‹ Traite de therapeutique et de matiere medicale/ (volume 2)Chapitre 26 sur 335 · CHAPITRE VîlL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VîlL

xMÉDICAMENTS STUPÉFIANTS.

OPIUM

Opium {opium). Suc coiicrétû du pavot siimnifère, Pajiaver somwferum, L. (var.

album), Papavéï'acées. Synonymie :

(Meconium) des Grecs; Amsion des Arabes; Affion des Perses, etc. Homère, d'après plusieurs commentateurs, le désigne sous le nom de -^^-vtOifi (Iliade, liv. 8;. Le nom d'opium vient de oto;, suc.

Le pavot sonuiilère est originaire de l'Orient, oîi il croît en grande abondance; plante de culture facile, que 1 on a pu avec succès naturaliser en Europe, eli dont l'exploitation, bien dirigée, est devenue une des branches importantes de notre industrie. — Les opérations à l'aide desquelles on retire FUpium varient suivant les degrés de pureté ou d'énergie que l'on veut réclamer du médicament.

La méthode d'extraction indiquée par Dioscoride, celle qui de nos jours est encore suivie et qui l'ournit l'Opium le plus pur, consiste h inciser superficiellement les capsules encore vertes des pavots : on recueille les gouttes laiteuses qui s'échappent aussitôt qu'elles sont concrétées sur la plante, et l'on obtient ainsi un Opium roussàtre très-odorant. C'est l'Opium des Orientaux.

Hérodote l'indique comme procédé usité de son temps. D'autres auteurs prétendent que l'Opium est un produit de l'incision et de l'extraction.

Généralement, les auteurs s'accordent à dire que l'Opium du commerce est obteiui par incisions laites aux capsules du Pavot. Dioscoride, Kœmpfer et Charles Texier l'ont piler ou malaxer l'Opium, tandis qu'Olivier et Belon ne mentionnent pas cette opération et font sécher le suc directement.

L'Opium brut, tel qu'il nous est apporté de l'Orient, se présente en masses arrondies, aplaties, dont le poids varie de

120 à^GO grammes, |jai'seuiées de pellicules et enveloppées de feuilles de pavot, de fruits de rumex; rougeàtres à l'extérieur, d'un brun noirâtre à l'intérieur, dures, ?i cassure brillante et compacte, d'une odeur vireuse particulière, d'uni saveur amère et nauséeuse, se ramollissant sous les doigts par la malaxation, el brûlant avec facilité en répandant une fumée épaisse : tels sont les caractères physiques de i'Opium.

Dans le commerce, on en connaî,t trois sortes principales : l'Opium (TEijypte, VOpium de Conslanlinople, VOpium de Smyrne ou à' Analolie.

Il importe de les savoir distinguer les uns des autres, en raison de leur valeur. Ils diffèrent beaucoup par la quantité de morphine qu'ils contiennent, et par leurs propriétés médicales. Aussi, comme on peut facilement être induit en erreur en jugeant la qualité d'un Opium d'après ses caractères physiques, nous croyons devoir insister beaucoup plus sur les caractères chimiques, qui, d'après l'excellent travail de M. Berthemot (Journal de Ph. , n» IX, 1838), doivent seuls dénoter sa valeur médicale ou commerciale.

L'Opium d'Egyple, celui qui est le moins répandu, est toujours expédié en petits pains orbiculaires, aplatis; il présente cet aspect et ces caractères extérieurs qu'on a coutume d'iiuliqucr comme particuliers au bon Opium (cassure nett<' et luisante, couleur brun-foncé). Cependant cet Opium est de mauvaise 4uulilé, la quantité de morphine y est beaucoup plus faible que dans les autres Opiums, et elle est mélangée de plus de narcotine. Il renferme 2 à 3 pour 100 de morphine. En outre, l'odeur vireusi; particulière, caractéristique, y est beaucoup moins forte.

Après avoir fait de nombreuses analyses

OPIUM

d'Opiums, M. Berthemot signale surtout la morphine comme étant l'objet principal ■de la falsincalion. C'est la narcotine qu'on y associe quelquefois en très-grande qnantité. 11 atronvé dans des morphines provenant d'Allemagne jusqu'à 17 pour 100 de narcotine; dans d'autres, tirées de Marseille, jusqu'à 50 pour 100.

L'Opium de Coristanliiiojil'' est préféré au précédent. Il est moins dur et moins cassant que l'Opium d'Egypte, souvent même assez mou; son odeur est plus forte. On remarque aussi que sa dissolution dans l'eau est moins acide; l'extrait est plus abondant et contient plus de morphine; la matière résinoïde a aussi plus de ténacité (Berthemot).

Il est en pains de 200 à 300 grammes, ■et renferme 12 pour 100 de morphine.

h'Opium de Sniyrne est supérieur aux deux autres, c'est le plus riche en principes actifs. La morphine qu'on en obtient devient blanche avec plus de facilité et cristallise mieux. L'extrait conserve une odeur vireuse pluspénétranteque celle des Opiums d'Egypte et de Constantinopic.

Il est en masses de 100 à 150 grammes, déformées, aplaties, couvertes de fruits de liumex palientia (ce qui n'a pas lieu ordinairement pour les autres Opiums) ; d'abord mou et d'un brun clair, mais bientôt noircissant à l'air. Lorsqu'on le déchire avec précaution et qu'on l'examine à la loupe, on le voit formé de petites larmes blondes ou fauves, transparentes et agglutinées.

Il renferme 13 à 14 pour 100 de morphine. C'est celui que le Codex indique comme l'Opium ofTicinal.

Les pharmacologues ont admis encore plusieurs autres espèces d'Opium, telles que VOpium de l'erse, VOiiium de l' Inde, dont on distingue trois sortes, ceux de Patna, de MaLiva et de lienarés: mais ces espèces sont moins estimées pour l'usage médical.

On apprécie ordinairement l'Opium d'après la quantité de morphine qu'il donne à l'analyse, et l'on trouve, sous ce rapport, des dilférences considérables dans les produits répandus dans le commerce.

M. Bussy a analysé deux échantillons d'Opium de Smyrne, et il a obtenu de l'un 3s'',925 pour 100 de morphine, et de l'autre 481^,1. Ce rendement parait être généralement celui des Opiums de cette provenance.

D'un autre côté, le docteur Mouchead, attaché à la Compagnie des Indes, a établi que les Opiums de l'Inde, qui sont exportés pour la Chine, contiennent des quantités de morphine qui varient depuis un demi jusqu'à 2 pour 100. Mais ces Opiums ont été ramenés à ce. titre par leur mélange avec divers extraits.

Des Opiums de qualité supérieure, qui arriventrarement jusqu'à nous, ont fourni au même observateur 10g'",5 pour 100 de morphine. Cette richesse de certains Opiums de l'Inde a été constatée par M. Payen, qui a obtenu la même propor-

tion de morphine (lOs'',? pour 100) d'un produit ayant cette origine, et qui présentait la plus belle apparence commerciale. Des produits semblables réhabiliteraient proniptement dans le commerce la réputation des Opiums de l'Inde, fort compromise par les Opiums destinés aux Chinois, qui se sont égarés quelquefois jusqu'à nous.

Dos essais tentés en Algérie pour la récolte de l'Opium dans un climat qui rappelle celui de l'Anatolie, la terre classique de cette substance, ont donné des espérances que la pacification complète de ce pays permettra sans doute un jour de réaliser. Des Opiums, envoyés à l'Académie des sciences par M. Hardy, en 1843 et 1844, ont été analysés par M. Payen, et ont fourni les uns, 5,62, les antres, 4,84 et 5,10 pour 100 de morphine. L'Opium qui avait fourni 4,84 avait été obtenu par un temps pluvieux.

Entin des Opiums recueillis aussi en Algérie par M. Simon, en 1844, ont donné 3,70 et 3,84 de morphine. Un échantillon obteiui en 1843 et analysé à la pharmacie d'Alger aurait fourni 12 pour 100. Mais après des corrections faites par M. Payen sur le produit qui n'avait pas été dosé dans un état ^e pur^-té assez complet, cette proportion a été réduite à 10,75.

M. Réveil a publié récemment un travail intéressant sur les Opiums de Perse, qui ont paru sur quelques marchés anglais, et qui se présentent sous la forme de cylindres de la grosseur du doigt entourés de papier blanc ou rouge lustré.

Ces Opiums renferment de 5 à 12 pour 100 de morphine.

Ajoutons que M. Simon a donné à l'Opium récolté par lui à Alger une forme spéciale qui servirait à le caractériser dans le commerce : son procédé consiste à enfermer l'Opium dans des capsules de pavot.

Ajoutons encore que la variété de pavot somnifère cultivée par M. Hardy en Algérie était le pavot blanc à tète ronde; tout semble indiquer aussi que c'est la même variété qui a produit les Opiums de M. Simon, rendant 3,70 et 3,84. Mais les recherches dont il va être question donnent tout lieu de penser que c'est une autre variété qui a donné l'Opium riche à 10,75 pour 100.

Disons toutefois que c'est Belon qui a conseillé le premier la culture du pavot et la préparation de l'Opium en Europe et surtout en France : en France M. Petit, de Corbeil, a obtenu de l'Opium qui renfermait de 16 à 18 pour 100 de morphine: le général Lamarque a obtenu, dans le département des Landes, un Opiuni en grumeaux agglomérés qui a fourni à M. Caventou 14 pour 100 de morphine; mais un résultat très curieux, c'est que Pelletier n'a pas trouvé de narcotine dans l'Opium des Landes; enfin iM. Dives père, pharmacien à Mont-de-Marsan (Landes^, a trouvé dans l'Opium récolté par lui, de la morphine combinée à l'acide sulfurique

tandis qu'en général cet alcaioïde se trouve dans l'Opium combiné à l'acide niéconique.

D'un aulre côté, M. Aubergier, professeur h l'Ecole secondaire de médecine de Clermont, engagé par nous à diriger vers les papavéracées des recherclies entreprises depuis plusieurs années sur les sucs laiteux de certains végétaux, s'occupait, dans la Limagne d'Auvergne, d'expériences sur ce sujet. Ces recherches permettent de rendre raison des différences que nous venons de signaler dans les Opiums fournis par le commerce ou obtenus en Algérie par divers expérimentateurs. Elles conduisent aussi à cette conséquence déjà entrevue, que le cliinal est loin d'avoir sur la qualilé de l'Opium cette inlluence exclusi\e qu'où lui attribuait autrefois. On peut obtenir, dans uos contrées, de l'Opium de qualité supérieure à celui que nous apporte le commerce étranger; et il est établi pour ce produit, comme on l'a déjà fait pour le sucre, que le travail libre et intelligent des nations civilisées peut suppléer aux conditions plus avantageuses qu'offi'eut ailleurs le climat, la valeur bien inférieure du sol et quelquefois le prix moins élevé de la main-d'œuvre.

M. Aubergier a cultivé plusieurs varié lés du pavot somnifère, et il a pris soin de recueillir séparément les produits qui ont été obtenus de chaque variété à divers intervalles.

Le pavot blanc îi tête ronde, que l'on cultive dans le midi de la France pour les besoins de la médecine, est la variété la l)lus productive. La richesse en morphine a varij dans les produits des diverses récoltes, et elle a paru diminuer à mesure que la capsule approchait davantage de sa maturité. Cette décroissance de la morphine, proportionnelle à l'état plus ou moins avancé de maturité, pour n'avoir |)as été constatée par l'analyse, n'était pas ()our cela tout à fait ignorée. On savait que les capsules vertes jouissent de pro- (jriétés bien plus actives que les capsules des pharmacies, que l'on ne cueille que lorsque les graines ont mûri, aux dépens des sucs du péricarpe. Quoi qu'il en soit, l'Opium de la première récolle a donné 6,C3 de morphine pour 100, celui de la seciuule Ej,53, et celui de la tro sième 3,27.

Un Opium provenant du mélange du suc laiteux du pavot blanc à téte ronde, et du suc du pavot blanc à tète longue, que l'on cultiv(^ dans le Nord pour les usages de la médecine, a donné à l'analyse 8,57 de morphine pour la première récolle, et les produits des récoltes suivantes ont été trouvés moins riches. Ce mélange des deux sucs avait été fait îi une époque où l'auteur de ces observations croyait encore que de\ix variétés qui ne diffèrent que par la forme de la capsule ilevaient fournir des Opiums identiques.

Jl n'en est pourtant rien, et la variété à lèle longue donne un produit plus riche eu morphine. (Contrairement aux idées

généralement répandues, les pavots longs que le Nord fournil à la médecine sont plus actifs que les pavots ronds du Midi.

Il résulte donc de toutes ces observations que la richesse de l'Opium en morphine dépend de l'époque ii laquelle il a été récolté, et surtout de la variété qui l'a produit. Pour faire l'application de ces principes aux échantillons de l'Opium d'Algérie qui ont été analysés par M. Payen, on peut dire que l'Opium de M. Hardy fourni par la variété à tète ronde, et dont le rendement en morphine a été d'environ 5 pour 100, a été obtenu dans de bonnes conditions; que, pour les Opiums de M. Simon, riches îi 3,70 et 3, 84, les incisions ont été commencées trop tard, et qu'enfin l'échantillon qui a donné plus de 10 pour 100 de morphine aété produit par la variété à tète longue, ou mieux encore par quelque autre variété du pavot somnifère.

M. Dumas, dont le nom se présente toujours en première ligne lorsqu'il s'agit de recherchesqui peuvent avoir un grandintérèl pour la science, constatait à Genève, que certaines variétés fournissent un Opium plus riche en morphine que celui du commerce. MM. Pelletier et Caventou ont également indiqué ce fait, que viennent confirmer les expériences de M. Aubergier.

