ACTION PHYSIOLOGIQUE DU PLOMB
L'emploi si fréquent dans les arts et dans la médecine des préparations saturnines a permis d'apprécier d'une manière complète les effets que le Plomb produit sur l'homme sain. Les ouvriers qui fabriquent ou qui emploient des composés du Plomb sont surtout ceux qui ont offert le plus souvent les symptômes de l'intoxication saturnine : les malades n'ont eu qu'assez rarement des accidents à redouter de l'emploi du médicament. C'est donc surtout sur les ouvriers qui travaillent la céruse, le minium, etc., etc., que nous étudierons ces effets, ne négligeant pas de les comparer à ceux qui peuvent résulter de l'application thérapeutique des préparations saturnines.
L'ouvrage de M. Tanquerel des Planches nous servira surtout ici. Comme cet auteur, nous distinguerons les accidents saturnins en prodromiques et confirmés.
Les accidents prodromiques sont : la coloration des dents et de la membrane muqueuse buccale, la saveur et l'haleine saturnines, l'ictère, l'amaigrissement, le ralentissement de la circulation.
Les accidents confirmés sont : la colique, les névralgies, la paralysie, les convulsions.
La coloration des dents est un des premiers symptômes que l'on observe ; elle occupe ordinairement le point de réunion entre la dent et la gencive. Cette teinte est grisâtre, s'étend quelquefois sur les dents tout entières, surtout quand le malade n'a pas soin de sa bouche; mais invariablement elle envahit les gencives, qui prennent une teinte cendrée, d'ailleurs sans altération du tissu. Cette coloration bleuâtre, qui se transmet souvent par contact à la partie correspondante de la muqueuse des joues et des lèvres, indique que le patient a respiré des poussières plombiques. Il se fait en ce point une coloration caractéristique par suite de la sécrétion sulfhydrique que fournit le périoste alvéolo-dentaire. Ce
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liséré, dit liséré de Burfon, n'est pas du tout le résultat d'nne absorption du plomb, il n'indique pas l'intoxicntion plombique etfectuée, mais la possibilité de l'intoxication. La démonstration en a été donnée par MM. Grisolle et Constantin Paul. {Archives de médecine, 1860.)
En même temps que la membrane muqueuse prend la teinte toute spéciale que nous venons de décrire, l'odeur de l'haleine se modifie et prend une notable fétidité.
L'influence du Plomb sur la crase du sang se manifeste par une décoloration de la peau, analogue à celle des individus cancéreux. Le teint devient subictérique ; et lorsque des ouvriers ou des malades ont été longtemps soumis à l'influence des préparations saturnines, ils ne recouvrent jamais la vive coloration qui les distinguait auparavant.
Cependant les vaisseaux et l'organe central de la circulation sont modifiés, les uns, dit-on, dans leur texture, l'autre dans son activité fonctionnelle. Ainsi l'on a prétendu, sans qu'à cet égard les faits soient assez constants pour qu'il soit permis de les considérer comme un fait général, on a prétendu, disons-nous, que, chez les individus qui avaient succombé à des accidents saturnins, les vaisseaux et même le cœur avaient perdu de leur capacité normale et subi une sorte de retrait : toujours est-il que les ouvriers en plomb ont, en général, des bruits de souftle vasculaires, le pouls petit, grêle et quelquefois ralenti. Cet état du pouls est-il uniquement sous l'influence du système nerveux, ou dépend-il de l'état organique des instruments de la circulation? c'est ce que nous ne sommes pas en mesure de décider.
L'intoxication saturnine modifie encore la nutrition, et il était difficile qu'il en fût autrement. 11 en résulte un amaigrissement notable, appréciable surtout à la face.
Les désordres que nous venons d'indiquer sont le plus souvent méconnus par le médecin; cependant ils ont une extrême importance pour le thérapeutiste, qui, dans l'administration du Plomb, ne pourra, sans grand dommage, continuer le médicament s'il constate des désordres qui bientôt seraient suivis d'accidents graves.
En tète des accidents confirmés de l'intoxication saturnine, il faut placer la colique de Plomb, espèce de névralgie intestinale qui s'accompagne de douleurs dans les membres, de vomissements, de constipation, de rétraction du ventre, etc., qui a été trop bien décrite partout pour que nous insistions davantage. Viennent ensuite les névralgies saturnines proprement dites, qui, au lieu d'occuper, comme dans la colique, les nerfs de la vie végétative, siègent dans les nerfs de la vie animale et sont caractérisées alors par des douleurs aiguës dans la continuité des membres, dans le tronc, dans là tête, s'accompagnent souvent de crampes, et peuvent également précéder, suivre et accompagner la paralysie.
La paralysie saturnine, moins fréquente que les coliques et les névralgies, a plus de gravité que celles-ci, parce qu'elle est plus rebelle aux moyens thérapeutiques, et que bien souvent elle résiste opiniâtrément à
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toutes les ressources de l'art. Cette paralysie occupe le plus souvent les muscles extenseurs des extrémités; quelquefois elle occupe les nerfs des sens, et amène, par exemple, une amaurose saturnine. Chez les chevaux qui, dans les manufactures, sont souvent exposés aux émanations du Plomb, la paralysie, suivant la remarque de M. Bretonneau, frappe les muscles du larynx, et ces animaux ne tardent point à éprouver les signes d'une asphyxie qui ne peut être conjurée que par l'application d'une canule dans la trachée-artère.
