ACTION THÉRAPEUTIQUE DU CUIVRE
Le Cuivre métallique n'est plus usité en médecine : quelques sels seulement servent à remplir des indications thérapeutiques : ces sels sont Vammoniure de Cuivre, le deutoacétate de Cuivre, le sous-acétate et le sulfate.
Ammoniure de cuivre. — Cette préparation ne s'emploie guère que pour l'usage externe. Cependant le Cuivre ammoniacal a été conseillé par quelques auteurs dans le traitement de l'épilepsie, à la dose de 10 à 50 centigrammes par jour.
h' ammoniure de cuivre est regardé par M. le docteur Mercy, médecin de l'hôpital des Enfants de Pesth, en Hongrie, comme un spécifique presque infaillible dans le traitement de la danse de Saint-Guy. Il fait une potion composée de 40 centigrammes de Cuivre ammoniacal, pour 100 grammes d'eau de menthe, et environ 30 grammes de sirop simple. 11 y ajoute 6 à 8 gouttes de teinture d'opium, pour faire mieux tolérer le médicament. On en donne à un enfant de six ans, par exemple, deux cuillerées à café, quatre fois par jour, et l'on augmente rapideme.it la dose, en ayant égard à la tolérance de l'estomac, jusque-là que l'on fasse prendre les 40 centigrammes d'ammoniure de Cuivre en un jour. Il nous a affirmé que, sur plus de deux cents cas, il avait presque toujours vu la chorée céder avec une telle rapidité, qu'il était impossible de ne pas voir là une relation évidente de cause à effet.
Mis en contact avec la peau et les membranes muqueuses, l'ammoidure de Cuivre cause une violente irritation.
Il forme la base de Veau céleste, si vantée dans le traitement des
tm MÉDICAMENTS IRRITANTS.
ophthalmies chroniques. Dans ce cas, il s'emploie à la dose de quelques gouttes par once d'eau distillée, et en augracntanl progressivement la dose à mesure que diminue la susceptibilité de la conjonctive enflammée. On l'emploie avec le même avantage dans le traitement de la blennorrhagie, de la leucorrhée, des ulcères chroniques. M. CuUerier fait un mélange de 28 grammes d'ammoniure de Cuivre sur 4 grammes de nitrate de mercure, pour toucher des ulcères vénériens qui résistent au mercure.
A l'intérieur, il n'a aucun usage ; à l'extérieur, il entre dans la composition d'un grand nombre d'onguents ou d'opiats qui avaient jadis une grande célébrité pour la guérison des ulcères et des maladies chroniques de la peau. Dissous dans l'eau, dans diverses proportions, il est, comme l'ammoniure de Cuivre et comme le sulfate, dont nous allons nous occuper tout à l'heure, employé avec succès dans le traitement des ophthalmies chroniques, des blennorrhagies, des ulcères syphilitiques ou simples^ des dartres, et notamment des dartres eczémateuses.
Le sous-acétate de Cuivre [subncetas cupri), verdet ou vert-de-gris du commerce {œs viride, viridis œris, œrugo rasilis), partage toutes les propriétés vénéneuses, irritantes, purgatives et thérapeutiques du deutoacétate de Cuivre.
Il sert, en pharmacie, à préparer une multitude d'emplâtres et d'onguents qui ne sont pas sans efficacité dans le traitement des maladies externes.
On l'a conseillé à l'intérieur. Il entrait comme partie essentiellement active dans les fameuses pilules de Gerbier contre le cancer, pilules qui ont procuré quelques guérisons tant que le remède a été secret, mais dont l'expérience a pu constater la complète inefficacité. On l'a encore préconisé dans le traitement du rachitis et des scrofules ; mais les faits que l'on cite sont si peu concluants, que nous ne croyons pas devoir y insister davantage.
Le sulfate de Cuivre est un poison irritant très-énergique.
A l'intérieur, c'est le vomitif le plus sûr que nous connaissions, à la dose de 25 à 40 centigrammes. Comme vomitif, dans le traitement du croup, le sulfate de cuivre avait été considéré comme particulièrement utile. Ajoutons que les récentes observations de MM. Godefroy et Mavel sembleraient démontrer que l'usage souvent répété dans le même jour d'une solution de sulfate de Cuivre, d'ailleurs assez modérée (10 centigrammes de sel dans 123 grammes d'eau distillée, une cuillerée toutes les dix minutes), solution dont on continue l'usage en éloignant les doses suivant les effets produits, aurait une très- heureuse et très-rapide influence sur l'angine maligne. Pour notre compte, dans deilx circonstances fort graves, il nous a paru que la maladie avait été guérie par cet agent thérapeutique.
Ce serait là, suivant nous, de la modification substitutive, au même titre que les applications de calomel, d'alun, de nitrate d'argent.
Nous ajouterons que, depuis quelque temps, nous administrons le sul-
MOUTARDE
fate de Cuivre à la dose de 50 cenligrammes à 1 gramme dans un lavement, pour combattre la diarrhée chronique, et que nous en obtenons de? effets souvent très-avantageux, tout à fait analogues à ceux que l'on obtient des lavements au nitrate d'argent. On utilise encore la solution de sulfate de Cuivre (2 grammes pour 500 grammes d'eau) en injections, dans l'écoulement leucorrhéique de nature catarrhale. On répète ces injections matin et soir.
Nous ne parlons pas ici de ce qu'en ont dit Margat, Simmons et Adair dans le traitement delà phthisie; il suffit de lire leurs observations pour être convaincu de l'insuffisance de ce moyen, qui, à ce titre, ressemble à tous les autres.
CuUen et Chalmers l'ont trouvé utile dans le traitement de l'épilepsie et de l'hystérie, prisa doses fractionnées, de manière à ne pas dépasser iO à 40 centigrammes par jour.
Le deutoacétate de Cuivre [deutacetas cupri, cristalli veneris), rois en contact avec une membrane muqueuse ou avec la peau dépouillée de son épiderme, produit une très-vive irritation : c'est un poison irritant fort énergique.
MOUTARDE
La Moutarde (Sinapis) est une plante de la famille des Crucifères (tétradynamie siliqueuse de Linné).
Les caractères botaniques du genre Sinapis sont les suivants : calice très-ouvert, onglets des pétales dressés, disque de l'ovaire chargé de quatre glandes, silique sous-cylindrique, souvent terminée par un bec saillant; semences unisériées, sousglobuleuses.
Deux espèces de Moutarde, la blanche et la noire, sont employées en médecine (la graine seulement) :
Moutarde Hanche (Sinapis alba, L.).
Caractères spécifiques. Siliques hérissées, étalées; corne longue et ensiforme; feuilles sinuées, feuilles et tiges presque glabres.
La graine de Moutarde blanche est beaucoup plus grosse que celle de la Moutarde noire; l'épismernie n'est pas parfaitement lisse ; vue ii la loupe, elle paraît légèrement chagrinée.
La semence de Moutarde blanche diffère de la noire en ce qu'elle contient la sulfo-siyiapisine matière, découverte par MM. Henry et Garot, et qui présente du soufre à l'analyse chimique.
Celte substance est amôre, inodore, soluble dans l'eau, l'alcool et l'éther.
