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sant, d'une sorte d'entozoaire dont il est impossible de connaître et d'empêcher les causes, de prévenir le développement et d'arrêter les progrès dévastateurs. Broussais nomme cette exagération le fatalisme médical ; il le repousse, et il a raison ; mais il a tort, de son côté, quand il se vante de pouvoir étouffer toutes les lésions organiques dans le berceau qu'il leur a préparé : l'irritation. Le fatalisme engendre l'expectation systématique, l'inertie ou quelque «hose de pire, l'expérimentation thérapeutique chez Ceux qui ne «roient pas à la Médecine, et tels sont les successeurs de Laennec. Chez ceux qui y croient , il engendre l'empirisme. Or Laennec croyait fortement à la médecine, et Laennec fut empirique... en haine du physiologisme... Qui sait s'il ne fallait pas agir avec cette brutalité pour mettre fin à la manie des explications physiologiques de la maladie et du remède, et pour faire rentrer la Matière médicale dans la Thérapeutique privée de ses agents les plus héroïques?
Mais l'amour-propre de tous les médecins n'était pas engagé, •comme celui de Laennec, à nier les bienfaits de la doctrine physiologique. Il est facile de concevoir que celle-ci n'avait pas ravagé la Médecine sans y laisser d'autres traces que celles de ses erreurs.
Malgré l'entêtement de Laennec, on sut le rôle de l'irritation des tissus, de leur inflammation en particulier, dans le développement des lésions organiques et dans la formation des indications thérapeutiques. Tout en admettant dans les médicaments des propriétés spéciales, on fut forcé d'avouer qu'ils jouissent en même temps de propriétés communes et physiologiques toujours plus ou moins irritantes, et que, chez certains individus très-irritables, ces dernières propriétés sont les seules qui se. manifestent, au grand détriment du malade; tandis que, réciproquement, chez les personnes peu irritables, les propriétés spéciales se développent davantage et les propriétés communes et irritantes beaucoup moins. Nous reviendrons sur ce résultat important de notre observation.
Depuis Broussais, on apprécie plus délicatement, on dirige avec un soin physiologique l'action des modificateurs externes, on surveille attentivement l'état des membranes de rapport, et connaissant mieux les sympathies, on discerne plus sûrement les cris de l'organe qui souffre. Le médecin, plus habile à débrouiller par une analyse savante le mobile de la douleur et de tout le tumulte morbide, n'est pas obligé de compliquer autant ses formules, et de traiter chaque symptôme comme une affection particulière. La thérapeutique des fièvres est simplifiée; nous sommes débarrassés des chauffeurs de maladies aiguës ; et le praticien moderne a pu recommencer l'étude
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si difficile de la curation des maladies chroniques, étable immonde 011 personne, Laennec lui-même, n'aurait pu poser le pied si Broussais n'y eût fait passer le torrent de sa puissante critique.
Semblable à Brown dans son genre, Laennec semblait faire, en Thérapeutique comme en Nosologie , abstraction de l'organisme pour ne voir que Vêtre maladie. Pour Broussais, l'inflammation était le fait initial et caractéristique ; la diathèse, l'altération organique spéciale, n'étaient que les accidents, la terminaison et la dégénérescence possibles, mais non nécessaires, de cet état. Laennec, au contraire, plaçait tout dans l'altération sui generis; l'irritation, l'inflammation devenaient des éventualités possibles, mais peu importantes. On voit facilement à quelles conséquences funestes mènent en Thérapeutique ces deux excès. Partant de son point de vue, Laennec ne pouvait voir que spécifiques, et devait aboutir à l'empirisme. Or, quoi qu'on fasse, les maladies ne sont ni des êtres ni des modifications purement accidentelles de l'organisme. Le rationalisme médical, dont Broussais fut la plus haute et la plus brillante expression, est alors une chimère ; et l'empirisme dans lequel roula Laennec emporté par une réaction extrême, n'est pas moins impossible.
L'École de Paris se divisa donc en deux camps ennemis : celui du physiologisme anatomique commandé par Broussais, et celui du nosologisme anatomique défendu par Laennec. Dans l'un on proclama le rationalisme absolu en Thérapeutique ; et si dans l'autre on n'osa pas professer l'empirisme absolu, on posa des principes qui peuvent y conduire, et qui d'ailleurs ont fait tomber les élèves de Laennec de l'empirisme dans le scepticisme. Laennec lui-même n'a échappé à cette dernière conséquence que par sa haute intelligence médicale, ainsi que par l'influence irrésistible de Broussais que chacun subissait à un degré quelconque.
Mais si la vérité n'est ni dans l'un ni dans l'autre de ces systèmes exclusivement, est-elle dans leur alliance? et faut-il donc composer la pathologie d'un peu de physiologisme et d'un peu de nosologisme? puis fonder la Thérapeutique moitié sur l'empirisme, moitié sur le rationalisme? Non : toute alliance est radicalement impossible entre deux principes contraires. Le physiologisme médical n'est pas l'usage de la physiologie en médecine, il en est l'abus ; de même que le nosologisme n'est pas l'usage, mais l'abus de l'idée de Vespèce naturelle, ou de l'idée de spécificité appliquée à la pathologie. Et le rationalisme thérapeutique est-il l'usage du raisonnement dans la formalion des indications et dans l'appréciation du mode d'action
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des médicaments? Non, il n'en est que l'abus; de même que l'empirisme consiste dans l'abus et non dans l'usage de l'expérience thérapeutique. Ces deux thèses sont tout le problème de la médecine, et nous ne voulons pas entreprendre de les traiter ici. Nous nous contenterons d'émettre quelques principes généraux sur la question de l'empirisme et du rationalisme en Thérapeutique comme relevant spécialement de notre sujet.
Le rationalisme thérapeutique suppose en principe que la maladie proprement dite n'existe pas ; et que ce qu'on appelle ainsi n'est qu'un trouble accidentel qui ne peut avoir sa cause que dans une action intempestive des modificateurs externes de notre économie. Si ce système est vrai, la maladie, qui n'est qu'un dérangement de fonction, s'explique par la théorie de la fonction dérangée ; et la Thérapeutique, qui n'est que l'art de replacer celle-ci dans son état normal, n'a qu'à s'appuyer sur la physique et sur la physiologie, sur la connaissance de la fonction et de ses modificateurs hygiéniques, pour rétablir l'harmonie entre eux. Tout s'explique depuis le commencement jusqu'à la fin : la connaissance des fonctions de l'organisme donne à priori celle de ses maladies, comme la théorie de la digestion donne à peu près celle de l'indigestion, la théorie de la respiration celle de l'asphyxie par privation d'air ou de la surexcitation du sens pulmonaire par un air oxygéné, etc. Si le rationalisme emploie des médicaments proprement dits, c'est à la condition qu'il en expliquera l'action comme il explique celle des agents hygiéniques. L'émétique sera un excitant de l'estomac, ou bien un révulsif, ou bien un évacuant, suivant l'indication qui en aura motivé l'usage : le quinquina ne sera qu'un tonique ; le mercure qu'un sialagogue, un stimulant de l'appareil lymphatique, etc. ; en un mot, les médicaments ne pourront être classés que dans un système dichotomique ; et si l'on reconnaît en eux des propriétés spéciales, elles ne correspondront qu'aux propriétés physiologiques des systèmes d'organes ou aux différences des tissus vivants. L'Anatomie générale de Bichat a donné naissance à plusieurs traités de Matière médicale (Schwilgué, Alibert ) oii les agents thérapeutiques sont classés d'après cette idée. Bichat lui-même promettait un Traité des médicaments conçu sur le plan de son Anatoraie générale et de sa classification des fonctions. Son esprit naturellement droit avait bien entrevu la pierre d'achoppement de ce système de Matière médicale, mais les exigences de sa doctrine et de son époque l'eussent entraîné malgré lui dans le rationalisme. L'esprit de Brous-
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sais, plus mâle et plus hardi, devait commencer cette œuvre, dans laquelle la doctrine n'était qu'une machine de guerre pour ruiner le passé. Rien ne convenait moins à Bichat qu'une mission de ce genre.
Broussais a donné un exemple séduisant de rationalisme dans un -de ses ouvrages le moins connu et le plus digne de l'être, son Traité de Physiologie appliquée à la Pathologie, où, en effet, la pathologie se trouve facilement et immédiatement déduite de la physiologie. Toute distinction y est même effacée entre ces deux branches de la science de l'homme ; car, nous ne devons pas nous lasser de le répéter : là oii la maladie n'est qu'un accident, il n'y a plus de patho- Jogie ; elle s'identifie avec la physiologie, et la thérapeutique devient «ne section de l'hygiène.
Tel est le rationalisme , conséquence rigoureuse du phgsiolo- <]isme.
\S empirisme suppose en principe que la m; !adie est produite par un être indépendant de l'organisme et s'y manifestant comme sur un théâtre étranger à l'action qui se passe en lui. 11 rompt par conséquent tout rapport entre la santé et la maladie, suppose dans le corps vivant deux principes distincts et opposés qui n'ont, par conséquent, rien de commun entre eux, prononce le divorce entre la physiologie et la pathologie, et ramène dans la Médecine la querelle du manichéisme... Pour l'empirique, les modificateurs externes sont exclus de l'étiologie (et on sait combien Laennec et quelquesuns de ses élèves ont porté loin l'incrédulité relativement à l'action du froid dans la détermination des phlegmasies pulmonaires, du rhumatisme) ; les maladies sont : voilà toute sa pathogénie, et il ne s'inquiète pas plus de savoir la raison première de ce fait que ses causes secondes. Les espèces nosologiques doivent être pour lui aussi naturelles et aussi inamovibles que les espèces zoologiqucs et végétales. Toute maladie a une marche invariable et fatale. S'il admet le contraire, il renonce implicitement à son principe.
L'expérience seule peut indiquer les propriétés d'un remède, et on ne peut concevoir à toute conquête thérapeutique d'autre origine que le hasard. Se croiser les bras devant la maladie ou l'étouffer immédiatement, comme un animal dangereux, sous les coups redoublés des moyens spécifiques les plus violents, telle est, telle devrait être l'inévitable alternative de tout empirique sévère et entier. Sa Matière médicale n'admet ni désobstruants, ni fondants, ni stimulants, ni toniques, ni évacuants, ni astringents, ni sédatifs; on n'y doit rencontrer qu'une immense série de remèdes dont les
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noms ne peuvent commencer que par celui d'une maladie avec la désinence fuffe, ou finir par la désignation d'une maladie précédée de l'initiale anti; ainsi les fébrifuges, les vermifuges, etc., les antispasmodiques, antisyphilitiques, antidysentériques, antiapoplectiques, etc., etc.
