‹ Traite de therapeutique et de matiere medicale/Chapitre 6 sur 146 · TROUSSEAU ET PIDOUX · texte numérisé non relu

TROUSSEAU ET PIDOUX

INTRODUCTION

Une grande reforme s'est annoncée dans la Matière médicale vers la fin du siècle dernier. On en trouve les premiers signes dans Cullen. Mais, sous peine de ne rien comprendre à cette réforme, il faut en interroger les causes. Or celles-ci travaillaient déjà la Médecine depuis plus d'un siècle, lorsque la Matière médicale commença à en éprouver quelque effet sensible.

Nous ne reprendrons pas les choses à Glisson, bien qu'il passe pour le fondateur du vitalisme moderne ; il en est seulement le précurseur. C'est un physiologiste penseur qui vient donner le programme de l'avenir^, et qui, par conséquent, se trouve fort en avant de l'observation. D'ailleurs, sa forme scolastique et abstraite rappelle trop le passé ; la substance de ses idées est d'autre part trop métaphysique, pleine d'un avenir trop lointain, pour qu'il ait pu exercer une action prochaine sur la pratique de la Médecine à une époque où les esprits, fatigués des spéculations de l'École, étaient justement avides d'expériences et de faits. Toutefois, il est indispensable de jeter un rapide coup d'œil sur la période qui a préparé plus immédiatement cette réforme de la Matière médicale dont nous voudrions faire apprécier l'origine, le développement et les tendances.

Tout en jetant les bases positives d'un vitalisme nouveau, Stahl et Hoffmann ne changèrent pas sensiblement l'esprit de la Matière médicale. Les notions de sensibilité et d'irritabilité sont des conquêtes de la médecine moderne, et c'est par elles qu'un abîme infranchissable sépare les théories médicales anciennes des nouvelles. Or ces propriétés intimes de l'organisation étaient inconnues à Stahl et à Hoffmann. Les mouvements toniques de l'un , le spasme et

INTRODUCTION

l'atonie de l'autre font bien pressentir l'irritabilité; mais ils ne sont néanmoins encore, dans leurs systèmes, que des phénomènes purement mécaniques. Et pourtant , quelques aperçus de ces deux grands médecins sur certains remèdes tempérants, sédatifs, antispasmodifjues, etc., semblaient ouvrir à la Matière médicale la voie suivie systématiquement de nos jours par l'École italienne ; et cependant aussi Stahl, par sa critique acerbe de la polypharmacie de ses contemporains et par son système d'animisme et d'expectation, semblait, en faisant ainsi table rase, préparer le terrain d'une restauration immédiate, lorsque Boërhaave, esprit moins original que -scolastique, bien plus capable d'organiser le passé que d'éclairer les routes de l'avenir, employa toute l'ampleur d'un talent immense à allier les doctrines anciennes et les observations cliniques de ses ■devanciers et de ses contemporains aux théories mécanico-chimi- •ques issues des premières découvertes de la renaissance médicale. On vit donc les idées grandes et saines d'Hippocrate accommodées à un humorisme plus grossier que celui de Galien. Le mécanicisme moderne se mit de lui-même au service de cette chimiatrie indigeste, et les précieux travaux des observateurs, des épidémiologistes des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, furent, en quelque sorte, le pur froment que l'illustre professeur de Leyde donna à broyer à sa monstrueuse construction mécanico-chimique. Au dedans, c'est un chaos informe ; mais l'ordre et la méthode régnaient au dehors, et cela suffira toujours à l'éclectisme pour fonder un enseignement célèbre. Celui de Boërhaave fut le plus fameux de l'Europe entière.

y Par lui furent obscurcies les premières lueurs du vitalisme qui avaient brillé dans Glisson, Stahl et Hoffmann. La Matière médicale rebroussa vers le passé ; et jamais les désobstruants, les fondants, les discussifs, les délayants, les incisifs, les incrassants, les invisquants, etc., ne trônèrent plus savamment dans les formules. On put croire un instant la vieille Matière médicale raffermie sur ses bases antiques par les riches accroissements que venaient de lui prêter les travaux de l'alchimie et le règne végétal dés deux Indes -versant leurs héroïques produits dans les pharmacopées de Galien, 'de Dioscoride et des Arabes. Secours perfides néanmoins! car les assises de l'édifice Boërhaavien ne pouvaient qu'être sourdement minées par la connaissance de tous les médicaments actifs comme le quinquina, de tous les agents toxiques comme les strychnos, de tous les impondérables comme l'électricité et le magnétisme, en un mot, de tous les modificateurs qui produisent sur l'organisme vivant des

INTRODUCTION

effets dynamiques et profonds, inexplicables par le chimiste et le physicien... Ces découvertes préparaient, en eETet, la démonstration des phénomènes sur lesquels allait s'appuyer le \italisme moderne. Avoir méconnu l'avenir et la signification de ces faits, accuse à nos yeux Boërhaave, et lui ôte le droit de prétendre au génie. S'il était donné au prestige de l'éloquence et de la méthode, à l'influence de l'érudition et de l'éclectisme de produire autre chose qu'une popularité plus ou moins durable, Boërhaave eût pu faire traverser au ■Galénisme rajeuni une période aussi longue que celle qu'il venait •d'accomplir. Mais, quand on ne cultive guère du présent que les abus ; quand on veut renfermer le vin nouveau dans de vieilles outres, on est brisé par la force qu'on a méconnue, et de votre empire souverain sur les esprits et de vos gigantesques travaux, il ne reste -qu'un froid monument d'érudition et un vaste répertoire de faits. Placés entre Stahl et Hoffmann d'un côté, entre CuUen et Brown de l'autre, Boërhaave et son ihustre commentateur ont été néanmoins très-utiles en ralentissant le mouvement des esprits qui, emportés sans eux avec trop de rapidité dans les voies ouvertes par les premiers nervosistes, eussent moins profité des admirables travaux thérapeutiques produits par l'école Hippocratique depuis Baillou jusqu'à Sydenham, etc.

La Matière m^édicale ancienne, née de l'humorisme, se retrempe idonc à sa source dans la chimiatrie et l'iatromécanique modernes. Celles-ci semblent lui infuser une vie nouvelle; mais c'est une vie factice, une restauration provisoire, dont le règne sera égal au temps que mettra à s'opérer la réforme que va entraîner dans la Matière médicale la révolution physiologique commencée à lïaller et à Cullen.

Cette révolution est poursuivie de nos jours par les écoles d'Angleterre, d'Italie, de France et d'Allemagne. Vers le commencement de ce siècle, toutes quatre furent saisies, en effet, de la même idée -générale, que chacune exploita d'un point de vue différent et avec son génie particulier.

Mais l'étroite base donnée au vitalisme organique par Halier ne pouvait permettre à cette doctrine de se fonder définitivement. Une réaction du passé était inévitable. La médecine physico-chimique devait reparaître sous une forme nouvelle, comme les idées usées dans toutes les réactions. Elle rentra par la porte de l'organicisme à la faveur des progrès récents de la physique, de la chimie et del'anatomie. Nous sommes actuellement dans ce chaos d'une transition.

