCTION
En médecine : externe de Bemutz, esprit fin, perspicace, et g^mécologiste distingué, puis interne de Lancereaux ; élève assidu du laboratoire de bactériologie tout récemment créé par Cornil, où Babes m'enseigna les nouvelles méthodes de R. Kocb, je m’attachai tout pai^ticubèrement à l’étude cliniqne et anatomiqne des affections viscérales, qui tendaient chaque jour à entrer plus avant dans le domaine de la chirurgie.
Mes loisirs étaient consacrés à des recherches expérimentales sur l’étiologie des maladies septicémiques : leur connaissance approfondie me paraissait devoir être, pour mes opérés futurs, le meilleur garant du succès.
L’antisepsie est FA B C du chirurgien.
L’habileté manuelle seule caractérise l’opérateur.
Mais l antisepsie ne me semblait qu’un accessoire indispensable des méthodes opératoires brillantes que mon père m’avait fait entrevoir comme l’idéal en chirurgie.
Devenu docteur et de retour dans ma ville natale, en i885, j’avais pour objectif d’alher à la méthode des Allemands l’habileté manuelle que je m’étais efforcé d’acquérir à l’école de Farabeuf. Livré à moimême, j’ai fait à l’Hôtel-Dieu et à l’Ecole de médecine de Reims, où j’étais chef des travaux anatomiques, des ligatures par centaines. J’ai abattu, la montre devant les yeux, doigts et métacarpiens, bras, jambes et cuisses, désireux d’acquérir sur le cadavre une dextérité suffisante pour opérer de même sur le vif.
Il n’est pas aussi facile qu’on se l’imagine de faire vite et bien une ligature ni de manier avec dextérité un couteau à amputation de 2 5 centimètres. Les longues séaneesde médeeine opératoire sont seules eapables de rompre le futur chirurgien aux difficultés de la pratique, et de lui rendre l’anatomie du corps humain si famihère,' qu’il n’ait jamais, sur le vivant, au moment de plonger le bistouri dans les régions les plus dangereuses, un seul instant d’hésitation.
Dès mes premières opérations abdominales , je fis de mon mieux. Mon père ne me ménagea pas ses critiques. <( Tu opères, me disait-il, comme je le vois faire à mes collègues de Paris ; c’est insuffisant. Maisonneuve avait un autre tempérament que les chirurgiens d’aujourd’hui. Souviens-toi de ce que je t’ai raconté. Apprends à opérer, comme lui, sans aides ; dispose tes instruments à ta portée, prends-les toi-même et
sache faire seul jusqu’aux ligatures. Un bon chirurgien doit arriver à ne jamais dépendre de ceux qui 1 entourent ; apprends a operer cito tuto et jucandè )).
C’est ainsi que le D' 0. Doyen, qui n’était pas chirurgien, fut un de mes meilleurs maîtres, j)uisque, après m’avoir exercé durant ma jeunesse à tous les travaux de force, d’adresse et de précision, il m’a guidé plus tard dans mes aspirations naturelles par ses conseils sages et judicieux.
Bien mieux, pendant que le D‘ Roussel, déjà mon assistant, concourait à Paris pour l’internat des Hôpitaux, et durant son internat, mon père, alors âgé de près de 6o ans, s’improvisa mon aide et nous fîmes ensemble, sans autre collègue, en nous attachant à opérer vite et simplement, les opérations les plus graves et les plus délicates.
Je supprimai définitivement dans les amputations l’emploi de la bande d’Esmarch, que je réservai aux dissections minutieuses sur les membres, aux opérations d’ostéomyélite, aux résections articulaires, où il importe avant tout de pouvoir suivre jusqu’au delà de leurs limites des lésions que voilerait le moindre suintement sangnin. Dans ces interventions, l’ischémie du membre présente de grands avantages : elle permet d’opérer à blanc, et par suite vite et bien, puisqu’on ne fait aucune ligature ; la bande élastique est enlevée après la confection des sutures et l’appbcation d’un pansement compressif.
