LAITUE VIREUSE
Dioscoride (lib. 4, cap. 63) nous apprend que, de son temps, on mêlait le suc de la Laitue vireuse à celui du pavot pour sophistiquer
l'opium. 11 lui attribue d'ailleurs les mêmes propriétés que celles qui, de nos jours, ont été accordées à la thridace, savoir : de procurer un engourdissement qui calme les douleurs et invite au sommeil, de modifier heureusement les névroses diverses, l'hydropisie, de diminuer les appétits vénériens, etc., etc.
L'épithète de vireuse donnée à la Laitue semblerait indiquer qu'une vertu très-délétère réside dans cette plante ; mais les expériences faites par Orfila {Toxicologie, t. II, p. 184) démontrent de la manière la plus évidente qu'il faut des doses énormes de cet extrait pour produire une action toxique même sur les chiens de petite taille, de sorte que l'on peut dire du suc de Laitue vireuse ce que tout à l'heure nous disions de la thridace, que l'on doit administrer chaque jour à la dose de 4 à 8 grammes pour obtenir un effet stupéfiant analogue, par exemple, à celui que l'on verrait survenir après l'ingestion de 2 centigrammes et demi à 5 centigrammes d'opium. Toutefois il est bon de dire que le suc épaissi de Laitue vireuse est, comme la thridace, moins excitant que l'opium.
Dans la dernière moitié du siècle dernier, Durande, qui a préconisé plus de remèdes que de bons remèdes, conseille de l'employer contre une multitude de maladies chroniques. Collin, l'élève et l'ami de Stoi-ck, dont le témoignage est si suspect quand il s'agit des propriétés des plantes vireuses, donnait depuis 1 gramme jusqu'à 12 grammes de ce suc, principalement dans certaines obstructions viscérales accompagnées ou non d'hydropisie (GoUin, Observ. cire. morb. et Lactuc. »ylv. contr. hydrop. vires). Ce simple énoncé suffit pour faire voir qu'on ne peut tirer aucune conclusion de ces faits.
De nos jours, Schellinger, de Francfort, a préconisé le suc de Laitue dans l'angine de poitrine. Il commence par 10 centigrammes chaque jour, et augmente graduellement la dose {Journal général de médecine^ t. XL, p. 232), et Toël unissait ce médicament à la poudre de digitale dans les hydrothorax symptomatiques d'une maladie du cœur [Journal univ. des sciences méd., t. XLVII, p. 127).
MODE d'administration ET DOSES.
Le Lactucarium se donne à la dose de 10 à 50 centigrammes, en pilules. L'extrait alcoolique de Lactucarium se prescrit à la dose de 10 à 20 centigrammes.
AGONIT.
Aconit {Aconifum, h.), genre de la fa- On les trouve en grande quantité dans
mille des Renonculacées ; polyandrie tri- les montagnes du Jura et dans la Suisse,
gynie de Linné. Les espèces qui lui ap- C'est l'Aconit des montagnes qui est le
partiennent sont célèbres par leurs effets plus actif.
délétères; leur nom d'Aconit vient d'i,,ovv), Caractères génériques. Calice pétaloïde
rocher, parce que, en général, elles ha- à. cinq folioles, dont la supérieure est
bitent les hautes montagues. concave et en forme de casque; deux pé-
taies supérieurs très-grands, onguiculés, éperonnés, conlenus dans la foliole supérieure du calice ; cinq ou six pétales inférieurs très-petits et en forme d'écaillés; étamines nombreuses, trois ou quatre pistils; trois à cinq capsules ovales, droites, aiguës, à une seule valve polysperme.
L'espèce la plus employée et l'une des plus délétères est l'Aconit napel {Aconitum napellus, h.).
Caractères spécifiques. Fruit composé de trois capsules ; feuilles vertes luisantes, à découpures profondes, linéaires, élargies supérieurement, marquées d'une ligne.
Cette plante est haute de deux à trois pieds, a tige droite, terminée par un long épi de belles fleurs bleues, solitaires sur leur pédoncule, et dont le casque est obtus : elle habite les lieux couverts et humides des montagnes et se cultive dans nos jardins; sa racine, qui est très-vénéneuse, a la forme d'un petit navet, d'où le nom de napellus, diminutif de napus.