Disons aussi que la Moutarde blanche ne fournit pas d'huile volatile, il s'en développe seulement dans certaines circonstances un principe acre fixe, qui, d'après plusieurs auteurs, se produirait sous l'influence de la sulfo-sinapisine, quand on traite la Moutarde blanche par l'eau.
Ce principe acre, que MM. Robiquetet Boutron-Charlard ont les premiers découvert et analysé, ne paraît pas préexister dans la Moutarde, comme on le pensait avant eux ; il se développe par la réaction des éléments dont celle-ci est composée.
La semence entière communique au vin blanc une saveur et une odeur désagréables, mais faibles, et le rend visqueux; quand elle est concassée, la liqueur prend un goiît très-piquant. (Soubeiran.)
La graine de Moutarde blanche n'est employée en médecine que dans son intégrité ; on en fait avaler une ou doux cuillerées par jour.
Moutarde noire (Sinapis nigra, L.).
Caractères spécifiques. Feuilles inférieures lyrées, celles du sommet lancéolées, très-entières, pétiolées ; siliques glabres,, lisses, à bec conique, serrées contre la tige.
La semence de la Moutarde noire est très-menue et rougeàtre ; elle est quelque-
MÉDICAxMENTS IRRITANTS.
fois recouverte d'une sorte d'enduit crétacé. Celle qui est la plus estimée nous vient de Strasbourg et de la Picardie.
Composition chimique. Huile fixe douce, albumine végétale, sucre, myrosine, acide myronique, matière gommeuse, matière colorante verte et jaune, matière grasse nacrée, acide libre, quelques sels.
La semence de Moutarde, d'après M. Guibourt, ne contient pas J'huile volatile touti; formée ; aucun des produits dont elle est composée ne possède de l'àcreté ; ce n'est que par la réaction des éléments les uns sur les autres que le principe âcre et l'huile volatile se développent. La présence de l'eau est la condition indispensable à la formation de ce dernier produit.
D'après les expériences que nous avons consignées (expériences faites sur le malade), d'après celles de plusieurs chimistes, dont les nôtres ne sont que des corollaires, la température de l'eau aurait une influence bien marquée sur le développement de l'huile volatile; voici les plus saillants : 1° l'huile volatile ne se forme pas dans l'eau bouillante ; 2» l'eau chauffée au-dessus de 75° s'oppose à la formation de cette huile (passé 60», la quantité diminue) ; 3» l'acide sulfurique faible et en général les acides minéraux s'opposent au développement de l'huile volatile. Il en est de même des acides végétaux, pourvu qu'ils marquent au moins 35 degrés à l'aréomètre. (Consulter pour plus de détails les mémoires curieux de MM. Robiquet et Boutron, et ceux de MM. Hesse et Fauré.)
En résumé, les conditions qui favorisent ou empêchent toute fermentation sont celles aussi qui permettent ou arrêtent la formation de l'huile essentielle de Moutarde.
Ce rapprochement est d'autant plus naturel que, comme l'a fait voir M. Bussy, l'acide myronique renferme tous les éléments de l'huile essentielle de Moutarde. La myrosine d'ailleurs est une substance bien voisine de l'albumine et conséquemment de l'émulsine, lesquelles jouent le rôle de ferments dans d'autres circonstances.
MM. Dumas et Pelouze ont analysé l'huile volatile de Moutarde ; ils y ont trouvé, pour 100 parties, 49,84 de carbone, 5,09 d'hydrogène, 14,41 d'azote, 20,40 de soufre, 10,48 d'oxygène. (Ann. de chim. et de phyx., t. LUI, p. 181.)
Quelles sont les diverses formes d'administration de la Moutarde noire?
Elle est employée principalement en farine. On pulvérise à cet effet la semence de Moutarde dans un mortier ou au moyen d'un moulin.
La farine de Moutarde du commerce est souvent sophistiquée, soit avec de la farine de graine de lin, soit avec du son, de la sciure de bois, etc. On reconnaîtra facilement la véritable farine de Moutarde au développement instantané de l'huile volatile, lorsqu'on la délayera dans un
peu d'eau îi 30» ou 10" (les yeux exposés immédiatement au-dessus de la farine reçoivent une impression telle qu'il n'est pas permis d'en douter) ; on la distinguera aussi îi sa couleur jaune verdâtre, mêlée de points rouges noirâtres, et à son toucher beaucoup moins onctueux que celui de la farine de lin.
Bains de pieds sinapisés, pédiluves sinapisés.
Pr. : Farine de Moutarde. . 64 à 192 gr. Eau tiède à 30o. . . . q. s.
On délaye la Moutarde dans l'eau tiède de manière îi faire une bouillie bien claire, on couvre le vase, et après contact d'une demi-heure à une heure, on ajoute de l'eau chaude de manière à amener le bain à la température convenable.
Bain de Moutarde,
Pour préparer un bain de Moutarde, on môle de 500 à 1000 grammes de farine de Moutarde à l'eau d'un grand bain.
Sinapismes.
Ce sont des cataplasmes que l'on prépare ordinairement, mais à tort, avec du vinaigre. Nous avons fait pressentir les inconvénients de ce mélange, en démontrant l'obstacle que les acides mettent au développement de l'huile volatile de Moutarde. Nous insisterons davantage sur ce fait lorsqu'il sera question de l'action physiologique.
M. Robinet a trouvé le moyen de rendre la farine de Moutarde plus active et plus énergique en extrayant par expression l'huile fixe de la farine destinée aux sinapismes. Il a reconnu aussi qu'elle était moins sujette à rancir.
On peut mitiger, selon les indications, les sinapismes avec la farine de lin.
Eau distillée de Moutarde.
On l'obtient en délayant dans l'eau tiède 32 grammes de Moutarde pulvérisée; on laisse macérer pendant plusieurs heures, et l'on distille pour retirer 500 grammes de produit.
Cette eau distillée est très-odorante et très-sapide.
h'huile volatile de Moutarde se prépare de la même manière, seulement il faut augmenter la dose de farine. On ne retire de la distillation que le quart de produit.
Ces deux préparations peuvent être avantageusement employées dans le but d'obtenir une vive rubéfaction des tissus.
Révulsif de Moutarde.
Pr. : Huile volatile de Moutarde. 1 part. Alcool Ji 660 (25 Cart.). . . 20 Mêlez et filtrez (Fauré).
Un morceau de flanelle, ou du linge fin imbibé de ce mélange, produit en deux ou
MOUTARDE
trois minutes une trÈs-vive rougeur à la peau.
On obtient aussi par macération un vin ■de Moutarde préparé avec :
Vin blanc. ..... 1000 gram.
Moutarde écrasée . 16
Ce vin a une saveur piquante et une •odeur hydrosulfurée.
Une autre espèce de Moutarde, qui devrait plutôt que la dernière porterie nom de Moutarde noire, croît abondamment dans les champs : c'est la Moutarde sau-
vage, ou sanvé, sinapis arvensis, dont les caractères spécifiques sont les suivants : tiges et feuilles munies de poils, siliques horizontales, glabres, multangulairos, renflées, trois fois plus longues que la corne terminale.
