MÉDICATION ANTI-SPASMODIQUE
Sous ce litre, notre intention n’est pas d’étudier tous les moyens qui peuvent être employés avec avantage pour combattre l’état spasmodique ou nerveux, mais seulement les agents pharmaceutiques qui jouissent de la propriété spécifique de modifier heureusement certains troubles de l’innervation, et cela d’une manière directe, essentielle et sans la médialion d’aucune action pour nous appréciable entre le médicament et son effet. Si, sans nous renfermer dans les limites naturelles de la médication antispasmodique pure, nous voulions comprendre dans ce chapitre la généralité des moyens que diverses circonstances peuvent légitimer pour résoudre les spasmes, il nous faudrait, à propos de ceux-ci, passer en revue toute la matière médicale.
Deux exemples vont nous faire comprendre : Une femme, jusque-là toujours bien portante, éprouve différents accidents nerveux, comme des palpitations, de la dyspnée, quelques mouvements convulsifs, de la bizarrerie dans le caractère, un peu de constriclion à la gorge; puis elle accuse un sentiment de réplétion à l’estomac; depuis quelques jours, elle a perdu l’appétit (la température est très-chaude depuis longtemps), la langue recouverte d’un enduit jaunâtre épais, est plate et tremblolante, la bouche mauvaise : il y a des nausées. Observons soigneusement que, pour la première fois de sa vie, celte femme subit des symptômes nerveux, et que ceux-ci n’ont surgi qu’après l’apparition de l’étal bilieux, et dans des degrés exactement proportionnés à son augmentation et à sa durée. Vous prescrivez un
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émétique : une grande quantité de bile est évacuée, et le lendemain, tous les symptômes saburraux, plus les accidents spasmodiques graves en apparence, ont complètement disparu. Faudra l-il , pour cela, regarder le tartre stibié ou l’ipécacuana comme des anti-spasmodiques? Personne ne Poserait, quoiqu’ils aient guéri un étal spasmodique; oui : mais un état spasmodique provoqué par une causequ’ils ont seule fait disparaître, et qui , par sa soustraction , replaçant notre femme dans les conditions où elle n’avait jamais d’accidents nerveux, n’ont plus laissé à ceux-ci la condition de leur existence, savoir l’embarras gastrique. Nous aurions pu choisir la saignée, les purgatifs, les toniques, et les adaptant aux divers états de l’organisme avec lesquels ils sont en rapport, arriver aux mêmes conclusions. Puis, c’est une autre femme qui se dit nerveuse, sujette aux spasmes, et qui présente les mêmes symptômes que la première, sauf l’état bilieux. Ici le spasme est essentiel, primitif, c’est-à-dire que rien n’a commencé avant lui, et qu’il esL toute la maladie. Vous donnez un gros de valériane, et à l’instant tout rentre dans l’ordre, sans qu’entre ces deux faits, valériane administrée, troubles nerveux dissipés , il se soit glissé le plus mince phénomène organique que vous puissiez invoquer pour leur servir de nœud, de moyen d’explication. Pour vous, ils sont contigus, il n’y a qu’un pas de l’un à l’autre. Bon gré, mal gré, il vous faudra être empirique. Ne vous en effrayez pas : empirisme veut dire expérience, et est susceptible d’être dogmatisé, rédigé en lois : ces développements vous le prouveront.
Dans notre second exemple, le spasme était pur, nous n’avions à renverser aucune cause pour l’atteindre ; voilà pourquoi aussi nous nous sommes servi d’un moyen pur et direct qui devait rétablir l’innervation dérangée, par sa propre puissance, et sans avoir besoin pour cela de soulever aucun intermédiaire. Ceci vaut une définition; observons néanmoins que si quelques anti-spasmodiques existent, qui joignent à celte propriété une action excitante incontestable, on ne doit pas en faire honneur à celle-ci, qui, le plus souvent, n’y est pour rien. Lorsque nous étudierons la médication excitante, nous ferons voir que si elle est quelquefois anti-spasmodique, c’est secondairement, et par un mécanisme physiologique étranger à l’action de la valériane et des gommes fétides, par exemple.
Ce n’est pas tout d’avoir ainsi circonscrit les instruments de la médication anti-spasmodique,
le même soin nous reste à prendre pour les divers étals morbides qui sont les sujets de cette médication. Ici, nous allons être forcés d’entrer dans le domaine de la pathologie générale et spéciale : qu’importe ? nous y entrerons. La thérapeutique est la science des indications : tout ce qui peut les éclairer est de son objet.