La question n'est pas de savoir s'il y a eu, si jamais il a pu exister, de fait, des rationalistes purs parmi les physiologistes praticiens, et des empiriques conséquents parmi les praticiens instruits à un degré quelconque de la science de l'homme. Nous ne le croyons pas ; mais, sous peine de ne jamais en finir avec cette éternelle dispute, il faut dire, non ce que font les rationalistes et les empiriques, mais ce qu'ordonnent de faire les principes du rationalisme et de l'empirisme une fois posés, acceptés, rigoureusement appliqués. Personne encore, que nous sachions, n'a conduit ainsi la procédure de cette affaire. Voilà pourquoi elle reste pendante depuis le jour oh elle s'est élevée au berceau de notre science, entre les Écoles rivales de Cos et de Cnide.
Quoique distincte de la santé , la maladie n'en diffère pas essentiellement ; aussi la pathologie est-elle bien plus distincte de la physiologie qu'elle n'en est indépendante.
L'empirisme qui exclut toute explication de la maladie fondée sur la connaissance de l'homme est faux, car il n'y a pas en nous deux natures différentes, mais plutôt une seule nature affaiblie et viciée, sujette au désordre et à la souffrance. Considérée sous ce dernier aspect, cette nature accidentelle a ses faits propres dont la connaissance expérimentale forme le domaine de la pathologie. L'erreur du rationalisme consiste à nier la réaUté, et, comme on dit, Vessentialité de ces faits propres, et à les expliquer comme de simples modifications accidentelles àQ l'état normal ou comme des phénomènes physiologiques.
Il faut donc que la science puise ses principes assez profondément €t se fasse assez compréhensive pour embrasser dans une seule idée les deux aspects de notre nature, sauf à diviser son sujet en respectant son unité, et à former de la physiologie et de la pathologie comme les deux branches d'un même tronc.
Une des classifications nosologiques les plus naturelles et les plus pratiques serait celle oii les maladies viendraient se placer suivant leur degré plus ou moins prononcé de spécialité, d'individualisation, d'unité, d'essentialité (ces expressions seront un instant synonymes pour nous). En partant des maladies qui ne sont qu'une perturba-
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tion accidentelle des actes physiologiques ou des fonctions, on s'él^verait graduellement à celles qui naissent spontanément en nous, et 011, indépendamment de leur caractère simple de phénomènes morbides, tous les symptômes présentent un caractère siii generis qui leur assigne une origine unique, un principe spécial, une nature plus ou moins bien déterminée, depuis le rhumatisme jusqu'à la syphilis pour les maladies chroniques, depuis la fièvre éphémère jusqu'à la variole pour les maladies aiguës. Les premières, celles qui sont le moins individualisées, le moins spécifiques, le moins essentielles, sont les types auxquels les médecins physiologistes de tous les temps et de toutes les Écoles ( car Broussais n'est pas le premier : il a eu en Grèce et à Rome d'illustres prédécesseurs) ont voulu ramener toutes les maladies, même les spécifiques. De leur côté, les nosologistes sont systématiquement entraînés à assimiler toutes les maladies aux maladies parfaitement déterminées, spécifiques ou essentielles, et ils ont toujours été fort embarrassés des maladies indéterminées et de ces affections accidentelles qui méritent aussi une place dans la série, et qu'on pourrait appeler des affections physiologiques.
Cette division des maladies fournit aussi celle des systèmes de - Médecine qui, indépendamment des principes particuliers sur lesquels ils sont fondés, se divisent avant tout en systèmes de physiologistne et en systèmes de nosologisme, ou en systèmes de la ?2onessentialité et en systèmes de Vessentialité des maladies. Mais ce qui nous importe le plus dans cette division , c'est qu'elle nous donne celle des systèmes de Thérapeutique en systèmes de i^ationalisme et en systèmes d'empirisme. Nous avons assez défini les uns et les autres pour n'être pas obligés d'y revenir, et pour arriver tout de suite à ce que nous voulons en dire ici.
Plus une maladie est spécifique , moins les indications qu'on nomme physiologiques ou rationnelles ont de valeur. Moins, au contraire, une maladie est déterminée, moins elle a d'unité ou de spécificité, moins, en un mot, elle est essentielle, et mieux sont indiqués les traitements rationnels ou fondés sur la physiologie; et moins sont admissibles les moyens dits empiriques.
Avec sa prétention de traiter les maladies rationnellement et d'après une connaissance claire de leur nature, le médecin physiologiste ne fait que ce qu'on nomme la médecine du symptôme, toutes les fois que la maladie ne consiste pas en une simple perturbation accidentelle des fonctions ou en un pur traumatisme. Ce dernier cas est son triomphe, car alors il est dans le vrai.
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Mais dès que la maladie a une certaine unité, un certain caractère nosologique ; lorsque surtout elle a un cachet très-marqué de spécificité et d'individualisation, c'est le médecin nosologiste qui l'emporte, c'est la médecine nommée faussement empirique qui mérite la préférence. Dans ce cas, la médecine physiologique ou la médecine du symptôme ou de la lésion, en tant qu'ils sont symptômes et lésions et non en tant qu'ils sont symptômes goutteux ou paludéens, lésion scrofuleuse ou syphilique, par exemple, la médecine rationnelle ou physiologique est dans ce cas, disons-nous, la plus dangereuse et la plus pitoyable de toutes.
Mais quoi! faut-il donc opter? devra-t-on être nécessairement rationaliste ou empirique? Non, puisque l'un des deux systèmes n'est pas moins faux que l'autre.
Nous ne connaissons pas une seule maladie qui n'ait une certaine unité et ne puisse se distinguer d'une autre par quelque chose de spécial. Or, ce quelque chose, cette cause intime échappe toujours plus ou moins aux principes du rationalisme. Chaque symptôme, chaque lésion représentant à sa manière la nature spéciale ou l'unité de la maladie, il en résulte donc que la médecine du symptôme est toujours plus ou moins précaire, puisqu'elle n'attaque pas le symptôme en tant qu'il est spécial, mais en tant qu'il est un simple trouble fonctionnel, une irritation, une douleur, un spasme, un pur élément morbide. Le rationalisme thérapeutique est donc faux, même dans les cas qui lui paraissent les plus favorables.
Mais, d'un autre côté, nous ne connaissons non plus aucune maladie, quelque spécifique et quelque individualisée qu'elle soit, qui ne demeure assujettie aux lois de l'organisme, et qui ne présente, par conséquent, quelques indications physiologiques, la Matière médicale possédât-elle contre cette maladie les remèdes spécifiques les moins incertains. L'empirisme thérapeutique est donc faux, même dans les cas qui semblent être son triomphe.
Oîi donc est la mesure? où la vérité? Dans l'idée de subordonner à la médication du symptôme celle de l'unité morbide, lorsque celle-ci n'est pas assez bien déterminée et assez spécifique pour dominer toutes les autres indications ; et de subordonner, au contraire, la médication des symptômes à celle de la nature de la maladie, lorsque celle-ci a une telle unité et une telle spécificité, que toutes ses parties, que tous ses symptômes n'en peuvent pas être détachés, et que chacun d'eux la représente et la manifeste aussi bien que l'ensemble.
Rien de plus vrai, de plus simple, de plus facile h comprendre
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que ce principe de thérapeutique générale. Il e.st la loi souveraine des bons praticiens.
. A quoi sert la médecine ou la médication du symptôme dans les maladies bien déterminées, comme la syphilis, la fièvre de marais? Le médecin peut-il, à son gré, attaquer chaque symptôme de ces affections en particulier et les détacher les uns après les autres de leur principe, de leur cause efficiente? Non, car celle-ci a trop d'unité, trop de spécificité, et chaque symptôme est lui-même trop pénétré de cette spécificité pour céder à d'autres moyens qu'à ceux qui peuvent l'attaquer spécifiquement ou en efie-même.
Mais aussi, à quoi bon les médications spécifiques dans les maladies mal déterminées, sans unité bien caractérisée, en un mot sans spécificité, comme le sont une foule d'affections qui naissent de mille influences communes capables de provoquer en nous des perturbations physiologiques plus ou moins graves, plus ou moins durables? Dans ce cas, on se borne à éloigner les causes excitantes; et si, le branle une fois donné aux propriétés morbides de l'économie et aux prédispositions patliologiques de chacun, la soustraction des influences étiologiques ne suffit pas pour apaiser le mal et les souffrances diverses, on attaque les symptômes en particuher, on calme, on excite, on révulse, on évacue, etc. Alors, chaque élément de cet ensemble, n'étant pas lié à celui-ci par une unité bien forte et ne représentant rien de spécifique, peut en être détaché, et la maladie dissoute et démolie, en quelque sorte, pièce par pièce.
Nous n'avons pris les deux cas extrêmes de la série que pour mieux faire comprendre le précepte.
Mais toute la difficulté n'est pas là; et il y a d'autres faits encore, qui, en accusant l'insuffisance de nos ressources spécifiques et de nos médications physiologiques, dénoncent en même temps l'erreur du rationalisme et de Vempirisme.
L'empirisme ne pourrait prétendre à mériter les suffrages du médecin, que dans le cas où, à chaque maladie spécifique ou essentielle^ il aurait à opposer une médication essentielle ou spécifique, une médication qui, sans passer par le détour de la médecine des symptômes, irait droit au mal l'éteindre dans son principe.
Le rationalisme est, de même, convaincu d'erreur, quand, en face de la maladie la moins spécifique, la moins individuaUsée, il ne peut parvenir à en apaiser les symptômes par l'hygiène la plus éclairée et par les traitemicnts physiologiques les plus habilement conduits.
Or, non-seulement l'empirisme est désarmé devant le plus grand
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nombre des maladies spécifiques, mais il arrive même très-souvent qu'il échoue en face de celles contre lesquelles il possède les moyens spécifiques les moins incertains, bien plus, qu'il les aggrave par l'emploi de ces agents précieux... Qans ce dernier cas, la médecine dite rationnelle ou physiologique, la médication des symptômes reprennent leurs droits, etonest forcé de s'en contenter faute de mieux, quoique alors elle soit bien plus utile en ne nuisant pas et en atténuant le mal, qu'en produisant un bien positif et qu'en guérissant.
Trop souvent aussi, le rationalisme est impuissant devant les maladies les moins individualisées, 011 les symptômes, ne paraissant pas pénétrés d'une cause spécifique, sembleraient devoir céder facilement aux médicaments doués de propriétés physiologiques bien connues.
Alors, le praticien peut faire appel à ce qu'on nomme faussement la médecine empirique, c'est-à-dire qu'il a recours à de puissants modificateurs de l'économie dont les indications ne sont pas puisées précisément dans la connaissance des propriétés physiologiques des médicaments, mais, par analogie, dans la connaissance de leurs propriétés nosologiques ou bien quelquefois de leur influence perturbatrice. Dans le premier de ces cas, malgré la spécificité de la maladie, il a fallu éloigner les moyens spécifiques et employer les remèdes à propriétés physiologiques, faire, en un mot, la médecine du symptôme.
Dans le second, force a été de recourir à des spécifiques, malgré la non-spécificité nosologique de l'affection.