La semence en est plus grosse que celle de la Moutarde officinale, moins volumineuse que la graine de Moutarde blanche.
La plupart des plantes de la famille des Crucifères partagent, mais à un moindre degré, les qualités topiques qui recommandent d'une manière spéciale le genre Sinapis.
Deux espèces de Moutarde, la blanche et la noire, sont employées en médecine : la Moutarde blanche, plus particulièrement affectée aux usages internes; la Moutarde noire, employée, au contraire, presque exclusivement comme remède externe.
Moutarde blanche, sinapis alla. — Quand un remède est devenu populaire, quand les charlatans l'exploitent depuis longtemps, et toujours avec succès pour eux, il faut bien qu'il se recommande par quelques propriétés utiles, que l'entêtement ou la mauvaise humeur des médecins lui dénieront vainement.
Les usages thérapeutiques de cette graine remontent à peu près au siècle dernier. GuUen les constate de la manière la plus positive {Mat. méd., t. II, p. 180). Ce médecin la donnait comme laxative.
De nos jours, Maccartan, médecin irlandais qui habitait Paris, publia dans le Journal général de médecine (t. XXXIV, p. 72, 1809) un travail sur les propriétés thérapeutiques de la graine de Moutarde, travail dont il n'est rien resté de pratique, parce que tous les faits que l'auteur invoquait ne pouvaient supporter l'examen.
Cependant, en Angleterre et dans l'Amérique du Nord, l'usage de la graine de Moutarde blanche était devenu populaire : depuis quelques années il l'est en France. Les faits que nous avons recueillis nous-mêmes nous permettent d'affirmer que la graine de Moutarde blanche est, en effet, un remède très-utile.
GuUen avait constaté son action laxative. Il est évident que cette graine purge à la dose de 30 à 45 grammes. On la donne non concassée, à jeun, ou le soir au moment oîi les malades se mettent au lit. On peut encore sans inconvénient l'administrer au commencement du repas. La dose, qui varie suivant chaque individu, doit être telle qu'elle sollicite une ou deux évacuations faciles dans la journée.
Cette espèce de purgation, qui ne cause aucune cohque, est surtout utile à ceux qui sont habituellement constipés, et dont les digestions sont en même temps laborieuses. Nous avons constaté qu'elle réussit sur-
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tout chez les hémorrlioïdaires. C'est au médecin déjuger si cette paressedes fonctions digestives ne tient pas à une phlegmasie, auquel cas l'usage de la graine de Moutarde blanche ne serait pas indiqué.
Mais c'est à l'action dépurative de ce médicament que l'opinion populaire accorde le plus de foi. Il convient d'examiner cette question, d'abord expérimentalement, puis sous le point de vue théorique. De toute évidence, et des expériences personnelles ne nous permettent pas d'en douter, la graine de Moutarde blanche exerce une action dépurative trèspuissante, et des maladies cutanées, des rhumatismes chroniques que rien n'avait pu amender, ont été guéris ou mis en voie de guérison par l'usage longtemps continué de la graine de Moutarde blanche. Voici le fait : cherchons maintenant l'explication.
L'irritation permanente exercée à la surface de la membrane muqueuse du tube digestif, irritation en vertu de laquelle il se fait une sécrétion muqueuse continuelle, ne doit-elle pas être considérée comme une dérivation, et n'est-on pas en droit d'expliquer, par cette seule dérivation, la disparition ou la diminution de la maladie ? Cette opinion nous paraît d'autant plus raisonnable que les purgatifs pris fréquemment ont été regardés par tous les praticiens comme un moyen efficace de guérir les maladies chroniques de la peau. D'un autre côté, si l'on considère que la graine de Moutarde entretient seulement le ventre un peu libre sans^ irriter vivement la membrane muqueuse de l'intestin, que les purgatifs drastiques, quoique stimulant beaucoup plus vivement la surface gastrointestinale, ne guérissent pas aussi sûrement les dartres et les rhumatismes, on sera forcé d'en conclure qu'il existe dans la Moutarde, comme dans la plupart des autres crucifères, un principe actif qui modifie probablement le sang, et, par suite, tout l'organisme. Peut-être ce principe actif n'est-il autre que le soufre, qui, comme on le sait, se trouve en proportion notable dans toutes les plantes de cette famille.
Quoi qu'il en soit de cette explication, à laquelle nous n'attachons pas nous-mêmes une grande importance, nous nous en référons aux faits seuls, et nous appellerons l'attention des praticiens sur un moyen trop peu connu, et, à cause de cela, trop peu apprécié.
La graine de Sinapis alba sert encore à composer la plupart des Moutardes douces que nous mangeons sur nos tables. Ce condiment, justement apprécié des vieillards et de ceux dont l'estomac est paresseux, est, pour certains médecins, l'objet d'une injuste réprobation ; il ne convient pas sans doute à ceux qui digèrent laborieusement, parce qu'ils ont une gastrite aiguë ou subaiguë ; mais dans certaines gastrites chroniques, dans un grand nombre de gastralgies, et généralement dans les affections du tube digestif où le plan musculaire de l'intestin est évidemment frappé d'inertie, et oii les sécrétions normales de la membrane muqueuse sont presque entièrement taries, la Moutarde prise de temps en temps est utile et devient une condition presque nécessaire d'une bonne digestion.
La Moutarde noire {Sinapis nigra) est, au contraire, le plus ordinal-
MOUTARDE
rement usitée dans la thérapeutique externe. On l'emploie moulue, et elle sert à composer les sinapismes, les cataplasmes et les bains sinapisés, etc. C'est assurément un moyen dont l'usage est des plus communs ; et pourtant, on peut dire que son mode d'action est loin d'être généralement bien connu.
En ouvrant presque tous les livres de matière médicale, en lisant la plupart des articles des dictionnaires sur les sinapismes, nous sommes frappés de la dissidence qui existe entre les auteurs. Les uns conseillent de délayer la farine de Moutarde avec de l'eau chaude ou du vinaigre chaud indifféremment ; les autres choisissent de préférence le vinaigre ou l'acide acétique concentré pour produire un effet plus actif. Ceux-ci recommandent expressément de se servir de farine récemment moulue; ceux-là veulent qu'on emploie seulement le son de cette même farine. C'est bien autre chose quand il s'agit de la durée de l'application : l'un laisse la moutarde quatre heures en contact avec la peau ; l'autre se contente de deux ou trois heures; quelques-uns pourtant concèdent une heure ou une heure et demie.
Que devons-nous faire, nous qui lisons les livres ? Comment préparer les sinapismes? Combien de temps les laisser appliqués? Ne sachant à quoi nous arrêter dans ce conflit d'opinions, nous avons fait ce par quoi il eût été bon de commencer : avant d'écrire, nous avons expérimenté, et nous allons rendre compte du résultat de nos expériences. Ces expériences, tentées en 1829 et publiées en 1830, sont venues confirmer cliniquement les travaux chimiques de M. Fauré et ceux qui ont été tentés depuis par M. Boutron.
Question. — Faut-il prendre de la Moutarde moulue récemment, ou de la Moutarde broyée depuis longtemps?
