LE SUICIDE DANS LES NÉVROSES
mais, comme l'idée du suicide surgit brusquement, ils n'ont pas toujours le temps de se précautionner pour en assurer l'exécution.
11 est uu peu imprudent de déclarer qu'ils menacent sans cesse, mais n'exécutent pas. Les mesures dont nous parlerons plus loin s'appliqueront également aux hystériques.
Dans Vépilepsie^ le suicide est très rare ; il est dû à un élément surajouté, à une dépression mélancolique, à une intoxication alcoolique, ou à une autre cause, l'hérédité, par exemple. Pourtant, il peut être aussi le résultat d'une impulsion aveugle. Certains comitiaux, pris d'un accès procursif, vont automatiquement et sans conscience droit devant eux, se jettent à l'eau, etc.
Les crises épileptiques sont suivies d'un état mental particulier où dominent l'hébétude, Tobnubilation^ symptômes dont la durée est variable. Dans cet état, l'idée de suicide peut exister, mais les sujjets ne se rendent pas compte de la gravité de l'acte.
Le neurasthénique a parfois de vagues tendances au suicide. Si la maladie est pure de tout mélange, sans tare de dégénérescence, les idées de suicide sont l'exception ; mais chez un déséquilibré neurasthénique, avec préoccupations hypocondriaques, elles sont fréquentes. Après avoir consulté bien des médecins, le neurasthénique ne croit plus à la guérison et cherche le repos dans la mort.
B. Traitement — Le suicide est un acte d'une importance sociale si haute qu'il est du devoir de chacun d'essayer de le prévenir.
Mais si, nous, médecins, pouvons quelque chose en faveur des désespérés qui sont entre nos mains, nous sommes souvent obligés d'avouer notre impuissance ; que pouvons-nous, par exemple, dans les cas de suicide épidémique? Dès l'enfance, une ferme éducation, des conseils pratiques doivent être donnés aux héréditaires. Combattre l'hérédité menaçante
■l'J^ THAITEMENT DES IDÉES DE SUICIDE.
par la psychothérapie méthodique est une tâche qui doit tenter le zèle des personnes ardentes et dévouées au bien.
Il faut faire lire au prédisposé les sages préceptes du .l.-J. Rousseau des beaux jours : « Chaque fois que tu seras tenté de sortir de la vie, dis en toi-même : — Que je fasse encore une bonne action avant de mourir, — puis, va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. >•> II faut dii-e aux jeunes, avec Lamartine : « Mourir, c'est fuir ; on ne fuit pas. »
L'éducation morale donnerai l'enfant héréditaire l'énergie pour affronter la lutte de la vie, sans fléchir.
Le moraliste, le médecin psychopathe doivent s'associer pour combattre cette cause active du suicide : l'influence de la presse et des mauvaises lectures. Cela n'est pas seulement l'avis de quelques-uns; c'est l'opinion de maîtres dont l'érudition et l'expérience font autorité. Esquirol, Lucas, Moreau (de Tours), Brierre de Boismont, Legrand du Saulle, etc. ont plusieurs fois signalé les dangers et les résultats déplorables des récits émouvants dont sont aujourd'hui remplis journaux et romans (1).
En réalité, ni l'imitation, ni la lecture à outrance de faits divers, ne sauraient ébranler un cerveau solide. Mais il y a des esprits moins forts, qui prennent un plaisir morbide à ces histoires et s'en nourrissent avidement. Ce sont des prédisposés, chez qui l'éclosion de l'idée fatale ne cherche qu'un prétexte. Pour ceux-là et pour d'autres, les récits de suicides ne devraient pas être entourés d'autant de détails. Les journalistes feraient une œuvre beaucoup plus saine en gardant une extrême réserve sur ces tristes événements.
Comment traite-t-on l'aliéné offrant des tendances au suicide ou ayant essayé déjà de se donner la mort? Avenbrugger avait imaginé une méthode consistant à donner à boire au sujet une très grande quantité d'eau froide, tandis qu'on
(1) Paul Garnier et P. Cololian, Séméiolocfie el traitement des idées de suicide {Gaz. des hôpitaux 16 octobre 1900).
. NIVERSITY OF LEEDS
appliquait un exutoire sur la rég-ion du foie. Des praticiens ont vanté jadis cette méthode. Thédon dit en avoir fait l'expérience sur lui-même. Esquirol (1) déclare l'avoir essayée sans aucun résultat.
Falret (2) père a obtenu quelques succès à l'aide de vomitifs. Amar, en cas d'insuccès par les vomitifs, conseille d'administrer un peu d'opium. Voisin prescrivait deux larges vésicatoires sur les jambes. Brierre de Boismont dit que ce moyen a paru « agir d'une manière favorable chez plusieurs d'entre eux, par la diversion qu'il opère ; en effet, ces individus se préoccupent outre mesure de leur exutoire, s'en tourmentent, et la fixité de la pensée malade s'en trouve parfois singulièrement diminuée » (3).
Brierre de Boismon t vante aussi'les bains prolongés et les irriqalions continues, pendant cinq, six, sept, huit heures et plus.