Les autres espèces diffèrent peu quant a l'usage médical ; cependant leur action toxique, à part celle de l'Aconit féroce, est moiii^i prononcée.
Voici leurs noms botaniques : V Aconit à grandes fleurs { Aconilum cammarum, L.), l'Aconit tue-loup [A. hicoclonum, L.), l'Aconit antkore [A. anthora,L., salutiferum officin.\ qu'on a prétendu être le contre-poison du thora ou napel , d'où lui est venu son nom ; enfin l'Aconit féroce [A. t'erox).
On a trouvé aussi dans les Aconits un principe actif qui réside dans les feuilles et surtout dans les racines. Brandes le premier l'a signalé. Depuis, MM. Geiger et liesse ont obtenu V Aconiline, et sont arrivés à des résultats plus nets.
Aconitine, Aconitina, Cs^H^O'^AZ.
MM. Hottot et Liégeois l'obtiennent par le procédé suivant :
Faites macérer la racine d'Aconit dans l'alcool à 83 degrés légèrement acidulé par l'acide sulfurique. Après distillation et
évaporation, agitez l'extrait obtenu avec de l'éther ; reprenez par l'eau; précipitez la solution par un excès de magnésie ; agitez le précipité ii plusieurs reprises avec de l'éther; évaporez; le résidu est de l'Aconitine.
Traitez cette Aconitine par l'acide sulfurique étendu, décolorez au charbon animal, précipitez par l'ammoniaque, filtrez, séchez, dissolvez dans l'éther, éval)orez a siccité; ajoutez une petite quantité d'acide sulfurique étendu, précipitez par l'ammoniaque et séchez.
L'Aconitine ainsi préparée se dépose sous la forme d'une poudre amorphe trèsblanche.
Elle est beaucoup plus active que celle d'Allemagne etque l'Aconitine cristallisée.
Sa dose est d'un demi-milligramme à 1 ou 2 milligrammes pour l'intérieur, et de 1 à 10 centigrammes pour l'extérieur. On doit rejeter toutes les doses des anciens formulaires, l'Aconitine employée jusqu'alors n'étant pas un produit pur.
Cette substance alcaline ne cristalise pas, elle est inodore ; elle a une saveur amère sans àcreté ; elle n'est pas volatile, peu soluble dans l'eau, trôs-soluble dans l'éther et surtout dans l'alcool.
Si'îop d'Aconit (Codex).
Pr. : Alcoolature d'Aconit. 100 gram.
Sirop de sucre. . . . 900 —
Chaque 20 grammes de ce sirop représentent 2 grammes d'alcoolature d'Aconit.
Sirop d'Aconit et de Jusquiame (Delpech).
Sirop de Tolu 43 gram.
Siroj) de fleurs d'oranger 43,00 Eau de laurier-cerise. . . 8,30 Alcoolature d'Aconit. . . 1,25 Alcoolature de jusquiame. » 23
Chaque 20 grammes de ce sirop représentent 23 centigrammes d'alcoolature d'Aconit et 5 centigrammes d'alcoolature de jusquiame.
EFFETS PHYSIOLOGIQUES DE l'aCONIT.
Les feuilles et les racines de l'Aconit et leurs diverses préparations ont un effet très-délétère sur l'économie animale, lorsqu'on les prend à haute dose. Les propriétés vénéneuses de cette plante sont célèbres dans l'antiquité ; mais il faut dire avec Matthiole, deCandolle et Encontre, que, sous le nom cV Aconit, les anciens confondaient plusieurs plantes également vénéneuses, telles que diverses renoncides, des euphorbes et des colchiques, qui, à vrai dire, font éprouver des accidents analogues à ceux que cause l'Aconit. 11 y a, en effet, entre l'action de celui-ci et celle des plantes que les toxicologisles ont rangées dans la classe des narcotico-
âcres, si peu de différence, qu'il est vraiment impossible, du moins dans l'état actuel de la science, d'indiquer les caractères spéciaux de ces divers empoisonnements.