Il faut donc chercher l'esprit et les tendances, le bon comme le

INTRODUCTION

mauvais côté de cette rénovation de la Matière médicale. C'est une étude fort instructive : elle éclaire le problème de la pathologie et de la nosologie par celui de la Matière médicale, et réciproquement explique l'œuvre des deux antagonistes fameux dont les systèmes rivaux ont rempli de leur élévation et de leur chute le dix-neuvième siècle médical ; elle justifie enfin jusqu'à un certain point l'état actuel de la Matière médicale, et plaide la cause de notre Livre,, dont les défauts viennent un peu des circonstances et beaucoup de nous-mêmes ; le mérite, au contraire, très-peu de nous et beaucoup des circonstances.

&i l'école de Boërhaave recommençait, comme nous l'avons vu, une sorte de Galénisme en plein dix-huitième siècle, il ne lui était pas donné néanmoins d'échapper entièrement à l'esprit rénovateur de ce siècle. Une fièvre d'observation et d'expérimentation agitait alors les savants et transformait la physique. Celle-ci, régénérée la première, s'imposa à la Médecine de toute la force de l'impulsion extraordinaire qu'elle avait reçue, et c'est l'école de Boërhaave qui se chargea de communiquer k la science médicale ce mouvement d'emprunt. Elle dut donc y introduire les procédés et les méthodes de la physique. Les Hippocratistes de l'époque précédente avaient beaucoup observé suivant l'esprit de Cos; cela dispensa l'école iatromécanique d'observer autant ; mais ses tendances lui faisaient un devoir d'expérimenter souvent.

Or l'expérimentation, forcée de circonscrire son objet et de le disséquer en quelque sorte, brise l'ensemble et le fait perdre de vue. Elle conduit donc au détail des phénomènes, aux explications partielles, et engendre ainsi la physique médicale bien plus encoro que la véritable physiologie expérimentale. Cette manière d'interroger la nature prit naissance dans l'école de Boërhaave, et Haller, son illustre élève, lui donna des développements féconds.

Entre ses mains, elle enfanta la démonstration de l'iRRrrABiuTÉ ; découverte d'une portée incalculable, et qui renferme, plutôt qu'elle n'a produit encore, l'anéantissement des principes iatromécaniques qui semblent lui avoir donné naissance.

Avoir suscité Haller! il ne faudrait peut-être pas chercher ailleurs

la véritable gloire de Boërhaave Elle le dédommagera , dans

l'avenir, de la fausse gloire du Galénisme et de l'iatromécanique.

L'irritabilité, le plus simple comme le plus manifeste des phénomènes physiologiques, devait tomber la première sous l'invcstiga-

INTRODUCTION

tion des expérimentateurs. On pouvait prévoir autre chose encore : c'est qu'elle absorberait tellement leur attention, qu'on finirait par lui tout soumettre. Or, comme les méthodes physiques régnaient souverainement en physiologie, et que, dans cette usurpation, leur propre est d'isoler les phénomènes vitaux de manière à ce que chacun d'eux, ainsi tronqué, n'ait plus de sens que dans un système mécanico-chimique, l'irritabilité, fait éminemment vital, commença par n'être qu'une pure force motrice. On remplaça par elle les forces extérieures à la fibre, les pmimata de toutes sortes qui remuaient les organes comme le vent un moulin, et cette immense découverte n'eut d'abord pour résultat que d'identifier à la matière vivante une force qui jusqu'alors en avait été considérée comme indépendante. C'était le premier pas fait en dehors de l'animisme, et le point de séparation entre le passé et l'avenir. Mais toute la vérité ne résidait pas dans ce point, et le programme de Glisson ne se trouvait encore rempU qu'en partie. Le mécanicisme y suppléa.

Cette dernière remarque renferme, comme on va le voir, toute la philosophie des doctrines médicales modernes, et explique, par conséquent, la confusion de la Matière médicale née de ces doctrines.

Séparée des autres propriétés vitales ; considérée comme une force vive au milieu d'éléments morts et inertes, I'irritabiuté, telle qu'elle sortit du laboratoire de Haller, ne put être aux yeux des physiologistes qu'une énergie physique sans détermination fonctionnelle, un autre impetum faciens , mais cette fois matériel et palpable, un moteur d'une nouvelle espèce, borné comme toutes les puissances mécaniques au pur mouvement de va-et-vient, ne pouvant dès lors être modifié que dans sa quantité et sa vitesse, en un mot, n'étant susceptible que de plus et de moins.

Telle fut l'origine du solidisme. Or ce système n'est qu'un mécanicisme déguisé, puisqu'il consacre le principe fondamental de cette erreur, qui consiste, nous le répétons, à ne voir dans les phénomènes vitaux que les modifications et les combinaisons diverses du mouvement pur et simple et du seul élément quantité.

Si l'on veut bien apprécier la différence du solidisme nouveau ef du solidisme ancien, il faut considérer ce système dans Hoffmann et dans CuUen, en se souvenant que Haller a vécu entre ces deux auteurs. On rapproche, on confond même généralement le solidisme de Cullen et celui de Hoffmann, sous prétexte que tous deux reposent sur le spasme et Vatonie. Et pourtant, quelle distance au fond! Pour Hoffmann, la dilatation et le resserrement alternatifs des tissus, la systole et la diastole des petits vaisseaux, ne sont pas l'effet

M INTRODUCTION

d'une force motrice inhérente à la fibre elle-même, mais d'un fluide expansif qui fait effort et qui seul est actif. Le solide dilaté de dedans en dehors obéit et n'a d'action que par son élasticité, propriété morte, oii tout, jusqu'au mouvement le plus soudain, n'est encore que passif.

Le spasme de Gullen est issu de l'irritation de Haller. Il appartient à la fibre et au vaisseau comme l'attraction à la pierre. Il procède de l'impression et non de la dilatation, et cette impression n'a rien de physique ; c'est un acte de la sensibilité qui répond à l'ection des corps extérieurs en vertu d'une spontanéité aussi essentielle aux tissus vivants que la chaleur aux corps enignition. Les agents physiques excitent, mettent en jeu, déterminent d'une certaine manière cette propriété, mais ils ne la communiquent pas comme ils communiquent leur mouvement, leur chaleur, leur lumière, leur él-ectricité aux corps ambiants de même nature qu'eux. Il y a plus, l'irritabilité reçoit ses déterminations véritables et fonctionnelles non de l'extérieur, mais d'une matière vivante, la matière nerveuse, douée essentiellement de la sensibilité, comme la fibre musculaire l'est de l'irritabilité ou faculté motrice. L'intervention de ces deux éléments fait des œuvres de Gullen quelque chose de tout nouveau et d'inouï jusque-là. On se sent tout à coup transporté à une distance infiniede l'antiquité, qu'on touche pourtant encore.

A ce moment, la Médecine moderne se dégage nettement, et sous une forme systématique, des expériences à jamais mémorables de Haller.