Des émissions sanguines ont été prescrites autrefois contre le suicide. Certains auteurs ont donné des éméto-cathartiques.
Parlerons-nous de la peur, de l'intimidation, mises en œuvre pour changer le cours des idées? On connaît l'histoire contée par Pinel: un littérateur, étant venu à Londres pour dissiper une aifection mélancolique, allait se noyer dans la Tamise, lorsqu'il fut arrêté par des voleurs ; il se battit avec ces malfaiteurs, oubliant le dessein qui l'avait fait sortir de chez lui. Il mourut à quatre-vingt-quatre ans.
Esquirol cite le cas d'un jeune homme qui, dans le but de se détruire, entre chez un armurier pour faire emplette d'une paire de pistolets. Le marchand en demande un prix élevé, le jeune homme s'irrite, dispute, oublie finalement qu'il achète des armes pour se brûler la cervelle.
D'autres observateurs ont rapporté des exemples semblables.
Brierre de Boismont intimidait les malades qui refusaient de prendre des aliments, en les prévenant qu'on allait leur
(1) Esquirol, Des maladies mentales, 1838, t. I, p. 658.
(2) Falret (J.-P.), Dn suicide et de l'hypocondrie, Paris, 1822.
(3) Brierre de Boismont, Du suicide, Paris, 1865, p. 635.
Paul Gaunier et Cololian. 28
appliquer un traitement douloureux. Il réussit, par ce moyen, dans quelques cas.
On a voulu guérir le symptôme sans chercher la maladie causale : « Quelques médecins, dit Esquirol, ont proposé un traitement spécifique contre le suicide. Les uns, persuadés que le foie est le foyer du mal, que la bile en est le principe, conseillent les purgatifs dits hépatiques. » Et Esquirol ajoute, en bon aliéniste : « Le suicide étant un acte consécutif du délire des passions ou de la folie, je devrais avoir peu à dire sur le traitement d'un symptôme, traitement qui appartient à la thérapeutique des maladies mentales et des motifs déterminants du suicide; c'est donc au traitement propre à chaque variété de folie qu'il faut avoir recours, pour traiter un individu poussé à sa propre destruction. »
Si nous rapportons la parole du grand aliéniste, c'est pour faire ressortir l'importance d'un bon diagnostic et de l'étude approfondie du sujet. Auprès d'un aliéné entretenant des idées de suicide, il faut se préoccuper de rechercher quelle est l'aiTection qui déprime la personnalité psychique et quels sont les motifs qui poussent à la destruction de soi-même.
Le traitement physique et moral du suicide varie suivant les cas et les individus.
Mais ce qui ne varie pas et doit être rigoureusement respecté, c'est le principe d'une bonne hygiène et d'une constante surveillance.
Il ne suffira pas d'indiquer un traitement et de prononcer quelques bonnes paroles, en délaissant le patient le reste du jour dans un endroit quelconque, plus ou moins favorable à sa sécurité et à sa guérison. Ceux qui ont la volonté ferme de se tuer exécuteront leur projet en plein quartier, en présence même du gardien, tellement leur impulsion vers la mort est inspiratrice de ruse et de dissimulation.
Guislain (1), se basant sur les données d'Esquirol, con-
(1) Guislain, Leçons sur les phrénopathies. Gand, 1852, t. 111, p. 252.
seilla, le premier, de mettre les malades, non dans des cellules isolées, mais dans une salle commune : « On logera le malade au rez-de-chaussée, écrit-il; on fermera sa fenêtre à clef; on ôtera les rideaux de son lit ; on fera disparaître les crochets, les clous ; on éloignera de lui tout objet dont il pourrait faire un fâcheux usage, tel que marteaux, fourchettes, couteaux, masse de bois, etc.. On surveillera toutes les issues par lesquelles il pourrait s'échapper ; on ne lui permettra pas d'approcher des puits, des fossés, des latrines, dçs. fos es à fumier...
« La nuit, on fixe une main ou bien les deux, par une courroie fermée par une boucle à vis et passée autour du bois de lit. Dans d'autres cas, on n'emploie aucun appareil de coercition ; on se contente de surveiller le malade, de lui donner de bons gardiens.
« C'est ajuste titre que tous les praticiens recommandent de ne jamais laisser seuls les malades qui ont un penchant au suicide; il importe, -dans les grands établissements, de suivre le précepte d'Esquirol. »
A ces conseils pratiques, il convient d'ajouter ceux que le traitement actuel des maladies mentales doit suggérer.
A l'article Alitement, nous avons déclaré que les aliénés présentant des tendances aux idées de suicide, profitaient très avantageusement de cette méthode.
C'est dans la salle d'alitement que le malade sera soigné. C'était déjà le vœu d'Esquirol d'aliter les individus ayant des idées de suicide. La surveillance sera constante; on placera auprès du patient un infirmier vigilant.
