ACTION PHYSIOLOGIQUE BES AMANDES AMÈRES
Les propriétés toxiques des Amandes amères étaient connues des anciens. Dioscoride {Mat. méd., liv. I, p. 176) rapporte qu'elles donnent la mort aux renards. Wepfer, à une époque plus rapprochée de nous, fit,
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sur cette substance, d'intéressantes expériences, qui furent répétées par un grand nombre d'auteurs; mais, de nos jours, les travaux de MM. Brodie, Coullon, Villermé, Orfila, Christison, n'ont presque rien laissé à désirer sur l'histoire toxicologique des Amandes amères.
Une petite quantité d'Amandes amères peut produire des effets toxiques, et Christison rapporte que le docteur Grégory ne pouvait manger la moindre quantité de ces fruits sans éprouver les effets d'un véritable empoisonnement, auxquels succédait une éruption semblable à celle de l'urticaire. Chaque année nous voyons arriver des accidents causés par l'emploi des Amandes amères dans les pâtisseries ou dans les bonbons, et M. Virey [Journal de pharmacie, t. II, p. 504) parle des accidents que produisent souvent les macarons, dans la composition desquels entrent beaucoup d'Amandes amères.
Orfila a fait périr un chien en lui faisant avaler vingt Amandes [Toxicologie, t. II, p. 179); Wepfer a tué un chat en lui donnant 4 grammes d'Amandes pilées [Cicutœ aqualicœ historia et noxœ, p. 244). Les Éphémèrides des curieux de la nature et divers recueils rapportent un grand nombre de faits semblables. On lit dans la Bibliothèque germanique qu'un naturaliste prit 120 grammes d'Amandes amères, et qu'il éprouva tous les effets d'un empoisonnement auquel il eût succombé s'il n'eût pas été secouru à temps. Le même recueil rapporte l'histoire de trois enfants qui en mangèrent une assez grande quantité, et qui éprouvèrent de graves accidents. Coullon [Recherches sur V acide hydrocyanique) cite des faits assez nombreux, desquels il résulte que des quantités notables d'Amandes amères ont déterminé chez l'homme des accidents graves que le vomissement seul a dissipés; et le docteur Kennedy [London med. and phijs. Journ., t. LVII, p. ioO) a vu mourir un homme qui avait mangé une grande quantité d'Amandes amères. Wepfer [loc. cit.) fait observer que l'empoisonnement est beaucoup plus actif si l'on ne dépouille pas les Amandes de leur enveloppe.
Les effets délétères de l'huile essentielle d'Amandes amères sont beaucoup plus sensibles. Davies les avait signalés depuis longtemps; et il avait fait périr un serin en deux minutes en lui déposant dans le bec une goutte de cette huile. La même quantité, mise dans la bouche d'une grenouille, causa immédiatement des accidents nerveux fort graves, et ce reptile n'échappa à la mort qu'en se plongeant dans l'eau. Sœmmcring fils a répété ces expériences, et a obtenu les mêmes résultats [Journal de pharm., t. III, p. 344).
Des accidents sont souvent causés en Angleterre par l'emploi de l'huile essentielle d'Amandes amères, que l'on vend dans le commerce et chez tous les droguistes sous le nom d'huile de noyaux de pêche (Christison, On poisons, p. fiSO). Nous lisons dans les Transactions philosophiques, année 1811, p. 183, que M. Brodie, faisant des expériences sur ce poison, en mit une petite quantité sur sa langue, et qu'il éprouva des accidents nerveux assez graves; et Mertzdorff [Journal complém., t. XVII,
AMANDES AMÈRES. 2T:j
p. 366) a rapporté avec des détails fort curieux l'histoire d'une hyp(jchondriaque qui prit 8 grammes d'huile essentielle, et périt en une dcmihieure.
M. Villermé, essayant le mode d'action des deux principes de Vhuile essentielle d'Amandes amères, reconnut que la portion incristallisable ■était douée de propriétés vénéneuses extrêmement actives, tandis que i'autre était tout à fait innocente. Une gouttelette de la première fit périr un moineau en vingt-cinq secondes, et un cabiai dans l'espace de dix-huit minutes {Journal de pharmacie^ t. VIII, p. 301).
Il est assez remarquable que l'huile fixe extraite par expression des Amandes amères n'ait, le plus souvent, aucune des propriétés vénéneuses du fruit. Cette observation avait été déjà faite par Murray {Ai parât, medicam., t. III, p. 259), et cet auteur prétendait qu'on pouvait prescrire indifféremment l'huile d'Amandes amères ou celles que l'on tirait des Amandes douces. Cette assertion de Murray se trouve répétée par la plupart des écrivains qui se sont occupés de matière médicale. Cependant M. Coullon raconte qu'une femme fit prendre à son fils, âgé de quatre ans, l'huile exprimée d'une poignée d'Amandes amères; c'était dans le but de tuer des vers intestinaux. L'enfant fut immédiatement saisi de coliques, de convulsions, et périt au bout de deux heures {loc. cit., p. 60). il était d'un haut intérêt de rechercher les causes qui avaient pu influer à ce point sur les résultats contradictoires obtenus par Murray et par M. Coullon. Les travaux de MM. Robiquet et Boutron-Charlard ont rendu -compte de cette différence. (Voyez la matière médicale.)