Après avoir appliqué le nervosisme à la nosologie, Gullen le porta dans la matière médicale. G'est même à cette occasion, et en tête de son intéressant Traité de Matière médicale, qu'il donna l'aperçu ■systématique le plus complet du solidisme conçu selon les principes de la nouvehe physiologie. Il s'exprime ainsi tout au début de cet ouvrage : « Les effets particuliers des substances en général, ou de cehes spécialement qui portent le nom de médicaments, dépendent de la manière dont elles agissent sur les parties sentantes et irritables du corps humain lorsqu'elles y sont appliquées. »

Nous verrons bientôt comment cette grande vérité a partagé le sort des systèmes auxquels elle a été attachée depuis Gullen, et. pourquoi elle a été oubliée avec eux.

Le célèbre pathologiste dit aussi : « Il faut, en général, observer^ relativement à l'action des médicaments, que, comme le mouvement paraît se communiquer de chaque partie du système nerveux à toutes les autres parties de ce même système, les médicaments

INTRODUCTION

qui ne sont appliqués qu'à une petite partie du corps manifestent souvent leurs effets dans plusieurs autres parties, en conséquence de la communication dont j'ai parlé. 3)

De là à l'importance du rôle de l'estomac en thérapeutique, il n'j avait qu'un pas. Sous ce rapport, et en principe au moins, GuUen n'a rien laissé à faire à Broussais lui-même.

Il faut bien dire que le Traité de Matière médicale ne répond pas toujours à cette inauguration ferme et brillante du nervosisme. Pourtant, c'est à Cullen qu'on doit en grande partie la proscription deces termes imaginés d'après de vulgaires analogies, entre les effets des médicaments et ceux des instruments de physique et de chimie les plus grossiers. On voit dès lors ces comparaisons faire place à des expressions plus en harmonie avec les idées nouvelles : le mot irritation commence à se montrer fréquemment dans le langage, etc.

Le premier service rendu par cette révolution à la pratique mé- • dicale fut d'inspirer au médecin un certain respect pour le tissu sensible et irritable où il allait déposer un modificateur thérapeutique.

Avant cette époque, et malgré les vues intéressantes de Réga, on pouvait, en vertu des doctrines mécaniques et chimiques régnantes, entasser les médicaments dans l'estomac comme dans un mortier ou dans un alambic.

Si des agents trop énergiques produisaient la sécheresse des tissus^, leur inflammation, leur ecchymose, leur gangrène, etc., c'est que la chaleur dégagée des réactions chimiques desséchait les membranes muqueuses, les torréfiait, les calcinait, les enduisait de suie ; car la fuliginosité, qui n'est plus aujourd'hui qu'une figure, passait alorspour une réalité. Les productions organiques, les tumeurs étaient assimilées à des morceaux de savon, à des dépôts de terre, à des résidus, etc. Les ramollissements n'étaient que dissolutions et macérations; les ulcérations que déchirures, éclats, fentes et pertérébrations déterminés mécaniquement par les substances qu'on supposait formées de coins et de vrilles, de pointes d'aiguille et de petites lames, etc.

Toutefois, il ne faudrait pas croire que la réforme commencée par Cullen ait été consommée par lui. Ce n'est pas si vite que s'accomplissent les évolutions scientifiques. Placé sur les limites du passé et de l'avenir, si Cullen a une face tournée en avant, par une autre il regarde encore en arrière. Ainsi, il est fondateur d'une nosologie^ Or, pour quiconque aura sondé les bases de la Médecine, il sera évident qu'une nosologie n'est qu'un non-sens insigne dans un système de pathologie où tous les phénomènes de l'organisme sont ramenés

VUI INTRODUCTION

à la force et à la faiblesse, au spasme et à l'atonie, et ofi, par conséquent, les maladies ne peuvent être distinguées les unes des autres que par leur siège ou leur degré, et non par leur nature.

Une nosologie suppose, en effet, dans les maladies, des différences spécifiques, et non de simples différences de quantité et de localité : car celles-ci ne peuvent rien changer au genre et à l'espèce des choses ; el'es n'en sont que des circonstances accessoires. En outre, ces circonstances du lieu et de la quantité n'entraînent non plus aucune différence essentielle dans les médications, et ne font varier celles-ci que du plus au moins et que dans leur mode d'application. Il ne doit donc entrer dans un tel système ni remèdes spécifiques ni médications spéciales. Des stimulants, des sédatifs disposés dans l'ordre de leur énergie inverse, voilà toute la Matière médicale, si l'on peut appeler de ce nom une liste dichotomique de médicaments réduits à des propriétés simples qui n'appartiennent qu'aux agents physiques, et qui sont purement imaginaires hors du chaud et du froid, du sec et de l'humide, etc. Ainsi, une Nosologie et une Matière médicale, choses qui en principe se correspondent et se supposent, sont choses, au contraire, qui excluent la pathologie de Gullen et que la pathologie de Cullen exclut.

Pour tirer du principe toutes ses conséquences, il fallait donc en finir hardiment avec les Matières médicales et les Nosologies. Mais qui osera trancher ainsi dans le vif? Qui se sentira assez enivré d'indépendance, assez sûr du mouvement irrésistible qui pousse les esprits dans des voies nouvelles, pour secouer le passé d'un seul coup sans daigner même le critiquer, et pour s'élancer dans l'avenir, appuyé sur une conception, mais la plus simple, la plus abstraite de toutes ? Le succès est à ce prix : toute notion complexe et difficile, toute unité trop variée et trop multiple, pourrait, arrêtant les esprits, rejeter la Médecine dans le passé...

Un élève de Cullen, l'Écossais Brovvn, se présente. Il a la présomption, l'audace, la brutalité même au service d'un talent géométrique et d'un esprit aussi inflexible et aussi clair, mais aussi bref et aussi exclusif qu'une l'gne droite. Il discute peu, affirme beaucoup, et passe par-dessus les nuances et les exceptions, tant il est sincèrement préoccupé de la rigueur et de la simpUcité de son principe. Ce principe descend de l'Irritabilité de Haller. Entre les mains plus précises que puissantes du créateur de la physiologie expérimentale, nous l'avons vu n'être qu'un fait. Ce phénomène se réduisait aux proportions d'une propriété essentielle à la fibre vivante, mais sans détermination physiologique. Nous avons prouvé qu'ainsi

INTRODUCTION

abstrait, il pouvait être ramené à la nature d'un phénomène mécanique sans autre modification possible que le plus et le moins. Transporté par Cullen dans la pathologie, il ne put nécessairement y engendrer que la doctrine du spasme et de l'atonie. Mais Cullen dans sa médecine, comme Haller dans sa physiologie, avait conservé le détail et la diversité qu'introduisent dans les manifestations de la force vitale les propriétés anatomiques spéciales des tissus et des ■organes, des soUdes et des liquides, ainsi que les différences fonctionnelles qui y sont liées, etc. Pour fonder plus sûrement l'unité de son système, Brown sent le besoin de la plus absolue simplicité, et il l'atteint en supprimant en physiologie tout détail anatomiqiie et fonctionnel, en pathologie toute séméiotique et toute nosologie, en matière médicale toute idée de spécificité des modifications thérapeutiques, toute distinction de nature entre eux.