Or, ces deux cas, qui paraissent opposés, se rencontrent habituellement chez les mêmes sujets. Les personnes dont il s'agit sont affectées de ces constitutions caractérisées par le vice que Hunter nommait irritabilité. Nous les appelons volontiers les noli me tangere de la Médecine. Sont-elles affectées de syphilis? le mercure irrite les symptômes vénériens, étend les ulcérations, enflamme la bouche, surexcite le tube digestif, allume la fièvre, produit des crampes, engendre, en un mot, une sorte de pseudo-syphilis qui complique et dénature la vraie sans la guérir. Sont-elles prises d'affections paludéennes? le quinquina agit efficacement une fois : mais les accidents renaissent, et le spécifique n'a plus d'action que celle de surstimuler le système nerveux, d'imprimer la continuité à ce qui n'était qu'intermittent, de causer de l'insomnie et de compUquer la diathèse paludéenne d'une diathèse quinique qui défigure la première et la rend plus réfractaire que jamais. La médication des symptômes, lorsqu'elle est supportée, et les soins hygiéniques, restent alors comme seules ressources au médecin intelligent. C'est
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dans des conditions pareilles que non-seulement les spécifiques ne réussissent pas dans les maladies spécifiques, mais que les médicaments rationnels ou physiologiques échouent dans les affections les plus indéterminées et dans lesquelles la médecine du symptôme semblerait le plus évidemment indiquée.
Ces observations, que nul ne peut nier, sont bien propres à montrer tout ce qu'il y a de faux et de superficiel dans les deux systèmes que nous combattons, ainsi que dans la prétention plus superficielle encore de les unir tous deux et de faire de cette combinaison le type de la sagesse médicale.
En pesant la valeur réciproque du rationalisme et de V empirisme, nous les avons toujours supposés agissant, se livrant, chacun de son point de vue, à une Thérapeutique impatiente et inquiète, comme si toutes les maladies se prêtaient à cette médecine exterminatrice. Pourtant, il existe depuis le commencement de l'art une doctrine médicale imposante dont les principes protestent contre cette supposition; nous voulons parler du naturisme, altération de la médecine d'Hippocrate, et que Stahl a rajeuni sous le nom d'animisme. Elle consiste à assimiler les maladies à des fonctions accidentelles que le médecin ne doit chercher à modifier que dans le cas oii elles s'écartent de leur marche naturelle ou salutaire, plus salutaire que les perturbations ou les interruptions que l'art pourrait leur imprimer. Mais, supposer que les maladies sont susceptibles de déviations graves et mortelles, c'est pour le naturisme la ruine de son propre principe. Ce principe ne se soutient qu'en imaginant un organisme exempt des éléments de la maladie, et qu'en dérivant uniquement celle-ci de l'action nocive des modificateurs externes, repoussés victorieusement par une nature saine et vigoureuse. Voilà ce qu'Hippocrate n'a jamais dit et ce qui court les écoles sous son nom. Les faits sur lesquels s'appuie le système du naturisme condamnent à la fois le rationalisme et Vempirisme : le rationalisme^ puisque ces faits tendent à prouver que la médecine des symptômes et des lésions est très-souvent impuissante à enrayer les uns et les autres dans les maladies bien déterminées, et qu'elle est même fort dangereuse lorsqu'elle y parvient; Vempirisme, car faute de moyens spécifiques, il faut bien se résigner à laisser agir la nature dans les maladies les mieux déterminées et les plus spécifiques. Ces dernières sont même, dans l'ordre des maladies aiguës, celles qui fournissent au naturisme ses arguments les plus solides.
Et cependant, si l'on venait à rencontrer tfn moyen spécifique de guérir la variole aussi efficace que celui qu'on possède pour la pré-
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"venir ou éteindre la prédisposition à la contracter, il faudrait bien que le naturisme se résignât à laisser l'art se mettre à la place de la nature trop souvent impuissante. Le physiologisme ne pourrait pas non plus ne pas s'avouer "vaincu, et ne pas reconnaître qu'un tel moyen est préférable à la médication rationnelle des symptômes et des accidents morbides, malgré l'impossibilité oii il serait d'expliquer physiologiquement l'action d'un tel remède. Enfin, \ empirisme lui-même aurait tort de triompher, car dans les sciences d'observation, ce n'est pas être empirique que de s'appuyer sur un fait, même inexpliqué.
Il résulte de cette discussion que le rationalisme^ Vempirisme et le natMrisme sont faux, et que chacun de ces trois systèmes prouve la fausseté des deux autres. Les faits qu'invoque le rationalisme anéantissent ceux qu'invoque Vempirisme, et réciproqaement. Les arguments sur lesquels s'appuie Xempirisme détruisent ceux qu'allèguent le rationalisme %W<à naturisme ; Qi, parles faits incontestables qui lui ont donné naissance, celui-ci condamne Xempirisme et le rationalisme.
La division des méthodes thérapeutiques par Barthez en analytiques, naturelles, empiriques et perturbatrices, coordonne sans système, mais aussi sans principe, les trois séries de faits qui ont donné lieu aux trois systèmes que nous venons de reconnaître. La perturbatrice est purement factice; on peut en donner une partie à la méthode analytique et l'autre à la méthode empirique.
La méthode analytique renferme les faits du physiologisme thérapeutique qui, faute de moyens spécifiques capables d'attaquer le principe de la maladie, combat chaque symptôme par des moyens appropriés, ou qui, n'admettant pas ce principe spécifique ou l'essentialité morbide, ne s'adresse qu'aux troubles fonctionnels ou aux lésions, et fait, en définitive, à son insu ou non, la pure médecine du symptôme. La méthode naturelle est celle qui seconde les tendances de la nature; elle représente les données du naturisme. La méthode empirique est définie par son nom même.
Toutefois, ce nom est vicieux. Il consacre un système que Barthez repousse. Puisque, selon la manie de son école, il tenait à enchaîner dans des méthodes et à isoler sans rapports possibles ces trois indivisibles procédés de l'art, il fallait dire méthode spécifique. Trop large pour n'admettre qu'un des systèmes, l'esprit de Barthez les embrassa tous trois, mais éclectiqueraent ou contradictoirement. Ils s'excluent, en effet, si l'on ne possède pas l'idée qui ôte à chacun ce qu'il a de faux et d'exclusif pour les fondre ensemble par ce qu'il
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leur reste alors de vrai, mais d'incomplet séparément. Ainsi, cette heureuse classification de Barthez, ne s'appuyant pas sur les principes de pathologie que nous venons d'établir, ne s'enracinant pas dans la nature même des choses, semble se trouver tout fortuitement dans la doctrine du célèbre vitaliste, et n'a, dès lors, qu'une utilité didactique, qu'une portée exclusivement scolastique. 11 en est ainsi d'ailleurs de tout ce qui est sorti de la plume de cet homme éminent, chez qui le péripatétisme et l'ontologie ont rendu stériles et purement nominales les plus grandes notions de la Physiologie et de la Médecine.
Nous nous sommes déjà trop étendus sur ce sujet pour nour arrêter encore à montrer comment, dans sa doctrine des éléments^ Barthez ne pouvait conclure qu'à la médecine du symptôme et au physiologisme, bien qu'il admît des méthodes naturelles et empiriques, lesquelles, ainsi que nous l'avons vu, supposent dans les lïialadies autre chose que des éléments morbides ; et comment, au contraire, dans son Application de l'analyse à la médecine pratique, F. Bérard, séparant violemment la médecine de la physiologie, ne pouvait, en Thérapeutique, conclure qu'à l'empirisme ou au naturisme, bien qu'il admît des éléments morbides et des méthodes analytiques.
Nous n'avons plus qu'un mot à ajouter pour clore ce sujet capital. Les mots essentiel, essentialité, et les idées que ces mots expriment, appliqués aux maladies, sont en grande partie la cause de la mésintelligence qui règne entre les médecins au sujet des maladies et des méthodes thérapeutiques. Ces expressions sont fausses ; il faut les bannir du langage médical. Quoi qu'on fasse, elles inspirent une répugnance instinctive, en impliquant que les maladies sont des êtres indépendants, des essences, des espèces o^éées comme les es- S27ices ou espèces des trois règnes de la nature. Cela engendre, comme on l'a vu, le fiosologisme, non moins faux que le physiologisme, et l'empirisme, système aussi erroné que le rationalisme. Ajoutons que le système que renferme le mot essentiel, appliqué aux maladies, est un système sombre et désolant, une borne fatale imposée aux progrès de la Médecine. Et, en effet, par ce système, le médecin est condamné à se croiser les bras devant les maladies, ou à se faire chercheur de spécifiques. Or, on ne cherche pas les spécifiques, on les trouve. Si la maladie est un être, c'est un être trèsmalfaisant, et il faut s'en déhvrer le plus tôt possible, comme d'un serpent ou d'un loup. Oii sont les armes pour cela? Et si les spécifiques manquent, quelle autre Thérapeutique pratiquer qu'une froide et systématique expectation?
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Eh quoil partout dans la nature l'homme atténue le mal; il détourne l'action funeste des éléments, et, s'il ne met pas l'ordre à la place du désordre, il tend au moins à faire dominer de plus en plus l'un sur l'autre, etc.; et la maladie serait le seul désordre sur lequel il n'aurait aucune prise! A Dieu ne plaise!... Il n'y a d'inné ou plutôt de natif dans la nature humaine, d'inamovible par conséquent, que les propriétés morbides de l'organisation. Quant aux maladies proprement dites, que les nosologistes classent comme des êtres naturels, parce qu'elles présentent quelques-unes des apparences de ces êtres^ elles ne nous sont point innées, ni par conséquent essentielles. Formées de ce qu'il y a de morbide en nous, elles y prennent des déterminations plus ou moins spécifiques, s'y individualisent plus ou moins ; mais on les voit paraître et disparaître dans l'histoire naturelle de l'homme. Elles se modifient, se larvent, se décomposent, se transforment avec les temps, les mœurs, les climats^ avec les influences physiques et morales qui agissent sur les peuples, etc. Une bonne hygiène publique ferait disparaître beaucoup de maladies aiguës spécifiques, et l'œuvre est déjà commencée. Une bonne hygiène privée pourrait éteindre ou atténuer beaucoup de maladies chroniques. Le spécificism'e et le nosologisme s'en vont, et cela est nécessaire pour l'avenir de la science. Le reste n'est que galénisme impuissant, honte d'une médecine qui ne vit pas encore de l'esprit des sciences et de la civilisation modernes...