L emjiloi de la bande d Esmarch dans les amputations présente, au contraire, le grave inconvénient de compliquer l'iiémostase définitive et d exiger, sous le prétexte d une sécurité bien illusoire, puisque la perte de sang totale, due à la paralysie des petits vaisseaux, est- beaucoup plus considérable, de i5 à 20 ou 20 ligatures au lieu de 4 ou 5.
Convaincu de cette vérité, je n’ai jamais hésité à pratiquer d urgence, sans bande d Esmarch, dans des villages ou dans des fermes isolées où je n avais 1 aide d aucun confrère, et souvent au milieu de la' nuit, des amputations de jambe ou de cuisse, ou meme la désarticulation de l’épaule. Jamais je n’ai observé d’hémorragie grave.
Je donnais moi-meme le chloroforme, jiuis je saisissais le couteau et j’abattais le membre. J’ai toujours obtenu, dans ces eonditions exceptionnellement défavorables, des résultats plastiques satis-
laisants. ^ ^
J’ai exécuté de même avec succès, dans la première chambre venue, avec laide d un seul confrère, souvent inexpérimenté, la résection de
IMRODÜCTION.
lintestin, la pylorectomie, la gastro-entérostomie, Tliystérectomie abdominale ou Aaginale, T hémi-craniectomie.
C est à peine si T opération se trouvait prolongée de quelques minutes.
J'ai d’ailleurs réglé moi-même le manuel opératoire de la néplmectomie, de l’hystérectomie vaginale, de la gastro-entérostomie, de la pylorectomie et delà craniectomie temporaire, telles que je les pratique, d’après ma seule inspiration et sans avoir jamais vu aucun autre chiriu’gien les exécuter.
Il me semblait préférable d’échapper à toute influence étrangère et de déterminer librement le procédé le plus simple et le plus rapide.
C’est ainsi que j’ai pu apporter de nombreux perfectionnements à la technique opératoire en supprimant toute manœuvre, tout instrument qui ne soit strictement indispensable.
La simplification des procédés opératoires est une condition essentielle du succès. L’abus de l’hémostase préventive prolonge et aggrave les opérations.
Opérez simplement et vous opérerez vite. L’hystérectomie vaginale avec application des pinces à demeure peut être terminée, dans les cas faciles, en moins de 2 minutes, et la pylorectomie combinée à la gastro-entérostomie, par mon nouveau procédé, en 45 à 5o minutes.
Mes premières communications à la Société de chirurgie de Paris et au Congrès français de chirurgie, de 1887 à 1891, sur ces méthodes opératoires rapides, sont passées inaperçues.
C est à Bruxelles, en septembre 1892, au premier Congrès international de gynécologie, que pour la première fois je me suis élevé, devant de nombreux collègues, contre l’abus de l’hémostase préventive, démontrant que le meilleur moyen de ne pas perdre de sang était d opérer vite et de ne pincer ou lier que les artères et les veines de gros calibre.
J’ai dénoncé les inconvénients de l’abus des pinces hémostatiques.
J'ai signalé les hémorragies les plus redoutables entre les mains des partisans les plus convaincus de la forcipressure préventive.
J ai enfin protesté contre la durée indéfinie de ces opérations de 2, de 3 et même de 4 heures, où, pour une simple hystérectomie vaginale, on laissait à demeure entre les jambes de malheureuses patientes 3o, 4o et jusqu’à plus de 5o pinces de fortes dimensions, pour la plupart
inutiles, tandis que mes opérations, beaucoup plus rapides, n’en
exigeaient que 2 ou 4- • 1 • 1
J’ai indiqué la durée de mes hystérectomies vaginales : je les terminais déjà, dans les cas difficiles, en 20 ou 3o minutes, et, dans les cas simples, en 4 ou 5 minutes, toute l’opération comprise, du premier au dernier coup de ciseaux.