Il f;uit ajouter que l'intoxication saturnine amène, en outre, l'albuminurie. Cette altération de la sécrétion rénale peut se montrer de trèsbonne heure, alors que la constitution n'est pas encore altérée. M. Ollivier {A7rh. de Méd., ^863, nov. et déc.) l'attribue à l'élimination du Plomb par les reins, et appuie son hypothèse d'expériences sur les animaux très-convaincantes. Il fait observer que cette albuminurie, souvent passagère, peut devenir persistante et constituer une maladie de Bright avec tous ses symptômes et ses conséquences, dont la plus terrible est l'urémie.
On doit se demander alors si les attaques épileptiformes des gens intoxiqués par le Plomb sont ducs à une action directe du Plomb sur l'encéphale ou à une urémie d'origine saturnine; ce problème, à la solution duquel M. Danjoy [Arch. de Méd., 1864) a apporté de bons éléments, est encore h l'étude.
Enfin, l'intoxication saturnine étend sa fâcheuse influence non-seuloment sur les ouvriers qui travaillent au Plomb, mais encore sur leurs descendants. M. Constantin Paul a prouvé que l'intoxication saturnine lente amène presque fatalement la mort du produit de la conception soit dans le sein de la mère, soit dans les trois premières années de la vie extra-utérine. [Archiv. de Méd., 18G0, et Thèse de doctorat, 1861.)
Il ne faudrait pas croire que l'on ait souvent à gémir d'accidents de ce genre lorsque l'on administre le Plomb aux malades. Autant ils sont communs chez les ouvriers qui sont sans cesse exposés aux émanations saturnines, autant ils sont rares chez les individus que le médecin soumet à l'action des préparations de Plomb ; c'est à ce point que, bien que le médicament dont nous nous occupons ici soit tous les jours employé, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, sur quelques milliers de malades, c'est tout au plus si l'on cite dans la science une cinquantaine de cas bien authentiques d'intoxication saturnine à la suite de l'emploi thérapeutique des sels de Plomb. Toutefois, comme ces faits peuvent se présenter dans la pratique, il importe de les indiquer, ne fût-ce que pour prémunir le praticien contre des erreurs de diagnostic assez fâcheuses.
Lorsque l'on donne à l'intérieur des sels de Plomb dans un but thérapeutique, on observe assez souvent de la colique; mais cette colique, quoi qu'en puisse dire M. Tanquerel, est extrêmement rare. Nous avons très-souvent administré l'acétate de Plomb pendant longtemps, et à des doses élevées, et jamais nous n'avons observé que des coliques passa-
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gères, et qui ressemblaient à celles qui peuvent être causées par un purgatif minoratif, tel que la magnésie. MM. Fouquier, Devergie, Koreff, Boudin, Barthez et tant d'autres, qui ont donné l'acétate de Plomb aussi souvent que nous, et à de bien plus fortes doses, rendent le même témoignage. Mais les faits rapportés par Fernel [De lue venereâ, cap. xx.vii), par Etmuller [Coll. consulta cas 26), par Hoffmann {Diss. de Pass. iliacâ), par Ghomel [Dict. de Méd. en 23 vol., t. VII), ne permettent pas de douter que, dans des cas, fort rares à la vérité, l'usage interne des préparations de Plomb a pu causer une colique saturnine des plus violentes. Le fait le plus probant est celui qui nous a été rapporté par M. le docteur Léridon, médecin à Buzançais. Ce praticien avait administré trois jours de suite à un malade 30 centigrammes d'acétate neutre de Plomb ; le quatrième jour, il survint une colique saturnine des plus violentes, avec ictère, constipation, rétraction du ventre, etc., qui ne céda qu'au traitement de la Charité énergiquement employé. On lit encore dans la Gazette meieca/e l'histoire curieuse d'un malade qui prit, par les conseils d'un charlatan, 300 grammes de grenailles de Plomb, et fut pris, six jours après, d'une colique saturnine qui dura plus de deux mois, et ne céda qu'à l'usage répété des purgatifs {Annali univ. di Medicina. Novembre et décembre 1837). Toutefois on ne saurait trop se prémunir contre une erreur bien souvent commise, qui consiste à confondre avec la colique saturnine les coliques, assez violentes d'ailleurs, mais temjtoraires, qui peuvent être produites par l'ingestion d'un sel de plomb : ici ce sel exerce une action analogue cà celle d'une multitude d'autres agents.
Lors môme que le Plomb n'est pas introduit dans les voies digestives, et qu'il est appliqué topiquement dans un but thérapeutique, il peut donner lieu à tous les accidents de l'intoxication saturnine. Backer cite l'histoire, probablement apocryphe, d'un individu qui fut pris de coliques de Plomb après avoir fait usage d'injection saturnine dans le canal de l'urètre. De son côté, M. le docteur Taufilieb, médecin à Barr, a rapporté, avec des détails pleins d'intérêt, l'histoire d'un malade qui fut pris des accidents les plus graves de l'empoisonnement saturnin à la suite de l'usage de bandelettes de diachylon dans le but de guérir les ulcères. [Gazette médicale, février 1838.) Ces faits, et ceux que l'on trouve épars dans les auteurs et dans les journaux de médecine, sont trop exceptionnels pour qu'on doive s'abstenir d'administrer les préparations de Plomb dans les cas nombreux où elles sont indiquées.