De tous les Aconits que nous cultivons en Europe, l'espèce napellus est la plus meurtrière; mais les propriétés délétères de VAconitum ferox sont beaucoup plus marquées. M. le docteur Jonatham Pereira a fait dans l'Inde des expériences pleines d'intérêt sur les effets toxiques de la racine de cette espèce, qui ne croît que dans les pays chauds* et cet expérimentateur conclut de son travail que les accidents produits par VAconitum ferox ont une grande analogie avec ceux qui suivent l'emploi de l'Aconit napel, mais qu'ils sont seulement beaucoup plus violents. Dans l'un et l'autre cas, l'ingestion du poison est promptement suivie d'ardeur et de douleur dans la région épigastrique, de vomissements, de coliques violentes, de vertiges, de coma, de paralysies partielles, de refroidissements, enfin de tous les symptômes que les toxicologistes regardent comme l'effet des narcotico-âcres.
Il est inutile de dire que le traitement de cet empoisonnement ne diffère pas non plus de celui que l'on emploie pour les autres substances de la même classe.
Le professeur Schroff, de Vienne, a publié [Union médicale, juin et juillet 1854) un mémoire très-étendu sur l'Aconit considéré au point de vue pharraacologique et toxicologique.
Dans ce travail, il étudie avec soin les effets produits par cette substance, suivant qu'on emploie telle ou telle espèce d'Aconit, et suivant surtout qu'on a recours soit à l'extrait de cette plante, soit à son principe le plus actif, l'aconitine.
Dans l'impossibilité où nous sommes de reproduire la substance de cet intéressant travail, nous devons nous borner à en consigner ici quelquesunes des conclusions les plus importantes.
Les principes actifs de l'Aconit sont répandus dans toute la plante; cependant la partie la plus active est la racine, jeune ou vieille ; puis vient l'herbe avant la floraison ; les semences sont les parties les moins actives.
2" L'herbe de la plante a plus d'activité avant la floraison que plus tard ; cependant, même alors, la racine reste au moins six fois plus active que l'herbe.
, 3*= Les extraits obtenus par l'épaississement du suc frais sont beaucoup moins actifs que les extraits alcooliques préparés selon la méthode dite de Pach : ceux-ci représentent toute l'activité de la plante, et on peut dire que l'extrait aqueux se trouve, par rapport à l'extrait alcoolique, dans le rapport de 1 à 4.
L'aconitine représente la propriété narcotique de l'Aconit ; mais celui-ci renferme en outre un principe acre qui n'a pas encore été isolé, et qui existe en quantité suffisante pour déterminer une inflammation dans une grande étendue du tube digestif.
5" L'Aconit, en général, et particulièrement l'aconitine qu'il renferme, appliqués à l'extérieur sur l'œil, ou donnés à l'intérieur en quantité suffisante, produisent une dilatation de la pupille, résultat en contradiction avec l'opinion généralement répandue parmi les pharmacologues. ' Mis en contact avec la muqueuse buccale, l'extrait alcoolique ou aqueux produit d'abord une saveur acre et brûlante. Une fois avalé, douleur brûlante depuis la bouche jusqu'.à l'estomac, nausées et borborygmes; puis rougeur de la muqueuse buccale, et éruption de petites vésicules blanches et jaunâtres, entourées d'une auréole très-rougc; il survient des vomissements, le pouls se ralentit quelque peu, et, si la dose a été modérée, tout rentre dans l'ordre.
(Ces phénomènes d'irritation locale ne s'observent pas lorsqu'on administre ce médicament en pilules ou entouré d'hostie. — Hirtz, Nouo. Dict., t. I, p. 366.)
6" L'Aconit, de même que l'aconitine, donnés à l'intérieur, paraissent avoir une action élective et spéciale sur le nerf trijumeau : ils produisent, dans toutes les parties animées par les rameaux sensitifs de ce nerf, des sensations pai'ticulières, le plus souvent douloureuses.
7^ L'Aconit, de même que l'aconitine, donnés en quantité suffisante, produisent chez l'homme sain et chez le lapin une augmentation extraordinaire dans la sécrétion urinaire.
8" L'Aconit, de même que l'aconitine, agissent d'une manière trèsfortement dépressive sur l'activité du cœur et des gros vaisseaux, soit immédiatement, soit à la suite d'une courte accélération dans les mouvements du cœur. Cet effet est prolongé et diffère, par conséquent, de ce qu'on observe pour l'atropine et pour la daturine, qui, données à dose plus forte que l'aconitine, déterminent une accélération du pouls qui va beaucoup au delà de l'état normal, mais précédée d'un court ralentissement.