L’ablation rapide des tumeurs est le seul moyen d’éviter une perte de sang inquiétante.
J’ai démontré enfin, adaptant à l’hystérectomie abdominale ma méthode d’ablation vaginale de l’utérus sans hémostase préventive, que l’on pouvait enlever les gros fibromes utérins, par la laparotomie, avec tout l’utérus, col et corps, en quelques instants, sans fil élastique, sans pincement préventif des ligaments larges et sans que les patientes perdissent autant de sang que par les autres méthodes, en apparence moins osées.
Mes statistiques intégrales ont prouvé que les opérations rapides donnaient des résultats infiniment supérieurs à ceux qubn obtenait alors.
On a voulu constater l’exactitude de mes assertions. J’ai reçu la visite de nombreux chirurgiens de tous pays. J ai pratiqué devant eux des centaines d’opérations et je leur ai démontré l’originalité et la supériorité de mes procédés.
Cette croisade contre les méthodes hésitantes et rétrogrades qui s’étaient partout vulgarisées n’est pas restée longlcnips sans écho. Après quelques mois d’un silence méthodique, de vives critiques vinrent mettre en lumière mes procédés, qui s’affirmèrent dès lors comme une méthode générale en chirurgie; méthode nouvelle, caractérisée par la simplicité et la précision du manuel opératoire, par le rejet de tout instrument, de toute manœuvre qui ne soit strictement indispensable.
Je l’ai nommée la « méthode anatomique » b
Les avantages de cette méthode ne sont plus à démontrer.
Il a pu sembler de prime abord bien inutile de terminer en 5 ou 6 minutes une hystérectomie vaginale, une cure radicale de hernie. Toute critique a dû désarmer lorsque j’ai appliqué ces procédés à la résection
. Introduction, p. G.
INTRODUCTION’
de rintestin, à la cliirurgie de l’estomac , et réduit au tiers ou au quart de leur durée habituelle ces longues opérations.
La supériorité des méthodes rapides est encore plus évidente dans ces larges craniectomies que je pratique depuis plus de deux ans, où l’hémorragie immédiate, surtout chez l’adulte, est souvent effrayante, et dans l’ablation des gros polypes naso-pharyngiens, pour lesquels j’ai récemment proposé à l’Académie de médecine un nouveau procédé d’extirpation extemporanée par les voies naturelles.
Le succès de telles opérations est subordonné à l’habileté du chirurgien. La moindre faute, le moindre retard sont mortels.
On ne saurait, en présence des résultats acquis, contester les avantages des méthodes rapides sur les procédés lents, dont la sécurité n’est qu’apparente.
Le temps, pour l’opéré, c’est la vie.
Le champ de la chirurgie s’étend de jour en jour et de nouvelles opérations surgissent, plus laborieuses et plus délicates. La dextérité reconquiert ainsi la place qui n’aurait jamais dû lui être ravie.
(( Time is money », disent les Anglais. Pour nous, chirurgiens, (( le temps, -c’est la AÛe ».
L’anesthésie et l’antisepsie perdent toute valeur si nous devons voir l’habileté manuelle disparaître avec la septicémie.
Nul ne peut devenir chirurgien s’il ne possède des qualités primordiales innées.
11 ne suffit pas, pour devenir chirurgien, de se dire : « Je serai chirurgien » et de suivre la <( filière » des concours.
Soyez bon anatomiste, exercez-vous à la médecine opératoire sur le cadavre, sur les chiens même, sous prétexte de vous familiariser avec le sang et d’obtenir des « guérisons ». Ces opérations sur les morts et sur les animaux ne feront jamais un chirurgien de celui qui ne possède pas des quahtés primordiales innées.
Ces quahtés, l’éducation et la pratique peuvent les développer ; elles ne les engendrent pas. Le chirurgien doit être un artiste et non pas un manœuvre.