Ne nous jetons pas d'un extrême dans l'autre. Si l'on n'eût pas trop essentialisé les maladies, Broussais ne les eût pas tant désessentialisées. Ce qui allumait au plus haut point l'ardeur dévorante de sa critique, c'était le fatalisme thérapeutique et l'empirisme que traîne à sa suite l'ontologie médicale ou le nosologisme. Ecoutez ces paroles où respirent, comme d'ailleurs dans toutes les pages de ce grand écrivain, un si continuel amour de l'homme souffrant, un besoin si ardent de progrès, une si noble confiance dans l'avenir de l'humanité. « Ce sont (les maladies) des entités isolées dont vous êtes réduits à chercher les spécifiques isolés ; opération intellectuelle purement empirique et souvent très-difficile, disons mieux, impossible. Mais ce qui est bien plus grave, cette manière de philosopher à courtes vues est évidemment contre l'intérêt de la science, en ce qu'elle vous fait négliger un grand et puissant moyen de diminuer la somme des maux qui affligent l'espèce humaine : je veux dire la soustraction opportune des modificateurs irritants. »
Cette pensée d'avenir rappelle à notre esprit, par contraste, Pinel,
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que nous avions dû écarter un instant de la place qu'il occupe historiquement dans notre critique, pour ne pas couper le lien systématique qui unit Brcussais à Brown, à Cullen, à Haller. Le nosologismc, delenda Carthago de Broussais, ramène donc à l'illustre auteur de la Nosographie philosoplùque, contre qui viendra se poser encore la figure de son adversaire implacable.
Pinel, dégoûté des théories chimiatriques et du physiologismc humoral de son époque, fatigué justement de la vaine facilité avec laquelle 1 etiologie, la pathologie, la thérapeutique étaient dérivées de ces théories, et les maladies faites de toutes pièces au rnépris de l'observation clinique, Pinel, ce sera l'honneur de son nom, s'efforce de ramener les esprits à l'observation pure et simple des maladies. Il ne faut pas lui chercher d'autre mérite principal. S'il admet Hippocrate, ce n'est que comme historien fidèle des maladies. Il veut absolument en faire un nosographe. Quant à lui, son étiologie est nulle ; c'est une fastidieuse énumération de lieux communs, qui est là pour l'honneur de la méthode. Dès que, par le fait, on assimile les maladies à des espèces natureUes, à quoi bon une étude des causes? A-t-on à s'enquérir des causes du cheval, de l'aigle, du serpent, du chêne, du lis, du platine? L'étiologie de ces êtres, c'est la création, un mystère que la science prend comme point de départ, mais dont elle n'a pas à s'occuper. La pathologie? Mais la pathologie ne peut être qu'une cxphcation de la nature et de la formation des maladies, fondée sur la connaissance des lois de l'organisme, de ses conditions d'existence, et des influences qui agissent sur lui. Or, les maladies ne se forment pas, elles sont. Il n'y a donc qu'à les décrire, à les classer d'après leurs caractères extérieurs, comme des plantes ou des insectes, qu'à savoir les procédés d'exploration à l'aide desquels on découvre ces caractères. Entre un fait physiologique et un fait pathologique, il y a la même séparation qu'entre un minéral et un végétal. Il n'est point au pouvoir de la physiologie d'expliquer la plus simple des affections morbides.
Quant à la thérapeutique de Pinel, elle est aussi nulle que son étiologie et sa pathologie. Il la prend telle que la lui transmet la routine, sans faire aucun effort pour la perfectionner; et cela, c'est bien plus par système que par impuissance. Les scolastiques disent que le but engendre la méthode. C'est en vertu de cet axiome que d'autres, posant ainsi le but de la Médecine : Une maladie étant donnée, déterminer le meilleur moyen de la prévenir ou de la guérir, ramenaient tout à l'étiologie et à la thérapeutique. C'est en
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verlii du même axiome que Pinel, définissant ainsi le but de la Médecine : Une maladie étant donnée, lui assigner son rang dans un cadre nosographique, est fidèle à son principe quand, dans sa préoccupation exclusive des méthodes de description et de classification, il ne mentionne que pour mémoire l'étiologie et la thérapeutique. On devine les conséquences rigoureuses de ce nosologisme si vénéi'é. Il suffit de les indiquer.
Les maladies étant assimilées à des espèces naturelles, on en vient nécessairement à créer des entités morbides qui n'ont avec l'organisme d'autres rapports que ceux de l'acteur avec le théâtre oii il joue. Le corps n'est plus guère que le lieu des maladies. Ce divorce de la pathologie et de la nosologie produit un règne de chimères à côté des trois règnes réels de la nature. C'est l'ontologie médicale, qui immobilise la médecine, consacre la perpétuité et l'incommunicabilité absolues des maladies, et les rend aussi respectables que les êtres de la création. Ce système va jusqu'à légitimer, jusqu'à commander même le scepticisme médical, en supprimant la pathologie. Enfin, creusant entre la thérapeutique et la nosologie le même abîme infranchissable qu'entre celle-ci et l'étiologie, il prête, autant que cela est possible, une base philosophique à l'empirisme.
Broussais paraît. Il ne voit que l'abus, et renverse du même coup le nosologisme et les nosologies. La maladie est niée; ce n'est qu'un dérangement extérieur et tout accidentel de la santé. Si les anciens ont mal compris la pathologie, c'est que l'anatomie générale de Bichat leur manquait. L'irritation ou la maladie, produite en nous par l'action excessive des agents hygiéniques, a ses lois qu'enseigne la physiologie. Il ne s'agit que de les connaître. L'observation clinique est bien plus une occasion d'appliquer cette connaissance que de l'acquérir. L'hygiène, c'est toute l'étiologie. Rien d'essentiellement, de spécialement morbide en nous. De la santé à la maladie, on ne doit voir qu'un degré. La maladie, la mort elle-même ne sont qu'un excès de vitalité, et l'art de guérir est tout entier dans l'art d'affaiblir la vie. L'idée de médicament comme corrélative à l'idée de maladie, est rejetée avec celle-ci. Au luxe des classifications succède une dénomination générale unique, que diversifie seul le nom de l'organe ou du tissu irrité, c'est-à-dire trop vivant. Le rhumatisme? entité qu'on remplace par un excès de vitalité dans les tissus fibreux et musculaires. Les scrofules ? même modification physiologique des vaisseaux lymphatiques. Le scorbut? diminution (diminution, nous ne savons pourquoi, et avouons n'avoir jamais rien compris à cette capricieuse exception) de la vitalité des vaisseaux sanguins et du
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sang. La folie? simple exaltation des hémisphères cérébraux, etc. Comme si, en supposant aussi excitée que possible une action physiologique quelconque dans un organisme foncièrement sain et exempt de toute propriété morbide, on devait jamais voir se développer autre chose que des facultés plus puissantes et plus saines ! Peut-on mieux nier la maladie et la médecine?
Viendra-t-on nous dire que tout cela n'est ni dans Pinel ni dans Broussais? Textuellement, eh! non, sans doute...; mais dire que tel n'est pas l'esprit de ces deux doctrines adverses, c'est ne pas en avoir pénétré le fond, c'est ne pas se rendre compte de leurs raisons d'être, c'est faire injure à leurs auteurs. Nous revendiquons pour eux l'unité et la grandeur de leurs conceptions. Oui, c'est bien là ce qui les inspirait. Pour comprendre une œuvre, il faut s'identifier avec le sentiment intime, quoique souvent mal démêlé, qui l'a produite. Si cela est, nul n'aura le secret de la Nosographie philosophique et de VExame)i des doctrines, ces deux pôles de la pensée médicale, qu'en les mesurant sur la mesure absolue à la hauteur de laquelle nous venons de les placer.
Oui, le nosologisme de Pinel et de tous les essentialistes suppose que la maladie est naturelle à l'homme, et assimile les maladies à des êtres créés, ni plus ni moins que les espèces animales et végétales. Elle rompt tout rapport entre la physiologie et la pathologie, rétrécit l'étiologie, décourage la thérapeutique ou consacre l'empirisme, et incorpore la médecine dans l'histoire naturelle.
Oui, le physiologisme de Broussais et de tous les accidentalistes, dans sa réaction contre les erreurs du nosologisme, oublie, à son tour, la portion de vérité qui ressuscite d'âge en âge ce système, jusqu'à assimiler les maladies aux pures surexcitations de notre organisme, ou bien à des dérangements fonctionnels tout extérieurs, tels que l'indigestion, tels que seraient encore l'essoufflement, les palpitations, la fièvre artificielle, les sueurs, les congestions diverses d'un homme sain qui vient de se livrer à un violent exercice sous l'ardeur du soleil. Il identifie la santé avec la maladie, l'ordre avec le désordre, la physiologie avec la thérapeutique, et, niant la maladie, il supprime la médecine.
'Broussais eut conscience de la solution qu'il donnait. Pinel ne paraît pas s'être formellement proposé celle qu'impUque son système. Cette différence se conçoit. Quand on représente, comme Pinel, la résistance et le passé, on a moins besoin de voir clair et de se rendre compte des principes par lesquels on est dirigé, que lorsque, comme Broussais, on représente le mouvement et l'avenir.
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Aussi Pinel manque-t-il de trempe. Il se repaît de contradictions dès qu'il tente de raisonner. Nous n'en signalerons qu'une. Il crée des ordres, des genres, des espèces, avec quoi? avec des symptômes et des signes seuls ; sans quoi? sans l'idée de spécificité morbide, sans admettre des germes morbifiques. Otez cette idée, la maladie n'est qu'un écart, une suite incohérente et incalculable de phénomènes ; elle manque d'unité. C'est ce quc Pinel ne veut pas, et il rejette la seule condition qui puisse empêcher que cela soit. Impossible de professer ce qu'il professe sans ce qu'il ne cesse de proscrire et de railler... Et cela s'est appelé une nosographie 'philosophique l
Maintenant Broussais peut venir. Les maladies ne sont déjà plus que des noms, la Thérapeutique et la Matière médicale que des hors-d'œuvre qui leur font cortège. Les causes et les remèdes figurent encore dans cette médecine, mais ne l'animent plus. Il semble que Pinel ne prenne tant de soins à classer ces fonctions nosologiques que pour les mieux offrir aux coups de Broussais. Que servent, après cela, quelques intentions de vivifier ces cadres par la présence toute fortuite d'une ou deux données anatomiques? Échappe-t-on jamais en entier à l'esprit de son temps? Mais c'était trop ou trop peu. Les réformateurs ne tiennent jamais compte des demi-mesures. Chez Pinel, cette apparition de l'anatomie générale dans sa nosographie n'est qu'une contradiction déplus. En veut-on la preuve? Ces données qui, entre les mains de Broussais, réforment le pronostic et la thérapeutique et dissolvent la matière médicale, sont en Pinel parfaitement stériles. Que peuvent-elles là? Fournir au nosographe quelques caractères de plus, et, transplantées dans le domaine de l'histoire générale, dépérir.
Pourtant elles tourmentaient Pinel sur la fin de sa carrière. Elles le forcent à ajouter un Appendice à sa pyrétologie comme une sorte de codicille au testament de la vieille médecine, qui, se sentant débordée, tente en vain de se raffermir sur le terrain du présent. En voici les titres \ \° La. fiècre hectique peut-elle être admise comme fièvre primitive? 2° La fièvre pmerpérale est-elle une fièvre primitive et sui generis? 3° Sur les fièvres intermittentes splanchniques ou avec lésion des viscères. 4° Sur la fièvre entéro-mésentériqne .
