CHAPITRE PREMIER ASSISTANCE ET TRAITEMENT
Article 1". — Considérations générales.
Lorsqu'on étudia, de près, la nature, les symptômes et l'évolution des maladies mentales, lorsque, sous l'impulsion de Pinel et d'Esquirol, on voulut examiner sérieusement l'aliéné, on s'aperçut que le traitement de la folie était complètement négligé. Des méthodes nouvelles furent alors introduites dans la thérapeutique : Pinel avait remplacé les chaînes et autres appareils formidables par la camisole. C'était déjà un grand progrès.
Esquirol voulut davantage ; il expérimenta l'isolement des aliénés et le réclama, non plus seulement comme mesure de prudence, mais comme moyen de traitement.
En Angleterre, on mit à la modè le non-reslreinl ; en Allemagne, l'alitement.
De nos jours, enfin, l'essor est donné, les systèmes se multiplient et s'étendent : on demande la démolition de l'asile, la disparition des portes, la suppression des divisions ou quartiers d'agités, demi-agités, etc., enfin, la transformation de l'asile en hospice.
Mais, avant de poursuivre et d'examiner ces intéressantes questions du traitement des aliénés, il convient d'indiquer l'ordre que nous nous proposons de suivre. C'est l'ordre naturel tiré de l'examen même du malade. Nous devons, en face de lui. nous efTorcer, d'abord, de trouver les causes
inhérentes aux troubles psychiques, chercher les conditions pathologiques dans lesquelles l'espèce nosologique a évolué,
La première indication est d'isoler le malade de son milieu habituel. C'est aussi le premier point que nous devons étudier. Mais on isolait aussi, jadis, si bien même qu'on oubliait de visiter les patients ; isolement ne signifie pas séquestration dans une cellule. Ici se posent les questions du non-restreint, de l'alitement...
Après un séjour au lit de quelques semaines, le malade se rétablit... Pour achever sa guérison, où doLt-on l'envoyer? Les questions de la colonisation, de Vopen-door se présentent.
Il existe d'autres catégories de sujets : des épileptiques, des alcooliques, des déments, etc. Où faut-il les soigner? On ne peut les laisser dans la salle d'alitement, à ipoins d'une maladie intercurrente. L'on a proposé pour ceux-là des asiles spéciaux d'alcooliques, d'épileptiques, etc.
L'aliéné sera donc traité à l'asile hôpital, dans un lit, pendant la période aiguë ; puis, suivant son état mental et physique, envoyé, soit dans une colonie, soit dans un asile d'épileptiques, de déments ou d'alcooliques, ou bien gardé en surveillance (aliénés dangereux, homicides, etc.).
Article II. — L'isolement.
I, — Uisoleinenl est un des moyens les plus puissants du traitement des maladies mentales. Autrefois, lorsqu'on se préoccupait surtout de l'ordre public, les législations ordonnaient l'arrestation des aliénés qui troublaient la tranquillité. Au cours de notre historique, nous avons vu que la santé de l'aliéné n'intéressait pas beaucoup les autorités, et pas assez les médecins. L'internement et l'isolement étaient des mesures d'interdiction, ayant pour but de prévenir les actes dangereux des fous.
Esquirol (1) fut lepremier à comprendre le bienfait de l'isole-
(1) Esquirol, Des malndics mentales, 1838, t. II, p. 743 et suivanlcs.
ment. 11 fit sur ce sujet une étude majjistrale que nous relisons avec fruit après plus d'un demi-siècle.
« L'isolement de l'aliéné consiste à le soustraire à toutes ses habitudes, en l'éloignant des lieux qu'il habite, en le séparant de sa famille, de ses amis, de ses serviteurs; en l'entourant d'étrang-ers ; en changeant toute sa manière de vivre.
« L'isolement a pour but de modifier la direction vicieuse de l'intelligence et des affections des aliénés; c'est le moyen le plus énergique et, ordinairement, le plus utile pour combattre les maladies mentales. »
L'isolement est donc un traitement et non plus seulement une mesure.
« La plupart des individus, dit Griesinger (1), bénissent leur admission dans les asiles, et les avantages de cet isolement, qu'EsquiroI avait le premier mis en relief, sont constatés, aujourd'hui, d'une manière tellement évidente par l'expérience de chaque jour, que la plupart des médecins et un grand nombre de gens du monde le reconnaissent pai^faitement. »
L'isolement est nécessaire à trois points de vue. D'abord pour l'ordre public, comme le pensaient les anciens. Un aliéné n'est pas responsable de ses actes et il peut commettre des délits, même des homicides, sous l'influence de ses idées déhrantes. L'un de nous (2) a rapporté le cas d'un paralytique général soigné dans sa famille. Un jour, il trompe la surveillance, court les rues de Paris et tue un concierge. La famille fut obligée de payer des dommages-intéi'êts.
Chacun sait que le fou le plus inoffensif peut à l'occasion devenir dangereux et le public ne conteste pas la nécessité du placement.
Pourtant les familles résistent, en général, à l'idée de l'internement d'un des leurs. C'est le point délicat. Cet effarement des familles est-il dû à la mauvaise réputation des asiles d'au-
(1) Gi-iesinger, Traité des maladies mentales, trad. Doumic, 186(5, p. 533.
(2) Paul Gariiier, Inlernemeiit des aliénés, Paris, 1898, p. 15.
Paul Garnieu et Gololian. • 4
trefois? Sans clou Le, l'appréhension serait-elle moindre si les affreux murs noirs faisaient place à la maison de santé d'aspect moins pénitentiaire et moins sinistre. Il y a aussi le préjugé; on s'imagine que la séquestration aggravera l'état des malades, que la séparation leur causera une grande douleur, que la guérison en sera compromise. Combien de mères, d'épouses, n'avons-nous pas entendues réclamer leur malade que « l'asile achevait », et qu'elles seules, à la maison, pourraient guérirl
C'est la tâche difficile du médecin de convaincre les parents et de soustraire l'aliéné au milieu et aux influences qui ont sans doute contribué à l'éclosion des troubles psychiques. Il faut répéter et faire entendre que le fou est un être égoïste, que les soins les meilleurs ne l'impressionnent pas au début de l'affection et ne hâtent nullement la guérison.
Le troisième point est le plus intéressant au point de vue médical. Il concerne directement le malade. Il faut isoler l'aliéné pour lui-même, pour le soustraire aux causes extérieures qui ont provoqué le trouble mental et le délire. Dans la famille, le malade résiste aux moyens curatifs, il n'accepte aucun régime, aucune hygiène.
Comme le dit Esquirol, l'isolement est indispensable ;
1° Pour vaincre la résistance du malade à l'endroit des soins médicaux ;
2° Pour le soumettre à un régime et à une hygiène que son état réclame ;
3" Pour lui faire reprendre ses habitudes morales ou intellectuelles.
Voilà trois points qui nécessitent l'intervention énergique du médecin.
L'aliéné, qui conserve si souvent le sentiment de son état,, perd rarement le souvenir de ses actions ; il se rappelle tous les incidents qui ont signalé le début de sa maladie, ses écarts de conduite, ses emportements, ses actes de violence dont le souvenir l'attriste. Le regret, les remords sont exaltés par la iprésence des lieux témoins de ses égarements et par celle des
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personnes qui en ont été les victimes (Esquirol). Dans de telles conditions, il est impossible d'obtenir des résultats appréciables.
A l'asile, le malade, soustrait d'une façon subite à ses habitudes, éprouve au début un étonnement qui désorganise son délire et facilite la tâche du médecin; celui-ci peut, dès lors, donner une direction au traitement.