En effet ime autre variété du pavot somnifère, le pavot brun pourpre, lui a donné des Opiums dont plusieurs échantillons ont rendu 11,23, 10,27, 10,69 de morphine.

La variété désignée sous le nom de pavol-œilli'ttc ou fuivut nt,ir, que l'on cultive dans le Nord pour retirer l'huile de ses graines, a donné un Opium plus riche encore en morphine. Le produit de la première récolte a rendu 17,83; celui de la seconde, 13,87, fait qui, pour le dire en passant, confirme ce que nous avons dit déjà de la décroissance de la morphine pendant la maturation de la graine. Mais la quantité d'Opiimi que I on peut retirer de l'œillette est si faible, qu'on ne peut songer à le cultiver dans le but d'en retirer ce produit pour le commerce. Il n'en est pas de même du pavot brun pourpre ; ses produit sont, il est vrai, moins abondants que ceux du pavot blanc à tête ronde, mais, comme ils sont deux fois plus riches en morphine, il s'établit une compensation qui est tout entière en leur faveur : cette sorte d'Opium devrait être employée dans la pratique médicale de préférence à l'extrait gommeux d'Opium, qui représente, on le sait, moitié du poids de l'Opium brut. On comprend facilement que le suc laiteux du pavot pourpre desséché au soleil doit l'emporter sur un extrait toujours plus ou moins altéré par l'action du feu. Ajoutons qu'en analysant cet Opium, ou obtient du premier coup la morphine presque pure, et sans être salie parles matières résineuses qui accompagnent toujours celle que fournit l'Opium de pavot blanc, et dont on a

OPIUM

pour but du le débarrasser dans la préparation de l'extrait gommeux.

' Toutefois MM. IJcscharmes, Benard, Renard, etc., ont extrait du pavot à œillette un Opium très-piir qui, analysé par MM. Acar, Miallje, Guibourt, Réveil, etc., a fourni jusqu'à 26 pour 100 de morphine ; de sorte que cet Opium ne pourrait être employé en pharmacie comme trop l'iclie, de 'même que l'on doit rejeter certains Opiums du commerce comme trop pauvres en alcaloïdes : un Opium bien choisi doit renfermer de 10 à 12 pour 100 de morphine.

Après avoir encouragé à leur début et suivi avec un constant intérêt les recherches de M. Aubergier, c'est pour nous une véritable satisfaction do pouvoir annoncer que ces recherches, exécutées avec une si intelligente persévérance, viennent d'être délinitivement couronnées d'un succès complet.

Ainsi, à l'aide de procédés nouveaux qui sont exposés avec détail dans le Mémoire original, M. Aubergier est parvenu à économiser les deux tiers du temps employé jusqu'ici pour la récolte; il on résulte que la culture du pavot somnifère pour en retirer l'Opium est devenue possible en France au point de vue économique, et qu'éclairés par les données de la science, nous pouvons obtenir ce produit de meilleurs qualité que les peuples à demi barbares qui en ont conservé jusqu'ici le monopole.

M. Bouchardat, juge si compétent dans ces matières, s'est appliqué depuis longtemps à étudier avec soin tout ce qui a rapport à cette nouvelle branche d'industrie, si digne d'être encouragée par tous les amis du progrès; et l'exposé qu'il a donné, dans sou Annuaire, des résultats extrêmement remarquables obtenus par M. Aubergier, nous a paru d'un intérêt et d'une utilité tels, que nous n'avons pu résister au désir de lui donner place (S'î édition).

Opium indigène. — Extrait (Taffium indigène de pavots pourpres (Aubergier).

Les nombreux travaux dont l'Opium a été récemment l'objet, en taisant connaître les variations extrêmes que présente ce produit tel que nous le livre le commerce, méritent au plus haut degré d'attirer l'attention des praticiens. Ils prouvent que les anomalies dans l'action de ce médicament, qu'on a cru pouvoir attribuer à l'état des malades, à leur idiosyncrasie, n'avaient le plus souvent d'autres causes que des différences dans la composition dont on était loin de soupçonner l'étendue.

On savait qu'aux lieux de production, chaque jour l'Opium était falsifié davantage, que souvent on mêlait l'extrait de la plante entière au produit obtenu par incisions; on pouvaitjusqu'à un certain point distinguer par les caractères physiques les Opiums ainsi altérés, mais ce qu'on ignorait, c'est que dos Opiums préparés éga-

lement par incisions avec le suc laiteux pur et sans mélange pouvaient présenter des variations comprises dans les limites effrayantes de 2 à la pour 100, ainsi que vient de le constater M. Aubergier, et de nature à ôter toute sécurité aux médecins; ce qu'on ignorait, c'est que la richesse de l'Opium diffère suivant la variété de pavots qui l'a fourni, et, pour une même variété, suivant l'époque plus ou moins avancée de maturité de la capsule au moment de la récolte. Il en résulte qu'en ayant toujours recours à la même variété, et en choisissant le moment le plus favorable pour la récolte du suc, on peut parvenir à resserrer désormais les différences dans la tichesse en morphine dans des limites aussi insignifiantes... que celles constatées entre les divers Opiums du commerce étaient dangereuses. Parmi les variétés de pavots que l'on peut choisir pour la préparation de l'Opium, l'Académie a pensé que c'était celle qui pouvait fournir un Opium assez l'égulièrement riche à 10 pour 100, à la juelle il convenait de donner la préférence; que la proportion décimale dans la richesse en morphine, maintenue dans les formules à base d'Opium indigène présentées par M. Aubergier, permettait aux médecins de se rendre plus facilement compte de leur composition ; qu'il importait de distinguer ces nouvelles préparations des anciennes, à base d'Opium du commerce, qui ne présentent ni la même pureté, ni la même richesse, ni surtout la même uniformité de composition. Pour remplir plus complètement les intentions de l'Académie à cet égard, M. Aubergier propose de désigner son Opium indigène sous le nom à'affiain, qui est, en effet, son véritable nom.

On lit dans tous les ouvrages de matière médicale qu'aux lieux de production on désigne sous le nom A'alpiim les larmes laiteuses qui s'écoulent des incisions faites aux capsules du pavot; qu'on réserve ce produit précieux pour les familles riches et puissantes du pays, et qu'on ne livre au commerce que des produits inférieurs»

Ainsi, voilà un premier fait établi, et il esc de la plus grande importance.

Pour ce qui se rapporte au choix de la variété à cultiver, les belles études de M. Aubergier ne laissent aucun doute. Le but principal que l'on doit atteindre pour un produit à la fois aussi utile et aussi énergique que l'Opium, c'est de l'obtenir, autant que possible, dans les conditions les plus voisines de \'iil''nliié. Or, quand il s'agira de l'Opium destiné aux usages médicaux, la culture du pavot pourpre, dans l'état actuel de nos connaissances, devra toujours être préférée. ICn effet, de patientes analyses, renouvelées dans les conditions les plus diverses, pendant une suite d'années déjà satisfaisante, nous ont montré que l'Opium extrait avec les précautions convenables des capsules du pavot pourpre, se rapproche infiniment de ce type de richesse en morphine de

Id6 MÉDICAMENTS

10 pour 100 que l'Académie consaci-o.

Pour établii' solidement sur nolro sol,

où elle peut être surveillée, cette belle industrie de la fabrication de l'Opium indigène, M. Aubergier, qui s'est occupé avec tant de constauce et de succès de cette question, a bien vu que si l'on voulait lutter avec la production de l'Asie Mineure, il fallait perfectionner le procédé minutieux des incisions.

Tout ce qu'a l'ait cet habile observateur peut servir de modèle. Procédé d'incision, méthode pour recueillir et dessécher le suc, utilisation des graines,

11 n'a rien laissé à désirer. Aussi nous pensons qu'il est iudisiicnsable de reproduire ici l'ensemble des moyens qu'il a si heureusement appropriés à la préparation économique de l'Opium.

Les incisions sont pratiquées avec un instrument qui porte qualre lames de canif. Ces lames sont enchâssées dans uu manche parallèlement, de telle façon que leur pointe ne fait saillie que ûe 1 ou 2 millimètres, et ne peut pénéli'cr dans l'intérieur de la capsule La préoccupation qu'entraîne la direction à donner îi l'instrument se trouve ainsi é(-artée, le travail est plus facile, plus rapiile, il peut être confié à des mains inexpérimentées : avantage considérable lorsqu'il s'agit d'introduire une industrie nouvelle dans un pays.

Les observations de M. Réveil l'ont conduit à admettre qu'une seule incision suffit et que les incisions subséquentes donnent des quantités tellement faibles de suc, que l'Opium qu'elles fournissent ne couvre pas les frais d'exploitation ; d'ailleurs, par une seule incision, on pourrait extraire des pavots cultivés eu France, au point de vue de la graine, une quantité d'Opium vingt fois plus considérable que celle qui est consommée annuellement en France, et qui ne dépasse pas 10,000 kilogrammes.

Au lieu de laisser le suc, qui s'écoule à la suite d'incisions, se dessécher sur la capsule . exposée aux poussières et à toutes les intempéries de l'atmosphère, il est de beaucoup préférable, pour la qualité de l'Opium à obtenir et pour assurer la récolte, de le faire enlever immédiatement.

L'ouvrière qui fait les incisions est suivie, à quelques minutes de distance, par une autre ouvrière qui en recueille le produit.

Le suc est ensuite exposé au soleil jusqu'à complète dessiccation.

Ce sont ces modifications, en apparence légères, qui cependant changent complètement l'économie du procédé par incision, de telle manière que le prix de la main-d'œuvre se trouve abaissé des deux tiers.

Ce sont ces détails qui ont rendu exécutable ce problème de la fabrication de l'Opium indigène abordé par tant de bons observateurs qui n'ont pu le réaliser en grand (voyez Chevalier, notice}.

STUl'ÉI'lAMS

Ce n'est pas saulemont à produire en France de l'Opium tvnjuiirx actif et toujours idi'iiliqui' que M. Aubergier a consacré dix années de recherches constantes et dispendieuses.

En adoptanl fxdusivemenl deux formes pharmaceutiques parfaitem ent étudiées, il peut satisfaire à toutes les exigences de la thérapeutique, et éloigner les ctiances de ces lalaies e< reurs qui uni tunl de fois suivi l'adiniitistraliun de ces préparations d'Opium qui étaient administrées par gouttes.

M. Aubergier nous semble avoir complètement résolu un problème des plus importants, celui d'administrer l'Opium avec sûreté et sécurité.

C'est en granules de 1 centigramme, contenant, par conséquent, 2 milligrammes de morphine, que l'extrait d'affiuin a été administré soit par M. Rayer, soit par M. Grisolle. Deux pilules ont presque constamment sufli pour déterminer le sommeil Les avantages de ce mode d'administration sur l'emploi des solutions, telles que les diver> laudanums, n'écliapperontà personne. Ces pilules se dissolvent très-facilement dans l'eau.

Ainsi avec les granules d'extrait d'afflum de M. .Vubergier, rien n'estplus facile que de composer des potions calmantes contenant une dose précise d'Opium, des lavements apiin és dont la puissance narcotique est toujours identique, et l'on n'a plus à craindre ces erreurs trop fréquentes où les nombres des gouttes des laudanums sont comptés d'une manière inexacte, soit dansies lavements, soit dans les potions.

Pour remplacer les liniments ou frictions opiacés, la teinture il uf/ium de pavots pourpres de M. Aubergier remplit toutes les indications ; elle contient le centième de son poids d'extrait d'afflum de pavots pourpres.

Voici les formules proposées par M. Aubergier et adoptées par l'Académie :

Affium indigène de pavots pourpres.

Faites des incisions longitudinales légèrement inclinées aux capsules du pavot pourpre, lorsqu'elles ont atteint leur développement complet, et avant qu'elles passent de la couleur verte à la couleur jaune ; recueillez immédiatement avec le doigt, dans un verre, le suc laiteux ([ui s'écoule; répétez ces incisions par iutervalles jusqu'à ce qu'elles aient embrassé toute la circonférence de la capsule.

Réunissez le produit de la récolte dans de larges vases à fond plat; exposez-le au soleil jusqu'à ce qu'il ait acquis une consistance assez ferme pour pouvoirètie divisé en pains de 50 grammes. Laissez les pains exposés au soleil et à l'air jusqu'à ce qu'ils puissent être enveloppés dans des feuilles de papier huilé sans k'v allai lier.

Get Affium contient !e dixième do son poids de morphine.

Extrait d'affium indigène de pavois pourpres.

Coupez 500 grammes d'affium de pavois de pourpres par trannhes : versez dessus 6 litres d'eau distillée froide ; au bout de douze heures malaxez l'Opium, et aprôs douze nouvelles heures de macéra lion, passez et exprimez. Soumettez le marc à une nouvelle macération dans 6 parties d'eau froide et passez encore avec expression. Décantez les liqueurs et évaporez-les au bain-marie en consistance d'extrait. Versez sur cet extrait 4 litres d'eau distillée froide, agitez de temps en temps pour faciliter la dissolution, passez les liqueurs et faites évaporer en consistance d'extrait pilulaire.

Cet extrait coiilient un cinquième de son poids de morphine.

Vin d'affium de pavots pourpres.

Vin de Madère SOOgramm.

Affium de pavots pourpres. 50 —

Faites macérer huit jours et filtrez.

Si vous ne retirez pas une dose de vin équivalente à celle employée, lavez le résidu avec une quantité de vin suffisante pour compléter 500 grammes.

Teinture d'affium de pavots pourpres.

Extrait d'affium de pavots pourpres. 10 gr. Alcool à 56» centésimaux Ikil.

Faites dissoudre l'extrait d'affium de pavots pourpres dans l'alcool et filtrez la solution.