Ces questions dénotent dans Pinel un remarquable instinct de conservation. N'est-ce pas sur ces quatre points qu'il a été vaincu et que s'est établie la pathologie nouvelle? Pourquoi Pinel n'accomplitil pas la réforme, lui qui se sent envahi par les faits d'où elle va sortir? Parce que ces faits ne remuent pas en lui le médecin comme en Broussais, et parce qu'il n'est qu'un naturaliste qui s'est trompé
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d'objet. En médecine, il n'y a de grands progrès que ceux que la Médecine même inspire, et la Médecine, c'est la. Thérapeutique éclairée par le pronostic. Pour le médecin, voir c'est prévoir, diagnostiquer c'est pronostiquer. Regardez Broussais : s'occupe-t-il beaucoup du diagnostic différentiel et nosographique ? Non, mais beaucoup du mouvement de la maladie, de son principe, de ses tendances, des moyens de la modifier. S'il se trompe, ce n'est pas pour avoir suivi cette voie, mais pour l'avoir mal suivie.
Nous avons pensé que ces considérations ne pourraient être nulle part mieux placées qu'en tête d'un Traité de Thérapeutique et de Matière médicale; et certains de ne pas nous tromper en cela, nous allons poursuivre en pénétrant de plus en plus au centre de notre sujet.
Quelques-uns des principes de Thérapeutique générale que nous venons d'émettre dans l'étude de la question du rationalisme et de l'empirisme, trouvent leur application trop immédiate aux différences importantes qui séparent les méthodes générales de traitement des maladies aiguës et des maladies chroniques, pour que nous n'indiquions pas en quelques mots cette application.
Les maladies chroniques, se formant lentement en nous et naissant le plus souvent des vices originels ou acquis de notre constitution, sont, si nous pouvons ainsi dire, beaucoup plus personnelles, beaucoup plus idiosyncrasiques que les maladies aiguës. Elles s'individualisent donc très-peu en nous; et dès lors, chaque maladie crée de nouvelles difficultés et présente de nouvelles indications, des indications toutes personnelles au médecin qui sait soulever le voile d'une séméiotique superficielle et pénétrer au fond des choses. La syphilis elle-même, la mieux déterminée, la plus spécifique des maladies chroniques, à son début (puisqu'elle provient d'une maladie semblable si bien individualisée que sa cause avait pu se séparer de l'organisme), la syphilis finit par perdre à la longue cette détermination et cette spécificité, et par se confondre plus ou moins avec d'autres cachexies. Alors aussi, son traitement ne peut plus être aussi spécifique, et il rentre dans les traitements généraux de beaucoup d'au'res affections chroniques. Chaque goutteux a quelque remède qui lui réussit, lui rend service, et qui est nuisible ou inutile à d'autres goutteux. Il n'en est pas ainsi des maladies aiguës, surtout lorsqu'on les comprend comme nous avons essayé de le faire dans le premier volume de notre Traité, au chapitre de la Médication antipJdogistiqiie.
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Lorsque ces maladies ont une unité bien formée et telle qu'on l'observe dans les maladies contagieuses et surtout dans les maladies épidémiques, la même méthode de traitement s'applique presque indistinctement à tous les individus. Alors le médecin doit considérer beaucoup plus la maladie que la personne malade, tandis que c'est généralement le contraire dans les affections chroniques. Qui ne sait que dans les épidémies, au commencement d'une constitution médicale donnée, c'est bien plus de l'unité morbide que du détail des accidents que le médecin doit prendre conseil? et qui ne connaît sur ce point les grandes observations et les beaux principes de l'école hippocratique et de l'illustre S^'denham? C'est qu'en effet, les mieux déterminées de toutes les maladies sont les maladies épidémiques, parce qu'elles sont les plus indépendantes de notre personne, de notre tempérament, de notre constitution, des habitudes et des idiosyncrasies de chacun. Et la preuve qu'il en est ainsi, c'est que si, en vertu de conditions internes peu connues, une maladie aiguë^ une fièvre typhoïde, par exemple, s'individualise imparfaitement, se détermine mal ou se prolonge chez un sujet au delà du terme commun à cette maladie, les principes généraux de son traitement rentrent dans ceux que nous avons établis pour les maladies chroniques. Les méthodes thérapeutiques applicables aux autres sujets affectés delà même maladie cessent d'avoir la même efficacité; le praticien se voit réduit à la médecine du symptôme ou à quelque médication perturbatrice, etc.; et il lui faut improviser un traitement nouveau pour chacune de ces fièvres typhoïdes mal déterminées, toutes personnelles, et qui, à cet égard, se rappr'ochent des affections chroniques.
Répétons-le donc : mieux une maladie se détermine, plus elle tend à s'individualiser et à former une unité morbide bien caractérisée, mieux lui sont applicables les traitements spéciaux dont l'expérience a justifié l'emploi, et réciproquement. Nous trouverions, au besoin, dans cette observation et dans le principe de thérapeutique générale qui en découle, un argument en faveur de l'opposition que nous avons cru devoir faire au système du nosologisme et de V essentialité des maladies. En effet, si la même maladie se détermine et se spécifie à des degrés divers, c'est qu'elle n'est pas primitivement et radicalement essentielle, mais seulement qu'elle peut prendre des degrés nombreux de détermination et de spécificité. Une étude attentive de la nosologie nous fournirait les preuves les plus péremptoires de cette doctrine nouvelle.
Lorsqu'une maladie s'individualise ou se détermine imparfai-
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tement, elle tend à envahir de plus en plus l'organisme et à se l'assimiler tout entier. Ainsi la goutte, la syphilis invétérée, la scrofule, le scorbut s'emparent quelquefois à ce point d'un sujet, qu'il est exact de dire que l'organisme n'est plus alors que goutte, syphilis, scrofule, et que la force médicatrice y a perdu toute influence : il en résulte ce qu'on nomme une maladie hectique. Les cas opposés qu'on observe alors dans les maladies aiguës bien individualisées, franchement déterminées, sont ceux, au contraire, oii la force médicatrice, le vita superstes, tend à se séparer nettement de l'affection morbide, à ne pas se laisser envahir par elle, à lui résister, à l'user. Entre ces deux extrêmes, il y a des nuances infinies. La difficulté, jusqu'ici insurmontable, qui divise les médecins agissants et les médecins expectants, pourrait trouver sa solution dans la manière dont nous comprenons les faits sur lesquels s'appuient et la médecine agissante et la médecine expectante. Nous ne voulons que signaler en passant ce grand problème de la Thérapeutique et la source à laquelle on pourrait puiser les moyens de la résoudre, car c'est toujours à la pathologie que se ramène en définitive toute question de thérapeutique.
Avant Broussais, on frappait sur la maladie sans faire attention à l'organisme ; depuis lui, le vice contraire a prévalu. Nous en avons donné la raison. Aujourd'hui, la réaction contre Broussais tend à reproduire l'excès auquel Broussais nous avait trop violemment arrachés. Nous le devons au retour de l'idée de spécificité rétablie dans la Thérapeutique par Laennec, et surtout par M. Bretonneau. Cette restauration était la suite bien naturehe de celle qu'opérait réminent praticien dans la doctrine des phlegmasies.
Nous avons fait partager à M. Bretonneau l'honneur du rétablissement de la Nosologie et de la Matière médicale anéantie en France par le système de Broussais. M. Bretonneau prouvait, en effet, la spécialité des phlegmasies par celle de leurs médications, et fondait le précepte de la spécialité de celles-ci sur la distinction des phlegmasies en espèces déterminées.
La grande erreur de Broussais est moins d'avoir vu partout des inflammations que d'avoir vu partout des inflammations identiques à elles-mêmes et ne différant que par le siège et le degré ; elle consiste surtout bien moins à avoir affirmé que l'inflammation domine la pathologie qu'à avoir prétendu que les inflammations doivent toujours être traitées par les antiphlogistiques et qu'elles contreindiquent toujours les modificateurs irritants. Le grand mérite, le mérite difficile à cette époque, était de s'aviser de l'idée contraire,
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de l'établir irréfragablement, d'une manière neuve et saisissante, eu l'opposant aux idées modernes, non pour les détruire, mais pour les compléter et y ajouter ce qui leur manquait. Ce fut la gloire de M. Bretonneau. Sa dothinentérie nous rendit les fièvres, sa diphthérite les phlegmasies ; enfin, par ses médications topiques irritantes, conçues et appliquées suivant les principes de la plus saine pathologie, — car tout en ramenant la nosologie aux irritations locales, Broussais n'avait pas moins détruit les espèces phlegmasies que les espèces fièvres^ — le médecin de Tours ne nia pas les idées thérapeutiques issues de la réforme moderne, mais il les compléta, comme il avait fait pour la pathologie, en y ajoutant ce qui leur manquait ; tandis que d'autres, traitant Broussais comme un écolier, tâchaient de nous persuader qu'il n'avait pas existé, et croyaient fonder une nouvelle pyrétologie, en mettant des plaques à leurs fièvres de Pinel. Il est important de bien comprendre cela pour estimer à sa valeur l'influence trop peu remarquée du thérapeute le plus habile et le plus original peut-être de notre époque. Nous no lui payons ici qu'une faible partie de notre dette particulière en reconnaissant celle de la Médecine contemporaine tout entière ; et si nous insistons sur le caractère d'actualité et d'à-propos des travaux de M. Bretonneau, c'est qu'il ne manquait pas il y a vingt ans, comme aujourd'hui encore, de médecins contre-révolutionnaires qui ne savaient pas rappeler une idée ancienne et remettre eu honneur un moyen thérapeutique injustement proscrit, sans nous imposer toutes les idées de la vieille Médecine, et sans nier les conquêtes de la Médecine moderne. Sous des apparences sérieuses et élevées, sous le nom des doctrines et des maîtres les plus respectables et les moins compris par elle, cette opposition ne fut jamais que jalouse, tracassière, stérile, sans force et sans générosité. La marque d'un esprit juste et droit, c'est d'être de son temps. Se croire obligé de nier une vérité nouvelle pour en rappeler une ancienne, prouve assez qu'on n'a pas mieux saisi l'ancienne que la nouvelle. Aussi ces fanatiques inintelligents du passé n'exercèrentils aucune influence et ne dotèrent-ils la science d'aucune idée, la pratique d'aucun moyen. Pendant qu'ils déclamaient et ne faisaient rien, M. Bretonneau produisait sans déclamer; il greffait ce qu'il y a de bon dans l'ancienne pathologie et dans la vieille Thérapeutique sur ce qu'ont de bon la pathologie et la Thérapeutique nouvelles; et comme la vérité ne peut que développer la vérité, ses greffes avaient une vie vigoureuse oîi chacun des éléments pénétrant l'autre de ses propriétés, lui imprimait une force et une fécondité indéfinies.
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Il comprit avec un tact parfait que, dans certaines phlegmasies, l'élément que nous avons nommé nosologique (l'élément syphilitique, par exemple) l'emporte sur l'élément que nous avons nommé physiologique (par exemple, l'élément inflammatoire); que, par conséquent, la médication physiologique, qui ne s'adresse qu'à ce dernier élément, laisse la cause spécifique avec toute son intensité, et qu'on ne fait ainsi qu'une médecine du symptôme non-seulement impuissante, mais funeste. Nous avons déjà sondé ce problème nosologique et thérapeutique à l'occasion des diathèses de Brown ; nous l'avons étudié plus patiemment encore pour résoudre la question de l'empirisme et du rationalisme. Le voici qui se présente de nouveau à propos des médications irritantes substitutives appliquées aux inflammations spéciales. Comment s'en étonner? Toute la pathologie, toute la Thérapeutique sont suspendues à cette grande difficulté...