Nous délayâmes dans de l'eau froide deux portions de Moutarde. L^me avait été moulue depuis huit jours et conservée dans une boîte fermée; l'autre avait été broyée depuis cinq mois et avait été tenue dans un sac de papier et placée dans une armoire humide. Les deux sinapismes furent appliqués l'un sur le mollet droit, l'autre sur le mollet gauche.
Moutarde nouvelle.
Après 4 minutes et demie d'application, légère sensation de picotement.
5 min. Un peu de cuisson, légers battements isochrones à ceux du pouls.
fi min. Vive cuisson.
7 min. La cuisson augmente.
8 min. La cuisson est très-vive.
9 min. La douleur devient plus profonde; sentiment de pesanteur dans la partie en contact avec la Moutarde.
10 min. Sensation de chaleur et de brûlure très-cuisante.
Moutarde ancienne.
4 min. et demie. Sensation nulle.
5 min. Sensation nulle.
6 min. Légère sensation de picotement.
7 min. Légère cuisson.
8 min. Cuisson vive, battements artériels.
9 min. Sensation de brûlure; la douleur devient plus profonde.
10 min. La sensation est lamêmeque celle que l'on éprouve dans l'autre jambe, '
MÉDICAMENTS IRRITANTS
L'expérience répétée a toujours donné les mêmes résultats.
Or, nous voyons que la farine ancienne a pu agir au bout de dix minutes exactement de la même manière que la farine nouvelle, bien qu'au commencement elle eût semblé avoir une activité un peu moins prompte.
Donc : 1° entre la farine de Moutarde noire moulue depuis huit jours et celle qjjLÏ est broyée depuis cinq mois, il n'y a pas de différence notable.
II* Question. — Un sinapisme préparé avec de Veau chaude agit-il plus vite qu'un sinapisme préparé avec de l'eau froide?
Nous appliquâmes deux siuapismes, l'un préparé avec de l'eau à 40",, l'autre avec de l'eau à 15°,
Eau froide. — Voyez la première expérience.
Eau chaude. — Deux minutes, légère sensation ; trois minutes, un peu de cuisson; quatre minutes, cuisson vive, légers battements artériels; cinq minutes, cuisson douloureuse, battements très-sensibles, la douleur en même temps devient plus profonde; cinq minutes et demie, la douleur est très-vive et très-violente ; sept minutes, la douleur n'augmente plus d'une manière aussi sensible ; elle devient encore plus profonde ; les battements artériels sont moins énergiques ; dix minutes, même état.
En comparant le mode d'action de ces deux siuapismes, on voit que celui qui est préparé avec de l'eau chaude agit avec une rapidité bien plus grande que le sinapisme froid. Mais, en définitive, au bout de dix minutes les effets sont tout à fait identiques. Et cela se conçoit, puisque ce temps a suffi pour que la température se mît en équilibre entre le sinapisme et la peau.
Donc : 2° un sinapisme préparé avec de l'eau un peu chaude agit plus, vite qu'un sinapisme préparé avec de l'eau froide; mais au bout de peu de minutes cette différence n'existe plus.
Nous n'en voulons pas conclure qu'il soit indifférent, dans toutes les circonstances, d'appliquer un sinapisme froid ou chaud ; à coup sûr, la sensation d'un corps froid en contact avec la peau pendant quelques minutes peut, dans certains cas, n'être pas sans inconvénient. Mais la température de la surface de la Moutarde se met si promptement en équilibre avec celle de la peau, et, d'ailleurs, le sang est si rapidement appelé dans le derme, que nous regardons comme fort exagérée la crainte que plusieurs thérapeutistes ont manifestée à cet égard. Mais il importe d'ajouter que si le sinapisme avait été préparé avec de l'eau bouillante au lieu d'eau à 40°, il est certain que ce sinapisme perdrait ses propriétés irritantes, par les raisons que nous avons déduites en traitant de la. matière médicale de la Moutarde.
MOUTARDE. 5H
IIP Question. — La farine de Moutarde délayée avec du vinaigre agit-elle avec plus d'énergie que si elle est délayée avec de l'eau ?
Eau. — Voir la première expérience.
Vinaigre. — Quinze minutes, sensation légère de cuisson; vingt minutes, la cuisson a un peu augmenté, mais elle est encore presque inappréciable; vingt-cinq minutes, la cuisson devient un peu plus vive; cinquante minutes, cuisson un peu plus prononcée et tout à fait semblable à celle que fait éprouver, au bout de six minutes, le sinapisme préparé avec de l'eau.
Cette expérience, répétée plusieurs fois chez des personnes différentes, a constamment donné le même résultat. Et si l'on compare le mode d'action des deux sinapismes, on voit que celui qui est préparé avec de l'eau détermine autant de douleur, au bout de six minutes, que le sinapisme délayé avec du vinaigre, au bout de cinquante minutes. On peut donc dire que, dans ce cas, le degré d'activité de l'un est au degré d'activité de l'autre comme 6 est à 30, ou comme 1 est à 8.
Jusqu'ici nous n'avions employé que du vinaigre froid ; nous voulûmes nous assurer si le vinaigre chaud avait une énergie plus grande ; mais nos essais ne tardèrent pas à nous convaincre que l'élévation de la température de ce liquide n'augmentait en rien l'activité du sinapisme.
Or, nous avions fait usage du vinaigre de table ; craignant que l'affaiblissement de l'acide acétique ne fût pour beaucoup dans le résultat de nos expériences, nous délayâmes de la farine de Moutarde avec une égale partie d'eau et d'acide acétique concentré, et nous obtînmes l'effet suivant.
Nous laissâmes le sinapisme pendant quarante-cinq minutes en contact avec la peau, sans éprouver la moindre sensation de cuisson.
Enfin, poussant l'expérience jusqu'au bout, nous préparâmes deux sinapismes, l'un avec de l'acide acétique concentré^ l'autre avec de l'eau. Les résultats sont tellement extraordinaires, que nous allons les mettre en parallèle.
Eau. Acide acétique concentré.
6 min. Légère sensation de picotement. 6 min. Rien.
7 min. Cuisson vive. 7 min. Cuisson peu vive.
8 min. Cuisson vive, battements artériels. 8 min. La cuisson a un peu augmenté.
9 min. Sensation de brûlure. 9 min. Douleur moindre que dans l'autre
sinapisme.
18 min. Cuisson trés-douloureuse ; l'ap- 10 min. Cuisson assez vive, légers battepareil est enlevé. ments artériels.
11 min. Cuisson douloureuse; sensation autre que celle qui est produite par l'autre sinapisme.
12 min. Sensation de brûlure ; l'appareil est enlevé.
Certes, on n'aurait guère supposé à priori que l'acide acétique ccn-
MÉDICAMENTS IRRITANTS
centré agirait avec moins d'énergie que de l'eau simple dans la composition d'un sinapisme.