Il est certain qu'un logicien comme Brown, qui eût admis danssa doctrine la moindre notion capable de rappeler la vie propre des organes, les caractères spéciaux de leurs produits et des stimulus qui les font entrer en action, les différences des signes et de la marche des maladies qui assignent à chacune d'elles des causes distinctes toujours suivies des mêmes effets, et les assimilent sous certains rapports à des espèces naturelles, qui eût enfin reconnu les mêmes caractères dans les agents de la matière médicale, et eût vu ces agents manifester des propriétés identiques contre la même affection revêtue de formes diverses, etc., il est certain, disons-nous, qu'un tel logicien eût dû abandonner une telle doctrine, ou consentir à y déposer des éléments nombreux d'anarchie et de dissolution.

BroAvn n'avait donc pas à redouter une idée plus hostile que celle de la spécificité en physiologie, en pathologie et en thérapeutique. Aussi fermera-t-il exactement toutes les voies par oii cette idée pourrait pénétrer dans son système. L'irritabilité rappellerait trop la fibre motrice, ses fonctions et ses altérations spéciales; la sensibiUté obligerait à parler du système nerveux et des infinies modifications dont il est susceptible ; l'anatomie pathologique et la séméiologie montreraient les mêmes symptômes, les mêmes lésions ; la nosologie, les mêmes maladies au milieu des conditions internes et externes les plus variées de force et de faiblesse ; la matière médicale, fondée sur l'observation des différences spéciales des médicaments, trahirait tous ces faits d'une manière plus caractéristique encore : Brown saura se passer de tout cela pour établir une doctrine médicale. Il ne lui faut qu'une force abstraite et indéterminée dont l'idée ne se lie à aucun objet sensible, à rien qui rappelle un

INTRODUCTION

fait particulier ; car il est indispensable que rien de spécial ne puisse s'y rapporter, et qu'elle ne soit susceptible que de changements de quantité. Le mouvement abstrait que le mathématicien soumet rigoureusement aux lois de l'algèbre, peut seul donner une idée de cette force que Brown nomme mcitabilité.

Au moins, cela n'est pas aussi concret et ne rappelle pas autant un fait que l'irritabilité de Haller ou l'irritation de Broussais, inséparables toutes deux de l'idée delà modification d'un tissu vivant 1... L'incitabilité est uniforme, l'incitation est par conséquent toujours générale. La petite place que Brown accorde aux maladies locales k la fin de son ouvrage est une concession ou plutôt une faiblesse. Que signifie l'affection locale d'un principe essentiellement vague, que rien ne limite et ne différencie, qui n'est déterminé diversement par aucun organe, et qui est par conséquent si identique à lui-même, qu'il en est insaisissable, et se résout en une formule que le calcul seul pourra bientôt exprimer?...

Pour mettre en jeu cette incitabilité, il ne peut y avoir que des puissances incitantes. Pour la faire passer au type morbide, il ne faut que de la surincitation ; et la ramener au type normal, ne doit non plus appartenir qu'à des remèdes incitants. Santé, maladie, médication, tout cela s'échelonne dans l'organisme vivant comme glace, tempéré, Sénégal sur un thermomètre où le froid ne diffère pas du chaud et n'en est que la diminution. Ce n'est plus même une dichotomie, c'est, s'il était permis de créer ce mot, la monolomie la plus inconcevable. A force d'unité, le principe de Brown échappe à toute étreinte... Nous verrons plus tard, en effet, que c'est bien en vain que, dans ce système, le réformateur imagine un type de santé au-dessus et au-dessous duquel se rangeraient deux diathèses essentiellement différentes l'une de l'autre, ainsi que de la santé.

Partant de l'idée que l'incitabilité pouvait être diminuée, certains critiques se sont étonnés que Brown n'eût pas admis de puissances abincitantes ou directement débilitantes. Cette objection accuse une étude superficielle delà doctrine du réformateur. Qu'on se souvienne donc que pour lui l'incitabilité, c'est la vie ; que la vie se manifeste par l'incitation, et que l'incitation ne peut résulter que de l'action d'une puissance incitante. Or, quelque faible que puisse être la vie, elle ne peut jamais être autre chose qu'incitabihté manifestée par l'incitation, qui à son tour ne peut être produite que par un incitant. La faiblesse directement produite par des agents hyposthénisants, que les Italiens reprochent à Brown d'avoir méconnue, eût

INTRODUCTION

été la négation du principe fondamental de son système. Dans celuici, la faiblesse ne pouvait être produite ou que par la soustraction des incitants, ou que par leur accumulation. Brown est là tout entier. Qui ne Fya pas su voir, n'a pu le comprendre du reste en quoi que ce soit.

Ou parle beaucoup, depuis quelque temps, de médecine exacte. Brown seul pouvait réaliser cette utopie ; lui seul l'a réalisée. Lynch, un de ses élèves, lui a même donné une rigueur mathématique. Aidé de sa Table, on fait le diagnostic et la thérapeutique comme avec la Table de Pythagore une multiplication. « Je suppose, dit Brown, que la diathèse sthénique soit montée jusqu'à 60 degrés de l'échelle d'incitation (voir la table de Lynch) : on doit chercher à soustraire les 20 degrés d'incitation excessive, et employer à cet effet des moyens dont le stimulus soit assez faible... Je suppose, au contraire, que la diathèse asthénique soit descendue de 20 degrés : il faut employer des puissances capables par leur action de la relever. Ces moyens curatifs ne diffèrent de ceux dont j'ai parlé que par 40 degrés d'énergie. »

Telle est la conséquence extrême, mais inévitable, de l'irritabilité de Haller!

Quoiqu'il n'admît pas de puissances débilitantes directes, Brown reconnaissait une débihté. C'était une moindre incitabilité, effet d'une incitation excessive, ou une incitabilité excessive produite par une incitation moindre : faiblesse directe, c'est la première ; indirecte, c'est la seconde. De là deux classes de maladies asthéniques qui embrassent à elles seules tout le cadre nosographique à quelques exceptions près.

Voilà, certes, table rase aussi complètement faite que possible de toute Nosologie et de toute Matière médicale. Gomment l'une et l'autre parviendront-elles à se reconstituer?

La force des choses surpasse tellement les systèmes les plus absolus, que Brown lui-même va nous fournir la pierre angulaire de cette restauration. L'opposition du réformateur français, son illustre adversaire, ne fera que développer davantage ce germe réparateur ; et à la faveur du contraste de cette double erreur, on pourra voir se dessiner plus exactement que jamais les traits véritables de la maladie et du m idicament, éléments générateurs de h Nosologie et de la Matière médicale.