9'' L'aconitine ne présente pas complètement toute l'activité de la plante. Outre les expériences faites sur l'homme, les expériences faites sur des lapins montrent qu'il faut autant d'aconitine (0,80) que d'extrait alcoolique de racine d'Aconit neomontanum, recueilli pendant la floraison, pour amener la mort, et encore arrive-t-elle plus tard, au bout de vingt-quatre heures et avec des phénomènes moins violents, tandis que les extraits d'Aconit neomontanum et napellus ont amené la mort au bout de sept à vingt-quatre heures.
10° L'aconitine à petites doses amène le ralentissement du pouls et de la respiration, la dilatation de la pupille, une grande somnolence, ce que ne produisent pas des doses égales de l'extrait.
L'aconitine à fortes doses ralentit la respiration malgré l'accélération primitive du pouls; la respiration est profonde, thoracique comme dans le cas de compression du cerveau; tandis que les extraits amènent une respiration abdominale excessivement fréquente, avec calme du thorax; la dilatation de la pupille est plus rapide, plus prolongée et plus marquée,
L'aconitine seule produit des mouvements convulsifs de la tète en ar«
ACONIT. Ul
rière, suivis de mouvements convulsifs du corps entier, qui se répètent au bout d'un quart d'heure et se terminent par une vibration fréquemment répétée des téguments, suivis bientôt d'une abondante sécrétion d'urine.
Les deux derniers phénomènes seulement, à savoir : l'augmentation de la diurèse et des vibrations, appartiennent aussi à l'extrait ; les convulsions font toujours défaut.
Le sang est toujours fluide chez les animaux dans le cœui* et dans les vaisseaux après l'empoisonnement par l'aconitine, tandis qu'après l'empoisonnement parles extraits, on trouve le sang avec une certaine disposition à la coagulation, et que le cœur droit renferme un peu de sang en caillot mou.
Les symptômes de gaslro-entérite sont aussi moins marqués et l'exsudation moindre dans les empoisonnements par l'aconitine.
Il s'ensuit que, outre l'aconitine à laquelle il faut rapporter les phénomènes narcotiques, on doit encore admettre dans l'Aconit l'existence d'autres principes, surtout des principes acres. C'est à leur présence qu'il faut attribuer les phénomènes de gastro-entérite.
Cependant on ne peut pas non plus regarder l'aconitine comme un narcotique pur; car, outre les phénomènes de narcotisme, elle donne lieu à quelques phénomènes qui indiquent un principe acre; ce qui fait soupçonner que l'aconitine n'est peut-être pas parfaitement isolée et qu'elle pourrait bien encore aujourd'hui contenir, comme jadis la digitaline et la gratioline, d'autres principes qu'on est parvenu à séparer dans ces derniers temps.
ACTION THÉRAPEUTIQUE DE l'acONIT.
Goutte. Rhumatisme. Storck, qui le premier a fait des expériences sur l'Aconit, ayant observé que les doses un peu élevées de cette substance déterminaient une diaphorèse qui se prolongeait tant que l'on continuait l'administration du médicament, conçut l'idée d'utiliser cette propriété pour le traitement du rhumatisme, de la goutte et de la syphilis constitutionnelle. Il réussit, en effet, dans un assez grand nombre de cas, à calmer des douleurs anciennes. Murray ne fut pas le dernier à confirmer ces résultats importants ; il prétendit même, se fondant sur un seul fait, il est vrai, que l'Aconit longtemps continué pouvait résoudre les tophus arthritiques. Collin, Rosenstein, Chapp et Royer-CoUard répétèrent ces essais, et Chapp publia dans le Journal de médecine (t. XXIV] quatre observations qui semblent prouver que les douleurs rhumatismales violentes peuvent être guéries par l'usage de l'Aconit, administré d'abord à faible dose, puis à doses successivement croissantes. Nous avons vu Royer-CoUard se louer beaucoup de l'usage de l'extrait d'Aconit qu'il employait sur lui-même pour combattre la goutte.
Plusieurs praticiens qui, de nos jours, ont essayé de constater les effets thérapeutiques de l'Aconit, ont refusé aux conclusions de Storck la sanc-
8" ÉD. — T. II. i(J
tion que leur avaient donnée Murray, Chapp, Royer-Collard, etc.; et nous devons dire que Fouquier, entre autres, ainsi que Récamier, n'ont eu guère à se louer de l'Aconit dans le traitement du rhumatisme.