Nous venons de voir l'acide acétique concentré n'avoir presque aucune activité mêlé avec de la Moutarde, et il nous parut curieux de savoir si un cataplasme fait avec ce même acide et de la sciure de bois serait plus actif que le sinapisme ; en conséquence, nous fîmes une pâte avec de l'acide et de la poussière de notre écritoire, et nous nous l'appliquâmes sur la jambe. Après une minute et demie, il survint une vive cuisson ; au bout de deux minutes, la douleur était très-vive. Une demi-minute après, elle était insupportable, et enfin, après trois minutes d'application, la douleur était tellement violente que nous fûmes forcé d'enlever l'appareil ; mais ce fut en vain, car la peau était fortement cautérisée.
Donc : 3° la Moutarde délayée dans l'eau agit avec plus d'énergie que si elle est délayée dans le vinaigre ordinaire, dans l'acide acétique faible, dans l'acide acétique concentré ; et l'acide acétique mêlé à la Moutarde perd de son activité. Ainsi donc la Moutarde est affaiblie par l'acide acétique, et réciproquement l'acide acétique est affaibli par la Moutarde.
Si maintenant on veut produire une vive rubéfaction et même une brûlure superficielle de la peau , il suffira de mettre , pendant trois minutes, en contact avec cette membrane, du vinaigre radical, retenu dans une éponge, dans une poudre inerte, et à coup sûr jamais sinapisme n'agira avec cette promptitude. Mais si l'on veut une sinapisation, c'est-àdire une modification de la peau, qui produise une sensation, une rougeur, une tuméfaction sinapiques (et cette expression est exacte), il faudra de la Moutarde et de l'eau.
Et maintenant, lorsqu'on voudra mitiger un sinapisme, au lieu de le mêler avec de la graine de lin, de la mie de pain, du levain, il suffira de le préparer avec du vinaigre.
Tous les vinaigriers du monde enseignent à leurs apprentis l'art de corriger le piquant de la Moutarde avec du vinaigre ; ces utiles leçons n'étaient pas perdues pour tout le monde. Aétius avait insisté sur ce point que le vinaigre affaiblissait les sinapismes : « Sed et hoc noscendum est : si in acefo maceretur sinapi, inefficacius redditur; acetum enim sinapis vim discutit.n {Aetii tetrabili, sermo ter tins. Sinapismi prœparatio.) Schwilgué l'avait répété dans son Traité de matière médicale, et c'était depuis longtemps une pratique triviale dans notre hôpital de mitiger les sinapismes avec du vinaigre. Cependant, naguère encore, dans tous les cours, dans presque tous les livres, on enseignait le contraire ; et c'est pour cela que nous avons publié ces expériences, qui ont eu déjà pour résultat de rendre plus familière aux médecins une notion thérapeutique dont nous sommes redevables à Aétius.
Avant de terminer ce qui est relatif aux sinapismes délayés avec le vinaigre et l'eau, nous devons dire que nos expériences ont été faites avec d'excellente farine de Moutarde noire, moulue comme elle l'est dans toutes les bonnes officines de Paris ; et, d'après les expériences que nous
MOUTARDE
âvons rapportées plus haut, personne ne sera tenté de révoquer en doute la bonté et l'activité de cette farine, puisque, dans l'espace de dix minutes, la douleur causée par les sinapismes devenait presque insupportable.
Or, nous nous sommes procuré en même temps de la farine anglaise^ que l'on vend pour préparer extemporanément la Moutarde de nos tables. Nous la délayâmes avec de l'éau, et nous préparâmes un autre sinapisme avec la Moutarde noire ordinaire. Leur action fut identique : les ayant ensuite délayées avec du vinaigre, nous ne fûmes pas peu étonnés de voir les résultats de ces expériences n'être plus conformes à ceux des premières \ car, dans ce cas, le mélange de la Moutarde avec le vinaigre ne détruisit pas aussi complètement l'activité des sinapismes.
A quoi peut tenir une semblable différence ? nous l'ignorons entièrement. Cependant M. Guibourt a démontré que la farine anglaise n'était pas préparée avec la graine de Moutarde blanche comme on l'avait avancé, mais bien avec la graine du sinapis nigra : la différence entre les farines anglaise et française consiste donc en ce que cette dernière a été passée à travers les mailles d'un tamis plus lâche. D'ailleurs, la seule différence physique que présentent les deux farines, c'est que l'une, savoir, la farine française, est d'un jaune sale granité de brun, tandis que l'autre, très-finement moulue, ne paraît pas contenir de son, et a une couleur jonquille uniforme.
Enfin, nous voulûmes essayer si le principe actif de la Moutarde se développerait au contact de l'alcool ; mais nos sinapismes préparés suivant cette méthode eurent encore moins d'énergie que ceux dans lesquels nous avions fait entrer le vinaigre.
Maintenant, nous allons dire quelque chose des effets immédiats des sinapismes, et nous terminerons par des considérations sur les moyens qu'il convient d'employer pour calmer les violentes douleurs auxquelles donne lieu quelquefois l'application de la Moutarde.
Nous avons vu plus haut que, si le sinapisme était préparé avec de bonne farine et de l'eau, il se développait, au point de contact et dans l'espace de quatre ou cinq minutes, une sensation de picotement qui devenait de plus en plus cuisante, et qui, au bout de dix minutes, se convertissait en une douleur analogue à celle qui serait produite par un fer incandescent, tenu à peu de distance de la peau. Cette douleur, presque intolérable dix minutes après l'application des sinapismes, devient de plus en plus profonde, et bientôt constiictive et gravative, c'est-à-dire que l'on croit sentir un corps lourd qui pèse sur les muscles et qui les comprime. Or, cette sensation est moins insupportable que celle que l'on éprouvait auparavant, de sorte que l'on supporte un sinapisme bien plus longtemps qu'on ne l'aurait présumé d'après l'acuité des premières douleurs. Mais, lorsque ce calme, ou plutôt ce changement de douleur a duré pendant vingt ou vingt-cinq minutes, le sentiment de brûlure se réveille plus énergique que jamais, et il est rare que les malades les plus dociles et les plus courageux supportent trois quarts d'heure un sinapisme bien
514 MÉDICAMENTS IRRITANTS
préparé, à moins pourtant que la sensibilité n'ait été émoussée par une
affection cérébrale idiopathique ou secondaire.
Lorsqu'on lève l'appareil, l'impression subite de l'air Iroid fait cesser presque complètement la douleur. La peau n'est pas tuméfiée ; c'est à peine s'il y a de la rougeur ; mais, quelques moments après, la cuisson reparaît, la peau se parsème de points rouges, et bientôt elle devient d'une teinte rosée uniforme. Cependant la cuisson devient de plus en plus vive, et finit par être brûlante ; le moindre frottement l'exaspère, et l'impression du froid la diminue. Quelque vive que soit la rougeur, il n'y a pas de tuméfaction très-apparente, si ce n'est chez les personnes qui ont des dispositions à l'œdème. Les cuissons peuvent durer douze heures, et jusqu'à huit jours ; elles ont un caractère spécial, et déterminent, chez les femmes surtout, un agacement nerveux qui n'est pas toujours sans danger. Nous avons vu des femmes avoir de cruelles et invincibles insomnies, verser des larmes, être prises d'accidents nerveux assez graves, tant étaient vives les souffrances.