Pour obtenir une teinture solide à froid, propre exclusivement à l'usage extérieur, diminuez de 120 grammes la quantité d'alcool emp'oyé et remplacez-la par un poids égal de savon animal que vous ferez dissoudre au bain-marie.

Sirop d'affium indigène de pavots pourpres.

Affium de pavots pourpres. J sr.o

Eau 500 gram.

Suprc blanc 1,000 —

Faites dissoudre l'affium de pavots pourpres dans l'eau, filtrez la solution ; faites-y dissoudre le sucre, et filtrez le sirop au papier.

10 grammes ou deux cuillerées à café de ce sirop contiennent 1 centigramme d'affium indigène et 1 milligramme de morphine.

Ce sirop, que l'on pourrait aromatiser soit avec l'eau de laurier-cerise, soit avec toute autre eau aromatique, est destiné

à remplacer le sirop de pavots blancs et à être administré à la place des potions à base de sirop d'Opium et dont l'action est aussi incertaine que celle des éléments qui entrent dans leur composition.

La composition du sirop de pavots blancs, la quantité de morphine qu'il contient est nécessairement variable comme celle de l'extrait de pavots qui en est la base, et dans lequel divers observateurs ont trouvé depuis 1/2 jusqu'à 3 pour 100 de morphine On comprend quelle incertitude doit régner sur la composition d'un sirop préparé avec un tel extrait. Lorsqu'il a pour base un extrait contenant 1 pour 100 de morphine, il l'onferme un dix-millième de cet alcaloïde ; c'est précisément la quantité que contient constamment le sirop d'affium de pavots pourpres. On aurait donc une préparation équivalente, rrTais bien plus constante dans sa composition et, par conséquent, dans ses elfets : comme elle est souvent employée dans la médecine des enfants, c'est surtout, en pareil cas, qu'il importe de pouvoir compter sur la régularité de composition et d'etîet.

Toutes les sophistications de l'Opium se résument, on peut le dire, en une soustraction du principe actif ou une addition de matières dont l'aspect imite celui de l'Opium, et dont la valeur réelle (>st d'ailleurs beaucoup moindre. Quel- ((uefois les deux fraudes se réunissent pour diminuer la quantité de morphine.

Mais comme, d'un côté, les substances ajoutées sont inertes et non pas nuisibles, et que d'ailleurs aucun intérêt ne s'attache à l'extraction des pi'incipes autres que la morphine, qui est seule d'un usage étendu, il s'ensuit que faire l'essai d'un Opium supposé frelaté, c'est rechercher la proportion de morphine qu'elle renferme.

Or, on s'en fait une idée approximative en traitant la dissolution aqueuse du médicament par l'ammoniaque affaiblie. Le précipité est formé par de la morphine impure ; son abondance indique la richesse du produit soumis à l'examen.

Le procédé suivant offre toute la précision désirable. L'Opium coupé en tranches minces macère durant vingt-quatre heures dans sept fois son poids d'eau distillée; après ce séjour, il est trituré finement, jeté sur un filtre, et épuisé par l'eau qui doit passer enfin incolore.

A cette dissolution filtrée, on ajoute un excès de chaux hydratée, on porte le mélange à l'ébullition pendant cinq minutes, et l'on filtre.

Cela fait, on traite par l'acide chlorhydrique, puis on ajoute de l'ammoniaque.

La morphine précipitée est recueillie sur un filtre et lavée d'abord à l'alcool faible, puis à l'alcool à 33» bouillant; enfin on termine par un lavage à l'éther, on fait dessécher et l'on pèse.

Ce procédé est long, et nous devons ajouter que, pour obtenir des résultats

exacts, il faut opérer sur une assez grande fluantitô d'Opium ; le proccae suivant, iiuliqué par M. Guillermond, de Lyon, modifié par M. Réveil, est plus prompt; il donne des résultats suftisants pour un essai et présente l'immense avantage de n'exiger qu'une petite quantité de matière. Voici comment il est décrit par M. Réveil. On prend 15 grammes d'Opium; après l'avoir couiié en petits morceaux, on le dessèche à l'étuve, jusqu'il ce que deux pesées successives, faites à une heure d'intervade, donnent le même résultat ; la perte de poids indique la quantité d ean que renferme l'Opium ; le résidu sec est traité par 7o grammes d'alcool à So» centésimaux : on broie dans un mortier, de manière à obtenir une bouillie homogène que l'on passe avec expression à travers un linge lin et serré, le résidu est repi'is par 25 grammes du même alcool : on passe de nouveau et l'on ajoute aux liqueurs réunies quantité sufTisaiite d'ammoniaque liquide. Après vingt-quatre heures de repos, il se dépose de beaux cristaux de morphine mêlés de narcotine; on les sépare par décantation et on les lave à l'eau distillée d'abord, à l'éther ensuite pour séparer la narcotine; on fait sécher les cristaux et on les pèse. On peut, pour plus de sûreté, ajouter 1 gramme d'ammoniaque aux eaux mères, qui souvent laissent déposer une nouvelle quantité de morphine que l'on réunit îi la première.

Nous avons déj?i dit quelques mots di; la falsidcation de l'Opium; mais les fraudes se sont tellement multipliées depuis quelque temps, les Opiums factices, c'està-dire préparés avec le marc d'Opium des extraits de divers végétaux, et surtout celui de la grande chélidoine {Che- Udonium majus), du pavot cornu (Clirliduniuin glancuni), sont tellement répandus dans le commerce, que nous nous faisons un devoir de signaler ces adultérations aux praticiens; il serait indispcnsab!e que le gouvernement prit des mesures rigoureuses pour punir et empêcher ces fraudes qui compromettent d'une manière si grave la santé publique.

M. Chevallier, professeur ?i l'Ecole de pharmacie, a publié un excellent travail sur les falsifications en général et suroelles de l'Opium on particulier; il a trouvé que cette substance si précieuse renfermait souvent des quantités tellement considérables d'eau (jusqu'à 50 pour lOOj et si peu de morphine, que l'action thérapeutique devait être considérablement diminuée, et presque nulle dans un grand nombre de cas.

Le Codex recommande aux pharmaciens de n'admettre que de l'Opium titré à 10 pour 100 de morphine au moins.

Nous donnons, d'après Guibourt, la quantité moyenne de morphine contenue dans divers Opiums :

l'oitr iOO d'opium ; Opium de Ci)nslaiilinopU\,. .

Opium de Stiiyrue

Opium d'Euyple

Opium de l'Uide ^ -

Opium de Persu

/ AUerie

/ Des Landes, générjil Ln

I inarque

\ Pavcl blanr de I,oir-el-

a I Cher, de Murgan

.¥ ) Pavol puurpre, Auber-

gi'-T • • ■

Pavot œiUeUe, Bfnard.

Pavol œilleile 0 lei li .

Pavol œilitlle, Renard.

Pavol œillelle, de Mur gan

Quantité moyenne

de morpliine.

Etal mou.

Eiat see .

. Ii.a5

Quant à la narcotine et à la codéine, leur quantité varie aussi beaucoup dans l'Opium ; l'Opium est regardé par les pharmaciens comme étant de bonne qualité quand il donne 50 pour 100 d'extrait gommeux ; mais c'est là certainement une très-mauvaise appréciation.

Il est superflu de constater les caractères de la morphine en présence des divers réactifs.

La composition chimique de l'Opium est fort compliquée. Derosno, le premier, s'en occupaavec soin: puis, après lui, Séguin, Sertuerner, Robiquet, Pelletier, Couerbe, etc., qui en donnèrent plusieurs analyses successives. Il résulte de ces recherches diverses que l'Opium ne contiendrait pas moins d'une vingtaine de principes, dont six cristallisables, azotés et plus ou moins alcalins, ont reçu les noms de muiphiuf, ciiiléiup, p^nnloinorphtiie, piiraiiuirpliini- (Ihébaïue), narcotine, narcciiie; un autre également cristallis.able, non azoté, nommé rnécowne, ; deux acides, les acides nië' uniqve et acéliqve; une huile fi.ve, une liuili' volatile, une résine, du ca'.itichdur, une matière extractive, de la gomme, des sullates de potasse et de chaux, etc.

Voici, d'une manière générale, la composition chimique de l'Opium :

Alcalis forts.

Morphine 10,00 p. 100

Codéine 0,05 —

Thébaïni' 0,15 —

Cryptopine 0,0020 —

Alcalis faibles.

Narcotine 0,00 —

Papavérine 1,00 —

Principes neutres.

Narcéine 0,004 —

Méconine 0,02i; —

Aciies forts.

A. méconiqufi. .

A. théboiactiquo

Il serait peu profitable de faire l'histoire (le tous les principes de l'Opium ; nous nous contenterons de signaler et de décrire ceux qui sont les pins importants sous le point de vue médical. — Nous mettrons eu première ligne la morphine et la c ilciji", puis la nai culine, qui jusqu'ici a été fort peu employée.

Morphine (Morphina), C3*H'9Az06,2ar/.

Principe immédiat de nature alcaline, découvert par M. Sertuerner, en 181U.

Cette substance est cristallisée en aiguilles blanches prismatiques, rectangulaires; inodore, presque insipide à cause de son insolubilité, mais très-amère lorsqu'elle est dissoute ; inaltérable ,\ l'air.

La morpliine est composée de : carbone, 72,28; hydrogène, 6.74; oxygène.

16,18, et azote, 4,80. Elle est soluble dans les huiles fixes et volatiles, presque insoluble dans l'eau froide ; l'eau bouillante en dissout un quatre-vingt-douzième de son poids; l'étlier en dissout à peine; c'est l'alcool qui est son meilleur dissolvant. Chauffée doucement, la morphine fond et cristallise en masses rayonnées. Klle jouit des propriétés alcalines, verdit le sirop de violette et rougit le curcuma: se combine aux acides pour former des sels stables, et néanmoins elle se dissout dans les alcalis caustiques. Ses principaux caractères chimiques sont de prendre une belle couleur rouge par l'acide nitrique concentré, de se colorer en bleu par des sels de fer au maximum d'oxydation, et de réduire l'acide iodique; tout cela en vertu de son pouvoir désoxygénant.

l'répavation. Le procédé que nous avons conseillé pour l'essai de l'Opium est en même temps un très-bon moyen de préparer la morphine.

Il y en a plusieurs autres dont nous allons indiquer les principales particularités.

Dans tous les cas, on commence par se procurer la dissolution dans l'eau de tous les principes de l'Opium solubles dans ce véhicule. C'est sur cette dissolution que l'on agit ultérieurement, car elle renferme le méconate de morphine.

Après cette opération préliminaire, les uns précipitent immédiatement la morphine à l'aide d'une base plus puissante. Sertuerner, les auteurs du Codex et Hottot emploient l'ammoniaque. Robiquet préfère à tort la magnésie. Les autres font préalablement passer la morphine à l'état de chlorhydrate, et traitent aussi par la chaux : ce n'est qu'en dernier lieu qu'ils précipitent par l'ammoniaque.

Ici encore deux variétés, suivant que l'on fait agir d'abord la chaux, puis l'acide chloi hydrique, ou bien que l'on emploie directement le chlorure de calcium, comme le fait Grégory. La chaux a pour but de précipiter les acides et les matières colorantes.

La morphine obtenue par un de ces procédés, quel qu'il soit, retient un ])eu de matière coloran:e et de la narcoline. On la décolore par le charbon animal, et on la prive de narcotine par des lavages à l'alcool et à l'élher.

Le procédé de Grégory est généralement adopté.

La morphine a été rarement employée pure; ou la donne ordinairement sous forme de sel combiné avec les acides acétique, sulfurique et chlorhydrique.

Acétate de morphine {acelas morphicus). L'est un sel neutre qui résulte de l'action de l'acide acétique sur la morphine.

Il est blanc, inodore, d'une saveur trèsamère. .

Ce sel est maintenant presque proscrit de la matière médicale, quoiqu'il ait joui naguère d'une grande réputation. Ce sel est soluble; mais il perd lacilement une grande quantité de son acide et par lù sa solubilité.

Chlorhydrnle de morphine.

c?'*\\^\zO^,nci,mo = 375,5

{Chlorhydras morphicus).

Morphine 100 gramui.

Acide chlorliydr. à 1,17 / „ Eau distillée ^

Réduisez la morphine en poudre fine; délayez-la dans une petite quantité d'eau chaude, et ajoutez de l'acide chlorhydrique étendu de son volume d'eau, en quantité suffisante pour obtenir une solution complète. Concentrez ensuite la liqueur au bain-marie jusqu'à cristallisation, et abandonnez-la à elle-même dans un lieu frais.

Le chlorhydrate de morphine cristallise en fibres soyeuses : il se dissout dans 20 parties d'eau froide et dans moins di? son poids d'eau bouillante. Il est coloré en bleu par la solution de perchlorure de fer. 100 parties de chlorhydrate de morphine crislallisé renferment 7.-5,9 parties de mor[)hine. Le chlorhydrate de morphine doit être employé de préfércnc!- à l'acétate de morphine, qui est moins stable. Quant au siit;alc de morphin", on le prépare comme le chlorhydrate, en substituant l'acide sulfurique à l'acide chlorhydrique.

Sirop de chlorhydrate de morphine.

Sirop de moryiliine.

Syrupus cum chlorhydrate morphlco.

Chlorhydrate de morphin:'. OS^Oa

Eau distillée 2 gramm.

Sirop de sucre incolore. . 98 —

Dissolvez le chlorhydrate de morphine dans l'eau distillée et mélangez la dissolution avec le sii'op de sucre.

20 grammes de ce sirop contiennent 1 centigramme de sel de morphine.

iMÉDICAMENTS STUPÉFIANTS.