Pour comprendre un auteur, il ne faut jamais oublier l'objet qu'il traite et le point de vue d'oîi il l'envisage. En lisant Brown, tout

INTRODUCTION

médecin français est déconcerté. Quelque pénétré qu'il se croie des principes du Brownisme, il ne s'explique pas comment le réformateur a pu voir dans un accès de goutte franche, dans un accès de fièvre intermittente simple, etc., des maladies asthéniques. Toutes ses idées sont bouleversées. Qu'est-ce donc^ se dit-il, qu'une maladie sthénique, si l'état de l'organisme caractérisé localement par rougeur, chaleur, tumeur, douleur portées au plus haut degré et généralement par une surexcitation fébrile considérable, etc., est une maladie asthénique? La théorie brownienne de l'éclampsie, de l'épilepsie, de l'hystérie, le jette dans un embarras non moins grand; il n'y voit que contradiction ou folie... C'est que les idées dans lesquelles il a été élevé ne lui permettent pas de comprendre que, dans les exemples cités, la fluxion, l'hyperesthésie, la chaleur, la contraction musculaire, et tous les autres phénomènes qui témoignent d'une exaltation des actions organiques, ne sont pas la maladie ; que ce qui la représente pour Brown, c'est le mot diathèse. Ce mot, <jchappé au naufrage de l'ancienne Médecine, s'est glissé dans celle de Brown, et il y conservera l'idée de maladie malgré tous les eflbrts du physiologisme pour l'anéantir. C'est qu'en dépit de son système antinosologique, Brown est encore plus médecin qu'il ne le croit. Il l'est même tellement, que l'idée abstraite de la maladie l'absorbe entièrement, ne laisse de place à rien d'autre dans sa doctrine, et en exclut, par le fait, tout élément physiologique.

Broussais s'est jeté dans l'excès contraire.

Nous réclamons ici toute l'attention du lecteur.

Si pour Brown il n'y a pas plusieurs maladies, il y en a au moins une, et elle est essentielle, c'est-à-dire qu'elle existe par elle-même avant tout symptôme, indépendamment de toute manifestation organique. Son caractère principal, aux yeux de Brown, c'est l'impression de faiblesse qu'elle produit. îl ne la conçoit que sous cette notion : c'est une conséquence forcée de son système. Alors, quelle que puisse être l'intensité de ses symptômes ou des phénomènes organiques par lesquels elle se manifeste, elle reste asthénique, par la raison bien simple qu'elle est telle essentiellement et par nature, et que sa forme n'y peut rien changer. Quoi qu'on doive penser des erreurs du Brownisme, il y a là quelque chose de profondément vrai. On en conviendra sans peine, si l'on veut bien consentir un instant à l'abstraction que nous venons de faire. Cette abstraction est légitime, inévitable; nous la regardons même comme la condition nécessaire de toute étude de la maladie et des doctrines médicales.

INTRODUCTION

Rien de plus certain, en effet : une maladie hyposthénisante peut se révéler par des symptômes essentiellement hyperstliéniques ; en d'autres termes, une maladie considérée en soi, par abstraction, et indépendamment de l'activité physiologique ou des éléments sains de l'organisme, ne rappellera que des idées de destruction, de désorganisation, d'abolition des propriétés vitales, de stupeur, de mort; tandis que ses symptômes, considérés physiologiquement ou comme représentant la réaction des éléments sains ou de l'énergie physiologique de l'organisme, pourront ne signifier qu'excitation de la force végétative, des propriétés sensitives et motrices, exaltation de la vitalité. Nous ne prétendons pas, qu'on y prenne garde, qu'une maladie déclarée se compose de l'affection morbide ou de la diathése d'un côté, des symptômes de la réaction ou des actes organiques sains de l'autre ; la première étant une chose toute morbide, toute délétère ; la seconde une chose toute physiologique, toute réparatrice, chacun de ces éléments restant séparé de l'autre et ne s'y unissant que comme le pied s'unit à l'obstacle qu'il repousse. Cette idée est trop entachée dephysiologisme. Pour représenter une affection spécifique, tout symptôme, tout produit organique doivent être et sont eux-mêmes spécifiques. Si l'on ne juge de la nature de la diathèse que par eux, c'est apparemment qu'ils ne sent autre chose que la diathèse manifestée. Perso nne plus que nous n'a cherché à propager ce principe dans la théorie comme dans la pratique. Quoi qu'il en soit, l'esprit peut concevoir séparément ce que la nature nous offre intimement uni dans toute maladie déclarée, dans une phlegraasie gangréneuse par exemple.

Lorsqu'une affection de ce genre règne épidéraiquement, on observe les trois cas suivants : inflammation sans gangrène, gangrène sans inflammation, inflammation avec gangrène. Dans les trois cas c'est la même maladie. Le troisième est le plus commun ; le premier l'est un peu moins; le second est plus rare que les deux autres, à moins que l'épidémie ue soit d'une horrible intensité ou ne frappe des sujets placés dans des conditions hygiéniques très-mauvaises. Dans des circonstances opposées, ce sont les premiers cas, les inflammations sans gangrène, qu'on observe en plus grand nombre ; et pourtant la maladie ne laisse pas que d'être une phlegmasie gangréneuse, comme lorsque l'inflammation était plus ou moins vite accompagnée de gangrène. En pareil cas, on juge de la nature de la maladie, et on la dénomme d'après la tendance à la gangrène ou d'après l'existence de la force morbide qui produit un tel effet, bien plutôt que d'après l'existence de cet elfet on de la gangrène elle-

INTRODUCTION

même. Et pourquoi en juge-t-on ainsi? Parce que, d'ailleurs, les causes, la marche, les terminaisons, le traitement de ces phlegmasies gangreneuses sans gangrène, leurs caractères généraux et celui de chaque symptôme en particulier, sont semblables aux caractères des phlegmasies corégnantes qu'accompagne la gangrène. Et puis, n'a-t-on pas la. preuve que, dans une de ces phlegmasies, l'inflammation peut exister sans gangrène accomplie, lorsque à côté d'elles on observe d'autres cas où la gangrène se montre d'emblée sans inflammation? bien plus, lorsqu'on voit sur le même sujet des points de la peau ou d'une membrane muqueuse frappés ici de gangrène immédiate, là de phlegmasie avec gangrène, plus loin d'inflammation sans gangrène? La nature ne nous montre-t-elle pas ici la diathèse, sinon sans effet, au moins sans symptôme, dans les points attaqués d'emblée par la gangrène? Et ce fait n'indique-t-il pas que la force morbide peut se manifester seule avec sa nature essentiellement hyposthénisante, et régner indépendamment de cet appareil d'actes vitaux ou de symptômes qui atteste le vita superstes modifie spécifiquement, mais non éteint par l'affection morbide?

La Matière médicale et la Toxicologie éclairent singulièrement ce problème.

Sous l'influence du même agent toxique, donné à des doses différentes, on peut voir se dérouler toute la série des grandes divisions du cadre nosologique. Choisissons, si vous voulez, l'ergot de seigle. Qu'on l'administre d'abord à une dose modérée : voici des frissonnements, de la céphalalgie, du lumbago, des douleurs contusives dans les membres, de la fièvre, une fièvre ardente; nous l'avons observée. Augmentez la dose : vous pourrez produire des accidents cérébraux, des crampes, des convulsions, une vive hyperesthésie, surtout sur le trajet des vaisseaux. Allez plus loin : phlegmasies diverses, principalement aux extrémités des membres ; plus loin encore, et ces phlegmasies deviendront gangréneuses. Enfin, êtes- vous curieux d'observer la gangrène d'emblée , la gangrène essentielle , ne ménagez pas le poison ou donnez-le longtemps en quantité moindre, et les orteils, frappés d'un sphacèle immédiat'^ tomberont.