La rougeur persiste bien plus longtemps que la douleur, et il n'est pas rare de la voir subsister encore à un haut degré lorsque déjà la cuisson est presque entièrement dissipée depuis huit ou dix jours; mais dans ce cas, chaque soir, il survient une démangeaison qui n'est nullement douloureuse, et qu'on éprouve même du plaisir à satisfaire.
Lorsque des sinapismes sont restés longtemps appliqués et ont été souvent renouvelés, bien qu'ils n'aient pas produit la vésication, ils peuvent laisser des taches jaunes qui quelquefois sont indélébiles.
Il faut qu'un sinapisme soit resté bien longtemps appliqué pour qu'il détermine la vésication ; et, dans ce cas, les ampoules apparaissent bien plus tard que lorsqu'on a fait usage des cantharides. Les phlyctènes ne se soulèvent pas toutes en même temps, de manière à former une large bulle; mais elles se développent partiellement et successivement.
Tels sont les effets d'un sinapisme préparé à l'eau, sur .la peau de la plupart des malades, lorsqu'il n'est resté appliqué que pendant quarante ou cinquante minutes. Il est des individus qui sont moins irritables, et qui résistent à l'action de la Moutarde; mais, d'après nos expériences, il y aurait, en général, de graves inconvénients à laisser un sinapisme appliqué pendant une heure; c'est dire que nous regardons comme trèsfuneste le conseil de quelques thérapeutistes, qui recommandent délaisser la Moutarde trois ou quatre heures en contact avec la peau.
Nous connaissons une jeune dame qui, à l'âge de vingt ans, éprouva des convulsions pendant le travail de l'enfantement. A la suite de cessecousses nerveuses, elle tomba dans un coma profond, et le médecin crut devoir saigner la malade et appliquer en même temps quatre sinapismes, savoir, deux sur les poignets et deux autres sur les cous-de-pied. La Moutarde ne resta appliquée que pendant trois heures, et quoique la patiente n'eût pas témoigné de sensibilité tant qu'avait duré l'application du sinapisme, cependant il survint des eschares pendant la convalescence.
MOUTARDE. 515
et peu s'en fallut qu'elle ne fût victime de la médication trop active à laquelle elle avait été soumise.
C'est surtout dans des circonstances de ce genre qu'il importe de savoir combien de temps un sinapisme doit rester appliqué ; car lorsque la sensibilité veille, le malade a soin d'avertir le médecin; mais dans le cas contraire, le médicament épuise toute son action sur la peau, sans que l'encéphale en ait conscience; et lorsque ensuite le malade revient à lui, on est étonné de le voir accuser d'atroces douleurs, symptômes de lésions graves de l'organe tégumentaire.
* Ce que nous venons de dire pour les maladies propres de l'encéphale, s'applique encore mieux aux affections fébriles dans lesquelles les centres nerveux sont fortement lésés. Ainsi, dans la dothinentérie, dans la scarlatine, qui se compliquent de symptômes ataxo-adynamiques, etc , etc., on prescrit des sinapismes qu'on laisse parfois appliqués pendant dix ou douze heures; cependant le malade n'a témoigné aucune sensibilité, bien que la peau ait rougi, bien que des phlyctènes se soient formées. Deux ou trois jours après, quand la sensibilité se réveille, les douleurs deviennent insupportables, une fièvre nouvelle s'allume ; le derme tombe en gangrène, et il est arrivé quelquefois que la médication a pu être accusée de la mort des malades.
De tout ce que nous venons de dire, nous concluons que jamais on ne doit laisser un sinapisme préparé à l'eau appliqué plus d'une heure ; que dans le cas même oii le malade ne se plaint pas, il faut l'enlever au bout de ce temps, si toutefois la sensibilité est éteinte ou émoussée, et qu'enfln si l'on veut que la Moutarde ne produise son elfet qu'avec lenteur, et qu'elle reste appliquée sans danger pendant plusieurs heures, il faut la délayer avec du vinaigre pour en mitiger l'activité.
Deux choses ont contribué à laisser les médecins dans l'ignorance sur le degré d'activité des sinapismes : c'est, d'une part, la croyance oii ils étaient que la Moutarde n'était jamais si active que lorsqu'elle était délayée avec du vinaigre, et, de l'autre, la sophistication de ce médicament. Nous ne reviendrons pas sur la première cause d'erreur; nous nous contenterons d'insister sur la seconde.
Beaucoup de pharmaciens, même à Paris, n'ont pas chez eux de moulin pour broyer la Moutarde, et ils l'achètent toute moulue chez les droguistes en gros. Or, ces derniers sophistiquent de toute façon la farine de Moutarde ; ils y mêlent du marc de colza, de graine de lin, et la teignent ensuite à l'aide d'une substance colorante. Aussi ne doit-on compter que sur la farine moulue dans les pharmacies. Les parents et les médecins eux-mêmes n'hésitent pas à envoyer chercher la Moutarde chez l'épicier voisin, et il nous est arrivé de laisser huit heures de suite un cataplasme avec de la Moutarde achetée chez un épicier, sans qu'il en résultât la moindre cuisson, tandis que sur le même individu un sinapisme préparé de la même manière, mais avec de la graine moulue chez le pharmacien, déterminait, après dix minutes, une insupportable douleur.
MÉDICAMENTS IRRITANTS
Il nous est arrivé plusieurs fois, depuis même que nous avons fait ces expérieaces, d'avoir h combattre des accidents causés par les sinapismes, bien que ceux-ci ne fussent pas restés appliqués plus d'une heure. Nous avons essayé d'abord du laudanum et des diverses préparations opiacées, que nous avons appliqués sur la peau enflammée ; mais nous avons à peine modéré la douleur, quoique la dose ait été portée au point de déterminer l'enivrement. Le topique suivant nous a bien mieux réussi.
Pr. : Onguent populéum
Extrait de belladone
— de datura siramonium
— do jiisquiamo ....
Enduire un linge d'une couche légère de cette pommade, et l'appliquer sur la surface malade.
On obtient d'aussi bons efi'ets de cataplasmes ainsi composés :
Pr. : Feuilles et tiges de belladone. . . . |
— — de jusquiame ... / aâ 8 gram.
— de datura siramonium. . . '
Faites bouillir dans 1,000 grammes d'eau que vous réduirez à 500 grammes; faites des cataplasmes avec de la mie de pain ou de la farine de graine de lin délayée avec cette décoction.
On peut encore faire des onctions avec le baume tranquille : les liqueurs alcooliques, telles que le laudanum, déterminent des douleurs extrêmement vives.
Si la peau est fortement excoriée, il peut arriver que ces topiques causent des vertiges et de la somnolence ; c'est au médecin d'en diminuer la dose en proportion de la largeur de la surface privée d'épiderme.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les conditions pathologiques dans lesquelles il convient d'avoir recours aux sinapismes. Nous nous en occuperons d'une manière spéciale dans le chapitre consacré à l'étude de la Médication irritante^ et nous étudierons comparativement les effets des sinapismes et ceux des autres agents de cette médication.