Préparez de la mémo manière le sirop sulfate de morphine. (Codex.) On prépare encore un citrate de morphine, mais il est inusité

Codéine [codeina]. C3«H2'AzO«,2(jq'. Alcaloïde découvert dans l'Opium en 1833 |iar M. Robiquet, crislallisable en prismes rhomboïdau.x droits ; inodore ; d'une saveur très-amère ; soluble dans l'eau et dans l'alcool; très-soluble aussi dans l'éther, ce qui dislingue cette substance de la morphine ; insoluble dans les alcalis caustiques; ne se colorant pas en bleu par les sels de peroxyde de fer, ni en roug-e par l'acide nitrique.

Pré parai il in. On l'obtient en décomposant une solution d'Opium par le chlorure de calcium ; il reste dans les liqueurs du chlorhydrate de morphine et de codéine : mais en décomposant ce chlorhydrate par l'ammoniaque, la morphine est jirécipitée. En évaporant les eau.x mères, on obtient la codéine, qui se purifie pai- |)lusieurs cristallisations.

La codéine doit être essayée par les j)liarmaciens : en a signalé sa falsification au moyen de l'arséniale de soude qu\ cristallise comme elle.

On prépare en .\ngleterro un sel double de morphine et de codéine (sel de Gregory, chlorhydrate double de morphine et de codéine) que beaucoup de praticiens ont reconnu préférable à la codéine, quant îl l'emploi thérapeutique.

La codéine peut s'employer en pilules ou en dissolution, dans un looch ou dans un julep. Le chlorhydrate de codéine paraît être plus actif.

On prépare un sirop de codéine, dont voici la formule :

Sirop de Codéine ( siriipus ciim Codeina ] .

l'r. : Codéine pulvérisée. . . . 08'', 20

Eau distillée 34 grani.

Sucre très-blanc 66 —

Faites dissoudre il chaud la codéine dans l'eau distillée; ajoutez-y le sucre, faites fondre et laissez refroidir ; si le produit obtenu ne pèse pas 100 granmies, ajoutez la quantité d'eau nécessaire pour compléter ce poids et filtrez.

20 grammes (une cuillerée à bouche) de ce sirop contiennent 4 centigrammes de codéine; 5 grammes (une cuillerée à café) en contiennent 1 centigramme.

(Codex.)

Narcnline fsel de Derosne). Autre pi'incipe immédiat contenu dans l'Opium.

Cette substance a été découverte par Derosne en 1803, puis étudiée avec beaucoup de soin par Robiquet. Elle cristallise en aiguilles déliées ou en prismes rhomboidaux; elle est peu soluble dans l'alcool froid, plus soluble dans l'alcool chaud, se dissolvant facilement dans l'éther sulfurique, ;i l'aide de la chaleur;

elle s'unit difficilement aux acides pour former des sels.

Pour se procurer la narcotine, on prend le marc d'Opium épuisé par l'eau, provenant de la préparation de la morphine ; on le fait bouillir avec l'acide acétique à deux ou trois degrés, on passe, on filtre les liqueurs, et on précipite par l'ammoniaque. On purifie lanarcotine qui se précipite en la dissolvant à chaud dans de l'alcool auquel on ajoute un peu de charbon animal ; on filtr(^ bouillant, et la narcotine cristallise par le refroidissement.

La narcotine est fort peu usitée ; elle n'est jusqu'ici connue, en thérapeutique, que par quelques expériences.

L'Opium sert à préparer une foule de médicaments composés. Nous allons passer en revue la plupart des préparations dont il est la base.

Pour procéder avec ordre, nous admettons la division suivante :

1" Préparations obtenues par l'action de l'eau sur l'Opium ;

2" Par l'action de l'alcool ;

30 Par l'action du vin ;

4» Par l'action de l'acide acétique.

Nous dirons d'abord que l'Opium entier est peu usité; on le réduit en poudnaprès l'avoir fait sécher, et cette poudiT sert quelquefois à sauiioudrer les cataplasmes.

Les produits par l'eau sont les suivants :

1» Extrait d'Opium {e.rtractum Opii).

Extrait thébaïqiu>.

La préparation indiquée par le Codex est la suivante :

Pr. : Opium choisi. . . . 1.000 grani. Eau distillée 12^000 —

Coupez l'Opium par tranches (rèsminces, et versez dessus 8 kilogrammes d'eau distillée froide; au bout de douze heures, malaxez l'Opium avec les mains; et, après douze nouvelles heures de macération, passez sur une toile et exprimez; soumettez le marc à une nouvelle macération dans 4 kilogrammes d'eau distillée froide, pendant douze heures, et passez encore avec expression ; décantez les liqueurs et évaporez-les au bainmarie jusqu'en consistance d'extrait; versez sur cet extrait dix parties d'eau froide, agitez de temps en temps pour faciliter la dissolution; laissez déposer les parties insolubles; passez les liqueurs et i'ailes-les évaporer jusqu'en consistance d'extrait pilulaire.

2» Extrait d'Opium privé de narcotine (exlraclum Opii nbsque narcoliita].

Pr. : Extrait d'Opium q. s.

Eau froide c(. s.

Délayez l'extrait d'Opuni dans de l'eau

OPiUM.

de manière h, lui donner la consistance d'un sirop; introduisez cette liqueur dans un flacon de verre et versez-y huit fois .son volume d'étiier suU'urique, bouchez le flacon, agitez vivement et de temps à autre pendant un ou deux jours; décantez l'élher, ajoutez-en une nouvelle quantité égale à la première, et renouvelez l'agitation ; au bout de deux jours, décantez cette liqueur éthérée, et remplacez-la par une nouvelle dose d'éther, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'éther ne laisse aucun résidu par l'évaporation ; faites alors évaporer la dissolution aqueuse jusqu'en consistance pilulaire.

On peut eussi préparer cet extrait en instant l'opium avec de la poix, qui contracte avec la narcotine une combinaison que l'eau ne dissout pas (Limousin-Lamothe).

Magendie désignait le marc d'Opium épuisé par l'eau sous le nom d'exirait d'Opium sanx morphine. Il est tout à fait sans action et inusité.

S» Sirop d'extrait d'Opium (sirupu.i cum extracto Opii). Sirop tliébaïque.

Pr. : Extrait d'Opium 2 gram.

Eau 8 —

Sirop de sucre 990 —

20 grammes de ce sirop contiennent 4 centigrammes d'extrait d'Opium.

En ajoutant à 100 grammes de ce sirop d'Opium 30 centigrammes d'esprit volatil de succin, on obtient la préparation connue sous le nom de sirup de Karubé.

(Codex.)

4» Pilules de cynoglosse opiacées {pilulœ cum cynogtosso).

Pr. : Écorce sèche de racine

de cynoglosse 10 gram.

Semences de jusquiame 10 — Extrait gommeux d'Opium . . 10 —

Mvrrhe la —

Oliban 12 —

Safran 4 —

Castoréum 4 —

Sirop do miel B5 —

On pulvérise ensemble les semences de jusquiame et la racine de cynoglosse, et séparément chacune des autres substances ; on ramollit l'extrait d'Opium avec un peu de sirop, et l'on y incorpore les poudres

Faites des pilules de 20 centigrammes, qui contiennent chacune 2 centigrammes d'extrait d'Opium.

5» Teinture d'extrait d'Opium. Teinture thébaïque {linclura cum exlraclo Opii).

Pr. : Extrait d'Opium aqueux. 10 gram. Alcool à GO» centigr. . , 120 —

Faites dissoudre par une macération suffisamment prolongée; liltrez.

Produits par l'atcooL

1" Teinture d'Opium ammoniacale [élixir parégorique).

Pr. : Opium choisi 8 gram..

Fleurs de benjoin ... 12 —

Safran. ... 12 —

Huile volatile d'anis . . 2 —

Ammoniaque liquide. . 150 — Alcool à 81)0 centigr.

(34» Cart.) 3!i8 —

Faites macérer pendant huit jours, rdtrez.

2" Teinture d'Opium camphrée { Tinctura cum extracto Opii camphorata).

Pr. : Extrait d'Opium . . 8 gram. Acide benzoïque . . 3 — Huile volatile d'anis. 3 —

Camphre 2 —

.\lcool à GO" centigr. «50 —

Faites macérer huit jours, filtr*.

10 grammes de cette teinture renferment 0 centigrammes d'extrait d'Opium.

Produits par le vin.

Le vin dissout tous les principes de l'Opium que l'on peut dissoudre ; en outre, par l'alcool et les parties acides qu'il contient, le vin est plus propre que l eau à se charger de la narcotine, de l'huile et de la résine.

Les plus importantes préparations sont :

1» Vin d'Opium composé {laudanum liquide de S ydenham. Vmum Opii cumposilu))i).

Pr. : Opium de Smyrne

coupé en morceaux. 200 gram.

Safran incisé 100 —

Cannelle de GeyLin. . 15 —

Girofles concassés. . . 15 —

Vin de IVIalaga. . . . 1.000 —

Mêlez le tout dans un matras, faites macérer pendant quinze jours; passez, exprimez fortement et filtrez.

4 grammes de ce laudanum valent 50 centigrammes d'Opium ou 23 centigrammes d'extrait.

X la longue, le laudanum de Sydenham se décolore sans rien perdre de ses propriétés; il s'y forme un dépôt de matière' colorante de safran privée d'huile volatile : celle-ci ri,'ste dans la liqueur.

On a proposé de remplacer l'Opium brut par l'extrait d'Opium, dout on met moitié poids. Prévoyant la falsification de l'Opium, Virey avait conseillé de préparer le laudanum avec les sels de morphine. (Virey, Traité de Pharmacie, t. I, p. 432.)

'1° Vin d'Opium obtenu par la fermentation {OiÂum ou liiwlaiium de Huusscau, Opium sevutidurn l'.oiisseau).

Pr. : Opium de Smyrne . . 200 gram.

Miel blanc 000 —

Eau chaude 3,000 —

Levure du bière fraîche 40 — Alcool à 00" centigr. . 200 —

Divisez l'Opium et faites-le dissoudre dans l'eau chaude, ajoutez le miel, puis la levure de bière ; laissez à une température de 25° à 30°, jusqu'à ce que la fermentation soit terminée ; filtrez, évaporez au bain-marie jusqu'à réduction à 000 grammes ; laissez refroidir, ajoutez-y les 200 grammes d'alcool, et, après vingt-quatre heures, filtrez de nouveau.

t grammes de laudanum de Rousseau valent 1 gramme d'Opium ou 30 centigrammes d'extrait.

Produits par l'acide acétique.

1» Gouttes noires anglaises.

, lilaik d'ops.

Guilœ nigrœ brilannicœ.

Opium de Smyrne .... 100 gram.

"Vinaigre distillé 000 —

Safran 8 —

Muscades 23 —

Sucre 30 —

Divisez l'Opium ; pulvérisez grossièrement les muscades et incisez le safran.

Mettez le tout dans un ballon avec les trois quarts du vinaigre ; faites macérer pendant dix jours, en agitant de temps en temps. Chauffez au bain-marie pendant une demi-lieure ; passez; exprimez fortement. .Ajoutez sur le marc la quatrième partie du vinaigre; après vingt-quatre heures de contact, exprimez de nouveau à la presse. Réunissez le liquide écoulé au premier produit; filtrez; ajoutez le sucre et faites évaporer au bain-marie jusqu'à réduction à 200 grammes; la liqueur doit marquer environ 1,23 au dcnsimèti'C (29° Haumé).

La goutte noire, ainsi préparée, représente la moitié de son poids d'Opium, ou le quart d'extrait d'Opium , c'est-à-dire qu'une partie équivaut à deux parties do laudanum de Rousseau et à quatre parties de laudanum de Sydeiiham.

2° Extrait acétique d'Opium (extrait d'Opium de La^ouette) qui s'obtient par l'évaporation jusqu'à consistance d'extrait du vinaigre d'Opium.

Nous citerons aussi la liqueur du docteur Porter, de Bristol, employée aux Etats-Unis, avec une grande vogue, pour remplacer les gouttes noires (b'aclc di ups). Voici la formule du docteur Porter :

Pr. : Opium 123 gram.

Incisez et faites digérer pendant vinpl/qualre heures dans :

Acide citrique 04 gram.

Eau bouillante 300 —

Filtrez.

Magendie remplaçait cette opération par la solution de citrate de morphine.

Tels sont les médicaments importants qui ont pour base l'Opium.

Nous ne devons pas cependant oublier la poudi e de Duwer cl \a ihf'i iticjup, médicaments qui avaient autrefois une assez grande importance en thérapeutique.

La préparation de la poudre de Uower (phlvis Ih'Weri), poudre d'ipécacuaulia opiacée, est la suivante :

Pr. : Poudre de sulfate de

potasse. . 40 gram.

Poudre de nitrate de

potasse . 40 —

Poudre d'ipécaouanha. 10 — Poudre de réglise. . . 10 — Extrait d'Opium sec et

pulvérisé 10 —

Faites sécher exactement et mélange/,.

1 gramme de cette pondre vaut 9 centigrammes d'extrait d'Opium.

Quant à la préparation de la thériaque, elle est trop conip iquée et trop informe! pour que nous puissions l'indiquer. Elii' renferme presque toutes les drogues autrefois connues.

L'Opium entre aussi dans la préparation du (liasroninini, électuaire encore fréquemment employé.

1 gramme de diasoordium correspon<l à C milligrammes d'extrait d'Opium.

Nous ne terminerons pas cet article sur l'Opium et ses alcaloïdes sans faire remarquer que la plupart des sirops dits jieciu'diix vendus par les spécialistes ont pour base l'Opium ou la moi phnie, et que, par conséquent, il y aurait grand dangoià (employer chez les enfants ces sirops à dose élevée.

PLANTES QUI CONTIENNENT DE l'OPIUM.

Papavéracées.

