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II. — Opium

Hélène, femme de Ménélas, versa dans la coupe de Télémaque, pendant son séjour à Lacédémone, le népenlhès, qui « dissipe les chagrins, apaise la colère et fait oublier tous les maux (1) ». Poudre merveilleuse qu'Hélène tenait de l'Egyptienne Polydamna, Quelle était cette poudre fameuse? D'où provenait-elle? Était-ce l'opium, comme le croient Kurt et Sprengel ? L'opium remonterait-il ainsi à l'époque des Argonautes?

Hippocrate cite les pavots blancs et noirs et leur suc, qu'il baptise du nom de méconium. Il connaissait l'action soporifique de l'opium et sa propriété de resserrer le ventre; il le préconise contre le déplacement imaginaire delà matrice.

Diagoras semble, le premier, avoir signalé la valeur du pavot contre les douleurs. Il le prescrit dans les otites et dans l'ophtalmie. Thémison (de Laodicée) vante un mélange de suc de pavots et de miel qu'il appelle diacode.

La f/ie/'iaf/ue, qui a survécu comme le diacode, a été lancée dans le monde médical par Andromachus, médecin de Néron. Galien l'ordonnait fréquemment.

Tous les médecins grecs et arabes ont employé l'opium et ont signalé ses propriétés analgésiques et somnifères.

Mais ce fut un neveu du célèbre Boerhaave, Kaw- Boerhaave, de Leyde, qui l'étudia minutieusement. Ballhazar de Tralles (2) est l'auteur d'un excellent livre sur l'opium.

Sydenham écrit : « Entre tous les remèdes dont Dieu tout-puissant, qui est la source de tous les biens, a fait présent aux hommes pour adoucir leurs maux, il n'en est point de plus universel ni de plus efficace que l'opium, c'est-à-dire

(1) Homère, L'Odi/ssée.

(2) Balthazar de Tralles, Opii usas salubris el noxius in morborum medeU, Breslau, 1757,

le SUC d'une des espèces de pavot. Ce remède est d'ailleurs si nécessaire à la médecine qu'elle ne saurait absolument s'en passer. » Et un peu plus loin : « Ce serait être peu instruit que de l'employer seulement pour procurer le sommeil, calmer les douleurs et arrêter la diarrhée. L'opium peut servir dans plusieurs autres cas; c'est un excellent cordial et presque l'unique qu'on ait découvert jusqu'ici. »

Stahl vint bouleverser toute la thérapeutique par sa théorie du vitalisme, et l'opium tomba dans l'oubli. Ce n'est qu'à la fin du xvHi* siècle et au commencement du xix" qu'il revint prendre sa place dans la médecine.

Cullen (1) vante non seulement les propriétés narcotiques et sédatives de l'opium, mais encore son action stimulante. Hufeland (2) est du même avis. Bordeu (3) étudie ses effets cardio-vasculaires. De ces trois auleurs, Hufeland est celui qui a le mieux précisé les effets stimulants de cette substance.

Son action est très appréciable sur le système nerveux, aussi a-t-on employé l'opium dans presque toutes les affections douloureuses.

Dans la folie, il n'a été mis en usage que fort tard, principalement en France.

Il ressort d'un rapport, traduit par Berlié (4), sur le traitement de l'aliénation mentale dans les asiles d'Angleterre, qu'avant 1849 on faisait usage de l'opium et de ses préparations en Angleterre et en Allemagne. Philips, de l'asile Bethnal, voit dans cette substance un remède des plus importants. Beverly emploie la morphine à hautes doses. Suthei'land prescrit l'opium dans le delii ium tremens, dans la manie, dans les cas d'insomnie avec excitabilité nerveuse. Wintle dit avoir obtenu de grands succès de l'emploi de la jusquianie et de l'opium. Thurnan, Casson, Kirkman, Wilker, Tyerman, Bryan

(1) Cullen, Traité de matière médicale, 1790.

(2) Hufeland, Système de médecine pratique, 1800.

(3) Bordeu, Traité sur le pouls, 1818.

(4) Berlié, Annales méd.-psijch., 1849, p. 54 et 60.

et bien d'autres louent les avantages de l'opium dans la folie.

