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ACTION THÉRAPEUTIQUE DU CHLORE

Il suffisait que le Chlore décomposât presque tous les produits organiques, et qu'il les privât de leur odeur, pour que certains médecins crussent avoir trouvé les moyens de neutraliser les miasmes morbifiques et d'arrêter les épidémies. Il n'est sorte d'absurdes mensonges et de faits apocryphes ou mal observés que l'on n'ait publiés à ce sujet ; mais plus récemment encore nous avons eu la triste expérience de l'inefficacité de ce moyen. Au début de l'épidémie de fièvre jaune qui dévasta Gibraltar en 1828, on jeta dans tous les égoùts de la ville, dans les ruisseaux, on plaça dans toutes les casernes, on distribua gratuitement à tous les habitants du chlorure de chaux. L'épouvante rendit chacun religieux observateur de ce règlement de police sanitaire; et pourtant c'est à peine si, trois mois après, on trouvait 500 habitants qui n'eussent payé leur tribut

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à l'épidémie. Quand le choléra envahit Paris et la France, nous savons tous avec quelle inutile prodigalité on fit usage des chlorures désinfectants. Confessons donc que, pour ce qui regarde les épidémies, le Chlore et les chlorures sont des moyens probablement inutiles. Quant à leur qualité désinfectante, nous ne pouvons la nier; mais on nous accordera en retour que, pour beaucoup de personnes, l'odeur du Chlore et des chlorures est encore plus insupportable que celle que l'on a neutralisée.

Mais si le Chlore et les chlorures, en tant que désinfectants, sont inefficaces, comme moyen prophylactique dans les épidémies, s'ensuit-il qu'ils ne jouissent pas de propriétés plus utiles quand on les applique topiquement, et que le Chlore est mis directement en contact avec la matière organique chargée du principe virulent ?

C'est ce que l'expérience seule pouvait démontrer, et les faits devaient avoir ici une grande valeur.

11 est avoué par la plupart des observateurs les plus consciencieux, que les vêtements de pestiférés transmettent la peste. Des expériences faites par la Commission médicale envoyée en Egypte en J829, ont démontré que des vêtements des pestiférés, lavés dans l'eau, macérés dans une solution de chlorure de soude affaiblie, et séchés au soleil, peuvent être impunément portés à nu sur la peau. En y réfléchissant un peu, on voit combien sont peu concluantes de semblables expériences, et combien sont peu fondées les conclusions que l'on prétend en tirer ; car il est certain que les vêtements de pestiférés bien lavés seulement dans l'eau sont aussi parfaitement innocents.

Le Chlore et les chlorures sont, dit-on, capables de détruire le virus rabique. Brugnatelli est le premier qui, en 1816, célébra avec le plus d'enthousiasme les vertus antirabiques du Chlore. Il lavait les plaies récentes avec du Chlore liquide, et il donnait cette même substance à l'intérieur à la dose de 123 centigrammes chez les enfants, et de 8 grammes chez les adultes, quatre ou cinq fois par jour et pendant plusieurs semaines {Journ. gén. de Méd., t. LIX, p. 303). Plus tard, d'autres médecins italiens vinrent confirmer les résultats signalés par Brugnatelli (Arragoni, Bulletin de la Soc. méd. d'cmul., févr. 1823, p. 127), Chez nous, M. Chevallier a employé l'hydrochlore avec succès chez un élève en pharmacie qui avait été mordu par un chien enragé. Schœnberg et Semmola [Bulletin des Sciences médicales de Férussac, mai 1828), ajoutent encore leurs témoignages à ceux que nous venons d'indiquer ici. Semmola surtout prétend avoir guéri dix-neuf individus mordus par des chiens évidemment hydrophobes. Il lavait avec du Chlore étendu d'eau les plaies, qu'on pansait deux fois par jour à l'aide d'un plumasseau de charpie imbibé du même liquide. En même temps, pendant quarante à cinquante jours, il donnait à l'intérieur, trois fois en vingt-quatre heures, de 8 cà 30 grammes de Chlore, étendu dans une suffisante quantité d'eau sucrée. Il est une anecdote surtout que Semmola regarde comme démonstrative. Trois personnes avaient été mordues : deux se soumirent à ce