Bains de Moutarde. — En terminant, nous donnerons une mention aux grands bains à la farine de Moutarde qui agissent comme un puissant moyen de révulsion dans certaines irritations chroniques et diathésiques de l'appareil gastro-intestinal, surtout si ces irritations coïncident avec la rétrocession d'une affection herpétique. Ajoutons que ces mêmes bains sont encore employés avec avantage comme attractifs au début d'un certain nombre de fièvres exanthématiques, dans les cas où l'éruption tarde à se manifester ou vient à disparaître prématurément, et où il existe une congestion ou une menace de congestion du côté de quelque viscère.
Ces bains se préparent, ainsi que nous l'avons déjà dit, en mêlant à l'eau de 500 à 1000 grammes de farine de Moutarde. Ici, nous croyons utile de faire une recommandation : c'est que le malade ne devra pas
CÂNTHARIDES.
rester dans le bain sinapisé au delà de dix minutes après le moment où la cuisson très-vive ou un frisson violent commencent ; car il importe de savoir que l'un ou l'autre, et quelquefois l'un et l'autre s'observent. Il est même assez étrange que^ sous l'influence de la sinapisation, la sensation de froid se produit parfois si violente et si douloureuse, que les malades la comparent à la coupure de la peau par des couteaux de glace.
CANTHARIDES
Avant d'aborder la partie pharmaceutique qui concerne les Cantharides, nous dirons quelques mots sur l'histoire naturelle de ces insectes.
Les Cantharides sont de l'ordre des coléoptères hétéromères, de la famille des trachélides, et de la tribu des cantharidies. Cette famille des trachélides se distingue par la conformation de la tète, qui est triangulaire ou en cœur, et portée sur une espèce de col. Le corps est, en général, mou avec les élytres flexibles, sans stries et quelquefois très-courtes; leurs mâchoires ne sont jamais onguiculées. La plupart de ces insectes vivent sur les végétaux et en dévorent les feuilles.
Les Cantharides, dont nous allons nous occuper, et qui sont une des six tribus des trachélides, se reconnaissent à la profonde division des crochets de leurs tarses, à leurs antennes longues, flexibles et filiformes.
La Cantharide que nous employons ordinairement est d'un vert doré, avec le tarse et les antennes noirs ; elle a de six à dix lignes de longueur et deux à trois lignes de largeur; son odeur est forte, vireuse et désagréable; elle habite le plus souvent les peupliers, les lilas, les troènes, les rosiers, mais de préférence les frênes. — La récolte des Cantharides se fait dans l'été, le matin avant le lever du soleil; on étend des draps sous les arbres, qu'une personne gantée et masquée secoue fortement. On les fait mourir à la vapeur du vinaigre, et on les fait sécher à l'étuve. M. Thierry a remarqué que lorsqu'elles étaient trop longtemps chauffées, une partie du principe actif se volatilisait.
Composilion. Les Cantharides ont été analysées principalement par Thouvenel, Beaupoil et Robiquet. C'est à ce dernier surtout que nous devons la découverte de la caniharidinr.
Voici l'analyse chimique des Cantharides :
1° Une huile verte insoluble dans l'eau, . soluble dans l'alcool, non vésicanto ; 2° Une matière noire, soluble dans l'eau, insoluble dans l'alcool, non vésicaiiti' ;
3° Une matière jaune, soluble dans l'eau et dans l'alcool;
4° Un principe huileux volatil et vésicant auquel est due l'odeur pénétrante de la Cantharide;
3° La caniharidine, principe actif des Cantharides, substance blanche en lames cristallines, soluble dans l'eau quand elle est mêlée à la matière jaune, insoluble quand elle est pure, soluble dans l'alcool bouillant dont elle se précipite par le refroidissement; très-soluble dans l'huile et dans l'éther;
6» Osmazôme;
7» Acides urique, phosphorique, acétique;
8° Chitine (substance formant le squelette des insectes) ; 9" Phosphate de chaux et de magnésie.
On fait avec la cantharidine une pommade ainsi formulée :
Pr. : Cantharidine l gram.
Axonge 30
Cire blanche 4
On triture la cantharidine avec un peu d'alcool, et l'on ajoute les corps mélangés.
Le genre auquel appartient la Cantharide comprend plusieurs espèces qui diffèrent par leur grandeur, leur couleur et d'autres caractères peu importants ; la plupart sont vésicantes, mais à des degrés différents. M. Fréd. Leclerc, dans un excellent mémoire sur les épispastiques [Journ. des Conn. méd.-chir., sept. 1833), a publié les résultats curieux de ses recherches sur les insectes vésicants. En expérimentant par le procédé de M. Bretonneau, il a trouvé que neuf genres de la tribu des cantharidies renfermaient des espèces vésicantes : ce sont les genres cerocoma, dices, mytabris, decatoina, lydus, œnas, meloe, lelraonyx, caniharis. (Voir pour la synonymie le mémoire de M. Leclerc.)
Quelques espèces cependant ne paraissent pas contenir de cantharidine : tels sont le mylabris pusUdaia, le M. flexuosa et plusieurs espèces des genres œnas et
MÉDICAMENTS IRRITANTS
letraonyx. Les genres zonilis nemognola saliris ont <'lé également trouvés inertes par M. Leclerc. Le mylabris variabilis, espèce très-rapprochée du M. cicitorii, et qui avait été déjà analysé par M. Bretonneau, lui parut au contraire doué de propriétés épispastiques très-énergiques.
Beaucoup d'autres coléoptères ont été soumis à l'analyse de M. Leclerc, mais tous ont été trouvés dépourvus d'action irritante.
Voici en définitive les conclusions de son travail, qui a dû lui coûter des recherches et des expériences laborieuses ; elles sont ainsi formulées :
1" De tous les coléoptères, la tribu dos cantharidies seule renferme des insectes épispastiques;
2» Tous les insectes de cette tribu ne sont point épispastiques;
3° Toutes les espèces du même genre ne sont point vésicantes;
4° Tous les coléoptères vésicants agis- .sent par un principe qui est le même, la canlliaridine ;
5» Il est probable que le principe actif est sécrété dans un appareil particulier;
G" Ce principe ne se détruit pas par l'action de l'air ni par celle du temps.
M. Limousin-Lamotte avait annoncé que les Cantharides vermoulues ne perdaient pas do leur propriété vésicante.
Mais M. Farines, pharmacien de Perpii;;ian, a prouvé que les Cantharides vermoulues donnaient naissance h une légère \ ésication, et que les Cantharides saines jouissaient d'une action beaucoup plus forte.
C'est un arachnide du genre acarvs qui ronge les Cantharides; le camphre, lo mercure, le procédé d'Appert, qui ont été jjroposés pour conserver les Cantliarides, sont insuffisants; l'acide pyroligneux [acétique de bois) employé pour asphyxier ces coléoptères, leur communique une odeur empyreumatique qui sert à leur conservation.
Les expériences de M. Farines ont été confirmées par MM. Hottot, Tassart et Derheims.
Passons en revue maintenant les préparations qui ont pour base le principe vésicant des Cantharides, et d'abord celles qui contiennent toute la substance des Cantharides.
Poudre de Cantharides.
On pulvérise les Cantharides après les avoir soumises à une dessiccation préalable. Cette poudre s'altère promptement.
Pommade épispastique verle.
(Pommade de Cantharides.)
Pr. : Poudre de Cantharides. . 1 part.