Quelques autres, séduits par les résultats que l'on disait avoir obtenus de l'emploi de l'Aconit, voulurent l'essayer aussi dans le rhumatisme articulaire aigu. Mais ils ne virent pas qu'il était peut-être permis d'attribuer l'amélioration lente et équivoque qu'ils obtenaient, moins à une action spécifique qu'à l'action purgative et diurétique de l'Aconit, qui modifiait ici le rhumatisme comme l'auraient sans doute modifié plus heureusement encore des purgatifs et des diurétiques plus habilement choisis.
M. Lombard, de Genève, a observé, sur huit malades atteints de rhumatisme articulaire aigu, que l'Aconit a fait cesser promptement la douleur, la tuméfaction et k synovie, sans produire de diurèse ni de transpiration. M. Lombard a prescrit l'extrait, en commençant par 1 centigramme et en allant progressivement jusqu'à 45 par jour (5m/letin de Thér., 1839). M. Fleming, qui a donné l'alcoolature, prétend avoir observé vingt-deux cas de guérison de rhumatismes articulaires, dont la durée aurait été réduite à une moyenne de cinq à six jours.
Syphilis. Les douleurs qui accompagnent la syphilis constitutionnelle ont été aussi combattues par l'Aconit, et l'on a même étendu l'usage de cette substance aux syphilides cutanées. Toutefois Tomasini déclare qu'il n'a point eu à s'en louer dans des circonstances analogues, bien qu'il ait porté l'extrait à des doses considérables. Bréra, au contraire, a associé avantageusement l'Aconit au mercure dans le traitement des ulcérations vénériennes de la peau, et Biett a donné, dans le même cas, et avec avantage, des pilules composées de o centigrammes de proto-iodure de mercure et de 10 centigrammes de thridace ou d'extrait d'Aconit. Nous-mêmes, nous avons employé cette association de médicaments pour guérir des tubercules syphilitiques et des engorgements vénériens des ganglions cervicaux ; mais il nous serait difficile de décider si l'amélioration que nous avons observée ne devait pas être exclusivement attribuée au proto-iodure de mercure.
Hydropisies. Les propriétés diurétiques de l'Aconit ont été mieux constatées que celles dont nous venons de parier. Dans certaines contrées, au dire de M. de CandoUe, les paysans se servent de cette plante pour guérir les hydropisies, et M. Fouquier, d'après de nombreux essais, a reconnu L l'Aconit le pouvoir d'augmenter la sécrétion urinaire, pouvoir qu'il partage d'ailleurs avec presque tous les médicaments qui agissent énergiquement sur le système nerveux, comme la ciguë, la jusquiame, le dalura, la belladone, la mandragore, la nicotiane, etc.
Cancer. Storck, dont on ne peut trop louer le courage, et qui a enrichi
la thérapeutique de médicaments si précieux, n'a pas toujours expérimenté avec cet esprit de critique que l'on avait droit d'attendre d'un homme aussi éminent, et, forçant les conclusions que l'on pouvait tirer d'un petit nombre de faits mal décrits et, par conséquent, mal observés, il a attribué aux agents thérapeutiques dont il venait de doter la science, ■des propriétés presque merveilleuses. Ainsi, il crut avoir trouvé dans l'Aconit, comme dans la ciguë et dans les solanées vireuses* le moyen de guérir presque toutes les maladies réputées incurables. Nous ne discuterons point ici les idées et les faits sur lesquels se fondait le médecin de Vienne pour prouver que l'Aconit pouvait amener la résolution des tumeurs cancéreuses; l'expérience a prononcé depuis longtemps, depuis surtout que l'anatomie pathologique nous a éclairés sur le diagnostic différentiel des diverses tumeurs que l'on confondait jadis sous la dénomination commune de squirrhes et de cancers.