Il est évident que, dans ce cas, l'ergot de seigle a produit une sorte de diathèse qui n'a pas changé de nature depuis le début des accidents par frisson, fièvre, etc., jusqu'à leur terminaison par gangrène essentielle. Cette affection morbide artificielle, cet empoisonnement, était donc aussi essentiellement asthénique lorsque le sujet ne présentait que des symptômes de surexcitation, que lorsqu'il n'en présentait que de stupeur et de mortification. Et qu'on ne

INTRODUCTION

dise pas que ces derniers effets ont été produits par l'excès des premiers, par excès d'inflammation, de convulsions ou de fièvre. Leur développement immédiat répondrait péremptoirement à cette théorie précaire.

Qui donc, de Brown ou de Broussais, a raison ou tort dans ce cas? Tous deux ont tort sans doute, parce que chacun n'a vu qu'un élément de la maladie. Brown n'a considéré dans celle-ci, en général, que l'élément nosologique abstraction faite de l'élément physiologique, et Broussais, que l'élément physiologique abstraction faite de l'élément nosologique. Voilà comment pour l'im il n'y avait qu'asthénie et indication des stimulants, pour l'autre qu'irritation et indication des débilitants. Chacun d'eux a reflété de l'irritabilité de Haller la face que lui présentait son époque. Elève du pathologiste Cullen, Brown n'a été préoccupé que de la maladie, et surtout, à l'exemple de son maître, de l'impression de faiblesse par laquelle elle commence. Pour lui aussi, cette impression était d'abord générale. On n'avait encore jeté alors sur le système nerveux (dans les expansions duquel Cullen plaçait la cause pathogénique) qu'un coup d'œil général et d'ensemble. Nous avons assez dit ce que Brown fit de cette idée, et par suite de quelles nécessités de système il fut conduit à y concentrer les forces de son esprit à l'exclusion de toute autre considération.

S'inspirant de Bichat et de sa physiologie anatomique, Broussais ne vit, au contraire, l'organisme qu'en détail et que composé de parties. Tout, dès lors, ne fut pour lui que tissus doués d'irritabilité ; car l'irritation est au tissu modifié localement ce que l'incitation est au système vu d'ensemble. La diathèse, ou cause morbide générale et interne qui repose sur cette idée d'ensemble et d'unité, dut donc disparaître d'un système qui se fondait sur la considération des parties ou sur l'analyse des tissus. D'oii pouvait provenir alors la cause pathogénique, sinon de l'extérieur? Comment pouvait-elle agir, sinon localement? Et puisqu'elle se renfermait dans les agents de l'hygiène, dans l'influence excessive, intempestive ou trop faible de ces modificateurs sur une organisation d'oiî l'on avait exclu toute prédisposition morbide interne et essentielle, comment les maladies pouvaient-elles être autre chose qu'une déviation purement accidentelle de l'état physiologique ! . . . Telle est, en effet, la doctrine que Broussais nomma très-exactement physiologique ; nous la désignons ordinairement sous le nom de physiologisme, pour montrer qu'elle est l'abus de la physiologie bien plus qu'elle n'en est l'usage.

INTKODUCTION.

Tout en niant les maladies, Brown avait au moins conservé l'idée àe la maladie. Quelque illusoires qu'elles fussent, ses diatlièses restaient pour empêcher cette idée dépérir. Les nosologies, il est vrai, étaient détruites par son système, mais la pathologie subsistait.

Physiologiste plus radical, Broussais rejeta jusqu'à l'idée de maladie. N'est-ce pas nier la maladie, en effet, que de la réduire à im accident? Aux yeux de la science, comme aux yeux du monde, un pur traumatisme mérita-t-il jamais le nom de maladie? Le bon sens du public répond tous les jours à cette question beaucoup mieux que les définitions de nos classiques...

Il était plus facile de vaincre ceux-ci que le bon sens ; aussi Broussais y réussit-il un moment. Il consuma ses jours à désessentialiser les maladies. Obligé de se faire pour cela une philosophie, une physiologie, une pathologie nouvelles, un langage nouveau, il déploya dans cette œuvre, qui le résume tout entier, une vigueur et une souplesse de talent, une pénétration d'esprit et une force de bon sens supérieures, admirables. . . Dans Y Examen des doctrines, sa critique touche au génie. Nous ne voyons pas ce qu'en ce genre les siècles passés pourraient opposer au dix-neuvième siècle, et les autres nations à la France médicale. Contre les Galénistes anciens et modernes, c'est l'argumentation victorieuse de Van-Helmont, oîi la lucidité française a remplacé l'illuminisme. Contre Pinel, le nosographe le plus illustre, mais l'homme le moins médecin de son époque, c'est un chef-d'œuvre de raison, le plaidoyer quelquefois le plus éloquent et toujours le plus accablant que jamais auteur se soit attiré. Contre les anatomo-pathologistes enfin, c'est un combat désespéré et glorieux, modèle de haute satire et de comique profond, qui peut soutenir en bien des points la comparaison avec les Provinciales.

S'il ne renversa pas les nosologies, s'il ne put parvenir à faire passer la maladie pour un accident, pour une simple perturbation physiologique, Broussais porta à Yontologie médicale et au nosolofjisme des coups dont ils auront bien de la peine à se relever.

La polypharmacie dut nécessairement recevoir le contre-coup, et il faut en bénir Broussais. Mais dans sa ruine elle entraîna la matière médicale.

Le défaut capital de l'illustre réformateur français fut toujours de ne pas savoir discerner, dans une erreur, cette portion de vérité défigurée sans laquelle toute erreur ne se soutiendrait pas un jour. On a abusé des nosologies, parce qu'on les a toujours implicitement fondées sur cette idée, que les maladies sont des êtres. Broussais se

jette dans l'extrême opposé et n'y veut voir que des accidents. Elles ne sont ni l'un ni l'autre; et c'est ce qui fait l'originalité et tout à la fois la difficulté incomparables de la Médecine. Le nosologisrae considère, en principe, les maladies comme des êtres, c'est une erreur. Pour le physiologisme, elles ne sont que des accidents, autre erreur. La première produit en Thérapeutique l'empirisme absolu, le spécificisme et la polypharmacie. La seconde y produit le rationalisme absolu et Vhygiénisme, si l'on veut bien nous permettre cette expression, enfin l'abolition de la Matière médicale. Nous sortons avec Broussais du dernier de ces systèmes ; il s'agit de savoir si nous sommes destinés à retomber dans l'autre...

La première partie de cette réforme de la Matière médicale que nous avons vue naître avec GuUen est consommée par la doctrine physiologique française : c'est la période de destruction. La période de restauration a déjà commencé plusieurs années avant la mort de l'illustre réformateur.

Essayons de rechercher sur quel terrain cette restauration a pris son point d'appui, par qui elle a été opérée, comment elle se poursuit, et entrons par là plus directement dans le sujet de cette Introduction et dans la matière même de notre ouvrage.