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traitement, et n'éprouvèrent aucun accident; l'autre s'y refusa, et mourut hydrophobe vingt-trois jours après la morsure. Il y avait à faire à Schœnberg et à Semmola une bien grave objection : « Êtes-vous sûrs, pouvait-on leur dire, que le soin que vous avez mis à nettoyer les plaies n'ait pas été, pour la plus grande part, dans l'heureuse issue de votre médication, et les lotions faites avec soin avec de l'eau pure n'auraientelles pas eu le même résultat? »

M. Coster s'est chargé de répondre ; il prit un chien mordu par un autre qu'on soupçonnait enragé. Ce chien ne tarda pas à présenter tous les signes de l'hydrophobie confirmée. On inocula sa bave dans cinq ou six plaies, chez deux chiens bien portants ; en outre, on les fit mordre eu plusieurs endroits. Six heures après, on lava soigneusement toutes les plaies de l'un des chiens avec une dissolution de chlorure de soude dans moitié de son volume d'eau : on ne se contenta pas de ces lotions ; ou injecta encore la dissolution jusque dans le fond des plaies. L'autre chien eut ses plaies nettoyées avec autant de soin ; mais, pour lui, on se servit seulement d'eau pure ; les résultats de ces deux procédés furent bien différents. Le premier chien, qui fut soumis à l'action du Chlore, ne présenta aucun signe de maladie ; le dernier, au contraire, est mort avec tous les symptômes de la rage, trente-sept jours après avoir été mordu {Journal des Progrès, t. XIII, p. 233).

Mais le fait rapporté par M. Coster, tout concluant qu'il paraisse, ne prouve pourtant rien, sinon que des lotions et des injections faites avec un agent irritant, tel que l'hydrochlorure et les chlorures alcalins, peuvent modifier le virus rabique dans les plaies où il a été déposé et prévenir l'hydrophobie.

Toutefois, une semblable conclusion ne serait légitime que si des faits nombreux recueillis par Trolliet [Recherches sur la Rage), et par Stanislas Gilibert [Compte rendu des travaux de la Société de médecine de Lyon depuis 1812), n'avaient déplorablement démenti les grandes promesses de Brugnatelli et de ceux qui avaient soutenu son opinion. Certes, on serait coupable de négliger d'héroïques et sûrs moyens pour accorder la préférence à une médication qui, à la rigueur, peut quelquefois n'avoir pas été sans avantage, rnais dont les succès sont tellement controversés.

Que croire maintenant du Chlore et des chlorures employés comme moyens préservatifs de la syphiUs, de la piqûre des insectes venimeux, de la morsure des serpents, etc., etc. ? A coup sûr, les faits racontés par Coster [loc. cit.), par M. Blache [Dict. de. Méd., 2= édit., t. VII, p. 121), prouvent moins encore que ceux dont nous avons fait tout à l'heure l'analyse assez sévère. Encore une fois, les lotions faites avec grand soin après un coït impur suffisent, quelle que soit d'ailleurs leur nature, pour préserver de la vérole la plupart de ceux qui s'y exposent, et principalement les lotions faites avec les substances irritantes; et avant de conclure en faveur du Chlore, parce que l'hydrochlore et les chlorures alcalins agissent ici comme préservatifs, il eût été bon de comparer leur

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iction à celle de l'eau de chaux, des solutions acides ou fortement alcalines. Si maintenant on considère qu'en mêlant du chlorure de soude ou de chaux à du pus imprégné de virus-vaccin, on n'en a cependant pas détruit l'action virulente, on sera un peu plus réservé sur les conclusions à tirer des histoires nombreuses imaginées en faveur de la prétendue action neutralisante du Chlore et des chlorures.