On a objecté que mes procédés étaient dangereux et inaccessibles à la majorité des opérateurs.
4(i TRAITÉ DE THÉRAPEUTIQUE CIIIRURUICAUE.
Je regretterais qu’il en fût autrement. Il est temps que l’on saelie que le premier venu ne peut pas s'improviser cliirurgien.
Il ne suffit pas, pour opérer, de savoir manier plus ou moins adroitement quelques douzaines de pinces hémostatiques.
Cette folie de la forcipressure a fait à la chirurgie un tort immense, en encourageant des centaines de médecins dépourvus des qualités requises à entreprendre des opérations qu’ils sont incapables de mener h bien.
Prenons pour exemple f hystérectomie vaginale par morcellement, telle que la recommandait Péan.
Quel gynécologiste improvisé n’a pas tenté une fois au moins cette opération.»^ Le col saisi, l'opérateur sectionne tout autour de lui la muqueuse vaginale et détache, en arrière, le rectum, en avant ce qu’il peut.
Une pince à droite et à gauche sur les artères utérines, et le col est réséqué. On isole un peu plus haut le moignon cervical, on pince, on coupe quelque chose encore, et bientôt le malheureux praticien, qui n’a pas l adresse manuelle nécessaire pour mener à liien une opération à ce point aveugle et irrationnelle, sectionne l uretère, perfore la vessie, blesse l intestin, puis finalement, las et ne sachant plus que faire, abandonne au bout de 2 ou 3 heures l'opération inachevée et laisse dans le vagin quelques douzaines de pinces.
Procédez, au contraire, par ma méthode d’hémisection médiane anterieure : 1 operation sera terminée en lo, i5 ou 20 iniiiutcs. même dans les cas difficiles; mais elle exige de 1 opérateur le tempérament et la dextérité d’un vrai chirurgien.
Si nous abordons non plus riiystércctomie vaginale, mais l’hvstérectomie abdominale, l’extirpation du goitre, fahlation des gros polVpes naso-pharyngiens, et particulièrement fhémicraniectomie temporaire, telle que nous en avons déterminé le manuel opératoire, il devient plus évident encore que cette chirurgie doit rester l’apanage de quelques-uns seulement.
La chirurgie française a tenu autrefois la première place. Elle doit la reconquérir.
MaisonneuYO et ses contemporains, en exigeant dos futurs eliirurpens le « Cito, tuto et jucundè », ignoraient en quoi devait consister le second terme du fameux trilogisme. Us opéraient nie et bien. Ils ne pouvaient opérer eùrement parce qu'ils ignoraient l'antisepsie.
INTRODUCTION
Nous devons conserver de ces maîtres ce qu'ils avaient de génial.
La substitution par Ambroise Paré, dans les amputations, des ligatures aux caustiques et la découverte des pinces hémostatiques à pression continue pour effectuer les ligatures. Inapplication par Percy du même principe à l’hémostase définitive, qu’il a réalisée en laissant à demeure dans les plaies opératoires ses pinces à pivot ; la découverte par Amussat de l’énucléation vaginale, en masse ou par morcellement, des gros fibromes utérins interstitiels, sont autant de conceptions remarquables, dont nous ne saurions sans injustice ouhher l’origine.
Ces innovateurs méritaient de posséder la méthode antiseptique.
Loin de laisser dans un oubli volontaire les découA'ertes des anciens chirurgiens, nous ferons donc ressortir dans ce hvre toute leur valeur.
N’est-il pas curieux au premier chef de constater que des méthodes et des instruments considérés de nos jours comme nouveaux, existaient il y a plus d un demi-siècle, et que, près de cinquante ans après Amussat (1840-1887), nous avons imaginé de notre côté, comme procédé de choix et sans connaître encore ses travaux, l’énucléation des gros fibromes par une méthode presque identique, la rotation de la tumeur et sa bascule en avant avec ou sans morcellement.