Cette famille naturelle renferme un grand nombre de planlesqui contiennent de l'Opium. Elles croissent et sont cultivées dans tous les pays de l'Kurope f^es caractères de cette famille sont les suivants :

Plantes herbacées, à suc propre blanc ou rouge jaune. Les feuilles sont alternes, scssilcs; les fleurs soliiaires. Elles ont le p!us souvent le calice à deux folioles caduques; la corolle formée de quatre pétales; les étamines ordinairement très-nombreuses, insérées sur le réceptacle. I^'ovaire simple, stipié, à stigmate sessile, rayonné, se change en une capsule à une seule loge polysperme.

Ol'UJJL

Les principaux genres de cette familli' dont les produits sont employés en médecine sont les genres pavot (Papaver) et chélidoino [('lifUdoiiiuin).

Le genre l'apaver renferme des espèces P. onmia e, ^omnifuium, ritœas, argemone et dubium.

Pajiurer ofienlale, L. (pavot oriental).

C'est cette belle espèce cultivée dans les jardins. M. Petit, pliarmacien à Corbeil, en a extrait une grande quantité d'Opium, qu'il appelle Opium indiiiénc, mais qui a des propriétés quatre fois moins actives que l'Opium exotique.

Il faut dire cependant que, d'après les rechercbes de M. Petit, confirmées par MM. Caventou et Pelletier, le pavot oriental serait plus avantageux pour en retirer de l'Opium indigène, puisque celui qu'il donne contient plus de morphine que le pavot somnifère venu en France, et à plus forte raison que le coquelicot (P. rhceas).

P. somniferum (pavot somnifère, pavot d'Opium). Cette plante est d'une couleur glauque remarquable; ses tiges sont fortes, pt'u rameuses; ses feuilles sont larges, sessiles, glabres, pinnatifides ; les fleurs terminales, grandes, caduques. On distingue deux variétés très-tranchées: l'une, Papaver soinniferum alimm , est ainsi nommée, parce qu'elle a les fleurs et les graines blanches. Ses capsules sont ovoïdes, très-grosses, et ne perdent point leurs semences, c'est-à-dire que le fruit est indéhiscent.

L'autre, Papaver somnifcrvm nigrnm, a les pétales rouges marqués d'une tache noirâtre îl la base. Les capsules sont plus petites, globuleuses, et s'ouvrent par des pertuis au-dessous du stigmate.

C'est cette dernière variété, et plus spécialement une sous-variété à pétales pourpres, qui paraît fournir le plus d'Opium.

Pourlant ce sont les capsules du pavot blanc (fruits, têtes de pavot, pnjiaveris capsuUe) qu'on emploie en médecine.

Elles sont ovoïdes, univalves, indéhiscentes, glauques d'abord, puis grisâtres étant sèches, inodores, légères, avec un renflement à la base, et au sommet un évasement rayonnant qui est le stigmate persistant; â l'intérieur, on distingue des commencements de cloisons longitudinales qui se réunissent de bas en haut.

Pour jouir de toutes leurs propriétés, les capsules du pavot devraient être récoltées avant la maturité des graines, lorsqu'elles sont encore très-succulentes. Les capsules du commerce sont récoltées trop tard, lorsque les graines ont mûri aux dépens des sucs du péricarpe ; aussi des accidents graves ont été produits parla substitution des fruits verts et succulents du pavot aux capsules sèches du commerce (Ph. de Soubeiran).

On fait avec l'extrait d'Opium un sirop connu sous le nom de iii oji diacode, de «là, avec, et «iW, tète de pavot. C'est donc

par erreur que beaucoup de médecins écrivent sirop de diaiode.

Sirop diacode.

Sirupus de l'apavere albo.

Extrait d'Opium Ob^SO

Eau distillée 4,50 gram.

Sirop de sucre 995 —

Faites dissoudre l'extrait d'Opium dans l'eau distillée, et filtrez la dissolution, que vous mêlerez avec le sirop.

20 grammes de ce sirop contiennent 1 centi gramme d'extrait d'Opium. (Codex. )

Ce sirop remplace le sirop de pavot blanc du précédent Codex.

Les capsules de pavot contiennent di' la morphine et jouissent des mêmes propriétés que l'Opium.

Elles sont aussi employées avec beaucoup de succès en lavernent, d'après la formule suivante :

Têtes de pavot 20 grani.

Eau bouillante 300 —

Ouvrez les tètes de pavot, rejetez les semences, et divisez le péricarpe en petites parties, versez dessus l'eau bouillante, laissez infuser pendant deux heures, et passez.

On délaye dans ce lavement 10 grammes d'amidon en poudre, et l'on a le lavemfnl de pavai el d'amidon, très-employé dans les hôpitaux.

Les semences du pavot somnifère ne renferment pas les principes de l'Opium, et fournissent une huile grasse de bonne qualité connue sous le nom à'hinle d œiltelle (olivetto ou olietto, petite huile) et A'huile blanche.

P. rhœas (coquelicot, pavot rouge), plante annuelle fort commune dans nos moissons, a de grandes fleurs d'un beau rouge (ce qui l'a fait comparer â la couleur de la crête de coq , d'où coquelicot : Mérat et Delens). Cette fleur a une odeur faiblement vireuse et une saveur légèrement amère. Elle doit être séchée, pour l'usage médical, dans un grenier trèschaud ou dans une étuve. Après son entière dessiccation, on la crible pour en séparer les étamines et les œufs d'insectes, et on la renferme dans un endroit bien sec.

La tisane et le sirop de coquelicot sont d'un usage assez fréquent en thérapeutique.

Les fleurs de coquelicot sont placées avec celles de la mauve, de la guimauve et de la violette, au nondore des espèces pectorales; mais on y ajoute souvent le tussilage et le pied-de chat, et le mélange porte alors le nom de miie fleurs, ou fli'iirs pectorales. C'est ce que l'on connaît vulgairement sous le nom de qualre-fteurs.

Le Papaver dubium et le Papaver arge-

mone jouissent exactement des mêmes piopriétés que le P. rhœns.

lueurs capsules contiennent une très- ])etitc quantité d'Opium, et ont par conséquent des propriétés beaucoup moins actives que le P. orientale et le P. somniferum.

Le genre chélidoiuo [Chelidonium) a été

jusqu'ici trop peu employé, ses applications thérapeutiques ne sont pas encore assez nombreuses pour que nous puissions en l'aire l'histoire.

Nous dirons seulement que le suc propre de ces plantes doit ses qualités acres ,\ des alcalo'ides analogues îi la théba'ine, par exemple.

HISTORIQUE

Parmi les médicaments que possède la matière médicale, l'Opium est l'un de ceu.x dont l'utilité, dont la nécessité est le moins contestée, et l'on peut dire de cette substance, comme de quelques autres, en très-petit nombre, le mercure, le quinquina, la belladone, le fer, etc., que sans elle la médecine serait impossible.

L'Opium était connu d'Hippocrate, qui ne l'a peut-être jamais employé, car le Père de la médecine a certainement désigné une euphorbe et non le pavot sous le nom de jj.-/;y.(i)v. Les vertus hypnotiques du pavot n'étaient pourtant pas ignorées de l'antiquité, et les attributs que l'on donne à Morphée en sont la preuve évidente. Il est même extraordinaire que cet important agent ait eu tant de difficulté à prendre dans la matière médicale le rang qu'il y occupe aujourd'hui, lorsque le hasard tout seul devait mettre sur la voie de ses propriétés médicamenteuses.

Diagoras, contemporain d'Hippocrate, connaissait l'influence que l'Opium exerçait sur les fonctions cérébro-spinales, et c'est pour cette raison qu'il l'avait proscrit. Cependant Sérapion et Héraclide de Tarente ne craignirent pas d'en faire usage quelquefois ; mais l'Opium tomba de nouveau dans l'oubli, à l'époque oh les médecins grecs vinrent s'établir à Rome et dans l'Italie. C'est à peine si Celse le conseille. Dioscoride et Galien n'en parlent que bien peu, et, après eux, Aétius d'Amide . Alexandre de Tralles et Paul d'Égine n'en font presque jamais mention dans leurs écrits. Néanmoins l'Opium entrait déjà comme un élément dont l'importance n'était pas soupçonnée dans de fameuses préparations officinales, telles que le mithridate de Damocrate tant vanté par Pline ; la thériaque d'Androtuachus, médecin de Néron, que Galien lui-même prépara souvent ; la masse de cynoglosse, dont Alexandre de Tralles imagina la composition; mais on peut dire que ce furent les Arabes, Rhazès. Avicennes, Avenzoar, qui placèrent réellement l'Opium au rang qu'il mérite d'occuper.

A une époque plus rapprochée de nous, Théophraste Paracelse et le grand Sydenham rendirent à l'Opium toute l'importance qu'il avait perdue pendant les siècles de barbarie; et, de nos jours, la découverte des diverses substances contenues dans l'Opium a ouvert un champ encore plus vaste aux applications thérapeutiques de l'Opium.

OPIUM

ACTION PHYSIOLOGIQUE DE l'oPIUM ET DE SES CONSTITUANTS.

Dans les derniers siècles et dans le nôtre, des expériences nombreuses ont été laites dans le but de constater les propriétés toxiques et médicamenteuses de l'Opium. Mais ces expériences n'ont pas été assez rigoureuses pour qu'on pût en tirer des inductions bien précises, et nous avons cru qu'il était nécessaire de les renouveler sur l'homme lui-mêmo. Les occasions se présentaient si souvent de donner l'Opium ou ses préparations, qu'il nous a été possible de rassembler en peu de temps un grand nombre de faits dont l'analyse nous a conduits h des résultats assez concluants. Les préparations d'Opium avec lesquelles nos expériences ont été faites étaient l'extrait aqueux et les sels de morphine. Nous avons d'abord constaté qu'il n'y avait aucune différence d'action, en tenant compte des doses proportionnelles, entre l'Opium, ses préparations di verses et les sels de morphine. Alors, choisissant les sels de morphine exclusivement, nous les avons administrés, soit par la bouche, soit sur le derme dénudé, soit par lavements.

Des auteurs qui ont écrit sur l'action de l'Opium et de ses principes immédiats n'ont constaté, pendant l'usage prolongé de ces agents, que la continuation des effets primitifs avec des variations d'intensité. Une étude attentive n'a pas tardé à nous convaincre que ces effets, observée à des jours différents, se distinguaient par leur siège, leur nature, leur coordination ; qu'en un mot on pouvait reconnaître, dans la médication par les narcotiques, des périodes, comme on le fait dans la plupart des maladies : il nous a paru également qu'au milieu des variétés nombreuses que présentent ces phénomènes, il était possible d'apercevoir les relations qu'elles ont entre elles, soit dans un même appareil, soit dans des appareils différents; qu'indépendamment des phénomènes communs déterminés par les sels de morphine et par l'Opium introduits dans les intestins, ou appliqués sur le derme dénudé, il y avait encore des phénomènes qui appartenaient spécialement à l'une ou à l'autre de ces méthodes. Guidés par ces premiers aperçus, nous avons été conduits à des observations : 1" sur la marche progressive des phénomènes qui se d"''veloppent dans le cours de la médication narcotique ; 2" sur les relations que présentent les variétés de ces phénomènes; 3° sur les modifications spéciales correspondant aux différents modes d'administration. Nous examinerons chaque phénomène sojis ces trois points de vue, en les considérant toutefois dans leurs rapports avec les doses du médicament, les sexes, les tempéraments, la nature des maladies ; et, après les avoir étudiés successivement par appareils, nous chercherons à résoudre quelques problèmes généraux sur le mode d'action de l'Opium.

Modifications de l'appareil digestif. L'augmentation de la soif est l'un des phénomènes qu'on observe le plus constamment à la suite de l'administration des opiacés; 2 centigrammes et demi ou 5 centigrammes

{"Zii MÉDICAMENTS STUPÉFIANTS.

de sulfate et d'hydrochlorate de morphine, placés sur le derme dénudé, suffisent pour la développer un quart d'heure ou tout au moins quelques heures après leur application ; mais elle suit d'une manière moins sûre et moins rapide l'administration interne de ce médicament : la sécheresse de la bouche et de la gorge accompagne toujours la soif, et quelquefois même il existe en même temps de la gêne dans la déglutition. Il est dos cas, très-rares à la vérité, où la soif domine et oii la salivation devient très -abondante ; nous n'avons observé ce phénomène qu'à la suite de l'administration externe des sels de morphine, bien que souvent nous les ayons donnés intérieurement jusqu'à la dose de 20, 25 et 40 centigrammes pnr jour. II est à remarquer que, dans ces circonstances, la déglutition a toujours été facile, et que la diminution dans la sécrétion de la salive avait précédé le ptyalisme. Les malades soumis à l'influence de la morphine n'ont jamais éprouvé l'amertume de la bouche, tandis que tous ceux à qui l'on a donné de la belladone ou du datura stramonium à dose suffisante pour jn'oduire des effets appréciables se sont plaints de ce phénomène comme du plus incommode qu'ils eussent éprouvé. Il esta remarquer que ces derniers n'avaient point de vomissements et que les premiers en étaient très-fatigués ; il n'y a donc point eu de rapport entre l'amertume de la bouche et les vomissements, et l'on ne doit point, comme l'a dit M. Bally, considérer l'une comme l'avant-coureur des autres.

Tant que le malade est sous l'influence de la morphine, tant qu'il éprouve de la somnolence et cet état de malaise qui précède les vomissements, il a du dégoût pour toute espèce de nourriture; lorsque les phénomènes encéphaliques sont dissipés, ce d 'goût peut se prolonger; mais souvent l'appétit revient avec la même force, et l'on est étonné d'entendre des malades q'ii absorbent chaque matin 10 centigrammes d'hydrochlorate de morphine demander l'augmentation de la quantité des aliments que l'on avait déjà accordés à leurs instances.

