II. — Quelles sont les affections où l'isolement s'impose
La nécessité d'isoler le malade, de changer son milieu, doit être générale pour toutes les psychoses dont le diagnostic révèle une évolution lente et un délire persistant. Citons les sages prescriptions d'Esquirol^ qui ordonne la prudence pour conseiller l'isolement, ou le proscrire.
« Mais qui oserait assurer, dit-il, que l'isolement n'a jamais été nuisible; je répondrai franchement oui, l'isolement a nui quelquefois, parce qu'il est de la nature des choses que les meilleures ne soient pas toujours exemptes d'inconvénients. Que conclure? Qu'il ne faut pas en faire une application trop générale et trop exclusive, qu'il n'appartient qu'au médecin expérimenté de le prescrire.
« Tout individu qui a du délire ne doit pas être isolé ; car, au début, l'aliénation mentale simule souvent le délire aigu et fébrile. Il est facile de s'en laisser imposer à cet égard, et l'erreur n'est point indifférente ; elle compromet la santé du malade, elle expose le médecin à des regrets et au blâme. Lorsqu'on est appelé auprès d'un malade qui a du délire, il ne faut point se hâter de prononcer. Il m'est arrivé d'être appelé pour des cas semblables, et de m'être opposé à l'isolement qui paraissait très urgent, à cause de la violence du délire. »
Ainsi, quoique l'isolement soit considéré comme le premier soin à donner à l'aliéné, encore faut-il être extrêmement prudent dans l'intérêt du malade et de sa guérison.
Dans la manie, la nécessité est évidente; tous les auteurs, tous les aliénistes sont unanimes à déclarer que les maniaques
TIlÉnAPEUÏIQUE GÉNÉRALE.
doivent être soignés à l'asile et la clinique en a démontré l'urgence.
Il n'en est pas de même pour la mélancolie. « On s'imaginerait, à tort, dit Guislain (1), que la séquestration dans une maison spéciale est rigoureusement exigée pour le traitement de tous les mélancoliques. Au contraire, je ne crains pas de le dire, on voit plus d'une fois l'état des malades s'aggraver malgré la bonne organisation de l'établissement. Il y existe souvent trop de tumulte, on y rencontre trop d'impressions pénibles; le malade, surtout les premiers jours de son admission, s'y sent désagréablement affecté. »
Leuret (2), au point de vue général, le reconnaît quelquefois nuisible.
« Pour les défauts de l'isolement, il faut avoir été témoin de l'ennui et du désespoir de quelques aliénés enfermés dans des maisons de santé et dans les hospices. » Allusion évidente aux mélancoliques dont l'intelligence est pervertie sur un point seulement, aux mélancoliques conscients...
De son côté, Ritti (3) écrit : « Avec la très grande majorité des médecins aliénistes, je n'hésite pas à conclure que, en dehors de quelques ca^ spéciaux excessivement rares, l'isolement dans un établissement spécial consacré au traitement des maladies mentales, est le premier traitement à appliquer aux affections mélancoliques. »
Nous sommes du même avis, surtout, parce que l'isolement, pour les psychoses aiguës, comprend aujourd'hui le traitement au lit. La plupart des inconvénients qu'on trouvait à l'internement sont supprimés, en effet, par la salle d'alitement.
L'isolement des mélancoliques n'en est pas moins une question fort délicate, car tous les sujets ne sont pas atteints
(1) Guislain, Leçons sur les phrénopalhies, Gand, 1852, t. IIF, p. 15^
(2) Leuret, Du Irailement moral de la. folie,
(3) Rilti, Trailemenl des maladies mentales in Traité de Ihérapeuiique appliquée de Robin.
de dépression mélancolique au même degré. Dans la mélancolie simple avec conscience, sans obsession, risolement, quoique utile, n'est pas rigoureusement nécessaire. Weir Mitchell traitait par l'isolement et l'alitement les neurasthéniques, qu'on cherche à classer actuellement parmi les mélancoliques. Et l'on sait aujourd'hui que l'isolement réussit même dans les formes légères de la neurasthénie.
Les persécutés, délirants chroniques ou dégénérés persécutés, peuvent, à la rigueur, rester en liberté, tant qu'ils ne désignent pas leur persécuteur. L'isolement serait toutefois préférable, autant dans l'intérêt du malade que par mesure de prudence.
Les décfénérés ayant des syndromes épisodiques sont fort soulagés par l'isolement. Les impulsifs, les obsédés ne peuvent avoir le calme dans leurs familles, ni la force morale pour lutter contre leurs tendances morbides. A l'asile, sous la direction du médecin, le dégénéré trouve le réconfort psychique dont il a besoin. Au milieu des siens, un obsédé ne peut guérir ; l'obsession devient, au contraire, plus tenace,' plus insurmontable, exaspérée par les maladresses xle l'entourage et par les préoccupations journalières du malade dont la volonté diminue.
Les intoxiqués délirants : alcooliques, cocaïniques et morphiniques, n'obtiennent guère que par l'isolement seul, le calme et le rétablissement de leur santé.
Quant au délire ha.llucinatoire aigu et à \a conf usion mentale, on a prétendu que le changement de milieu augmenterait la peur, ladésorientation et la confusion qui les caractérisent.
Ce sont des craintes plutôt tjiéoriques ; en réalité, les malades, après le saisissement des premiers moments, — qui n'est point une contre-indication, — se font à leur nouvelle existence.
D'ailleurs, les précautions, les soins assidus dont on doit entourer les malades au cours de l'alTeetion, ou à la recrudescence du délire, au réveil cérébral, sont des indications formelles en faveur de l'isolement.
Les hystériques profitent très avantageusement de l'isolement. Les syndromes : crises, paralysies, contractures, etc., tendent à disparaître rapidement et la névrose même se modifie souvent sans l'intervention d'aucun médicament.
Les épilepliques à accès fréquents, comme les hystériques, en tirent de bons résultats. L'hygiène, la régularité de la vie, la diminution et la suppression des boissons alcooliques ne peuvent être réalisées que dans un asile. Aussi voit-on, par l'isolement, les crises diminuer d'intensité et de nombre.
Les déments séniles, qui ne présentent pas de délire, mais un simple afTaiblissement, ne seront pas soumis à l'isolement; c'est affaire aux familles ou à l'assistance publique de veiller sur eux. Mais si le dément offre du délire, des hallucinations, c'est encore l'isolement qui sera indiqué contre les bouffées délirantes, dues, en général, à de légères congestions cérébrales.
La paralysie générale est une démence organique. La thérapeutique échoue presque totalement sur la lésion inflammatoire du cerveau; mais doit-on renoncer à l'isolement ? La décision appartient au médecin qui porte le diagnostic. Si c'est une forme mélancolique, avec pronostic grave, on peut céder à l'appréhension de la famille qui craint l'internement et veut garder le malade.
Mais, on doit pourtant insister pour l'isolement du paralytique, dans l'idée surtout d'obtenir une rémission. L'observation nous la montre assez fréquente chez les internés, et très rare chez les malades soignes dans leurs familles, où les causes
de surexcitation sont nombreuses et bien peu propres à produire une accalmie des centres.
Pour les idiots, les imbéciles, l'isolement dépend de l'état du sujet. Aujourd'hui, ces sujets sont soumis à un dressage pédagogique. Les parents ne peuvent leur donner celte éducation ; il faut donc les placer dans des services spéciaux