Nous avons retrouvé dans des livres anciens les aiguilles dites de Hagedorn, et qui lui sont bien antérieures. D’autres chirurgiens eurent 1 idée de tordre ces aiguilles, à leur partie moyenne, de go" sur leur axe, de telle sorte qu elles soient aplaties, dans leur moitié postérieure, sur le plat, devenant ainsi plus faciles à manier avec les doigts ou à 1 aide des porte-aiguilles ordinaires (Knaur et Bienaise) ; nous avions fait construire des aiguilles presque identiques, et disposées en outre de manière à retenir le fil.
L ouvre-bouche de Heister, qui est d’une construction si ingénieuse, demeurera longtemps encore le plus parfait et le plus puissant des appareils destinés à écarter les arcades dentaires.
Un instrument très analogue à mon érigne à glissière pour l’hystérectomie abdominale a été autrefois imaginé par Ricord pour l’amygdalotomie h
Les instruments jadis destinés à l’ouverture du crâne sont tellement variés qu’on y retrouve les modèles les plus divers de perforateurs, de fraises, de tréphines, de scies circulaires mécaniques.
Les anciens chirurgiens ont donc vu comme nous A-oyons aujour-
I. C.iT. Chxrrière, Érigne de Ricord, édit, do 1862, p. 127, voir p. 1^2, fio-. S'".
cl'hui. Ils ont eu les plus grandes idées, et leur imagination leur a fait entrevoir presque tout ce qui a ete réalisé dans ces dernières années. Profitons à notre tour des découvertes récentes. Les progrès de la physique et de la mécanique nous permettent, en les combinant avec l’antisepsie, de déterminer, d’après des données précises et mathématiques, les types d’instruments les plus parfaits et leur meilleur mode d’emploi.
La chirurgie ne peut sans inconvénient rester encombrée d’un arsenal instrumental trop compliqué, de procédés incertains.
Nous voulons déterminer dans ce livre ce qui doit être fait dans chaque cas et rejeter, avec la même conviction qu’ Ambroise Paré repoussait comme un traitement cruel l’huile bouillante et le feu, qui servaient à carnacer les plaies, tout ce que nous trouvons mauvais et défectueux.
La chirurgie hésitante qui a pris naissance avec l’anesthésie et l’antisepsie, et que caractérise avant tout l’abus de l'hémostase et du morcellement, a trop duré, et mérite le jugement sévère de Paré sur les méthodes de ses devanciers :
Je conseille au jeune chirurgien de laisser ces misérables habitudes, l’admonestant de ne plus dire : Je 1 ai lu au livre des anciens praticiens: je l’ai vu faire à mes vieux pères et maîtres, suivant la pratique desquels je ne puis aucunement faillir. Ce que je t accorde, si tu veux entendre tes bons maîtres aux livres ci-dessus allégués. Mais si tu veux arrester a ton père et à tes maîtres pour avoir licence de mal faire, y voulant toujours persévérer, tu en rendras compte devant Dieu, et non pas devant ton père ni tes bons maîtres praticiens qui traitent les hommes de si cruelle façon b
Détermination précise de l’indication opératoire, ])ratlque rigoureuse de 1 antisepsie, perfection de 1 opération proprement dite et des soins consécutifs, telles sont les exigences qu’a le droit de formuler quiconque réclame d’un chirurgien le secours de son art.
Il n existe, pour chaque opération, qu’une bonne méthode, celle qui permet de la faire bien et simplement.
Les autres procédés doivent être rejetés au meme titre que les pansements sales.
Lister, qui a eu l’immense satisfaction d’assister au triomphe universel et définitif de l’antisepsie, applaudira, nous en sommes sûr, à nos efforts pour compléter la rénovation de la chirurgie, en la dotant dun manuel opératoire vraiment digne de sa grande conception.
p. ' Combustion, et gangrené, chap. XXXV. In Dict. sa. méd., article A. Pxré.
INTRODUCTION