Il en est de la digestion stomacale comme de l'appétit : les fonctions de l'estomac se font mal pendant l'action de la morphine : aussi doit-on se garder de panser les vésicaloires deux heures avant ou après le repas; toutes les fois qu'on oublie ce précepte, on s'expose à provoquer des vomissements, niême après l'application de 2 centigrammes et demi de sel narcotique. Nous n'avons point établi le rapport qui existe entre le nombre de fois où la soif, la salivation, la perte d'appétit, etc., ont été observées et le nombre des malades sur leisquels nous avons employé les préparations do morphine : pour que des résultats de ce genre pussent être obtenus, il faudrait interroger chaque jour sur les symptômes les plus inditférents et passer en revue une série de trente à quarante phénomènes; l'attention, dans une grande visite d'hôpital, ne peut se porter constamment que sur les plus remarquables : ce sont aussi li's seuls dont l'existence ou l'absence se trouvent indiquées dans toutes nos observations. De ce nombre sont les vomissements.

OPIUiAl.

Les vomissements ont eu lieu chez plus des dei x tiers de nos malades, mais avec des dllférences bien remarquables, suivant le mode d'administration, le sexe, le tempérament, la nature de la maladie.

En général, lorsque les sels de morphine ont été mis sur le derme dénudé, les vomissements ont eu lieu pendant les deux ou trois premiers jours de l'application, lors même que la dose ne dépassait pas 5 centigrammes; plus tard, les nausées ont seules existé, et au cinquième, sixième jour delà médication, une dose triple ou quadruple de celle qu'on avait employée au début ne pouvait déterminer de vomissements.

Dans l'administration des sels de morphine par la méthode interne, nous avons observé un ordre tout à fiiit inverse, c'est-à-3ire que les vomissements ne paraissaient qu'au deuxième et même au quatrième jour de la médication, et se prolongeaient ensuite pendant toute sa durée; et ne croyez pas que l'on eût commencé par des doses faibles et qn'on eût la précaution d'augmenter par l centigramme : on commençait par S à 10 centigrammes d'acétate de morphine pour doubler le lendemain ; de telle sorte que les malades ont pris 15 à 20 centigrammes d'acétate de morphine les deux premiers jours, et que d'autres sont allés jusqu'à 25 centigrammes, dans le même espace de temps, sans avoir de vomissements. Du reste, l'ordre que nous indiquons dans la succession des phénomènes a éprouvé quelques modifications. C'est ainsi que nous avons observé des vomissements dès le premier jour, où 5 centigrammes de morphine furent pris à l'intérieur, sur trois femmes sèches et nerveuses, dont une avait une névralgie sciatique et les deux autres des douleurs ostéocopes. L'observation reste vraie toutefois pour les hommes, et même pour les femmes affectées de rhumatismes, et c'est dans les maladies de ce genre que nous avons fait presque toutes nos observations.

Indépendamment des faits dont nous venons d'indiquer les résultats^ plusieurs autres démontrent quelles modifications remarquables le sexe apporte dans la susceptibilité à ressentir les effets narcotiques.

Sur vingt-deux hommes qui, pendant deux ou trois jours dans les salles de l'Hôlel-Dieu, ont absorbé parla peau 5 centigrammes au moins d' hydrochlorate de morphine, et chez qui le médicament a été continué à plus forte dose quelquefois plus d'une semaine, huit ont eu des vomissements ; sur vingt femmes placées dans les mêmes circonstances, nous avons observé dix-huit fois ce phénomène; c'est-à-dire que, chez les hommes, l'existence des vomissements a été à l'absence de ce symptôme comme 8 à 14, et chez les femmes comme 18 à 2, ou, en d'autres termes, on les a observés chez les femmes trois fois plus souvent que chez les hommes.

En employant le sulfate de morphine à l'intérieur à peu près à la même dose qu'à l'extérieur, c'est-à-dire en commençant par 5 cents grammes et allant jusqu'à 15 et 20 centigrammes par jour, nous avondéterminé des vomissements chez des hommes quatre fois seulement sur

l±S MÉDICAMENTS STUPÉFIANTS.

dix, et chez les femmes six fois sur dix. La différence de susceptibiliti^ qu'ont les individus de différents sexes à ressentir les effets de la morphine s'observe donc à la suite de l'administration inlerne ou externe de ce médicament. Ces faits bien constatés, si l'on remarque que tous les hommes soumis à nos observations étaient des ouvriers vigoureux, et que les femmes avaient la plupart cette susceptibilité nerveuse si commune dans les grandes villes, même dans la classe pauvre, on verra que les individus doués du tempérament sanguin sont ceux chez lesquels les sels de morphine produisent les vomissements avec plus de difficulté; si l'on considère ensuite que les deux femmes qui n'avaient pas vomi, malgré des doses réitérées, étaient des femmes lymphatiques et portant des traces scrofuleuses ; que les femmes nerveuses ou ayant des névralgies ont été celles chez qui les vomissements ont été les plus fréquents, on n'hésitera pas à croire que le sexe féminin, le tempérament nerveux, ont une influence sur les effets de la morphine et prédisposent aux vomissements. 11 y a loin de ces idées à celle des auteurs qui ont considéré le tempérament simguin comme augmentant les effets de l'Opium.

Les envies de vomir avec l'état de malaise, de dégoût qui les accompagne toujours, sont un phénomène beaucoup plus constant que les vomissements; sur trente-deux cas, nous ne l'avons vu manquer que trois fois chez les hommes, et sur trente, qu'une fois chez les femmes. Il est inutile de dire que les vomissements n'ont jamais eu lieu chez ceux qui n'ont pas eu des envies de vomir. Les remarques que nous avons faittis sur les vomissements, par rapport aux doses et aux époques de la médication, s'appliquent donc aux envies de vomir, et l'on peut établir ainsi d'une manière générale que 5 centigrammes d' hydrochlorate de morphine appliqué sur le derme, avec augmentation progressive de 2 centigrammes et demi chaque jour, détermineront : le premier jour, nausées, vomissements; le second jour, mêmes phénomènes; le troisième ou le quatrième, nausées ; le cinquième ou le sixième, absence de nausées et de vomissements , et qu'avec des quantités égales données à l'intérieur, la progression sera inverse, les nausées et les vomissements manquant au début, et pouvant se prolonger jusqu'à la cessation complète do la médication.

Nous a\ons indiqué déjà les doses considérables de morphine dont nous nous étions servis, et nous n'avons pas déterminé cette prompte révolte de l'estomac, que M. Bally annonce devoir être la suite de l'administration de la morphine à la dose d'un centigramme augmentée chaque jour d'une égale quantité. Une seule fois, il nous a été impossible de dépasser 2 centigrammes et demi : c'était chez une femme extrêmement nerveuse, sèche, grêle, ayant eu pendant longtemps des attaques d'hystérie, et ressentant, à l'époque où elle prenait la morphine, des conti-actions involontaires dans les membres; cette femme réunissait l'ensemble de la constitution que nous avons fait connaître plus haut comme prédisposant aux vomissements. Il est, au reste, difficile d'éta-

OPIUM. 129

blir d'une manière rigoureuse l'intluence relative de chacun des éléments modificateurs, tels que le mode d'administration, l'époque de la médication, le sexe, le tempérament, la nature de la maladie ; il faudrait pour cela avoir tenté des expériences comparatives, avec la facilité de faire varier un seul agent à la fois. Par là, on pourrait rigoureusement apprécier la cause de la différence qui existe entre une expérience et une autre ; m.ais en thérapeutique on ne peut, comme dans les sciences physiques, suivre une semblable méthode : plusieurs conditions varient simultanément, et l'esprit fixe d'une manière plus ou moins arbitraire la part de chacune d'elles ; on ne peut guère démontrer que l'existence de tel ou tel modificateur sans préciser le point oii commence son influence et celui où elle finit.

Nous ne terminerons pas ces observations sur les vomissements sans faire remarquer que jamais ils ne nous ont paru accompagnés de symptômes de gastrite; jamais de douleurs notables d*estomac ne se sont fait sentir ; jamais la langue n'a éprouvé de modification remarquable.

La partie inférieure de l'appareil digestif n'est pas modifiée d'une manière moins puissante que la partie supérieure; la constipation ou la diarrhée sont un des effets constants de l'emploi des sels de morphine; mais ces deux effets reconnaissent des causes qui nous paraissent dépendre surtout de la difTérence du mode d'administration ; la constipation a toujours existé à la suite de l'administration externe, et la diarrhée n'a été produite par la morphine que lorsque celle-ci a été prise à l'intérieur à la dose de 10 à 40 centigrammes, et après un usage de trois ou quatre jours au moins. Dans ce cas, au reste, la diarrhée était toujours précédée de la constipation, comme, dans un catarrhe pulmonaire, la sécheresse de la membrane muqueuse s'observe souvent avant qu'il survienne une expectoration plus ou moins abondante. Remarquez, au reste, l'analogie de ce phénomène, en apparence singulier, avec l'état des fluides de la bouche, qui tantôt sont supprimés et tantôt sont en excès. Nous pouvons citer encore plusieurs exemples de ce genre, sur l'ensemble desquels nous reviendrons.

Les modifications les plus remarquables que les sels de morphine produisent dans le tube digestif sont donc la soif, la perte d'appétit, la difficulté dans les digestions, les envies de vomir, les vomissements, la constipation ou la diarrhée. Le rapport qui existe entre ces divers phénomènes est important à étudier ; la soif, la perte d'appétit, les difficultés des digestions, la rareté des selles : voilà un ensemble de symptômes qui peut exister sans nausées, sans vomissements ; les envies de vomir supposent tous les phénomènes antécédents, comme les vomissements supposent les envies de vomir, et par suite toute la série des symptômes indiqués. Nous avons cru d'abord qu'entre les vomissements et la constipation il y avait un rapport déterminé, l'existence du premier entraînant celle du second; mais des observations nombreuses nous ont démontré que ce rapport était loin d'être constant, et que lorsque, par l'usage prolongé de

l'Opium, la diarrhée s'établissait, les vomissements n'en continuaient pas moins.

. Modifications dans les appareils des sécrétions. En même temps que les glandes et les follicules du tube digestif sont modifiés d'une manière notable par les sels de morphine, les autres organes sécréteurs exhalants ressentent des effets que nous devons étudier tout à la fois d'une manière absolue et relative.

La quantité de l'urine peut être augmentée ou diminuée : la diminution se remarque plus souvent que l'augmentation; mais l'une et l'autre exigent, pour se développer, que les sels de morphine aient été employés au moins pendant deux jours à la dose de 5 à 10 centigrammes. Il est des cas où, dès le premier jour, 5 centigrammes de sel de morphine suffisent pour donner naissance à ces phénomènes. L'augmentation de la quantité d'urine est plus fréquente à la suite de l'administration interne des sels de morphine que lorsque ceux-ci sont placés sur le derme dénudé ; chez les hommes, nous l'avons observée dans le cinquième des cas oîi l'usage des sels narcotiques a été continué intérieurement pendant quelques jours. La diminution de la quantité de l'urine a été beaucoup plus fréquente que son augmentation, et nous avons lieu de nous étonner que l'auteur d'un mémoire académique sur les effets des sels de morphine ait nié leur influence sur la sécrétion urinaire. 11 a mieux apprécié celle qu'ils exercent sur l'excrétion de ce fluide, en indiquant la difficulté qu'un grand nombre de malades éprouvent à uriner. Cependant, sous ce point de vue, nos observations sont encore peu d'accord avec les siennes, car nous avons observé plusieurs fois cette difficulté chez des femmes, dont l'excrétion de l'urine n'est point, dit-il, rendue plus difficile par l'usage des sels de morphine; nous avons cherché si cette dissidence pouvait dépendre de l'usage fréquent que nous avons fait de la méthode endermique, mais, en relisant nos observations, en répétant nos expériences, nous avons noté la difficulté de l'excrétion urinaire, même chez des femmes soumises depuis peu de jours à l'usage des préparations de morphine : il est vrai toutefois que les modifications des organes urinaires ont été plus constantes et plus notables chez les hommes que chez les femmes.

Le rapport qu'ont entre elles la sécrétion de l'urine et son excrétion peut éclairer sur la cause qui modifie cette dernière. Dans le plus grand nombre des cas, les malades, après avoir fait des efforts impuissants et prolongés, ne rendent qu'une très-petite quantité d'urine ; et dans cinq cas, où nous avons été obligés de sonder les malades, hommes ou femmes, nous n'avons retiré que 180 à 300 grammes de liquide, quoique les malades n'eussent point uriné depuis un jour ou deux. Il est des cas, rares à la vérité, oii les eff"orts pour uriner étaient suivis d'une excrétion trèsabondante de liquide, sans que toutefois le regorgement ait jamais été observé.

A quelle cause maintenant rapporterons-nous cette difficulté dans l'ex-

OPIUM

crétion de l'urine? Devons-nous l'attribuer au gonflement de la prostate? mais cette glande n'existe pas chez la femme, et nous avons vu que les elfets de la morphine étaient les mêmes dans les deux sexes, à peu de choses près. A la paralysie de la vessie ? mais les fibres musculaires du réservoir de l'urine ne perdent jamais leur contractilité sans que tôt ou tard l'issue du liquide ne se fasse par regorgement. A la moindre quantité de l'urine sécrétée? mais cette diminution n'est pas constante.

N'en serait-il pas de la vessie comme de la bouche? En effet, lorsque, par suite de l'action de la morphine, les fluides qui humectent la cavité buccale et pharyngienne cessent d'être versés à la surface de^la membrane muqueuse, la déglutition devient fort difficile; or le mucus qui revêt la membrane interne de la vessie doit être un agent de lubrifaction, et s'il vient à être tari, comme l'analogie et quelques observations directes tendent à le faire croire, il doit arriver que l'urine traverse moins aisément le col de la vessie, et que, par conséquent, l'excrétion soit rendue plus difficile.