Depuis un quart de siècleenviron, les maladies dont nous avons à nous occuper ont été violemment détrônées. On les a appelées du nom d’êtres fictifs , pour les reléguer dans la foule des symptômes ou des signes de divers états pathologiques presque toujours locaux, et devant , à eux seuls, être le point de mire du traitement. Malheureusement , la nature ne s’est pas soumise à celte commodesimplification.il y a plus de deux mille ans que, sous l’influence d’impressions vierges , l’école de Cos les a profondément esquissées avec leurs traits les plus essentiels : de Cos à Leyde , de Leyde à Montpellier, elles se sont conservées avec leur physionomie propre , leur allure spéciale , seulement plus nombreuses, plus compliquées, plus envahissantes de nos jours, après s’être grossies et multipliées de tout ce que leur ont ajouté et leur ajoutent incessamment les révolutions physiques et morales des peuples et la civilisation.
Ces sortes d’affections se glissent partout : elles viennent compliquer les autres maladies, embarrasser et retarder leur marche, empêcher leur solution naturelle, leurs mouvements bienfaisants ; et si Hippocrate voyait tant de crises , tant de régularité dans le cours des maladies dont il nous a laissé l’histoire, si sa thérapeutique était si simple, si expectante, c’est que le nombre et la gravité des affections spasmodiques étant alors moins considérables , la nature pouvait employer fructueusement et sans obstacles toute la plénitude et l’harmonie de ses forces ; car , de même qu’une digestion ou une fonction de nutrition quelconque s’accomplissent mieux dans le silence de l’organisme qu’au milieu d’un trouble de l’innervation , de même aussi , une fièvre ou une inflammation arrivent à leur terme avec des phénomènes d’autant mieux enchaînés et une marche d’autant plus calculable qu’elles ont été moins traversées de désordres nerveux.
Si c’était ici le lieu , nous tirerions de cette simple observation des réflexions d'une immense importance théorique et pratique. Comme ce sujet, quoique vieux et approfondi avec sagacité par les anciens auteurs, est neuf et plein d’étrangeté relativement à la direction actuelle des os-
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prits, il esl indispensable que nous disions ce qu’il faut entendre par spasmes, état nerveux, état spasmodique ( ces mois seront pour nous synonimes ) . et surtout que nous nous appliquions à distinguer cette classe de maladies d’une foule d’autres à côté desquelles les nosologistes les ont placées , fondés seulement sur un examen superficiel et des ressemblances grossières de symptômes. Ce triage opéré , nous considérerons les médicaments anti-spasmodiques dans leurs rapports, l°avec l’état nerveux primitif, et constituant à lui seul toute la maladie à combattre; 2° avec l’état nerveux en tant qu 'élément, venant s’ajouter d’abord aux affections aiguës, ensuiie aux affections chroniques ; 5° avec l’état nerveux en tant que symptôme dans cesdeux ordres de maladies. Nous terminerons par quelques considérations générales sur ces médicaments envisagés en eux-mêmes et comparés à d’autres classes d’agents thérapeutiques , ainsi que sur leur mode d’administration.
Personne que nous sachions ne s’est avisé de s’enquérir pourquoi les médecins des siècles derniers avaient imposé à certaines affections spasmodiques le titre de Passions , un cto- tto.^ , Passio hysteria , passio hypochondriaca , passio dyspnoïca, passio mesenterica etc. , etc... Tout le monde a cru que pour eux, celte expression équivalait à celle de maladie. Ils n’ont cependant jamais dit : Passio erysipelatosa , passio febrilis biliosa , passio squirrhosa etc. D’aussi profonds observateurs ont eu leur motif : ne serait-ee pas, que ces mouvements de l’âme que nous appelons aussi affections, sentiments, phénomènes instinctifs , jaillissent des mêmes foyers, que les spasmes essentiels, suscitent des troubles analogues, s’accomplissent en un mot en suivant les mêmes lois physiologiques et ne diffèrent véritablement que par leurs causes déterminantes ou occasionnelles et conséquemment par leur but final ? On ne saurait en douter , et ce fait est un de ceux qui atteste le plus hautement l’admirable sagacité des anciens. A leurinsçu , Hippocrate, Démocrile, Galien, presque tous les médecins arabes et des deux derniers siècles , principalement Rivière , Eltmuller, Hoffmann , Sauvages , Cullen , etc. , de nos jours , M. Dubois d’Amiens ont dans leurs théories des spasmes, tracé celle des Passions et des actes instinctifs; d’un autre côté, Bichat, Cabanis, M. Broussais, en développant la seule vraie théorie des Passions et des actes instinctifs, ont merveilleusement exposé celle des spasmes essentiels.
