CHAPITRE HUITIEME
Dans le rhumatisme aigu, les douleurs articulaires ne constituent qu'une partie de la maladie : l'affection des organes internes coexiste fréquemment avec celle des articulations; le sang contient une plus grande proportion de fibrine, et il n'est pas une fonction qui ne soit modifiée. Il y a donc affection générale de l'organisme, et, par suite, nécessité de modifier l'économie dans son ensemble.
L'importance des médications générales ne doit pas faire perdre de vue le traitement local; mais celui-ci n'exigeant des moyens actifs que lorsque l'inflammation est localisée, je renvoie au chapitre suivant l'examen des questions qui s'y rapportent, et je vais me borner, dans ce chapitre, à l'exposition des moyens généraux.
Il est difficile de faire connaître, et plus encore d'apprécier les agents thérapeutiques que l'on a proposés en si grand nombre contre les rhumatismes aigus. Pour juger de leur valeur, il faudrait pouvoir établir, dans le cas où l'on emploie l'un d'entre eux, ce que deviendrait la maladie abandonnée à elle-même.
M. Bouillaud (1) a cherché à résoudre ce problème en comparant l'action de chaque méthode de traitement à la durée moyenne du rhumatisme; pour cela, il a additionné les jours qu'ont duré une certaine quantité de rhumatismes, et, divisant la somme totale de ces jours par le nombre des malades qu'il a observés, il a été conduit à admettre comme type de la durée rhumatismale une moyenne de six à huit septénaires, un mois et demi à deux mois.
Cette base a été généralement admise, et l'on s'est habitué à considérer comme efficace toute méthode dont l'application réduisait la maladie à une durée de cinq à six semaines.
Évidemment, on ne peut arriver de la sorte à une appréciation rigoureuse, car il s'agit moins de savoir quelle est la durée moyenne du rhumatisme en général que de prévoir quelle sera sa durée dans un cas donné.
Or cette détermination ne peut éîre faite au début du rhumatisme; on ne peut savoir, dans les premiers temps qui suivent son invasion, quelle sera l'intensité des douleurs, le nombre des articulations affectées , et si les organes internes deviendront ou non malades; dès lors la part qu'ont dans le résultat la tendance naturelle du mal et la puissance du traitement reste incertaine.
L'efficacité d'une méthode thérapeutique ne peut être vraiment jugée que lorsque le rhumatisme aigu, abandonné à luimême pendant une semaine ou deux, a manifesté clairement son étendue et son intensité. Si, à cette époque, il n'y a dansles articulations que de la gêne et de la douleur, il est difficile de dire quand le mal disparaîtra , mais la terminaison doit être plus ou moins prompte. Il n'en est plus de même si l'on trouve des gonflements ou des hydarthroses dans un grand nombre d'articulations; il faut s'attendre alors à une durée d'un mois au moins, heureux encore quand la guérison arrive dans un temps aussi court. Enfin, lorsqu'une ou plusieurs articulations sont le siège d'une inflammation phlegmoneuse, ou, en termes plus rigoureux, d'une inflammation avec sécrétion de fausse membrane et de sérosité, la maladie doit se pro-
(i) Traité clinique du rhumatisme articulaire, Paris, iS^o,
114 RHUMATISME articulaire aigu.
longer (Jeux ou trois mois au moins, et quelquefois même au delà.
Toutes choses égales, d'ailleurs, sous le rapport des conditions anatomiques, le pronostic est moins grave si le malade est vigoureux, si la cause de son rhumatisme a été de courte durée, comme un refroidissement brusque; s'il n'a eu aucune lésion antérieure. Les difficultés que Ion peut prévoir sont bien plus grandes, au contraire, si la santé générale a été détériorée, si le séjour plus ou moins prolongé dans un lieu humide a produit de tels changements dans l'économie, que, l'état aigu dissipé, le malade ne soit pas guéri. Ce n'est donc pas en admettant que la durée moyenne d'un rhumatisme soit de quarante à soixante jours, et en partant de cette idée comme d'un principe, que l'on pourra avoir le critérium dune méthode de traitement; c'est en tenant compte de toutes les variétés de causes, de constitution et d'étatanatomique que nous venons de rappeler.
Parmi les raisons qui, dans ces derniers temps, ont le plus contribué à jeter la confusion dans tout ce qui a été fait sur le rhumatisme, il faut signaler la tendance à trouver un remède applicable à toutes les périodes de la maladie. Plusieurs de ceux qui ont mis en usage les saignées répétées, le sulfate de quinine (1), ou le nitrate de potasse (2), l'ont fait, quelle que fût l'époque du mal à laquelle les rhumatismants leur fussent présentés; de là devait résulter, et est résulté en effet, que certains moyens, utiles à une période du rhumatisme, nuisibles à d'autres, ont eu les effets les plus variés, et que, dans ces résultats contradictoires, les adversaires comme les partisans de la méthode ont puisé à pleines mains des arguments en faveur de leur opinion. Cependant, le soin de distinguer les diverses phases des rhumatismes, et d'appliquer à chacune d'elles des méthodes différentes, ressortait des principes les plus élémentaires du traitement médical des maladies, et avait été signalé par plusieurs auteurs, mais surtout
(l) Bulletin de l'Académie de médecine, t. VIII, p. i52, 898. — Archives de médecine, 1* série, t. XV, p. 3^2.
(u) Bulletin de l'Académie de médecine, t. IX, p. i3o.