Veau distillée d'Amandes amères a une activité considérable qu'elle •doit à l'huile essentielle qu'elle tient en dissolution.
Le tourteau qui reste lorsqu'on a exprimé l'huile fixe des Amandes amères est extrêmement vénéneux, parce qu'il contient encore tous les principes nécessaires à la formation de l'huile essentielle, et on peut lire dans les E phéméindes des curieux de la nature (déc. 1, ann. 8, p. 184) ^ue plusieurs poules périrent pour avoir mangé de ce résidu.
Le calaplasme d'Amandes amères, dont nous avons indiqué la préparation plus haut, est un médicament actif, qui n'a pas les inconvénients du cyanure de potassium que nous avons signalés. Quelques instants après son application, on sent sur la partie une légère chaleur suivie de démangeaisons supportables, qui disparaissent bientôt, et dans le plus grand nombre des cas la douleur disparaît et les malades retrouvent le sommeil dont ils étaient privés.
M. Réveil, qui a conseillé ce cataplasme, assure que son application, même longtemps prolongée, est sans aucun inconvénient.
SYMPTÔMES DE L'emPOISONNEMENT PAR LES AMANDES AMÈRES.
Les symptômes de l'empoisonnement par les Amandes amères sont les mêmes, soit que le fruit ait été pris en substance, soit que l'huile essen-
tielle ait été seule ingérée, ou pure, ou mêlée avec d'autres éléments.
Les expériences sur les animaux ont donné presque toutes des résultats analogues. Peu après l'ingestion du poison, des convulsions se manifestent, qui prennent quelquefois le caractère tétanique, et s'accompagnent souvent de cris et d'autres signes de douleur. En même temps, les mouvements de la circulation et de la respiration sont accélérés ; mais après une période de temps qui varie depuis quelques secondes jusqu'à dix minutes, une demi -heure et môme davantage, suivant la dose de l'agent vénéneux, des phénomènes de prostration remplacent les mouvements convulsifs qui s'étaient d'abord développés : les animaux ne peuvent se soutenir, la paralysie fait de rapides progrès ; les mouvements du cœur et de la respiration se ralentissent, un calme profond survient, et l'animal meurt sans convulsions.
Mais quand la dose est considérable, la mort arrive dans l'espace d'une ou deux minutes : une secousse convulsive, violente, suivie immédiatement d'une complète résolution, et quelques instants plus tard, la cessation des fonctions de la vie organique, tels sont les seuls phénomènes appréciables pendant cette scène rapide.
Les symptômes observés chez l'homme par Coullon, MertzdorfF, Kennedy, ne diffèrent que peu de ceux que nous venons de signaler. Toutefois, les vomissements se montrent assez souvent, circonstance favorable à laquelle bien des personnes ont dû leur salut; il n'est pas rare non plus d'observer des coliques, de la diarrhée et du météorisme. Les convulsions sont en général beaucoup plus rares chez l'homme que chez les animaux, et c'est une observation que nous avons eu souvent l'occasion de faire pour presque tous les poisons narcotiques ou narcotico-âcres.
Ces symptômes, sur lesquels nous ne nous sommes presque pas arrêtés, sont tout k fait les mêmes que ceux de l'empoisonnement par l'acide cyanhydrique, par les amandes de la pèche, des cerises, etc., par le laurier-cerise, en un mot par toutes les substances végétales qui, au contact de l'eau, produisent une grande quantité d'acide prussique. C'est, en effet, par l'acide cyanhydrique principalement que les Amandes amères sont aussi activement délétères, et on le conçoit aisément si l'on songe que, suivant Kruger de Rostock, les Amandes amères peuvent donner un 96' de leur poids d'huile essentielle {Buchner's Repertoi'ium f 'ùr die Pharmacie, t. XII, p. 135).
Or cette huile contient une quantité considérable d'acide prussique anhydre. Schraeder a tiré 8,3 pour 100 d'acide d'une huile qui avait déjà vieilli, et 10,73 pour 100 d'une huile essentielle récemment obtenue {Fecimer's Rei^rtorium der organischen Chemie, t. II, p. 63), et Goppert a démontré 14,33 pour 100 d'acide cyanhydrique dans de l'huile bien préparée [Rut's Magazin fur die gesammte Ileilkunde, t. XXXII, p. 500).
11 est facile, d'après ces analyses, de calculer les doses d'Amandes amères qui pourront produire l'empoisonnement ; il sufflra pour cela de connaître la portée toxique de l'acide cyanhydrique.