Et déjà , hâtons-nous de dire que les mouvements instinctifs, comme les spasmes essentiels émanent de la puissance vitale , ou pour parler moins abslractivement de différents centres de la vie organique. .'Les uns et les autres s’exécutent sans l’influence de la volonté ; leur caractère est de la maîtriser d’une manière absolue. Quelques exemples empruntés à l’observation de l’homme en santé et se confondant par des nuances insensibles avec des phénomènes du même ordre, mais appartenant déjà à l’état pathologique, et rangés sans difficulté parmi les spasmes vont parfaitement nous révéler la nature de ceux-ci et justifier la proposition que nous avons énoncée plus haut. Un homme esl depuis quelque temps renfermé dans un lieu où l’air est raréfié par la chaleur, ou bien encore il est opprimé par l’ennui , la tristesse , le besoin de dormir ; par une cause quelconque , en un mot, l’oxigénation du sang dans le poumon se fait imparfaitement; tout à coup une anxiété vague et indéfinissable semble s’élever du fond de sa poitrine, et sans la participation de sa volonté, la respiration s’accélère un peu, les mâchoires s’écartent par degrés et comme convulsivement ; toutes les puissances inspiratrices déployent leur summum d’action et parce spasme bienfaisant une quantité d’air considérable vient satisfaire l’impérieuse nécessité de l’hématose ; si les causes opprimantes ont agi plus longtemps , si l’ennui a été plus profond , à ce premier groupe de mouvements synergiques s’associent des pandiculations, c’est-à-dire une extension forcée et comme tétanique des membres et du tronc, un grimacement particulier de la face. Si la cause et le but de ces efforts n’étaient pas physiologiques , personne assurément n’y verrait de différence avec un spasme ou une convulsion ; il y a plus, c’est que ces phénomènes figurent dans le tableau compliqué de l’hystérie dont ils sont un dessignes et cessent alors sous l’influence d’un remède anti-spasmodique, l’éther par exemple. Quel intervalle encore, autre que celui de la cause, sépare les palpitations soudaines avec gonflement de la poitrine , oppression et rougeur instantanée des joues qui saisissent subitement une jeune fille dont la pudeur est offensée et les mêmes accidents, qui chez elle sont aussi un des mille caprices de l’affection spasmodique appelée hystérie , et s’évanouissent comme tout à l’heure devant quelques gouttes du même anti-spasmodique ? Qu’on rapproche un peu les nombreuses influences qu’exercent sur l’innervation des viscères abdominaux et thoraciques les affections de
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rime soit agréables ou expansives comme la joie le plaisir , la colère, l’orgueil, soit tristes et concentralives, telles que la douleur morale, la peur, l’effroi, etc. , qu’on les rapproche, disons-nous, de divers spasmes , qu’on nomme asthme , palpitations de cœur, pâmoisons hystériques, anxiétés précordiales , flatuosités, dysphagie, hoquets, aphonie nerveuse, volutations, intestinales, vapeurs en un mot , et qu’on cherche à établir entrVux une autre différence que celle de l’impression déterminante et de la durée qui est toujours soumise à la nature plus ou moins persistante de cette impression. Chacun voit que cela n’est pas possible. Qu’est-ce qui ressemble plus aux convulsions, que la jactitation incessante et involontaire dont est tourmenté un homme en proie à un malaise viscéral quelconque, mais surtoutdyspnéique ? Dans un grand nombre de maladies les dernières scènes de l’agonie sont des spasmes de divers organes contractiles qui semblent faire un dernier effort pour ressaisir la vie ( In mortis agone constituas , convulsiones sunt naturœ ultirna conamina. Sauvages ). Il est chez la femme un acte physiologique qui à nos yeux est d’une grande valeur dans la recherche du point de départ de l’attaque d’hystérie et qui appuie singulièrement l’opinion de ceux qui regardent le système nerveux utérin comme le foyer de cette névrose: cet acte c’est le coït. Prenons pour type une femme qui ressente vivement le stimulus norma1 qui accompagne l’exercice de cette fonction naturelle : battements précipités et tumultueux à la région précordiale, respiration haute et fréquente, soupirs entrecoupés et singultueux, globes des yeux portés en haut, renversement en arrière du cou et du tronc , mouvements cloniques et convulsifs du bassin , contractions des membres , tantôt permanentes, tantôt cloniques, mais toujours involontaires ; enfin , au moment de la consommation de l’acte , tressaillement et agitation spasmodiques de tout le système musculaire, cris étouffés , quelque fois pâmoison complète... puis l’organisme tombe dans une résolution et une langueur qui le conduisent mollement au sommeil. Sans nous en apercevoir, nous venons de décrire le deuxième degré d’une attaque d’hystérie l Pourquoi donc, si ce n’est parce que fe spasme hystérique et le spasme cynique ( caron a donné ce nom très-pittoresque et trèsvrai aux mouvements qui ont lieu pendant le coït , sans faire le rapprochement si immédiat qui en découle ) tirent leur origine de la môme source et se développent d’après les mêmes lois ?