Traiter topiquement une inflammation par un irritant, cela ne pouvait entrer dans l'esprit de Broussais et de ses élèves. Appliquer cet agent irritant loin des parties enflammées, à la bonne heure, cela se conçoit, c'est un révulsif; et de deux actions morbides, tout le monde sait que la plus violente affaiblit l'autre. On le voit, c'est toujours la môme erreur, toujours \q plnjdologisme.
Broussais n'avait donc jamais réfléchi à l'engelure, cette inflammation développée sous l'influence d'une cause débilitante? C'est, en effet, la phlegmasie spéciale la plus simple. Il aurait pu y voir l'exaltation des propriétés vitales, chaleur, rougeur, tumeur, douleur, associée à un état d'asthénie des parties rouges, chaudes, tendues et douloureuses. Est-il une douleur plus intense que celle qu'on nomme vulgairement \ onglée? C'est pourtant une douleur asthénique comme l'engelure une inflammation asthénique. Les applications toniques, stimulantes, le prouvent encoreàleur manière^ car elles conviennent mieux en pareil cas que les topiques émollients.
On parle ici d'empirisme, et en vérité nous nous en étonnons. Qu'y a-t-il de plus conforme à la raison médicale que de chercher à faire dominer dans une phlegmasie l'élément physiologique sur l'élément nosologique ou spécifique? Les physiologistes systématiques qui agissent autrement ne sont pas, il est vrai, des empiriques : ce sont des insensés.
Mais il faut de la mesure en tout, et l'on a usé sans discrétion, et alors empiriquement, de la méthode tonique irritante. Toutefois, nous nous empressons de dire que ce n'est pas de M. Bretonneau qu'est venu l'abus, mais de ceux qui, manquant du tact de l'inven-
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teiir, ont appliqué indistinctement et sans principes la médication irritante substitutive. Nous avons posé plus haut ces principes, il n'y a qu'à en faire une nouvelle application.
La guérison d'une inflammation spéciale et de mauvaise nature par une application de nitrate d'argent, et son aggravation par un tonique émoUient; l'aggravation d'une inflammation simple et de bonne nature par une application irritante, et sa guérison spontanée ou aidée par des émoUients : voilà deux faits qui méritent l'infatigable méditation des praticiens, et qui portent en eux la solution des plus hauts problèmes de la Médecine, surtout si l'on s'aide, pour en apprécier toute la valeur, des cas exceptionnels oii les topiques irritants substitutifs aggravent une phlegmasie spéciale et de mauvaise nature, et de ceux oii les topiques émollients ne guérissent pas, et favorisent, au contraire, l'extension d'une phlegmasie simple et de bonne nature en apparence.
Lorsqu'une inflammation est fortement spécifique, qu'elle est empreinte d'une unité morbide bien déterminée, c'est celle-ci qui fournit l'indication thérapeutique ; l'inflammation , considérée comme telle, n'est plus alors qu'un symptôme, relégué à ce titre au second rang des indications. Un agent irritant qui n'est doué d'aucune propriété spécifique contre la cause spécifique de cette phlegmasie, agit pourtant alors comme un spécifique véritable, et même plus sûrement que ce dernier, si l'affection est toute locale : la guérison d'un chancre syphilitique récent par une application de nitrate d'argent en est la preuve. Ce n'est certainement pas l'irritation en tant qu'irritation qu'a apaisée si promptement le topique irritant, mais l'irritation entant que syphilitique. lia substitué une affection simple à une maladie proprement dite, ou peut-être n'a-t-il fait que détruire son élément spécifique. Si, ne considérant que le symptôme en lui-même, et non dans son rapport avec l'état morbide qu'il représente dans ce cas, on eût traité l'inflammation par des topiques émollients, on eût risqué de l'étendre et de favoriser l'ulcération.
Au contraire, une inflammation simple, traumatique, par exemple, est exaspérée par l'application du nitrate d'argent; il ne lui faut aucun remède spécial, car ce n'est point une maladie : elle n'a d'unité que celle que lui imprime la force réparatrice de la partie lésée, tandis que, dans les cas précédents, l'unité morbide vient d'une cause plutôt désorganisatrice que réparatrice. Voilà pourquoi le naturisme se prévaut surtout dos inflammations traumatiques, et les prend toujours pour exemples. Il triomphe quand il n'y a pas maladie ; mais il se garde bien d'invoquer les cas d'affections mor-
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bides qui ne s'individualisent pas et qui tendent dès lors à s'assimiler toute l'économie. Ce système compte beaucoup sur la santé, et il a raison; mais il a tort de compter sans la maladie, ou de ne la considérer que comme un corps étranger, de la nier par conséquent.
Entre les phlegmasies très-fortement spécifiques et celles qui, comme les traumatiques, sont les plus simples de toutes et ne sont même pas des maladies, ou, pour parler le langage de Hunter, entre le plus haut degré des inflammations morbides et le plus haut degré des inflammations saines, il y a un grand nombre d'espèces et une infinité de nuances dans chaque espèce.
Or, plus elles seront morbides, plus il sera indiqué d'y faire dominer l'élément sain et purement inflammatoire ; et plus elles seront saines, moins cette indication existera, et plus on devra pratiquer une médication simplement physiologique et protectrice des tendances saines ou physiologiques. Non-seulement le degré d'énergie de la médication substitutive devra varier avec le degré de la spécificité morbide de la phlegmasie, mais la nature des modificateurs irritants devra varier avec la nature des phlegmasies spéciales. C'est un point délicat d'expérience clinique que M. Bretonneau a traité avec autant d'habileté que de succès. Toutefois, lorsque, comme nous l'avons laissé prévoir, les phlegmasies spéciales sont exaspérées parles irritants topiques, et que les phlegmasies sans spécificité ne guérissent pas spontanément, les difficultés sont grandes; il faut louvoyer, agir sur la constitution de manière à lui donner la force d'individualiser la phlegmasie spéciale ou d'assainir la phlegmasie simple. Alors les deux méthodes franches redeviennent quelquefois possibles; sinon, la phlegmasie réfractaire frappe les parties d'un caractère d7iectisie locale qui se généralise trop souvent, et produit une maladie hectique constitutionnelle, oîi la force médicatrice de la nature se change en force destructive, et oîi la force médicatrice de l'art ne fait que prêter une énergie funeste à la force désorganisatrice de la nature.
Dans d'autres cas, on doit user d'une médication mixte, agir concurremment sur l'élément inflammatoire par les antiphlogistiques, sur l'élément morbide par les moyens spéciaux appropriés, combiner enfin dans des proportions différentes, comme le veut Barthez pour d'autres cas, « le traitement radical avec celui des symptômes. »
Avant de connaître les inflammations spéciales et leur thérapeutique spéciale, il fallait connaître l'inflammation en général, ses lois
physiologiques, son traitement physiologique. Broussais devait donc précéder dans l'ordre des idées le praticien de Tours, comme il l'a précédé dans l'ordre des faits. Celui-ci pouvait comprendre Broussais et ne pas repousser systématiquement l'inflammation et le traitement antiphlogistique. Broussais, au contraire, sous peine d'abdiquer la doctrine physiologique, devait repousser celle des inflammations spéciales et de leur traitement par les topiques irritants. Depuis M. Bretonneau, on guérit plus d'inflammations de l'intesthi par le sulfate de soude que par les sangsues ; autant de phlegmasies de la bouche, de l'œil, de la peau, par le nitrate d'argent que par les cataplasmes et les fomentations émollientes. Combien était imprévu ce résultat avant la publication du Traité des inflammations spéciales du tissu muqueux !
Broussais n'avait vu qu'affections locales, dans les affections locales qu'inflammation, et dans l'inflammation que ce qu'il y a de physiologique et de sain. Dans les altérations des tissus, Laennec ne porta son attention que sur ce qu'il y a de morbide, et se préoccupa trop peu de l'élément inflammation. M. Bretonneau réunit l'un et l'autre point de vue dans une seule idée. Pour lui, il n'y a pas une inflammation à laquelle vient s'ajouter une affection morbide siii generis accidentelle et consécutive : la première n'engendre pas l'altération spéciale, comme le voulait Broussais, ou celle-ci l'inflammation à la manière d'un corps étranger, comme le prétendait Laennec; mais il y a inflammation spéciale, et, par exemple, inflammation diphthéritique, varioleuse, dothinentérique, scarlatineuse, etc. Dans le traitement de ces phlegmasies, il ne fut ni rationaliste comme Broussais, ni empirique comme Laennec. Sans avoir besoin d'aucune exposition de principes, sans polémique, sans système ambitieux, sans bruit, sans paraître faire autre chose que raconter l'histoire de quelques épidémies, etc., il établit un point capital de Thérapeutique en harmonie parfaite avec une pathologie des inflammations qui renfermait en une seule l'idée de Broussais et celle de Laennec sur ces affections. Telle fut la filiation des idées et de la pratique.
Nous pensons que le lecteur comprend maintenant quel immense intervalle existe entre l'opposition féconde de M. Bretonneau et celle de ces adorateurs systématiques et impuissants de l'antiquité, qui n'ont eu d'autre talent que d'énerver de fortes doctrines sans avoir jamais compris par quel côté elles se détachaient du passé, et par quel autre le présent devait se rattacher à elles.
XLvra INTRODUCTION
Vers le commencement de ce siècle, avons-nous dit plus haut, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie et la France furent saisies de la même idée, et toutes quatre l'exploitèrent chacune de son point de vue et avec son génie particulier. On vient de voir quel rôle l'Angleterre et la France ont joué dans l'enfantement de cette idée et dans l'influence qu'elle a exercée sur la Thérapeutique et la Matiè7^e médicale. Nous avons essayé de montrer comment, pour arriver à la restauration de l'idée de la maladie et du médicameat, le travail des intelligences s'était divisé en quelque sorte; comment chacun des grands ouvriers de cette reconstruction n'avait envisagé qu'une seule de ses faces, niant toutes les autres, et comment enfin, de cette préoccupation exclusive, était résultée une connaissance plus complète de tous les points de vue séparément et systématiquement étudiés. Tel est, en effet, presque toujours, le dédommagement que donnent les systèmes du mal qu'ils ont fait. C'est de leurs excès que naissent les réactions qui jettent ordinairement avec trop de force dans l'idée contraire. Tous les points de vue se trouvent ainsi épuisés. Le temps et l'expérience ramenant alors chaque idée systématique à sa juste valeur, elles se réunissent par une affinité naturelle, et la vérité apparaît.