En niant la maladie, Broussais niait le médicament. Ces deux idées se supposent en effet mutuellement, et il est impossible d'admettre ou de rejeter l'une sans l'autre. Si par la pensée on réduit la maladie à n'être qu'un accident extérieur, il n'y a plus de Médecine proprement dite. Toute la Thérapeutique consiste à placer les parties souffrantes dans la situation la plus favorable à leur rétablissement spontané ; rien d'interne ne doit, rien ne peut troubler ou empêcher celui-ci, sans qu'aussitôt se dresse menaçante Ventilé, qui renverserait tout l'édifice physiologique. C'est la chirurgie ramenée à son expression la plus simple, et on pourrait dire la plus idéale ; car, éloigner les modificateurs nuisibles, s'abstenir et laisser agir la nature, n'a jamais suffi, même à la guérison des lésions traumatiques, tant les propriétés morbides de l'organisme, tant les maladies elles-mêmes ont de tendance à se manifester à l'occasion des accidents les plus exclusivement externes. C'est donc en vain que la doctrine physiologique conduisait rigoureusement à la suppression complète de toute Thérapeutique médicale. Les systèmes ne changent pas la nature des choses ; et Broussais, obligé de prendre les choses comme elles sont, préconisa la Thérapeutique, et pratiqua même une Thérapeutique très-active. Remarquons, toutefois, que

INTRODUCTION

cette Thérapeutique ne s'adresse jamais qu'aux propriétés morbides de l'organisme, telles que l'irritation, l'inflammation, l'hémorrhagie, la fièvre, la douleur, la convulsion, la fluxion, etc., considérées comme des éléments morbides dépourvus de toute spécificité, de toute essentialité, comme des affections simples, suivant le langage de Dumas ; et qu'elle exclut toujours les phlegmasies, les pyrexies,. les hémorrhagies, etc., considérées nosologiquement. Le siège, l'intensité, les susceptibilités individuelles qui rendent les sujets plus ou moins irritables , introduisent les seules différences que Broussais reconnaisse entre deux maladies.

Or, toute spécificité, toute distinction de nature entre les maladies disparaissant, tout médicament est proscrit, sinon toute Thérapeutique.

Mais, ainsi désarmée, que devient celle-ci? Hippocrate dit qu'on n'obtient la guérison des maladies quen ajoutant ou qu'en soustrayant. Et, en effet, on ne peut modifier l'organisme malade quede deux manières : en lui ajoutant directement des propriétés médicamenteuses ; en lui soustrayant directement des propriétés morbides. Or, il est évident que cette dernière Thérapeutique ne peut être pratiquée qu'en soustrayant directement ou indirectement du même coup la matière organique et qu'en diminuant les forces. Nous verrons plus loin que, tout en hyposthénisant ou en controstitnulant, les Italiens ajoutent des propriétés morbides, et qu'ils nedébilitent pas à la manière dont ils l'entendent. Les principes de sa doctrine imposaient à Broussais la proscription du premier ordrede moyens thérapeutiques que nous venons d'indiquer, et lui commandaient en même temps d'adopter exclusivement le second. Quand on ne voit dans la maladie rien de spécial, il y a inutilité, danger même, à introduire dans l'organisme des modificateurs spéciaux.

Tout médicament a des propriétés positives bien différentes decelles qui caractérisent les agents hygiéniques. Ceux-ci sont les modificateurs de la santé, les médicaments sont les modificateurs dela maladie. Pour entretenir la santé, les premiers jouissent de propriétés saines et agréables à l'homme sain, désagréables ou nuisibles à l'homme malade. Pour guérir la maladie, les seconds, ait contraire , recèlent des propriétés désagréables ou nuisibles à Thomme sain, utiles, sinon agréables, à l'homme malade. 11 y a donc entre le médicament et l'agent hygiénique la même opposition qu'entre la maladie et la santé, comme entre le médicament et l'homme sain la même répugnance qu'entre l'aliment et l'homme

INTRODUCTION

malade. Pour établir ces propositions , nous choisissons évidemment deux types bien déterminés, c'est-à-dire un médicament possédant à un degré très-marqué les propriétés ingrates et nuisibles de son ordre, et une maladie aiguë, spécifique et grave, imprimant à l'organisme ce changement étrange qui, pendant un temps plus ou moins long, le fait vivre d'une vie tout autre.

De même, donc, que la maladie rappelle le médicament et peut aider à le retrouver, de même le médicament permet de remonter à la maladie et proteste contre l'assimilation de celle-ci à une perturbation physiologique purement accidentelle.

Pour Broussais, le médicament ne peut qu'irriter, que nuire. Ainsi le veut, en effet, le principe du physiologisme. Que peut faire, sinon du mal, un médicament administré à un homme sain ou à un individu dont la santé n'est que superficiellement troublée par un accident? Le réformateur en paraît si persuadé, que, n'accordant pas et ne pouvant accorder aux maladies une marche naturelle, il attribue aux médicaments administrés , c'est-à-dire aux actions morbides ajoutées par ses adversaires, la marche calculable, les symptômes prévus, les terminaisons naturellement graves de ces mêmes affections, qu'il se flatte, lui, d'interrompre à son gré sans jamais rien ajouter, mais, au contraire, en soustrayant toujours. Il diffère en cela des Italiens; car c'est à eux, et non à lui, que s'applique justement l'expression de Broivnisme retourné.

Que si Broussais consent à puiser dans la Matière médicale quelques-unes des ressources positives très-rares de sa Thérapeutique, il se hâte de les dépouiller de toute action spéciale et, à proprement parler, médicamenteuse, pour ne leur laisser qu'une action hygiénique, comme celle d'apaiser ou d'exciter les propriétés vitales. Or, de même que nous ne connaissons aucune maladie qui ne consiste qu'en une excitation ou qu'en un affaiblissement simple et purement physiologique, nous ne connaissons aucun médicament qui ne jouisse que de l'action purement physiologique de stimuler ou d'affaiblir. La chaleur et le froid nous semblent seuls dans ce cas, et ce ne sont pas des médicaments. Il y a, nous en convenons bien, des maladies qui surexcitent, d'autres qui jettent dans l'adynamie, comme il y a des médicaments qui stimulent et d'autres qui stupéfient; mais ni celles-là ni ceux-ci ne sont bornés à ces propriétés dichotomiques^ abstraites et purement imaginaires; car, dans ce cas, il n'y aurait qu'une seule maladie et qu'un seul médicament, si toutefois on peut nommer ainsi ces entités insaisissables, que nous avons vu plus haut les mathématiques nous disputer justement.

INTRODUCTION

L'idée de spécificité domine donc la Matière médicale comme elle 'domine la Nosologie. Sans cette idée , les médicaments seraient confondus avec les agents de l'hygiène, et le sens commun ne le permettra jamais.

Mais par quelle voie la science retrouvera-t-elle la spécificité des moyens thérapeutiques, et comment pourra se reconstituer la Matière médicale anéantie par le physiologisme ? Elle se reconstituera .à la faveur d'une n stuiration de la spécificité en Nosologie. Or, par qui et comment se relèvera celle-ci? Par l'anatomie pathologique. On ne peut, pour se relever, prendre son point d'appui que sur le terrain oii l'on est tombé, ce terrain fût-il faux ou dangereux. Où s'appuyer ailleurs pour en sortir? Il faut tirer parti de la situation, <ît c'est ainsi qu'en général on obtient la compensation d'une erreur.

