PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE
La mère adoptive des jumelles hindoues nous a fait remarquer que Radica avait toujours été plus grande et plus vigoureuse que sa sœur :
OPÉRATIONS SUR LE PÉRITOINE
il semblait en quelque sorte qu’elle ait toujours vécu quelque peu aux dépens de cette dernière, dont le caractère a toujours laissé beaucoup à désirer. Doodica tourmentait volontiers Radica, qui faisait preuve, au contraire, à l’égard de sa soeur d’une grande douceur et d’une grande patience.
L épreuve du bleu de méthylène nous a démontré que cette substance, administrée à Doodica à la dose de 2 centimètres, avait passé dans les urines de Radica aussi vite que dans celles de Doodica. 11 n’y avait de différence que dans la coloration, qui était naturellement plus accentuée pour les urines de Doodica. Si une évolution moins rapide de la tuberculose péritonéale chez cette dernière avait permis de faire la même épreuve sur Radica, il aurait été très intéressant, après l’élimination complète du bleu de méthylène chez les deux enfants, d’administrer à Radica la même quantité de cette substance, afin de juger dans quelle proportion le sang de Radica passait chez Doodica. L’opération a démontré en effet, après la ligature en masse du pédicule du côté de Radica, qu’il existait dans ce pédicule trois grosses artères, qui durent être liées séparément du côté de Doodica. Si ces artères, comme il est vraisemblable, aboutissaient du côté de Radica au système capillaire du foie, on se trouve obligé de conclure que, depuis la naissance des deux enfants, Radica a dû toujours recevoir par le pédicule de jonction une partie du sang de Doodica, et que cette dernière, par suite de cette disposition anatomique, a dépéri au profit de Radica. Elle devait perdre en effet de son sang artériel pour ne recevoir en échange que du sang veineux. Si les trois artères que nous avons signalées communiquaient à plein canal avec des branches de l’artère hépatique de Radica, l’aboutissant de ces rameaux artériels n’en était pas moins, chez chacune des jumelles, le système capillaire du foie, et la perte du sang artériel devait s’effectuer vers celle dont la circulation était la moins active et le pouls le moins rapide, c’est-à-dire encore de Doodica vers Radica. De toutes manières, que l’on puisse ou non contester que Radica ait reçu habituellement de Doodica du sang artériel pour ne lui rendre en échange que du sang veineux, il est certain que l’épreuve du bleu de méthylène, qui a démontré l’importance des communications vasculaires de Doodica vers Radica, est grosse de conséquences au point de vue de la physiologie pathologique de la tuberculose en particulier, et de la fièvre en général. Envisageons d’abord la tuberculose :
Radica a été atteinte de ganglions tuberculeux du cou avant que Doodica n’ait présenté les symptômes de la tuberculose péritonéale. L'autopsie n’a révélé chez Doodica aucune trace de tuberculose céré-
braie, thoracique, ni abdominale, à l’exception de l’intestin. Les bacilles tuberculeux se sont donc localisés chez Radica dans les régions cervicale et axillaire, et chez Doodica, dans le péritoine. Le dépérissement rapide de Doodica a coïncidé avec l’apparition de la diarrhée incoercible, si fréquente lorsque l’intestin est envahi par le bacille de Koch.
Doodica a dépéri d’autant plus vite qu’une partie de son sang artériel devait s’écouler vers Radica, pour n’être remplacé que par le sang veineux de cette dernière, de telle sorte qu’après la séparation des deux sœurs, Radica, la plus forte, s’est trouvée sensiblement affaiblie, tandis que Doodica, que je craignais de voir succomber pendant l’opération, s’est remise très vite et s’est trouvée, au bout de quelques heures, beaucoup mieux qu’avant la section du pédicule. La séparation des deux sœurs a donc, cliniquement, enlevé quelque chose à Radica, tandis qu’elle a paru manifestement augmenter la résistance vitale de Doodica.
En effet, si nous ne considérions que le bien-être post-opératoire qui a résulté, pour les deux jumelles, de la faculté de reposer librement, sans être contraintes de se réveiller l’une et l’autre pour se faire changer de position, Radica aurait dû se trouver, au contraire, après l’opération, beaucoup plus forte que Doodica, qui paraissait hors d’état de supporter le shock traumatique.
La localisation de la tuberculose, chez les deux sœurs, prouve jusqu’à quel point l’infection peut se trouver cantonnée par le travail défensif des cellules de l’organisme envahi. Un seul point demeurera insoluble; la tuberculose, qui a débuté dans les ganglions du cou de Radica, s’est-elle propagée au péritoine de Doodica par voie embolique, ou bien Doodica a-t-elle été atteinte, de son côté, de tuberculose intestinale et péritonéale, indépendamment de sa sœur P Nul ne peut le savoir.
11 nous reste à envisager la physiologie pathologique de la fièvre :
Nous avons déjà signalé que la température rectale de Doodica était avant l’opération de 39°, tandis que celle de Radica était de 37°5. Après l’opération, la température de Radica a oscillé entre 37°5 et 38°5, et celle de Doodica est devenue inférieure à 37°5, pour tomber à diverses reprises au-dessous de Sy0. Nous avons donc constaté que Radica, qui a eu, d’ailleurs, le matin de l’opération 39°, a continué de présenter les signes d’une fièvre légère, tandis que Doodica a subi un abaissement de température très notable et atteignant près de 3°. Radica, avant l’opération, paraissait donc n’être pas soumise, malgré sa communication vasculaire avec Doodica, aux mêmes causes d’élévation de tempé-
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Fig. 99. — Radiographie de Radica montrant l’inversion viscérale.
On remarquera à droite la pointe du cœur et à gauche l’ombre hépatique. On notera également la torsion de la colonne vertébrale lombaire, et l’inclinaison de la ceinture pelvienne.