Si cette série d’exemples ne suffisait pas pour préparer nos lecteurs à bien comprendre la nature et le mécanisme désaffections spasmodiques essentielles, nous pourrions en les multipliant , montrer que tous les spasmes de l’ordre pathologique ont leurs analogues dans l’ordre physiologique , avec cette différence très-importante toutefois , que les premiers reconnaissent des causes anormales , c’est-ù-dire morbides, persistent , s’accroissent et se compliquent en raison de la persistance et de la gravité de ces causes soit prédisposantes , soit occasionnelles, exigent enfin l’emploi de moyens particuliers pour les combattre, tandis que les seconds cessent aussitôt que l’occasion qui les a provoqués a été par eux éliminée.
Étant bien démontré que les spasmes essentiels ont le même point de départ que les actes instinctifs, savoir les différents viscères ou organes de la vie générale , nous avons dans ce caractère un moyen précieux de diagnostic et sur tout , et c’est là l’objet de ce chapitre, un critérium d’indications thérapeutiques , bien capital comme nous le verrons.
Maintenant, nous pouvons hasarder une définition. Les spasmes essentiels sont des troubles primitifs et ordinairement apyrétiques de l’innervation d’un ou de plusieurs des viscères affectés à la vie de nutrition et de reproduction, troubles qui bornés à l’éréthisme , à la mobilité et à l’altération fonctionnelles de ces viscères, constituent cette foule de maux connus sous le norn de vapeurs , pour prendre celui de convulsions spasmodiques , lorsqu’ils vont jusqu’à exciter des contractions involontaires et des mouvements désordonnés partiels ou généranx dans les muscles habituellement soumis à l’influence régulatrice de la volonté.
Ces préliminaires un peu longs et qui peuvent paraître étrangers à notre sujet, élaienL indispensables dans l’intérêt des médicaments antispasmodiques , parce que personne ne s’étant appliqué à mettre ces agents thérapeutiques en face de l’état morbide spécial qui en indique l’emploi, et à fixer les conditions de leur réussite, on les lance indistinctement contre toutes les maladies du système nerveux et on attribue à la médication elle-même, des insuccès dus bien plus souvent à son inopportunité. Si les nosologistes avaient scruté le fond des choses, et s’étaient servi pour classer les névroses de tous les caractères de ces affections, y compris ceux tirés des divers traitements, caractères si fonda-
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mentaux, ils nous eussent épargné aussi le soin de dire auxquels de leurs spasmes les remèdes dont nous traitons ne sont que rarement applicables. De ce nombre sont : les névroses primitives de. l’ouïe, de la vue , etc., l’épilepsie, le tétanos, les diverslremblemenls métalliques, les dé lires primitifs, les différentes sortes de vésanies, l’hypochondrie ( maladie si différente de l’hystérie ), l’hydrophobie , les névralgies, la colique de plomb, etc., etc. Dans Pinel, les névroses curables par les remèdes anti-spasmodiques sont celles qu’il a intitulées névroses de la digestion , de la respiration, de la circulation et de la génération; toutes rangées par Cullen sous le nom de spasmes des fonctions vitales et des fonctions naturelles , en en exceptant toutefois quelques affections où le spasme n’est qu’un élément et n’est pas toute la maladie, comme la dyssenterie, la coqueluche, le pyrosis, le choléra-morbus. Remarquons bien, que les névroses que nous avons exclues de la catégorie des spasmes primitifs et seuls attaquables par nos anti-spasmodiques, sont toutes dépourvues du caractère essentiel (le point de départ de l'aura , qui s’élève toujours des organes renfermés dans les deux grandes cavités splanchniques ) par nous assigné à ceux-ci, et ne leur ressemblent que par un côté , savoir, les anomalies nerveuses sans lésion de structure et les mouvements convulsifs ; mais comme ces symptômes sont les plus saillants et les plus grossiers, c’est sur eux qu’on s’est fondé pour rapprocher deux ordres de maladies pourtant bien distinctes. Il serait facile de faire voir que Willis, Glisson , Baglivi et plus tard, Haller et Gall sont les auteurs de celte confusion.