Bien que Brown admît la maladie et fît rouler toute sa pathologie sur les diat/ièses, il était impossible d'y retrouver la spécificité. Son idée de la maladie et du médicament est trop abstraite : on n'y saisit rien qui mène à la différence, au genre, à l'espèce; tout y est trop identique; le plus et le moins ne se prêtent qu'au calcul et non à la pierre de touche. L'anatomiste, au contraire, est toujours en contact avec des réalités, avec des tissus, avec des propriétés sensibles, toutes 'Choses qui diffèrent entre elles autrement que par la quantité. Emporté par les exigences de son système, Broussais, le grand localisateur des maladies, avait pourtant trouvé le moyen d'échapper aux •conséquences nosologiques que semblaient devoir lui imposer les différences spéciales si facilement appréciables que présentent aux sens les altérations pathologiques des tissus et la grande variété des produits morbides. Mais les contradicteurs que ses prétentions absolues lui suscitèrent en foule n'eurent pas de peine à voir de leurs yeux et à toucher de leurs mains, dans les cadavres, une grande partie de ces entités que l'admirable sagacité médicale des anciens découvrait, devinait même quelquefois dans les malades, et que le réformateur avait exilées.

Il affirmait que tout n'était que subirritation, irritation, subinflammation, inflammation à une infinité de degrés combinés d'une infinité de manières, etc., etc. On regarda de plus près, et ni ces degrés, ni la différence des tissus, ni le temps, ni rien de ce qui tombe sous les explications de la physique et de la chimie, de l'anatomie même et de la physiologie, ne rendit compte de la diversité des lésions et des produits morbides. On alla jusqu'à classer quelques-uns de ceux-ci comme des êtres naturels, tant chacun d'eux naît, se développe, meurt, se reproduit à sa manière, etc. Les

INTRODUCTION

maladies chroniques purent être distinguées par leurs altérations organiques comme elles ne l'avaient jamais été ; et les maladies aiguës, qui jusque-là paraissaient devoir échapper à l'anatomie pathologique, en subirent la loi. A l'inflammation abstraite de Broussais on substitua les inflammations ; à sa fièvre symptomatique et toute physiologique succédèrent les vieilles pyrexies, pleines d'une vie et d'une réalité nouvelles. La révocation des maladies proscrites ne précéda que d'un instant celle des médicaments oubliés. On crut essayer ceux-ci pour la première fois, tant la révolution médicale qui venait de s'accomplir mettait d'intervalle entre la veille et le lendemain. La Nosologie et la Matière médicale renaissaient dans les amphithéâtres français où Broussais avait cru les ensevelir à. jamais. Sous le titre modeste d'une découverte séméiologique ,, Laennec présidait glorieusement à cette restauration. Par lui, elles'accomplissait dans les maladies chroniques, tandis qu'avec plus, de modestie encore, et non moins d'efficacité, M. Bretonneau la. portait dans les maladies aiguës par ses simples mais mémorables- Recherches sur les inflammations spéciales du tissu muqueux.

L'histoire de la Médecine au dix-neuvième siècle a une grande^ injustice à réparer dans Laennec. Les contemporains et les élèves de cet illustre pathologiste, tous presque aussi petits à côté de lui: que les élèves de Broussais à côté de leur maître, n'ont compris de' son œuvre que la partie mécanique et facile. L'abaissant à leur niveau, ils ne montrent jamais en lui que ce qu'ils y voient, un séméiologiste ingénieux et exact, un anatomo-pathologiste précis ; et prenant à la lettre le titre de son immortel ouvrage, ils pensent l'exalter assez en faisant de lui une sorte de personnification du stéthoscope... Cela ne suffit pas à la gloire de Laennec. Qu'on continue à le nommer Yilhistre auteur de l'auscultation médiate^ nous y applaudissons ; mais nous voulons y joindre le titre de restaura^teurde la Nosologie et de la Matière médicale en France. L'histoire le lui confirmera, et elle nous approuvera d'avoir associé M. Bretonneau à cet honneur.

L'anatomie pathologique est un point de vue d'où l'on peut reconstruire l'édifice nosologique et préparer la reconstitution de la: Matière médicale, comme on le peut d'ailleurs en se plaçant à tous les autres points de vue de notre science. Telle fat, en effet, l'œuvre' capitale de Laennec. Successeurs de Bichat, Broussais et lui furent les chefs de l'école anatomique ; mais comme si la tâche eût été trop, forte pour un seul, ils se la partagèrent et fondèrent deux systèmesd'anatomisme ennemis. On pourrait nommer celui de Broussais.-

INTRODUCTION

Vanatomisine physiologique, et celui de Laennec Variatomisme pathologique. Pour Broussais, toutes les altérations de tissu sont identiques au fond ; des circonstances accessoires leur impriment leurs seules différences. Sa Thérapeutique découle tout entière de cette idée. Voilà bien la Nosologie et la Matière médicale niées du point de vue anatomique. Pour Laennec, au contraire, toutes les altérations sont primitivement , essentiellement spéciales. Les maladies essentielles revivent placées sur cette base nouvelle, et les médications spéciales rentrent à leur suite. La Nosologie et la Matière médicale se trouvent ainsi affirmées du point de vue anatomique. Laennec, renfermant son observation dans une cavité splanchnique, eut la puissance d'en faire sortir toute une Nosologie. Le médecin qui sait le lire y trouve les fièvres, les phlegmasies, les hémorrhagies, les névroses, les lésions organiques et la plupart des diathèses. Toutes viennent là manifester leurs principaux effets, et s'exposer, si nous pouvons ainsi dire, à la rigueur du diagnostic moderne. L'histoire des catarrhes, cette belle réparation faite à la sagacité clinique des anciens, représente à elle seule, comme dans un petit spécimen, tout le cadre nosologique.

Enfin Laennec, se servant de la Matière médicale comme d'une pierre de touche et d'une contre-épreuve pour juger la spécialité de chacune des affections morbides et des diathèses, restaure les médicaments du même coup que les maladies ; et c'est une chose merveilleuse dans l'histoire de notre science, de voir les uns et les autres assis par lui plus solidement que jamais sur la base anatomique où, quelques années auparavant, Broussais avait inscrit leur ruine. Oîi est l'anatomo-pathologiste capable d'une telle force d'observation? Nous le répétons : la gloire de Laennec est d'avoir rétabli la Nosologie et la Matière médicale par l'anatomie pathologique, qui est un des côtés de la science des maladies. C'est par cette porte que Laennec est rentré dans la Médecine, tandis que c'est par elle qu'en sont sortis ceux qu'on appelle ses successeurs et ses émules. Il y a entre eux et lui la différence du naturaliste vulgaire au médecin éminent. ->

Mais cette restauration se ressentit de la réaction et de la lutte d'où elle était sortie. Broussais avait trop désessentialisé les lésions organiques , etc. Laennec les essentialisa trop . L'un avait trop expliqué les transformations et les dégénérescences morbides des tissus; l'autre ne les expliqua pas assez ; et alors, au physiologisme anatomique succéda le nosologisme anatomique. Pour Laennec, le produit morbide est le résultat d'un germe inné, d'un être malfai-

INTRODUCTION

Page 1