En Italie, Clerici (1) l'a employé chez les mélancoliques. Il en aug-mentait la dose, chaque jour, puis le supprimait et recommençait. Ce n'est qu'après une quinzaine de jours queles malades sentaient une amélioration.

En France, la première observation de guérison d'un aliénépar l'opium paraît être due à Moreau (de Tours) (2). Il s'agissait, d'un cas de manie intermittente qui céda à des doses croissantes d'extrait d'opium, jusqu'à production du narcotisme.

Michéa (3) a essayé cet hypnotique dans plusieurs cas de folie. Il a obtenu onze guérisons sur dix-sept, et la duréemoyenne de la folie a été d'un mois et demi à deux mois.

Baillai'ger (4) a publié une observation de manie qu'il' a pu guérir par l'opium, à la dose de 30 centigrammes parjour. Il l'ordonne dans la manie, particulièrement aux. maniaques affaiblis.

Marcé (5) a guéri une mélancolique grave par l'opium, prescrit jusqu'à 86 centigrammes.

Legrand du Saulle (6) le recommande dans la manie,, mais à doses progressives, et en le supprimant brusquement. 11 n'a obtenu aucun résultat dans la lypémanie et dans la, monomanie.

Morel (7) a également employé l'opium avec succès dansplusieurs cas de folie.

Quant à la morphine, c'est surtout A. Voisin (8) qui l'a préconisée, en France, dans la médecine mentale (1874).

En Allemagne, à l'asile d'IIlenau (Bade), Erlenmeyer (1857),.

(1) Clerici, Gazzelta medica di Loinbardia, novembre 1856.

(2) Moreau (de Tours), Ann. méd.-psych., 1845, L I, p. 312.

(3) Michéa, Recherches expérimentales sur Vemploi de l'opium "etc:. [Gazette méd. de Paris, 1853, p. 46).

(4) Baillarger, Ann. méd.-psych., 1855, p. 155.

(5) Marcé, Ann. méd.-psych., 1857, p. 230.

(6) Legrand du Saulle, Ann. méd.-psych., 1859, p. 1.

(7) Morel, Maladies mentales, 1860.

(8) A. Voisin, Du traitement curatif de la folie par le chlorhydratede morphine [Bull. gén. de thérapeutique, 1874, p. 49, 115, 154 202 296). ' '■

Paul Garmer et Cololian. 11

162 LES AGENTS THERAPEUTIQUES.

puis Roller et Ilergt l'avaient expérimentée. On ne la préconisait jusqu'alors que contre la douleur.

Guislain (1) se servit de l'acétate de morphine dans les cas où l'opium demeurait inefficace. 11 en fît usaj^e pour les malades atteints de mélancolie sans délire, anxieux, avec préoccupations hypocondriaques, offrant une dépression dans le pouls et une profonde décomposition dans les traits.

Engelken (2), médecin directeur d'un asiled'aliénés, à Brème, employa l'opium dans la mélancolie, et, plus tard, la morphine.

Mais c'est A. Voisin qui l'essaya le premier comme médication congestive, dans la, mélancolie, provoquée, selon lui, par l'anémie cérébrale. Il eut recours aux injections, hypodermiques quotidiennes ou bi-quotidiennes de chlorhydrate de morphine, à doses graduellement croissantes, et pouvant atteindre des chiffres excessifs, 1 gr. 20 pour les vingt-quatre heures. 11 continuait ce traitement pendant plusieurs semaines. Voisin aurait ainsi obtenu un certain nombre de guérisons ou au moins d'améliorations. Après l'avoir employée seulement dans la mélancolie, il généralisa sa méthode, et prescrivit des injections de morphine dans les cas de folies avec hallucinations, agitation, délire.

Voici, d'après lui, les deux catégories de malades chez lesquels l'usage delà morphine est contre-indiqué : « Dans la première se rangent les malades chez lesquels le médicament produit des effets intenses, sans amender leur état. La non-efficacité du traitement tient alors, le plus souvent, à un état congestif permanent, ou à un état inflammatoire. Dans ces cas, le médicament détermine du collapsus, un abattement excessif. Dans |a deuxième catégorie sont compris les malades chez lesquels le médicament ne produit aucune action physiologique ni thérapeutique, par suite d'une résistance inexpliquée. Ces cas sont principalement des cas de vésanies chroniques

(1) Guislain, Leçons orales sur les phrénopalhies, Gand, 1852, t. III, p. 26 et 129.