Phthisie. Portai, à une époque où les travaux de Storck avaient séduit le monde médical, voulut appliquer l'Aconit au traitement de la phthisie pulmonaire tuberculeuse ; il y renonça bientôt. Mais le docteur Busch, reprenant cette idée, prétendit avoir guéri beaucoup de phthisiques en leur donnant de la poudre d'Aconit à la dose de 10 centigrammes de deux heures en deux heures, et en la portant graduellement jusqu'à -4 grammes par jour; par là il obtenait une guérison aussi prompte que solide. M. Harel du Tancrel a publié aussi dans la Clinique une série d'observations recueillies dans les hôpitaux de Strasbourg, et qui déposent dans le même sens. Ce médecin ajoutait de faibles doses de sulfure de chaux à l'Aconit qu'il prescrivait. Nous serions heureux de pouvoir ajouter foi à de semblables résultats ; mais des essais tentés par nous dans des phthisies dont les signes n'étaient point équivoques nous ont convaincus de l'inutilité de ce moyen. Il est donc bien probable que les malades traités par MM. Busch et Harel étaient atteints d'un simple catarrhe ou de quelque phlegmasie chronique des organes de la respiration, phlegmasie qui n'avait rien de commun avec les tubercules.
Affections utérines. Le docteur West de Soulz recommande l'Aconit dans les cas d'aménorrhée dépendant d'un état spasmodique de l'utérus, ou d'un engorgement chronique de cet organe. Il considère ce médicament comme un excellent emménagogue. Il cite à l'appui plusieurs observations.
M. Marotte a cité, de son côté, des cas de métrorrhagies actives et slhéniques qui ont cédé à l'action du même médicament. {Bulletin de Thér., 1862, t. II.)
De tout ce que nous venons de dire, il résulte que l'Aconit exerce sur l'économie une action stupéfiante, en vertu de laquelle il peut calmer les douleurs névralgiques et rhumatismales : cette propriété, toutefois, il la possède à un moindre degré que d'autres substances dont l'emploi est
en quelque sorte trivial. Sans cloute aussi il peut provoquer des sueurs^ en modifiant certaines autres sécrétions; mais en cela il n'a rien qui le distingue de la ciguë, de la jusquiame, de la scille, etc., etc. Et s'il est vrai que l'Aconit jouit de la propriété de dilater la pupille, au moins conviendra-t-on que les solanées vireuses lui sont, sous ce rapport, infiniment préférables.
Or, quand un médicainent est mal connu, quand ses préparations sont presque toujours mal laites ou altérées, quand aucune série d'expériences exactes n'a attribué à l'Aconit des propriétés spéciales qui puissent le recommander aux praticiens ; quand, au contraire, les expérimentateurs sont tous en dissidence relativement aux résultats thérapeutiques qu'ils obtiennent, il est d'un médecin prudent de ranger jusqu'à nouvel ordre l'Aconit dans la classe des médicaments dont l'usage peut être dangereux, et dont l'administration sera avantageusement suppléée par celle des agents stupéfiants dont les effets ont été mieux étudiés et plus habilement appréciés.
L'Aconit a été recommandé dans le traitement de l'érysipèle, soit spontané, soittraumatique. Le chirurgien anglais Liston paraît être le premier, au dire de M. Imbert-Gourbeyre, qui ait employé ce remède dans cette maladie. D'après ses observations, l'usage de l'extrait d'Aconit dans l'érysipèle et dans d'autres afTections inflammatoires est souvent suivi d'une notable diminution de l'excitation des vaisseaux qui rend inutiles les émissions sanguines. Fleming , de son côté, cite plusieurs exemples d'érysipèles de cause interne, ayant leur siège sur les membres, et accompagnés d'une très-vive inflammation, qui ont cédé très-rapidement sous l'influence de quelques doses d'Aconit. Mais c'est surtout à M. Tessier, de Lyon, qu'on doit d'avoir insisté très-particulièrement sur l'utilité de ce remède dans le traitement de l'érysipèle qui complique les plaies. J'ai vu plusieurs fois, dit cet observateur distingué, des érysipèles survenus autour de plaies ou d'ulcères et accompagnés de phénomènes généraux, tels que fièvre ardente, frissons, envies de vomir, délire fugace, etc., s'amender avec une promptitude remarquable à la suite de l'administration de 10 à 20 gouttes de teinture d'Aconit par jour. Je me rappelle surtout, ajoute-t-il, avoir vu deux malades qui avaient des érysipèles traumatiques extrêmement douloureux et qui s'accompagnaient de symptômes fébriles assez marqués pour me donner des inquiétudes, être soulagés d'une manière vraiment étonnante dans l'espace de vingt-quatre heures. (Extrait d'un mémoire sur les effets thérapeutiques de l'Aconit napel, cité dansY Union médicale, sept, 1861.)