AMANDES AMÈRES
Les altérations anatomiques trouvées à la surface des corps, les moyens ■de constater l'empoisonnement après la mort et durant la vie, le traitement de l'empoisonnement, sont les mêmes que pour l'acide cyanhydrique. Toutefois, nous ferons remarquer que la couleur bleue de la bile n'a été signalée que dans le cas d'empoisonnement par l'huile essentielle d'Amandes amères, que Mertzdorffa rapporté, et dont nous avons déjà parlé. Ajoutons que, si l'on trouve dans l'estomac ou dans les matières vomies de la pulpe d'Amandes amères ou de fruits à noyaux, on sera induit à penser que l'empoisonnement n'a point été produit par l'acide prussique pur ou par des eaux distillées qui en continssent.
ACTION THÉRAPEUTIQUE DES AMANDES AMliRES.
Les Amandes amères en nature, en émulsion, ou bien encore l'eau distillée qu'on en retire, sont employées en thérapeutique dans les mêmes ■cas que l'acide cyanhydrique, auquel très-probablement elles doivent leurs propriétés. Cependant on a cru leur reconnaître quelques propriétés spéciales qu'il ne sera pas inutile d'indiquer.
Suivant Dioscoride, cinq ou six Amandes amères suffisent pour dissiper l'ivresse. Cette opinion était probablement accréditée chez les anciens, ■car Plutarque raconte que le fils du m.édecin de l'empereur Tibère tenait tête aux plus intrépides buveurs, en ayant soin de manger quelques Amandes amères. Cependant Lorry dit avoir éprouvé un sentiment d'ivresse pour en avoir mangé douze. Ce fait, s'il est vrai, n'infirmerait en rien les assertions de Dioscoride, car nous voyons que l'ammoniaque, qui produit elle-même une sorte d'ivresse, dissipe évidemment les fumées du vin chez une foule de personnes.
La vertu diurétique de ces fruits a été reconnue également (Eph. nat. cu7\, dec. 1, ann. 1, obs. 77, p. 883) ; et, dans le même article, on prétend que les Amandes amères tuent rapidement les vers intestinaux. Cette dernière propriété a été constatée par Wiebel, qui, par ce moyen, a provoqué l'expulsion d'un taenia [Journal d'Hufeland, 1806).
Bergius {Mal. méd. , p. 413) affirme que 500 grammes à 1 ,000 grammes d'émulsion d'Amandes amères donnée dans l'intervalle des accès guérit les fièvres intermittentes qui ont été rebelles à l'action du quinquina. CuUen, Hufeland, Frank, et surtout Mylius, ont soutenu hautement cette idée thérapeutique. Ce dernier préfère les Amandes amères à tous les autres succédanés du quinquina. Il fait faire une émulsion avec 6 grammes ou 8 grammes d'Amandes dans 100 ou J2o grammes d'eau, et il fait prendre cette dose en une fois, une heure avant l'accès. 11 prétend avoir guéri par ce moyen dix-sept malades dans l'espace de deux mois; pour quelques-uns, il n'a fallu que trois doses, d'autres en ont pris jusqu'à onze {Nom. Journ. de méd., t. V, p. 120).
Frank, qui avait répété les expériences de Bergius et de Mylius, ap-
IMÉDICAMENTS STUPÉFIANTS.
prouve la pratique de ces deux auteurs ; seulement il ajoute à l'émulsion 4 ou 8 grammes d'extrait de petite centaurée.
Quant à l'action des Amandes amères dans l'hydrophobie, nous n'y pouvons croire, quoique Thébésius {Nova Acta nat. curios., t. I, p. 181) cite douze cas de guérison obtenue par ce moyen. Mais la partie mordue par l'animal enragé avait été d'abord scarifiée et recouverte de ventouses; on avait administré des bains, et l'on faisait manger quelques Amandes matin et soir pendant une ou deux semaines. Remarquons que jamais Thébésius n'a prétendu avoir réussi dans la rage confirmée; et d'ailleurs, en lisant son travail, on est étonné de l'omission de tous les détails importants, au point que l'auteur ne cite pas même le nombre d'Amandes amères qu'il donnait à ses malades.
MODE d'administration ET DOSES.
Le lait d'Amandes amères, préparé suivant Tindicalion que nous avons donnée plus haut, se prescrit à la dose de 150 à 500 grammes dans les vingt-quatre heures, à prendre par quart de verre.
Veau distillée se donne en potion à la dose de I à 10 grammes dans 125 grammes de véhicule. Cette potion doit être prise par cuillerée à bouche d'heure en heure.
La mixture de Liebig et Wœhler se donne également par cuillerée à bouche, d'heure en heure.
Plusieurs cas d'empoisonnement ont été signalés à la suite de l'association de l'eau distillée d'Amandes amères, de l'eau de laurier-cerise, du lait d'Amandes amères, des loochs, eu un mot de tous les composés qui renferment de l'acide cyanhydrique ou qui peuvent en produire, avec les mercuriaux et surtout avec le calomel.
Les Amandes forment la base du looch blanc qu'on administre dana les phlegmasies des voies respiratoires.