C'est avec plus de raison et de succès que Gubian, de Lyon, a proposé de lotionner avec de l'eau chlorurée la surface du corps des malades atteints de variole confluente à l'époque de la maladie où le pus commence à prendre de la fétidité [Journal de Chimie méd., t. YI, p. 316) ; que Boyer, de Marseille, conseille les injections de même nature dans les foyers des vastes abcès qui entretiennent une fièvre de résorption (Gaz. méd., 1834, p. 196); que Récamier (Leçons orales de Clinique), Deslandes (Nouv. Biblioth., méd., t. VIII, p. ISl) font pénétrer des injections chlorurées dans l'utérus lorsque le placenta ou une masse quelconque se putréfie dans la cavité de cet organe. Dans le même but, Rcid, de Dublin, donne des lavements et des potions avec le chlorure de choux ou de soude pour modifier l'odeur des selles dysentériques, et diminuer l'irritation inflammatoire de la membrane muqueuse du gros intestin. Cottereau et Chevallier ont conseillé aussi, pour détruire l'odeur du pus de l'ozène, et pour déterger les ulcères de la membrane pituitaire, des inspirations de poudres ou de liquides chlorurés.

Jusqu'ici, nous n'avons considéré le Chlore que comme désinfectant, et à ce titre nous n'avons pas cru devoir le séparer des chlorures de potasse, de soude et de chaux, qui n'agissent dans ce sens qu'en tant que dégageant du Chlore.

Maintenant, nous allons rapidement indiquer les autres applications thérapeutiques que l'on a faites du Chlore.

Depuis le commencement de ce siècle jusqu'au moment oii les chlorures prirent la place du Chlore, celui-ci jouit d'une grande réputation dans le traitement des typhus, des fièvres dites putrides, malignes, asthéniques, charbonneuses. Il serait vraiment superflu d'indiquer ici la longue nomenclature des mémoires où les vertus du Chlore ont été célébrées avec un engouement qui n'est pas toujours la preuve d'un jugement médical bien solide. (Voir Mérat et de Lens, Dictionnaire de Mat. méd... t. II, p. 2-45.) Il y a, en effet, tant de différence dans les fièvres typhoïdes, la plupart des épidémies qui se suivent se ressemblent si peu, qu'on ne peut tirer aucune conclusion qui satisfasse un esprit rigoureux. Nous y reviendrons, d'ailleurs, un peu plus bas en parlant des chlorures.

Dans le cas où il s'est agi de combattre les maladies typhoïdes, c'est à l'intérieur qu'on administrait le Chlore; c'est par son action intime, alors qu'il avait été porté des premières voies dans le torrent circulatoire, qu'il modifiait l'organisme ; mais cet emploi thérapeutique est le plus borné, et, d'autre part, comme moyen topique, le Chlore

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employé par beaucoup de praticiens a eu également quelques succt!s à revendiquer.

L'hydrochlore a été conseillé par Brathwaite dans le traitement des ulcères ; il enlève l'odeur, modifie la plaie et accélère la cicatrisation. Déjà, en 1787, Hallé et Fourcroy {loc. cit.) avaient constaté que ce médicament modifiait heureusement môme les surfaces cancéreuses. La gale, les dartres, les engelures, ont été traitées par l'hydrochlorure, et plusieurs médecins citent des exemples de guérison (Mérat et de Lens, Dict. de Mat. méd., t. II, p. 246). Enfin, on s'en est servi comme d'un rubéfiant de la peau pour produire une utile révulsion dans les maladies du foie. Wallace {Des propriétés médicales du Chlore, Londres, 1825) est l'auteur de cette singulière médication. Il plongeait le malade dans un bain de Chlore gazeux ou mêlé à de la vapeur d'eau. Sous l'influence de ces bains, la peau rougissait et devenait le siège de vives démangeaisons, et lorsqu'on dirigeait sur l'hypochondre une douche de vapeur chlorée, il survenait une vive irritation et une éruption eczémateuse. Il n'est pas besoin de dire que des bains de cette nature ne pouvaient être administrés sans une grande précaution. L'appareil qui sert à les administrer doit être entouré de linges trempés dans une solution légèrement alcaline; le malade doit aussi porter une cravate imbibée du même liquide, pour prévenir les accidents qu'une fuite de gaz pourrait produire. Ce bain est élevé à une température de 32 à 36° Réaumur, et le malade y reste vingt minutes (Mérat et de Lens, loc. cit.). C'est dans le même but que Bonnet, dans le traitement de la névralgie de la face, dirigeait de la vapeur de Chlore sur le point douloureux {Annales cliniques de Montp., t. XXXIII); que M. Bretonneau, de Tours, imité depuis lors par quelques médecins, faisait respirer du Chlore aux enfants atteints de croup, lorsque la fausse membrane dépassait l'entrée du larynx, et qu'il ne lui restait aucun moyen de modifier autrement la membrane muqueuse des voies aériennes {Traité de la Diphthérite).