Quoi qu'il en soit de cette explication, il n'en est pas moins très-probable que la diminution dans la contractilité de la vessie joue, dans cette circonstance, un rôle qui n'est pas sans importance.

Nous pourrions dès à présent chercher quelles coïncidences existent entre les modifications indiquées dans l'appareil digestif et celles que nous venons de signaler dans l'appareil urinaire; mais, pour généraliser davantage nos observations, nous préférons parler d'abord de l'état de la peau.

Une ou deux heures après que la morphine a été appliquée sur le derme dénudé, la sueur ruisselle quelquefois sur toute la surface de la peau ; mais les premières parties où elle se manifeste sont ordinairement les membres sur lesquels les sels narcotiques ont été appliqués, et de là elle s'étend, de proche en proche, sur les autres parties du corps : une fois établie, elle dure ordinairement vingt-quatre heures; la chaleur de la peau est augmentée, et la face est plus ou moins colorée. La sueur se montre moins promptement, mais tout aussi constamment à la suite de l'administration intérieure ; et sous ce point de vue nos observations sont d'une telle identité que nous avons lieu de nous étonner qu'on n'ait pas insisté davantage sur ce phénomène. Ainsi, toutes les fois que nous voulons produire un effet sudoriflque, c'est à la morphine que nous croyons devoir recourir. Deux cas cependant s'éloignent de ceux que nous venons d'indiquer : dans l'un, la sueur ne parut point : c'était chez une jeune fille narcotisée cependant d'une manière bien remarquable ; et dans l'autre, la sueur fut diminuée : le malade était affecté de rhumatisme.

Il est à remarquer que très-rarement les hommes ont été forcés de changer de linge durant la nuit, tandis que les femmes le faisaient ordinairement trois ou quatre fois dans le même espace de temps. En rapprochant cette observation de celles que nous avons faites plus haut sur la sécrétion urinaire, on voit que la peau chez les femmes, les reins chez les hommes, sont relativement plus fortement influencés ; du reste, les

sécl'étions cutanée et urinfiire se font constamment en sens inverse. Chez ceux dont les urines ont été très-abondantes, les sueurs l'ont été peu, et réciproquement. Le malade dont la transpiration fut diminuée par l'application des sels de morphine urinait souvent et rendait chaque fois près de oOO grammes de liquide.

^ La peau des malades traités par les sels de morphine est aussi le siège de démangeaisons plus ou moins incommodes. Les démangeaisons cummencent ordinairement dans le membre sur lequel on fait l'application extérieure du sel de morphine, et se propagent au reste du corps, comme nous l'avons indiqué pour les sueurs. Quelquefois c'est par les paupières, le nez, le dos et les lombes, que débutent ces démangeaisons; tantôt elles restent bornées à ces parties, mais le plus ordinairement elles s'étendent à tout le corps, et restent plus vives dans les parties où elles ont commencé. Aussi, quelques heures après l'application de 5 à 10 centigrammes de sel de morphine, voit-on les malades se frotter les yeux et le nez, s'agiter dans leur lit, frotter les parties postérieures de leur tronc, et même se gratter les pieds et les mains comme s'ils avaient la gale. Le prurit qu'ils éprouvent est quelquefois si grand qu'ils ne peuvent goûter un instant de repos. Ces deux phénomènes, les sueurs et les démangeaisons, s'observent le plus souvent réunis ; ils peuvent cependant exister isolés, surtout au début de la médication. C'est ainsi que, chez quatre malades affectés de rhumatisme, et traités par l'application extérieure de l'hydrochlorate de morphine à une dose moindre que celle de 3 centigrammes, nous avons vu les sueurs abondantes pendant trois jours, sans que les démangeaisons se soient manifestées. Nous avons observé des phénomènes à peu près inverses, c'est-à-dire des démangeaisons trèsincommodes avec très-peu de sueur, chez un homme très-vigoureux qui avait eu 10 centigrammes d'hydrochlorate de morphine sur des vésicatoires ; enfin, chez plusieurs malades, nous avons vu une sueur très-forte découler du front, tandis qu'une démangeaison très-incommode existait au nez et aux paupières qui n'étaient pas même humides de transpiration.

Les démangeaisons sout-elles la conséquence des éruptions diverses qui se développent sous l'influence des sels de morphine ? C'est ce que l'on ne peut admettre, puisque souvent le prurit existe sans éruption d'aucune espèce. Les éruptions que l'on peut toujours rapporter à ces trois classes, prurigo, urticaire, exanthème, eczéma, sont toujours accompagnées de démangeaisons ; elles se développent surtout à la face et autour des vésicatoires recouverts de sel de morphine, et doivent être considérées comme des symptômes consécutifs aux sueurs et aux démangeaisons, dont l'apparition est beaucoup plus prompte.

Des phénomènes analogues à ceux que nous venons de décrire s'observent, quoique moins souvent, à la suite de l'administration interne des sels de morphine ; ils apparaissent, en général, plus lentement et sont portés à un moins haut degré. La peau, chez les femmes, est plus vivement influencée que chez les hommes, ce qui s'explique aisément par la

OPIUM. Î33

pins grande délicatesse du système dermoïde; mais, par contre, nous n'avons jamais observé que deux fois chez les femmes la supersécrétion de l'urine, et elles nous ont paru aussi plus disposées à la constipation.

On voit, d'après les faits que nous venons de faire connaître, quelles modifications les sels de morphine impriment à la plupart des sécrétions. Cette influence ne peut donc être résumée, comme l'ont fait quelques auteurs, par cette formule : augmentation de l'exhalation cutanée, diminution des sécrétions internes. Ce cas est bien, il est vrai, le plus ordinaire, mais des phénomènes inverses peuvent être observés, comme nous en avons indiqué des exemples. En général, toute sécrétion qui îi été modifiée en plus a pu l'être en moins, et réciproquement; mais l'ordre suivant lequel ces deux modifications se sont succédé n'a point été variable ; l'époque à laquelle elles se sont montrées a eu toujours quelque chose de constant : c'est ainsi que les supersécrétions ont toujours été précédées d'un état inverse, et ne sont revenues qu'à une époque plus ou moins avancée de la médication. Nous ne parlons ici que des sécrétions dont le produit s'écoule au dehors et dont on peut apprécier l'état avant et après l'emploi des moyens qui les modifient. Remarquez qu'avec la diminution de sécrétion a toujours coïncidé la gène dans le mouvement des liquides qui doivent parcourir les voies que lubrifie la sécrétion diminuée ; la gêne de la déglutition n'a jamais existé avec la supersécrétion de l'urine, ce fait n'est pas en contradiction avec le précédent. L'urine, en efTet, n'est pas l'agent de lubrifaction de la vessie, et le mucus est seul destiné à cette fonction ; l'urine dans ce cas est donc pour la vessie ce que sont les boissons pour la cavité buccale.

Modifications de l'appareil génital. L'exhalation menstruelle a été quelquefois modifiée. Chez huit femmes, parmi celles que nous avons traitées à l'Hôtel-Dieu, les règles sont devenues plus abondantes, ou bien elles ont paru plus tôt qu'à l'ordinaire ; et même, lorsqu'elles avaient cessé depuis quelque temps, elles se sont rétablies pendant l'usage des sels de morphine. Nous citerons surtout une femme hydropique, chez laquelle elles reparurent trois mois après leur suppression : l'acétate do morphine était continué depuis sept ou huit jours à une dose moyenne de 20 centigrammes par jour. Chez cette femme, toutes les sécrétions de la peau, du tube intestinal, des voies urinaires, étaient augmentées. Il fallait changer son linge de corps trois ou quatre fois dans la nuit, tant était abondante la transpiration ; elle allait par jour six ou sept fois à la selle, urinant souvent et en grande quantité : et elle eût paru se soustraire à la loi de compensation entre les fluides exhalés, si l'exhalation des séreuses n'eût diminué proportionnellement, et si la salivation n'eût été beaucoup moins abondante qu'avant l'emploi des narcotiques.

- Modifications de l'appareil de la circulation. Plusieurs des fonctions que nous avons examinées jusqu'ici peuvent être modifiées sans que la circulation et la respiration le soient en même temps ; mais il n'en est pas de même des sueurs, qui s'accompagnent toujours de chaleur, d'une co-

loration plus vive de la peau, de l'accélération du pouls et de la fréquence plus grande des mouvements de la respiration. Aussi est-il évident pour nous que les organes respiratoires et circulatoires ne sont pas, plus que les autres appareils organiques, étrangers aux modifications puissantes que déterminent les sels de morphine. Or, toutes nos observations déposent dans le même sens, et nous avons été fort étonné en lisant dans le mémoire de M. Bally, que les sels de morphine n'influent point sur les battements du pouls et sur le caractère des inspirations, que fout au plus ils peuvent leur imprimer une légère diminution; or, il nous paraissait difficile de concilier ce ralentissement avec les sueurs brûlantes dont nous avons parlé, avec ces colorations animées de la face. M. Bally, qui avait bien aperçu cette contradiction, la fait disparaître, en niant l'existence des phénomènes les plus tranchés peut-être, savoir l'abondance des sueurs et la chaleur de la peau.

Modifications de l appareil nerveux de la vie de relation. Nous arrivons à l'ensemble des phénomènes encéphaliques déterminés par l'administration des sels de morphine. L'attention des observateurs s'étant portée d'une manière plus spéciale sur cet ordre de phénomènes que sur ceux que nous venons d'examiner, nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce qu'ils ont fait connaître ; aussi nous n'insisterons point sur le trouble de la vision, les tintements d'oreille, les douleurs et la pesanteur de la tête, la faiblesse des muscles, etc. Nous n'examinerons avec quelques détails que ce qui concerne l'état des pupilles, l'intelligence et le sommeil.

Nous avons toujours trouvé, à une seule exception près, les pupilles resserrées, et ce resserrement coïncidait toujours, lorsqu'il était trèsmarqué, avec les vomissements, la tendance au sommeil, etc. ; en un mot, nous avons toujours remarqué un rapport exact entre le resserrement des pupilles et les phénomènes de narcotisme. Ces faits, parfaitement en rapport avec ceux que M. Bally a fait connaître, s'accordent également avec la description générale qu'Orfda a donnée des symptômes du narcotisme causé par l'Opium.

En même temps que les pupilles sont resserrées, les paupières s'abaissent sur le globe oculaire ; elles ont une teinte légèrement violacée, qui se répand dans le sillon qui part de leur angle interne. Ces modifications, jointes à l'air d'abattement et de faiblesse répandu sur toute la face, rendent facile à reconnaître l'influence de l'Opium, porté à une dose un peu considérable. Quelque nombreuses qu'aient été nos observations sur les sels de morphine, quelque élevées qu'aient été les doses auxquelles ils ont été donnés, nous n'avons observé qu'une fois du délire violent, des cris; ce qui, joint au resserrement des pupilles, établit une différence bien tranchée entre les effets des préparations d'Opium et ceux de la jusquiame, du datura et de la belladone. Nous reviendrons plus tard sur cette différence.

Le sommeil produit par les sels de morphine peut être calme lorsque

OPITOI.

la dose est faible et que le malade ne ressent aucune autre influence narcotique ; mais lorsqu'on même temps il y a des envies de vomir, des démangeaisons, du resserrement des pupilles, le malade est assoupi, il ne se réveille que pour s'endormir un instant après ; mais ce sommeil est de courte durée et presque toujours interrompu par quelques rêves pénibles. Cet état se prolonge tant que l'on ne discontinue point l'usage des sels de morphine et qu'on augmente cbaque jour la dose ; mnis lorsqu'on cesse cette médication après un emploi de quelques jours, l'insomnie la plus rebelle fatigue le malade, qui, pendant plusieurs semaines, peut se trouver dans l'impossibilité de dormir. ^Nous n'avons point parlé des cas où le malade, plongé dans le coma, est insensible à la plupart des excitations. Quoique nous ayons porté jusqu'à 30 ou 35 centigrammes en vingt-quatre heures les sels de mors phine à l'intérieur ou à l'extérieur, nous n'avons jamais déterminé d'accidents aussi graves.

Tels sont les résultats principaux de nos observations sur les effets desels de morphine. Nous pourrons à présent considérer ces effets sous un point de vue plus général, et rechercher les applications qu'on peut faire de leur connaissance à la thérapeutique.

Les sels de morphine agissent-ils avec plus d'activité placés sur le derme dénudé, qu'introduits dans l'estomac? Pour résoudre ce problème, nous avons comparé les individus présentant le plus possible des conditions identiques, et absorbant 5 à 10 centigrammes de morphine par la peau ou par l'estomac. Dans le premier cas, la soif, les vomissements, la somnolence, la pesanteur de tête, le trouble de la vision, sont presque instantanés ; les malades commencent quelquefois à éprouver de l'ivresse, une, deux minutes après l'application du sel de morphine sur le derme dénudé. Dans le second cas, les symptômes restent quelquefois une heure et même deux ou trois heures avant de se développer complètement, et les vomissements se font attendre ordinairement deux ou trois jours. Ces résultats, quoique étudiés sur des individus différents, démontrent biea que la rapidité de l'absorption est plus grande par la peau que par l'estomac, et ils nous suffiraient pour répondre à la question que nous nous sommes proposée; mais, pour mieux l'éclairer, nous avons observé des individus soumis successivement à la méthode interne ou externe. Toutes les fois que cette dernière méthode a été substituée à la première, les effets ont été plus puissants, si les doses sont restées les mêmes ; et, bien que celles-ci eussent été diminuées d'un quart ou de la moitié, les symptômes ont démontré une action aussi puissante.