Cire blanche 4
Populéum 28
On liquéfie le populéum et la cire, et l'on y incorpore la poudre de Cantharides.
Emplâtre vésicatoire.
(Emplastrum vesicans.)
Pr. : Résine élémi purifiée. . 100 giam.
Huile d'olive 40
Onguent basilicum. . . 300
Cire jaune 400
Cantharides en poudre
fine 420
Faites fondre la résine élémi dans l'huile d'olive, ajoutez l'onguent basilicum et la cire jaune, et lorsque la masse sera fondue, incorporez la poudre de Cantharides, et agitez jusqu'à ce que l'emplâtre commence à se figer. Coulez dans un pot.
Le vésicatoire camphré se prépare en répandant à la surface une quantité suffisante d'éthcr saturé de camphre.
Les Cantharides entrent aussi dans la composition des mouches de Milan, dont M. Âlouchon a donné dernièrement une fort bonne préparation.
Vésicatoire magistral.
Pr. : Poudre de Cantharides . 16 gram. Farine do froment. ... 16 Vinaigre s. q.
Mêlez pour avoir une masse molle, que l'on applique sur la peau et qui agit promptement.
Produits par l'eau.
L'eau se charge de cantharidine, bien que cette matière ne soit pas, par ellemême, soluble dans l'eau ; c'est à la faveur des autres principes, et surtout de la matière visqueuse, que cette dissolution a lieu. (Soubeiran.)
Produits par l'alcool.
L'alcool agit d'une manière remarquable sur les Cantharides; il dissout la cantharidine, l'huile verte, un peu d'huile grasse, de la matière noire et de l'osmazôme.
Teinture alcoolique de Cantharides.
Pr. : Cantharides 1 part.
Alcool à 56» (21 Cart.). . . 8
Faites macérer pendant quinze jours, passez avec expression et filtrez.
Fin de Cantharides.
Pr. : Teinture de Cantharides. . 0gf,40
Vin blanc 32
Mélangez.
Extrait de Cantharides.
Pr. : Poudre de Cantharides ... q. v. Alcool à 50 q. s.
Épuisez les Cantharides par deux ou trois macérations dans l'alcool, distillez et évaporez les liqueurs en consistance d'extrait.
L'extrait alcoolisé fait aussi partie de
CANTHARIDES
la pommade de Dupuytren contre la calvitie.
Extrait acélo-alcoolique de Cantharides.
(Trousseau.)
Pr. : Cantharides en poudre gross. 4 gr. Acide acétique de bois con-
Alcool à 85 IG
Faites digérer au bain-marie à une température de 40 îi SO degrés, passez avec expression, filtrez et évaporez à une douce clialeur en consistance sirupeuse.
Imbibez de cet extrait un papier Joseph de la dimension du vésicatoire à établir, recouvrez d'un morceau plus grand de (iiachylum.
C'est une manière très-commode et trèssiîre d'appliquer un vésicatoire.
Produits par l'élher.
Nous citerons d'abord : !<> la teinture élliërée, qui se prépare avec :
Pr. : Cantharides pulvérisées . . 1 part- Ether acétique 8
On fait macérer pendant huit jours dans un flacon bien bouché, on passe avec expression et l'on filtre. Cette teinture est très-énergique.
2» L'extrait élhéréde Cantharides (huile de Cantharides par l'éther), qui se prépare de la manière suivante, d'après le nouveau Codex :
Pr. : Poudre de Cantharides. 100 gram Ether sulfurique .... q. s.
Faites une teinture éthérée de Cantharides par lixiviation (dans un appareil îi déplacement) ; distillez cette teinture pour en retirer l'éther, et vous obtiendrez une huile verte, épaisse et très-vésicante. (Codex, G02.)
Voici comment on prépare les vésicatoires qu on imbibe d'extrait éthéré de Cantharides : on taille un morceau de papier brouillard de la forme et de la grandeur du vésicatoire qu'on veut établir; on le colle sur une feuille de diachylum, puis on y verse quelques gouttes d'extrait, de manière îi l'imbiber légèrement, sans toutefois que l'expression puisse en faire sortir une seule gouttelette.
Le sparadrap est ensuite appliqué sur la peau. Nous avons établi par des expériences successives que l'action des vésicatoires préparés avec l'extrait est prompte et sûre, et n'occasionne pas, comme on l'a prétendu, des accidents vers les organes génito-urinaires, pourvu qu'on ne le laisse que huit heures environ en contact avec la peau. Cinq heures suffisent quelquefois pour que la bulle soit formée.
Nous avons aussi fait préparer, pour le pansenient des vésicatoires, des papiers de différentes épaisseurs, que nous avons fait enduire de cire dans les proportions de 1/10, 1/15, 1/20, 1/25 d'extrait de Can-
tharides, pour une partie do cire jaune. De cette manière on a des papiers à pansement de divers numéros, selon le degré d'activité suppurative que l'on veut donner au vésicatoire.
Taffetas vésicants.
On prépare ce taffetas en étendant sur de la toile cirée très-mince le résidu huileux provenant de l'extrait éthéré de Cantharides.
M. Thierry donne une bonne formule de taffetas vésicant avec les Cantharides et l'euphorbe.
Produits par les corps gras.
Les principaux produits sont :
1" Huile de Cantharides.
Pr. : Cantharides pulvérisées . . 1 part. Huile d'olive 8
Faites digérer au bain-marie pendant six heures, laissez déposer et filtrez.
Cette huile contient la cantharidine, la matière grasse, jaune et verte. La cantharidine pure, qui se dépose ordinairement on entier quand elle est dissoute dans les huiles, reste dans l'huile des Cantharides, à la faveur d'autres principes.
20 Pommade épispaslique jaune.
(Pommade de Cantharides.)
Pr. : Cantharides en poudre. G4 part.
Axonge 850
Cire jaune 125
Curcuma pulvérisé. ... 4 Essence de citron .... 4
On fait digérer les Cantharides dans l'axonge, on passe avec expression, on ajoute le curcuma, on fait digérer de nouveau, on ajoute la cire, et l'on passe le mélange à travers une étoffe de laine ; puis lorsque la pommade est à demi refroidie, on ajoute l'essence de citron.
Les Cantharides font également la base de plusieurs taffetas épispastiques.
Pommade dite de Dupuytren, contre la calvitie.
Pr. : Moelle de bœuf. .... 300 gram.
Acétate de plomb cristallisé 5
Baume noir du Pérou. 10
Alcool à 21» 50
Teinture de Cantharid. 2
Mêlez.
On enduit tous les soirs le cuir chevelu avec gros comme une noisette de cette pommade.
Enfin n'oublions pas de dire que le camphre passe généralement pour être un
MÉDICAMENTS IRRITANTS
eorpectif de l'action irritante que les Cantharides exercent sur les organes génitourinaires, et que, dans les cas où l'on applique un vésicatoire assez largo, il est prudent de le saupoudrer de camphre.
Pour plus de sûreté, on pourrait, chez
certains individus très-susceptibles, administrer concurremment un peu de camphre à l'intérieur.
Le meilleur moyen de camphrer un vésicatoire consiste à l'arroser avec l'éther cantharidé camphré.