Nous ajouterons que M. Lecœur, de Caen, a rapporté postérieurement un certain nombre de faits qui tendent à confirmer les bons effets de ce môme médicament, non-seulement dans l'érysipèle spontané, mais encore dans l'érysipèle de cause externe. Dans ce dernier cas, s'il se trouve en présence de symptômes inflammatoires très-intenses, il re-
commande d'administrer l'Aconit à dose assez élevée. Il fait préparer une teinture avec parties égales de racine fraîche d'Aconit napcl et d'alcool à 32 degrés. Il donne cette teinture par demi-cuillerées à café ou même par cuillerées, dans un quart de verre d'eau fraîche, toutes les heures d'abord, puis toutes les deux heures, ayant soin de suspendre le médicament à l'apparition des nausées ou des vomituritions, ou bien d'éloigner seulement les doses. J'ai vu constamment, dit M. Lecœur, le pouls tomber au bout de peu d'heures, quelquefois des selles survenir, et, soit coïncidence, soit effet du médicament, peu de temps après, l'érysipèle arrêter ses progrès ou tout au moins être modifié dans son intensité. Le traitement local se bornait à l'application continue de compresses d'eau froide simple, ou légèrement vinaigrée ou saturnée, sur les parties malades, (i/n /on, juillet 1861.)
Ces résultats, sans être entièrement décisifs, nous semblent toutefois de nature à encourager de nouvelles expérimentations, surtout quand il s'agit de combattre l'érysipèle traumatique, cette complication toujours si redoutable à la suite des plaies et des opérations.
]\évi'algîes. No US ajouterons enfin que l'Aconit, dontl'efflcacité ne peut être contestée contre certaines névralgies et notamment contre les névralgies de la face, constitue encore, au dire de M. Addington Symonds, un des meilleurs moyens à opposer à la céphalalgie nerveuse. Il paraîtrait surtout utile dans les cas où la céphalalgie affecte une forme chronique, et dans lesquels il existe un malaise continuel ou une disposition constante au mal de tête. On administre alors trois fois par jour quelques gouttes de teinture d'Aconit, soit seule, soit associée à quelque tonique. {Bulletin de Tltér., juin 1839.)
Maladies divei-scs. L'action sédative de l'Aconit sur la circulation explique les bons effets qu'on en a obtenus dans les affections inflammatoires sthéniques de diverse nature. MM. Hirtz et Debout disent qu'il calme d'une manière remarquable la toux et la dyspnée. Marbot l'a vanté dans la dysenterie {Bulletin de Thêr.^ t. XXXVII, p. 103) ; M. DecaisnC;, de Namur, dans le farcin chronique [Arch. belges de méd. milit., 1852) ; J.-P. Teissier, dans l'infection purulente {Gaz. méd., 1846).
Substances synergiques et auxiliaires de l'Aconit. L'Aconitine se
rapproche de la vératrine, de la sabadilline, de la colchicine, de la delphine et de la renoncule scélérate. Le bromure de potassium et le sulfate de quinine peuvent lui être associés comme adjuvants (Gubler).
Substances antagonistes. 11 faut ranger dans cette série l'opium, les stimulants et peut-être la strychnine.
Substances incompatibles antidotes. Le tannin et l'iodure ioduré de potassium.
MODE d'AMINISTRATION ET DOSES.
Nous ne donnerons ici que des doses approximatives, les préparations allemandes, anglaises ou françaises (de Hottot et de Hepp) n'ayant pas la même richesse.
On donnera Yalcoolature par gouttes, en commençant par 5 gouttes, et l'on augmentera progressivement , tant qu'on n'observera pas d'accidents.
L'Aconitine se donne d'abord à la dose d'un demi-milligramme, et l'on peut élever la dose prudemment et progressivement jusqu'à 3 milligrammes. Les granules de Ilottot contiennent chacun un demi-milligramme.
En injection sous-cutanée, l'Aconitine provoque une irritation locale très-vive et peut être dangereuse (Gubler). Ce procédé doit être réservé pour le cas de surdité (Turnbull).