Nous omettons encore à dessein une multitude d'applications du Chlore, qui, tentées une fois par un médecin hasardeux, n'ont pas été répétées, et ne méritent, par conséquent, qu'une confiance limitée ; mais nous ne pouvons passer sous silence les travaux entrepris tout récemment sur l'emploi de ce médicament dans le traitement de la phthisie pulmonaire tuberculeuse. Cette médication a fait grand bruit un instant, elle a été propagée avec une ardeur que bien peu de succès avaient justifiée; mais enfin il faut savoir quelque gré même à ceux qui s'aveuglent sur l'efficacité d'un moyen parle désir très-légitime de reculer les bornes de l'art de guérir.

Laennec déjà avait prétendu que l'air marin était très-salutaire aux phthisiques. La raison principale sur laquelle s'appuyait cet illustre médecin était que sur les côtes de la basse Bretagne il n'avait presque ja" mais vu de tuberculeux, et il oubliait que, dans toutes les villes du littoral de l'Angleterre, et dans la plupart' des grandes villes maritimes de 8" tD.— T. I. 37

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France, la phtbisie tuberculeuse est malheureusement fort commune. Il croyait donc qu'en soumettant les malades aux émanations du chlorure de chaux et des varechs, il remplacerait pour eux cet air marin qu'il croyait très-salutaire. Nous nous rappelons avoir vu à l'hôpital de la Charité ce moyen mis en usage comme tant d'autres, et aussi inutile que tous les autres.

D'autres observations plus directes avaient mis sur la voie de l'emploi du Chlore dans le traitement de la phtbisie pulmonaire ; c'étaient les bons effets qu'éprouvaient les ouvriers atteints de phtbisie employés dons les manufactures où. l'on se sert de beaucoup de Chlore. D'après cela et à la même époque, sans qu'il soit bien facile de dire à qui appartient la priorité, Bourgeois, de Saint-Denis, Cottereau et Gannal imaginèrent de soumettre un grand nombre de phthisiques à un traitement régulier par le Chlore. Bourgeois se contentait de faire dégager lentement du Chlore dans la chambre du malade. Gannal et Cottereau se servaient d'un appareil à l'aide duquel ils faisaient aspirer aux malades une quantité plus ou moins grande de Chlore mêlé à de la vapeur d'eau. Cette opération était répétée, quatre, six fois par jour, suivant le besoin, suivant la susceptibilité des malades.

On ne peut nier que quelques catarrhes chroniques n'aient été avantageusement modifiés par ce moyen, qui déterminait le plus souvent une phlegmasie aiguë des bronches ; mais les phthisiques assez nombreux que nous avons vu traiter ainsi ont péri, ce nous semble, plus rapidement que si on eût abandonné la maladie aux traitements palliatifs que nous employons ordinairement ; et, d'ailleurs, il faut bien reconnaître que le Chlore est un remède au moins intidèle, puisque ceux mêmes qui l'avaient le plus ardemment préconisé l'ont entièrement abandonné.

Le travail le mieux fait, à notre avis, sur la matière, est celui que M. Toulmouche, de Rennes, a inséré dans la Gazelle médicale (1838, n° 26). Il a fait inspirer du Chlore liquide à la dose moyenne de trente à quarante gouttes, en commençant par dix ou quinze; on devait augmenter ou diminuer en raison de l'irritabilité du malade. Il a traité ainsi trois cent neuf individus atteints de catarrhe aigu ou chronique. Parmi ceux qui portaient un catarrhe chronique, quelques-uns avaient un catarrhe suffocant avec de l'emphysème ; quelques autres étaient en même temps phthisiques. Le Chlore eut sur le catarrhe aigu et chronique une influence évidemment heureuse ; mais il laissa marcher la phtbisie pulmonaire; ce que d'ailleurs M. Toulmouche avait constaté auparavant. (Mém. sur l'emploidu Chloredans la plilhisie pulmonaire ^Ar ch. gén. deMéd., avril 1834.)

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