Il n'est pas nécessaire, sans doute, que toute conquête de la vérité se fasse à travers tant d'écarts et d'erreurs ; mais l'histoire prouve qu'il n'en est que trop souvent ainsi. Le mal est quelquefois si profond, les préjugés si enracinés, une science y a tant vieilli, qu'il est presque impossible et qu'on ne conçoit guère que la lumière puisse succéder immédiatement aux ténèbres sans aveugler au lieu d'éclairer. Dans cette situation, les esprits passeraient à côté de la vérité sans l'apercevoir. Voilà pourquoi il y a toujours une période préparatoire, puis une période critique, et pourquoi la restauration se fait partiellement et par secousses. C'est ce qui a eu lieu pour la renaissance médicale. Avant Brown et Broussais, avant ce dernier surtout, rien ne pouvait être édifié ; on aurait bâti sur des ruines. Il fallait que les racines de la vieille science fussent arrachées du sol, afin que celui-ci, fraîchement remué, pût recevoir et nourrir les semences nouvelles. Nous en voulons deux preuves : la première est le peu d'influence exercée par les travaux de J. Hunter à la fin du siècle dernier, et môme de nos jours, sur la Pathologie et la Thérapeutique médicales ; la seconde est le caractère faux et bâtard de la Thérapeutique et de la Pathologie dans les pays oîi la critique de Broussais et sa réformo n'ont pas agi profondément et n'ont pas renouvelé la face des choses.
INTRODUCTION
Brown et J. Hunter étaient contemporains. Qui s'en douterait en les lisant? Brown s'est tenu complètement en dehors de l'influence 'de Hunter; les travaux de Hunter sont tout à fait indépendants de ceux de Brown. On dira que l'un était médecin et l'autre chirurgien ; que, dès lors, on ne doit pas s'étonner qu'ils n'aient rien de commun. Hunter est avant tout un grand physiologiste, un pathologiste profond. Physiologiste plus original que Bichat, pathologiste plus profond que Broussais et Laennec, observateur et praticien infiniment supérieur à tous les médecins qui ont contribué à la réforme médicale en France, il est si souverainement lui-même, qu'il se détache de l'histoire et précède la marche générale des événements. Plus ancien dans l'ordre des temps que les chefs d'école dont nous avons étudié l'influence, il est pourtant plus moderne qu'eux tous. Son génie observateur l'a rendu si indépendant des circonstances, ■que pour paraître il n'a pas eu besoin de période préparatoire et critique. En dehors de Brown, avant Bichat, Broussais^ Laennec, M. Bretonneau, etc., il a vu simultanément tout ce qu'ils ont vu partiellement, plus même qu'ils n'ont vu tous ensemble. Appuyé sur l'anatomie comparée, il a pu être moins artificiel que Bichat et aUer plus loin en anatomie générale. On n'a rien ajouté d'essentiel à ce qu'il nous a laissé sur le sang. Il a connu mieux que Broussais l'irritation et les sympathies, et il y a joint le point de vue de Laennec. Ni rationaliste comme le premier, ni empirique comme le second, le physiologiste et le pathologiste n'ont jamais fait qu'un chez lui, et bien qu'il n'ait pas formulé de nosologie, l'idée de la maladie et du médicament, l'idée de la spécificité nosologique et thérapeutique pénètre et vivifie tous ses travaux. Le traitement substitutif des phlegmasies de mauvaise nature par les topiques irritants lui était familier. Les médicaments héroïques, le tartre stibié, l'opium, le quinquina, le mercure, il les maniait avec une intelliiigence admirable; car il était tellement médecin, que dans ses Leçons de Chirurgie, il y a plus de médecine que dans aucun ouvrage contemporain de clinique ou de pathologie internes. Un siècle nous sépare bientôt de la publication de ses premiers travaux, et il a si peu vieflli, que, s'fl est mal apprécié, c'est moins parce que nous l'avons laissé dernière nous que parce qu'il nous devance... Les intelligences n'étaient donc pas préparées pour le comprendre à la fin du siècle dernier, car c'est à peine si elles le sont assez pour le goûter aujourd'hui. Il fallait qu'avant de restaurer la notion de la vie propre des organes et des tissus, leurs propriétés les plus générales fussent méthodiquement établies : ce fut l'œuvre de Bordeu et
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de Bichat ; qu'avant de mettre l'idée de la maladie et du médicament en harmonie avec la physiologie moderne, le nosologisme, l'hiimorisme et la polypharmacie fussent dissous : Brown et Broussais s'en chargèrent. Il fallait, enfin, que l'idée de la spécificité morbide et thérapeutique fût assise chez nous sur l'anatomie pathologique par Laennec etM.Bretonneau,et que l'Allemagne et l'Italie coopérassent, comme nous Talions voir brièvement, à cette grande réforme. Tantœ molis erat l. . .
Nous venons de nommer Bordeu avec Bichat. Si nous ne nous sommes pas étendus sur celui-ci, c'est qu'il n'a eu qu'une part indirecte à l'influence des idées modernes sur la Thérapeutique, et que c'est par Broussais que cette influence de l'Anatomie générale s'est exercée. Bichat n'était pas assez révolutionnaire pour saper la vieille Matière médicale. Les projets de réforme qu'il avait conçus à cet égard étaient trop vaguement raisonnables pour passionner les esprits. Pour fonder une Matière médicale vitaliste sur les bases de l'Anatomie générale, il fallait être plus profond que Bichat. Sous peine de n'avoir qu'une Anatomie générale descriptive, c'est-à-dire morte et plus externe qu'interne, plus chirurgicale que médicale, il fallait vivifier l'histologie par l'anatomie comparée et l'embryogénie. En médecine, il s'agit bien plus de forces que de formes. Les tissus de Bichat n'ont pas un sein assez fécond ; ses propriétés vitales manquent d'intussusception et à'énormon; et, si l'on peut ainsi dire, elles ne sont pas assez engendrées pour fournir une autre médecine que la médecine anatomique.
Mais au génie facile et régulier de Bichat, il n'est pas aisé de joindre le génie plus original de Bordeu et la vigueur révolutionnaire de Broussais. Bordeu est beaucoup plus profond que Bichat et Broussais ; mais, aussi, il est beaucoup plus confus et plus enveloppé qu'eux. Voilà pourquoi il fut moins célèbre et moins populaire. Sans lui, Bichat n'eût pas existé. Anatomiste plus positif et plus judicieux, Bichat n'est ni physiologiste aussi hardi, ni médecin aussi pénétrant. Pourtant, il faut le dire, Bordeu, malgré son génie, ne pouvait être l'auteur de la réforme médicale moderne. II n'avait pour cela ni les qualités ni les défauts nécessaires. Bordeu n'a que des traits, des vues. Il inspire plus qu'il n'éclaire. Il fait bien penser les forts, mais il est peu propre à instruire les faibles. Il abonde en aperçus, mais il n'a pas de système méthodique. On peut trouver en lui de quoi faire une doctrine : on n'y trouve pas de doctrine faite. Or, le regard du public n'est saisi que par une composition achevée, d'une facile compréhension et réalisant immédia-
LNTRODUCTION.
tement une pratique commode. Peut-être aussi, Bordeu a-t-il trop d'esprit pour être fortement convaincu ; et nous ne pensons pas que cette nature fine et étincelante pût avoir l'opiniâtreté indomptable et les convictions puissamment bornées, indispensables à un réformateur.
Une autre raison devait l'empêcher de jouer ce rôle immédiatement et par lui-même : c'est qu'il est encore tout imprégné d'antiquité médicale et d'hippocratisme. Il veut en allier les traditions avec les vérités nouvelles du vitalisme organique, et rajeunir ce corps respectable en lui infusant la séve jeune et impétueuse qui déborde de ses conceptions. Malheureusement, la fusion n'existe pas dans ses œuvres, et les deux éléments sont plutôt mêlés et confondus que véritablement unis. Son idée capitale (et elle est immense), c'est la vie propre des organes, par où il est supérieur à Bichat. Eh bien, si le chimisme et le mécanicisme fuient devant cette idée comme les ténèbres devant le jour, l'humorisme y reste encore attaché dans notre auteur, et la vicie. Or, avec l'humorisme, et hors des mains originales de Bordeu, le chimisme et l'iatromécanique peuvent toujours renaître comme la plante de son fruit. Enfin, une dernière preuve que Bordeu n'accomplit pas et ne peut accomplir la réforme, c'est que, en dépit de ses grandes vues, la Thérapeutique reste ce qu'elle était. Ses idées si neuves, si vraies, si fécondes, ne modifient en rien l'esprit général de la Médecine pratique. Il faut que Bichat, avec sa clarté et ses applications séduisantes, vienne rétrécir et systématiser les aperçus de Bordeu, afin d'éveiller et de captiver les esprits. Par lui, le vitalisme organique est faussé, c'est vrai; mais on voit clair, on sort du passé, et si c'est pour se lancer à la poursuite d'une erreur, c'est aussi pour faire une riche moisson de faits nouveaux, de vérités partielles qui conduiront inévitablement de l'anatomie morte à l'anatomie vivante, et de la Médecine anatomique à une médecine éclairée par la science de la vie propre des organes et de leurs éléments à l'infini. C'est le microscope manié parle vitaliste, appliqué par lui àl'organogénésie, non à l'anatomie morte, toujours mécanique ; ce sont les études d'anatomie et d'embryogénie comparées, qui inaugureront positivement le nouveau vitalisme. Mais l'impartiale histoire dira que Bordeu et Hunter en ont été les fondateurs immortels.
L'anatomie et la physiologie eurent beau pénétrer en Angleterre et en Allemagne, elles ne purent y détruire les idées corrélatives de
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maladie et de médicainent. Mais si ces idées s'y conservèrent, elles ne s'y incorporèrent pas aux idées nouvelles, elles n'y prirent pas le caractère systématiquement physiologique et anatomique que leur imprima la Réforme médicale française. C'est ce mélange confus de l'ontologie médicale, du nosologisme, de la polypharmacie ancienne, avec les tendances nées de la physiologie et de l'anatomie modernes, qui caractérise la Thérapeutique et la Matière médicale de l'Angleterre et de l'Allemagne. Cette dernière nation et l'Italie ont eu poui'tant deux systèmes originaux, l'homœopalhie et le brownisme modifié ou le contro-stimulisme, qui ont exercé une influence trèsintéressante sur la Matière médicale et la Thérapeutique.
Transporté en vVllemagne, le brownisme y remua beaucoup les esprits, mais il ne produisit qu'une réforme incomplète. Les idées d'irritabilité, de force et de faiblesse, et tout ce qui se rattache à ce nervosisme abstrait et séduisant par sa simplicité, fut accepté avec enthousiasme. Mais le génie allemand ne dut pas se contenter de cette clarté provisoire ; et comme il ne se rencontra pas dans ce pays un Broussais pour porter l'idée brownienne, avec son unité, sa clarté et sa simplicité, dans la direction anatomique où couraient alors les esprits, on emprunta un peu partout de quoi compléter cette idée, et la réforme fut éclectique, confuse, inintelligible, au d'être une, radicale et simple comme en France. On voit bien Marcus, par exemple, précéder Broussais dans l'idée de ramener toute la pathologie à l'inflammation ; mais sa doctrine n'a aucune précision, aucune unité. Il s'appuie en partie sur l'anatomie et la physiologie modernes, en partie sur les théories électro-magnétiques, etc., et, n'y trouvant pas toutes les explications nécessaires, il rebrousse vers l'humorisme hippocratique, lui arrache quelques lambeaux mal ajustés aux autres éléments de son système, et forme ainsi une chose sans nom, qui, enveloppée dans l'ontologie de Kant, devient la plus abstruse et la plus stérile des conceptions médicales.