3 Bien que la méthode endermique ne remonte pas au delà de 1823, où elle avait été imaginée par Lambert et Lesieur, elle tend à disparaître aujourd'hui pour être remplacée par une méthode plus précise, celle des injections sous cutanées.

Cette dernière méthode, qui était employée depuis longtemps dans les

]aboiatoircs de physiologie, qui avait même été répandue par Pravaz pour le traitement des varices par le perchlorure de fer, ne devint que peu à peu d'un usage général. C'est Wood, en Angleterre, qui, en 1853, commença à s'en servir pour les névralgies; mais son intention n'était que de produire un effet local. Peu à peu on vit que c'était, en outre, un très-bon moyen pour faire absorber les médicaments; et, en 1859, quand M. Béhier fit connaître à Paris la pratique anglaise, il trouva le public médical tout préparé à l'adopter et déjà muni des instruments nécessaires. Aussi, peu de temps après, la morphine fut-elle fréquemment administrée par la voie hypodermique.

La morphine n'étant soluble que dans mille parties d'eau froide, on lui a généralement préféré le chlorhydrate de morphine, qui n'exige que vingt fois son poids d'eau fi'oide pour se dissoudre. On la donne ainsi depuis 5 jusqu'à 15 milligrammes, et exceptionnellement, chez certains malades doués d'une tolérance particulière, depuis 5 jusqu'à 50 centigrammes.

Les effets de la morphine ainsi administrée sont les mêmes que ceux dont nous avons parlé plus haut , avec cette différence que, par la voie hypodermique, les malades éprouvent moins de phénomènes gastriques. Il est presque inutile d'ajouter que les effets s'en montrent beaucoup plus promptement.

Parmi les phénomènes que nous venons de décrire, les uns se manifestent dès le jour où les sels de morphine sont employés pour la première fois; les autres se font attendre plus ou moins longtemps; les premiers sont la soif, les vomissements, le besoin fréquent d'uriner, la difficulté de l'excrétion urinaire, les sueurs, les démangeaisons, la somnolence, la contraction des pupilles, l'air d'abattement et de langueur répandu sur la figure; les seconds, plus rares et plus longs à se manifester, sont la salivation, la suppression des selles ou la diarrhée, la supersécrétion de l'urine, l'apparition des règles, l'insomnie opiniâtre.

Nous ajouterons, pour terminer ce qui est relatif à l'action physiologique de la morphine, que cette substance s'élimine par l'urine, oii cllcsc décèle parle réactif suivant, indiqué par M. Bouchardat :

Lorsque l'urine contient de la morphine, même en très-faible quantité, ce réactif y détermine la formation de flocons brunâtres.

Il n'est pas de médicaments dont on ait mieux constaté les effets que ceux de l'Opium : il importait peu de connaître par quel moyen mystérieux il produisait les phénomènes qu'on lui voyait produire; cependant cette recherche a gravement occupé beaucoup d'expérimentateurs. Quelques questions plus utiles ont été soulevées à cette occasion ; la plus capitale a été la suivante : «L'Opium agit-il d'abord sur les extrémités ner-

lode

lodure de poiassiiiin Eau

10 grammes.

OPIUM

venses, et son action est-elle de là transmise au cerveau par les conducteurs nerveux; ou bien, au contraire, est-il absorbe et porté par les vaisseaux jusqu'tà reucéphale ? n La première opinion eut pour elle la puissante autorité de Boerbaave et de son école. On ne pouvait expliquer par l'absorption la rapidité des effets de l'Opium, et, d'ailleurs, en donnant à un animal une pilule d'Opium, il se produisait des phénomènes toxiques fort graves, et la pilule, disait-on, n'avait encore rien perdu de son poids. Whytt est conduit aux mêmes résultats par ses expériences; il arrache le cœur d'une grenouille en même temps qu'il l'empoisonne avec de l'Opium, et il voit la sensibilité s'éteindre aussi vite que si le cœur était entier; au contraire, il laisse le cœur, en* enlevant le cerveau et la moelle, et les effets sont plus lents. Il est vraiment superflu de discuter les singulières expériences de "Whytt, et les conclusions plus singulières encore qu'il en tire; le fait de Boerhaave semble avoir plus de valeur, et cependant il ne prouve rien contre l'opinion de ceux qui défendent l'absorption. Les expériences tentées dans ce siècle ont en effet démontré qu'il suffisait de quelques minutes pour que certaines substances fussent absorbées et pussent être reconnues dans le sang par l'analyse chimique. Quant à l'objection tirée du poids de la pilule, elle n'a réellement rien de solide; car il est tout simple qu'une masse sèche cède à l'absorption une partie des éléments qui la composent, et qu'elle s'imbibe des sucs contenus dans l'estomac de manière à acquérir un poids considérable.

Il est, au contraire, facile de démontrer que l'Opium se transmet jusqu'aux centres nerveux par le système vasculairc. Monro, répétant les mauvaises expériences de "Whytt, obtient des résultats complètement opposés : il injecte de l'Opium dans les veines d'un animal, et immédiatement se produisent les mêmes effets que si le poison était mis depuis longtemps en contact avec une autre partie ; et d'ailleurs les expériences sans nombre de Magendie, de Ségalas et de Fodéré ne permettent pas de croire que l'Opium agisse sur le cerveau autrement que par l'intermédiaire des vaisseaux, excepté dans quelques circonstances que nous indiquerons dans un autre lieu.

Les effets physiologiques de l'Opium peuvent être étudiés sur une grande échelle dans les pays où règne la funeste habitude de manger cette drogue dans un but de jouissance.

,Les Thériakis dont parle Pouqueville [Voyage en Morée) commencent par 2 centigrammes environ et augmentent progressivement la dose à mesure qu'ils deviennent plus réfractaires. Ils ont soin de ne pas boire après l'avoir prise, de peur de se donner de violentes coliques. .

Dans le cours de peu d'années, ils arrivent à accroître la dose jusqu'à 3 grammes et même davantage ; leur teint devient alors très-pâle, leur maigreur extrême; ils tombent dans le marasme et ne vivent guère au delà de trente à trente-six ans, lorsqu'ils ont commencé à l'âge de vingt ans. L'usage de l'Opium est pour eux, s'il faut les en croire, la source de

félicités surnaturelles. Cependant, ver3 la fin de leur vie, ces malheureux, au milieu d'un état de torpeur, sont tourmentés par des douleurs atroces et une faim continuelle. Ils sont déformés par de nombreuses périostoses, perdent leurs dents et sont agités d'un tremblement continuel,

L'Opium lui-même est devenu impuissant à calmer leurs douleurs et à les tirer, comme autrefois, de l'état d'anéantissement dans lequel les fumeurs sont tombés. Longtemps avant d'être morts, ils sont des cadavres.

Les recherches qui précèdent ont surtout porté sur la morphine ; mais les substances qui entrent dans la composition de l'Opium diffèrent essentiellement les unes des autres par la nature de leur action sur l'économie animale. 11 est donc rationnel, dans l'intérêt de la thérapeutique, d'administrer isolément chacune de ces substances.

M. Claude Bernard a déjà constaté sur les alcaloïdes principaux une différence très-marquée entre le pouvoir soporifique, le pouvoir convulsivant et le pouvoir toxique. (Académie des sciences, 1864.)

Propriétés soporifiques des alcaloïdes de l'Opium. Les expériences de M. Claude Bernard ont porté sur les six alcaloïdes suivants : morphine, narcéine, codéine, narcotine, papavérine, thébaïne.

De ces six alcaloïdes, trois seulement possèdent la propriété de faire dormir; ce sont la morphine, la narcéine et la codéine. Les trois autres, la narcotine, la papavérine et la thébaïne, sont dépourvus de vertu soporifique ; de sorte qu'à ce point de vue, ce sont non-seulement des substances étrangères dans l'Opium, mais encore des matières dont l'activité propre peut contrarier ou modifier l'effet dormitif des premières.

Chacune de ces substances, morphine, narcéine, codéine, fait dormir à sa manière, en procurant un sommeil caractéristique :

<( La durée et l'intensité du sommeil morphéique sont naturellement en rapport avec la dose de la substance absorbée ; mais ce qu'il importe d'examiner ici, c'est la nature du réveil, qui est caractéristique. Les chiens, en se réveillant, ont constamment le même aspect : ils sont souvent effarés , les yeux hagards, le train postérieur surbaissé et à demi paralysé, ce qui leur donne la démarche tout à fait analogue à celle d'une hyène. Quand on appelle les chiens dans cet état, ils se sauvent comme effrayés; ils ne reconnaissent pas leur maître et cherchent à se cacher dans les endroits obscurs. Ces troubles intellectuels des animaux ne durent pas moins de douze heures, et ce n'est qu'après ce temps que l'animal est revenu à son humeur normale.

« Si nous comparons mainten;mt le sommeil de la codéine à celui de la morphine, nous verrons qu'ils diffèrent essentiellement l'un de l'autre. Cinq centigrammes de chlorhydrate de codéine injectés sous la peau peuvent également suffire pour endormir un chien de taille moyenne. Si les chiens sont adultes ou plus grands, il faut également augmentei la dose

OPIUM. l-'iO

pour obtenir le même effet. Mais, quelle que soit la dose, on ne parvient jamais à endormir les chiens aussi profondément par la codéine que par la morphine. L'animal peut toujours être réveillé facilement, soit parle pincement des extrémités, soit par le bruit qui se fait autour de lui. Quand on met le chien sur le dos dans la gouttière à expérience, il y reste tranquille; mais cependant l'animal a plutôt l'air d'être calmé que d'être véritablement endormi. 11 est très-excitable; au moindre bruit, il tressaille des quatre membres, et si l'on frappe fortement et subitement sur la table où il se trouve couché, il ressaute et s'enfuit. Cette excitabilité n'est que l'exagération d'un état semblable que noîis avons déjà vu dans la morphine ; comme elle, on la voit disparaître par les excitations répétées.

« La codéine émousse beaucoup moins la sensibilité que la morphine, et elle rie rend pas les nerfs paresseux comme elle ; d'où il résulte que, pour les opérations physiologiques, la morphine est de beaucoup préférable à la codéine. Mais c'est surtout au réveil que les effets de la codéine se distinguent de ceux de la morphine. Les animaux codéinés, à dose égale, se réveillent sans effarement, sans paralysie du train postérieur, et avec leur humeur naturelle; ils ne présentent pas ces troubles intellectuels qui succèdent à l'emploi de la morphine.

« Le sommeil produit par la narcéine participe à la fois du sommeil de la morphine et de la codéine, en même temps qu'il en diffère. La

NARCÉINE EST LA SUBSTANCE LA PLUS SOMNIFERE DE L'OPIUM. A doSeS égalcS,

avec la narcéine les animaux sont beaucoup plus profondément endormis qu'avec la codéine; mais ils ne sont pas abrutis comme avec la morphine. Leurs nerfs de sensibiUté, quoique émoussés, ne sont point frappés d'une paralysie très-appréciable, et les animaux manifestent assez vite les sensations douloureuses à la suite du pincement des extrémités. Mais ce qui caractérise plus particulièrement le sommeil narcéique, c'est le calme profond et l'absence d'excitabilité au bruit que nous avons remarqués dans la morphine et trouvés au summun d'intensité dans la codéine. Au réveil, les animaux endormis par la narcéine reviennent très-vile à leur état naturel. Ils ne présentent qu'à un beaucoup moindre degré la faiblesse du train postérieur et l'effarement, et en cela le réveil de la narcéine se rapproche de celui de la codéine. »

Propriétés toxiques des alcaloïdes de l'Opium. Les six principes de l'Opium étudiés par M. Claude Bernard (morphine, codéine, narcéine, narcotine, papavérine, thébaïne) sont tous des poisons; mais il n'y a aucune relation à établir entre leurs propriétés toxiques et leur action soporifique. La morphine est l'un des alcaloïdes les moins toxiques de l'Opium, et la thébaïne est le plus dangereux. Pour donner une idée de la différence qui existe entre ces deux alcaloïdes, M Claude Bernard fait observer que dix centigrammes de chlorhydrate de thébaïne dissous dans 2 centimètres cubes d'eau distillée et injectés dans les veines d'un chien du poids de 7 à 8 kilogrammes le tuent en cinq minutes; tandis qu'il a pu

injecter jusqu'à deux grammes de chlorhydrate de morphine dans les veines d'un animal de même taille, sans amener la mort. Aprt's la thcbaïne, arrive, pour la toxicité, la codéine, qui est également beaucoup plus dangereuse que la morphine. Si les médecins ont cru le contraire jusqu'à présont, cela tient à ce que la morphine produit très-vite, et bien avant qu'on ait atteint une dose toxique, des accidents tels que la céphablgie et les vomissements; tandis que la codéine, qui endort peu, ne produit pas ces accidents au même degré, quoique beaucoup plus toxique. La dose do chlorhydrate de codéine, qui, injectée dans les veines, tue un chien, est bien inférieure à la dose de chlorhydrate de morphine, qui peut être injectée de même sans amener la mort.

Mais les principes de l'Opium sont à la fois toxiques et convulsivants, c'est-à-dire qu'ils amènent la mort avec des convulsions tétaniques violentes. Ces convulsions sont suivies pour quelques-uns d'entre eux, et particulièrement pour la thébaïne, de l'arrêt du cœur et d'une rigidité cadavérique rapide, comme cela se voit pour les poisons musculaires. Lu narcéine fait seule exception , elle n'est point excitante ni convulsiuante ; portée à dose toxique, les animaux meurent dans le relâchement.

En résumé, il y a trois propriétés principales dans les alcaloïdes de l'Opium :

1" Action soporifique; 2" action excitante ou convulsivante ; 3" action toxique.

On peut résumer l'intensité d'action de chacun de ces alcaloïdes en les classant de la manière suivante :

Page 1