Les lits ne seront ni trop près des fenêtres, ni munis de barres; s'il y a un fronton, on le couvrira d'un manchon. De cette façon, le malade ne pourra profiter de la distraction -de l'infirmier, pour se pendre aux traverses du lit avec ses draps.
Ce n'est que très provisoirement qu'on placera le sujet •dans une cellule, même matelassée. . .
Tenu au lit et surveillé par un bon infirmier, le patient peut encore chercher à se nuire. C'est le fait de cet homme, par exemple, qui prend sournoisement, sur la table de nuit de son voisin, la potion destinée à ce compag-non de salle, en avale le contenu dans un but de suicide, puis refuse tout aliment.
11 ne faut laisser, à la portée des malades, que des boissons rafraîchissantes, dans des gobelets en métal.
Certains mélancoliques cherchent à mourir d'inanition. Une jeune fille refusait depuis deux jours tout aliment, lorsqu'à la visite, elle entendit le médecin dire à son aide qu'on ne mourait pas de faim ; elle réfléchit et mangea. Elle nous a mis âu courant de cet incident après sa guérison.
C'est une indication. En cas de refus d'alimenls, il faut essayer tout d'abord d'agir par la persuasion.
On cherchera adroitement à faire avouer au malade les causes de sa décision, pour la combattre avec douceur et lui persuader que c'est son état maladif qui lui montre tout sous cet aspect inquiétant.
Beaucoup se négligent sous le rapport de la propreté et ne se lavent pas ; les infirmiers devront y suppléer.
Les bains, douches, les médicaments sédatifs, hypnotiques, le massage, l'électricité seront mis en usage. On cherchera à calmer les centres nerveux, à apaiser l'angoisse. S'agit-il d'un mélancolique aboulique, dont les échanges nutritifs se font mal, c'est au massage et à l'électricité qu'on recourra.
Suivant les formes de l'affection, les indications changent, et c'est au médecin praticien de prescrire tel ou tel traitement, d'après ses notions cliniques et thérapeutiques, pour empêcher le malade de se nuire.
V... Jean, soixante-huit ans, est un héréditaire (son oncle maternel est mort aliéné) ; il a fait quelques excès de boissons à l'âge de vingt ans. Marié à quarante-sept ans, il ne s'entend pas avec sa femme, qui est elle-même une déséquilibrée qu'on a dû interner deux fois à l'asile Sainte-Anne. V... a deux enfants dont l'un est un jeune homme dénué
de sens moral, qui a déjà volé et subi une condamnation. Frappé de tous ces malheurs, V... devient brutal et maltraite sa femme ; dans des moments de colère, il a eu deux fois rimpulsion de la tuer. La première fois, il réussit à se maîtriser, mais la seconde fois, il leva sa main qui tenait une hache. Par bonheur, l'arme ne frappa que la table près de laquelle sa femme était assise, et V... s'évanouit. En revenant à lui, ses yeux se fixèrent sur son bras droit qui se contractait brusquement en des mouvements de flexion et d'extension. A partir de cette époque, V... se sent envahi d'une grande tristesse; il redoute de nouvelles impulsions. Le dégoût de vivre auprès d'une femme déséquilibrée et d'enfants dégénérés lui donne des idées de suicide. TI craint d'être homicide, mais le suicide ne l'effraie pas. Pendant plusieurs jours, il pense à la mort très sincèrement, enfin il se décide à se rendre chez le commissaire de police pour demander son internement. — Chez V... l'idée de suicide n'estpasla conséquence d'un délire, c'est l'enfantement d'un cerveau débile, qui, n'ayant pu refréner ses obsessions et ses impulsions, cherche un refuge dans la mort. — Il ne fut pas difficile de combattre les idées de suicide par le traitement moral et le repos. Peu de temps après son entrée à l'asile, V... comprenait que son cerveau avait un moment perdu la l'ésistance psychique qui constitue la force morale de l'homme; il put se ressaisir et guérir.
11 n'est pas toujours facile de combattre victorieusement les idées de suicide, quand elles découlent d'un délire mélancolique incrusté et raisonné. Tel est le cas de Mme B..., trentesix ans, atteinte de lypémanie anxieuse. Elle se lamentait sans cesse sur son sort et, deux fois déjà, elle avait attenté à ses jours, une fois en absorbant le contenu d'un llacon qu'elle croyait être du laudanum, une autre fois en essayant de se pendre. Dans le service, on la soumet à l'alitement avec une surveillance constante ; on lui fait prendre des bains tièdes, tous les jours au début, tous les deux ou trois jours ensuite, et du bromure de
TRAITEMENT DU IlEFUS d'aLIMENTS.
potassium, à la dose de 3 grammes, pendant quinze jours» Mme B... est restée mélancolique anxieuse avec des idées de suicide, durant plus de trois mois. Grâce à la surveillance» elle n'a pu exécuter ses funestes projets, mais elle ne cessait de réclamer la mort et elle n'acceptait les aliments qu'avec difficulté. La période aiguë passée, nous avons pu la raisonner, lui faire comprendre son véritable état et l'absurdité de ses conceptions délirantes. Elle a guéri au bout de quelques mois.