D'autres, moins novateurs, se contentent d'associer tout simplement le brownisme à l'humorisme hippocratique ; les plus radicaux, enfin, oublient l'antiquité, désertent même les voies trop positives de l'anatomisme, et, mariant le brownisme aux théories électromagnétiques,— union d'ailleurs très-facile et très-natureUe, — ils vont se perdre dans les régions nébuleuses de la polarité.
Cependant que résulte-t-il pour la ]Matière médicale et la Thérapeutique de ce mouvement désordonné?
Les idées de Marcus appellent l'attention sur l'efficacité des antiphlogistiques, des saignées dans les maladies aiguës, et ramenant à
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l'inflammation la plupart d'entre elles, tendent à les soumettre au régime tempérant et antiphlogistique. En outre, Marcus, croyant qu'il y a d'autres moyens que les émissions sanguines de produire cette dernière médication, essaye plusieurs médicaments sédatifs ou hyposthénisants, qui entrent ainsi dans la Matière médicale nou- \elle sous la protection du nervosisme, juge souverain désormais de la valeur de toute substance médicamenteuse. Ces agents thérapeutiques étaient anciennement connus, il est vrai; ce qui est nouveau en eux, ce ne sont pas leurs vertus thérapeutiques, c'est la manière dont on comprend leurs propriétés physiologiques, c'est l'esprit dans lequel ils sont appliqués.
De ce point de vue, notre seconde classe de réformateurs allemands, ceux qui se contentent, comme nous l'avons dit, d'associer le brownisme à l'humorisme hippocratique, ceux-là reprennent toute la vieille Matière médicale, tout l'arsenal des moyens humoro-mécanico-chimiques de Boerhaave, les dépurateurs, les invisquants, les désobstruants, etc., et, les remettant à l'essai sous l'influence du nervosisme, constatent de nouveau leurs propriétés, leur découvrent de nouvelles indications, signalent surtout des contre-indications inconnues auparavant, et refont ainsi une Matière médicale nouvelle avec des matériaux anciens.
Enfin, les polaristes sont conduits par leur système à tenter l'action de plusieurs grands modificateurs physiques sur l'organisme malade, tels que le chaud, le froid, l'électricité, le magnétisme minéral, et préludent même d'une manière assez originale à la chimie organique et à l'étude des modifications intimes qu'éprouvent les principes médiats de notre corps dans les mutations intimes et incessantes qu'entraîne le mouvement de la vie. Ces considérations, d'abord tout hypothétiques, introduisent peu à peu dans la pharmacologie, dans la connaissance des conditions favorables ou nuisibles à l'action des médicaments, une foule d'éléments précieux qui agrandissent et éclairent le domaine de la Matière médicale.
C'est ce défaut d'unité dans les tendances et de réforme absolue, qui, en Angleterre, produit, vers la même époque, des résultats analogues ; seulement le génie anglais procède plus empiriquement que le génie allemand. Ses travaux thérapeutiques les plus utiles et les plus nouveaux sont alors ceux de Gurrie, de Gregory, etc., sur le froid : conséquence naturelle des idées de nervosisme, d'incitabilité, d'inflammation, d'irritation, de surexcitation du système nerveux qui régnaient partout. C'était le contre-pied et la compensation des abus que le brownisme pur produisait dans l'emploi des
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purgatifs, des stimulants exotiques, et de tous ces médicaments incendiaires contre lesquels Broussais tonnait avec une indignation juste quelquefois, souvent exagérée, mais dictée toujours par des convictions profondes et un grand amour de l'humanité.
En résumé, ce contrôle nouveau de la Matière médicale, cette ardeur à remettre en question et à l'épreuve des nouvelles doctrines tous les médicaments connus, viennent, nous le répétons, de ce que, dans ces pays, l'idée de la maladie et du médicament n'a heureusement pas péri. Pourtant, comme elle ne s'y maintient qu'appuyée sur des théories ruinées ou sur des hypothèses modernes non moins fragiles, c'est un mal plus grand que le bien qui le protège et le perpétue. En France, ces mêmes idées ont été entraînées par le torrent de la Réforme ; mais place a été faite à des idées dans lesquelles tout pourra être nouveau. Aussi, quelle simplicité et quelle certitude dans le commencement de restauration opérée par Laennec et M. Bretonneaul
Au milieu de cette confusion anarchique d'expériences nouvelles, deux systèmes de-Matière médicale et de Thérapeutique apparaissent réguliers et originaux. Nous les avons déjà nommés : ce sont l'homœopathie et le contre -stimulisme : l'un fondé en Allemagne par Hahnemann, l'autre en Italie par Rasori. Il nous reste à les apprécier.
Il y a dans l'homœopathie trois choses sérieuses à examiner : 1° une idée nouvelle du médicament; 2° une méthode nouvelle de constituer la Matière médicale ; 3° une Thérapeutique générale déduite de certains rapports affirmés entre la nature de la maladie et celle du médicament.
Pour Hahnemann, le caractère essentiel du médicament est de posséder une propriété morbifique particulière. Tout ce qui n'est pas spécialement doué de cette propriété peut être remède, agent thérapeutique, mais n'est pas médicament.
Les propriétés morbifiques du médicament ne peuvent être directement connues que par son application à l'homme sain. Cela est évident. L'empirisme et le rationalisme se trouvent ainsi repoussés dès l'abord et du même coup. Plus tard, ils reprendront leurs droits l'un et l'autre.
Les maladies artificielles produites chez l'homme en santé par les médicaments sont des faits du même ordre que les maladies naturelles. Elles ne diffèrent les unes des autres que comme deux maladies proprement dites peuvent différer entre elles.
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On peut imiter plus ou moins exactement, par les propriétés morbifiques des médicaments, toutes les maladies naturelles.
Celles-ci, en effet, ne se composent, pour l'observateur, que de certains groupes de phénomènes ou de symptômes, et tous ces phénomènes morbides ou ces symptômes peuvent être imités par les médicaments. Parmi ceux-ci, les uns reproduiront à peu près les symptômes de la rougeole, d'autres ceux de l'apoplexie; ceux-là retraceront le tableau de la syphilis, de la scarlatine, de la dysenterie, etc.
Une maladie médicamenteuse a la propriété de faire disparaître la maladie naturelle à laquelle elle ressemble le plus. Mais, comme chaque maladie naturelle ou artiflcielle ne consiste qu'en un assemblage de symptômes, il est plus rigoureux de dire que chaque symptôme de la maladie médicamenteuse jouit de la propriété de faire disparaître chaque symptôme correspondant de la maladie naturelle. Pour obtenir ce résultat, il faut que la maladie médicamenteuse ou que chaque symptôme de cette maladie l'emporte en intensité sur la maladie naturelle ou sur chacun des symptômes de cette maladie.
Cette guérison se fait par uae substitution de la maladie artificielle à la maladie naturelle ; mais la maladie artificielle, n'ayant qu'une portée courte et inoffensive, disparaît promptement d'elle-même dès qu'elle a éteint la maladie naturelle.
Il y a ici une variante. On ne sait pas bien si Hahnemann s'arrête à cette théorie, ou s'il veut que le médicament homœopathique guérisse en excitant les actions morbides et en les épuisant^ comme on voit un sinapisme appliqué sur un point douloureux l'user rapidement, un vésicatoire sur une tumeur indolente lui imprimer une activité sous l'influence de laquelle elle tend franchement à une prompte terminaison. Ces deux manières sont pourtant différentes, et demandent à n'être pas confondues. Laquelle Hahnemann adopte-t-il ?
L'organisme est beaucoup plus accessible aux maladies médicamenteuses qu'aux maladies naturelles. Les causes de celles-ci ne produisent pas toujours leurs effets; elles exigent, pour cela, des prédispositions internes très-variables et difficiles à apprécier d'avance. Au contraire, la force morbifique des médicaments a dts effets presque constants, et l'on peut produire à volonté les maladies artificielles.
La science du médecin se réduit donc à deux connaissances purement expérimentales : celle de la totalité des symptômes de chaque
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maladie naturelle, et celle de la totalité des symptômes de chaque maladie artificielle et de l'agent médicinal qui produit celle-ci.
La pratique est toute dans l'art de savoir déterminer chez un malade donné, et au degré curatif, la maladie médicinale la plus semblable possible à la maladie naturelle dont il est affecté. * Les médicaments doivent toujours être donnés séparément ou un à un, et n'avoir pour véhicules que des substances non médicamenteuses, c'est-à-dire incapables de produire des phénomènes morbides ou des symptômes.
La cause efficiente des maladies naturelles, le moteur de tous leurs symptômes, est une aberration dynamique de notice vie spirituelle, wi changement immatériel dans notre manière d'être.
Les médicaments sont doués de propriétés physiques et chimiques qui ne peuvent faire préjuger en rien leurs propriétés dynamiques ou médicinales. Celles-ci sont dues aussi à quelque chose de spirituel, d'immatériel par conséquent; et voilà pourquoi les médicaments ont seuls le pouvoir de produire des maladies et de modifier, d'éteindre d'autres actions de même nature, c'est-à-dire ^d'autres maladies, pourvu qu'elles puissent s'y substituer exactement, et que^ par conséquent, elles leur soient aussi semblables que possible : Similia similibus. Les médicaments n'agissant pas par des propriétés visibles, soit physiques, soit chimiques, mais par des propriétés dynamiques; et une force ne se pesant pas et n'agissant pas en raison de sa quantité, les médicaments peuvent et doivent être infiniment divisés. L'extrême division, faisant disparaître leurs propriétés physiques et chimiques, dégage d'autant plus leurs propriétés dynamiques.
Ils agissent alors à la manière des miasmes pathogéniques, des virus; or, les effets de ceux-ci ne sont point en raison de leur quantité, mais de leur nature. Telle est, sinon l'explication, au moinsle motif et la justification des doses infinitésimales.
Nous discuterons plus loin la valeur des principales de ces propositions; mais nous profiterons de l'occasion très-naturelle que nous offre cet examen critique de l'homœopathie pour émettre succinctement quelques aperçus de Matière médicale et de Thérapeutique tirés de nos propres observations. Rappelant par certains points plusieurs maximes systématiques de l'ultravitaliste allemand, ces aperçus serviront à juger les bases de sa doctrine, et à montrer tout à la fois ce qu'elle a de faux, et quelles faces réelles elle présente à la science, que celle-ci se doit à elle-même d'étudier sérieusement.
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