12) Engelken, Uopium dans la folie {Allcf. Zeit. fur Psych., 1850).

University of Leeds.

systématisées et héréditaires), compliquées d'un état cachecr tique. »

On a également employé le laudanum à doses progressives. Le professeur Pierret s'en sert dans la manie comme dans la mélancolie et paraît en être satisfait, d'après la thèse de ses élèves : Brun (1) et Olivier (2). Belle et Lemoine (3) l'ont aussi expérimenté avec succès.

Action physiologique. — h'acUon physiologique de l'opium sur le système nerveux et sur les autres organes est trop connue, pour qu'il y ait utilité d'insister. Pourtant, certains auteurs pensent encore, de nos jours, que l'opium n'est pas un narcotique.

Son principe actif, la morphine, produit, non pas le sommeil, mais une sorte d'assoupissement, de rêverie, de bien-être qui invite au sommeil (Dujardin-Beaumetz). En réalité, cet effet dépend de la dose; ainsi, au-dessous d'un centigramme, et même d'un centigramme et demi, chez certaines personnes, la morphine produit des phénomènes d'excitation, d'agitation, d'insomnie, suivis de somnolence et de sommeil. Si l'on augmente la dose jusqu'à 3 centigrammes, le sommeil vient très vite, et la période d'excitation n'existe pas.

Ce résultat paraît être proportionné à l'état nerveux du sujet.

L'opium agit donc directement sur le cerveau qu'il congestionne, dans une certaine mesure.

Sur la moelle épinière, il agit comme excitant des réflexes. Sur la grenouille, la morphine produit des spasmes, comme la strychnine.

Quand on augmente la dose, l'excitabilité réflexe de la moelle fait place à la paralysie.

(1) Brun, Traitement de l'excitation maniaque par l'opium, Thèse de Lyon, 1881.

(2) Olivier, Traitement de la lypémanie par l'opium, Tliôse de Lyon,

(3) Belle et Lemoine, Traitement de la lypémanie ai^xieuse {Ann. méd.-psych., 1888, p. 215).

La morphine est direclement analg-ésique, cela ne comporte aucun cloute.

Indications. — Les indications de l'opium, en pathologie mentale, sont délicates à préciser. J. Conolly le proscrivait, en lui reconnaissant plus d'inconvénients que d'avantages. Marcé le rejetait dans les cas où le pouls est bon, fort, la face vultueuse et congestionnée. Trousseau et Pidoux donnaient de l'opium, surtout quand la maladie se compliquait de symptômes douloureux, ou se caractérisait par de la tristesse et de l'affaissement. Dagonet estime qu'il rend parfois des services. Ballet, comme Marcé, le proscrit dans les cas de congestion. Magnan ordonne l'opium dans la mélancolie, sous forme de laudanum, en commençant par quinze gouttes, pour augmenter chaque jour d'une goutte. Il a recours, aussi, à la morphine en injections sous-cutanées.

En définitive, d'après l'opinion des auteurs et notre propre expérience, l'opium et ses alcaloïdes ne doivent pas être prescrits chez les agités comme calmant, ni dans les cas où le pouls est ample et fort. Il est nuisible dans le delirium Iremens. On a observé (Trousseau , Pidoux et bien d'autres) que l'opium, dans le délire alcoolique, est souvent nuisible et jamais favorable, que lespetites doses produisent de l'excitation et les doses plus fortes, le coma.

Dans l'insomnie des neiiraslhéniques, des nerveux, c'est un médicament fort difficile à manier et dangereux, la congestion médicamenteuse venant aggraver l'état du malade.

L'opium n'est donc guère indiqué que dans la mélancolie. Là seulement, il semble produire d'heureux effets. 11 faut, bien entendu, surveiller les voies digestives, et au moindre signe nuisible, le supprimer pour y revenir au besoin.

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