IPÉCACUANHA
grossesse, les règles se suppriment, les seins s'hypertrophient, leur aréole brunit, le sang s'appauvrit, les globules rouges diminuent, les globules blancs augmentent, la fibrine se modifie et semble s'accroître, cette anémie se traduit même fréquemment par un bruit de souffle à la base du cœur. Des troubles profonds se montrent dans l'appétit, des vomissements se déclarent, le foie se charge de graisse, le cœur augmente de volume. Les urines contiennent de notables quantités de phosphates calcaires. Le système nerveux et l'intelligence s'exaltent ou se dépriment et présentent des caractères d'une étrange perversion. Au moment de l'accouchement il s'opère un changement subit, accompagné de circonstances qui sont perturbatrices au plus haut degré. Le ventre, dont tous les viscères étaient comprimés, se débarrasse brusquement du produit de la conception, et une circulation facile succède à la gêne considérable que le sang éprouvait dans son cours. Une hémorrhagie très-abondante accompagne toujours l'enfantement : ajoutez à cela l'épuisement causé par de vives souffrances et des efforts prolongés.
Cette réunion de circonstances est déjà suffisante pour mettre l'économie dans un état spécial ordinairement fâcheux. Mais ce n'est pas tout; le placenta, violemment détaché delà surface utérine, laisse une plaie qui suppure, car les lochies sont une véritable suppuration ; d'un autre côté, une fluxion active et fébrile s'établit du côté des mamelles.
Or, nous le demandons, est-il beaucoup de scènes morbides aussi complexes que celle de l'enfantement, et la femme ne se trouve-t-elle pas dans un état tout particulier, état dans lequel elle est accessible à mille causes maladives, état dans lequel elle éprouve une multitude de désordres plus ou moins graves ?
Cet état, nous l'appelons état puerpéral, désignant par là l'ensemble des conditions spéciales dans lesquelles se trouve la femme nouvellement accouchée.
Nous disons que la femme se trouve dans des conditions toutes spéciales, et cette assertion n'est pas difficile à prouver. Et d'abord Tenfantement, cette cause morbide toute particulière, suffirait à lui seul pour constituer la spécialité de l'état puerpéral; mais si des causes nous descendons aux effets, nous verrons que les influences de Vétat puerpéral sur l'économie sont toutes spéciales elles-mêmes ; et, pour plus de simplicité, ne jugeons la chose que dans l'ordre pathologique. Dans quelles autres conditions de l'économie voit-on une phlegmasie de la plèvre, du péritoine, du péricarde, des méninges, passer presque instantanément à la suppuration, et tuer avec une rapidité foudroyante? Dans quelles autres conditions de l'économie voit-on toutes les veines du corps s'enflammer simultanément ? Sx l'on répond que ces accidents s'observent fort rarement, il est vrai, dans d'autres circonstances que celles de l'enfantement, nous répondrons que ces circonstances si rares prouvent mieux encore la spécialité de Vétat puerpéral, dans lequel les graves accidents que nous venons de signaler sont si déplorablement communs.
742 5IÉDICAMENTS EVACUANTS.
Ce qui caractérise surtout l'état puerpéral, c'est la tenrlance à subir l'influence des causes morbides auxquelles l'économie eût résisté facilement dans toute autre circonstance.
Or l'expérience démontre que presque tous les accidents légers qui accompagnent l'état puerpéral sont conjurés par l'Ipécacuanha, et ici nous ne parlons pas d'après l'autorité des livres, mais d'après ce que nous avons vu, d'après ce que nous avons fait. Pendant un grand nombre d'années que nous avons eu à l'Hôtel-Dieu de Paris un service de femmes, où nous recevions un très-grand nombre de femmes en couches, jamais nous n'avons manqué d'administrer l'Ipécacuanha aux femmes malades récemment accouchées, quelle que fût d'ailleurs l'affection locale dont elles étaient atteintes, et jamais, nous pouvons ici l'affirmer, nous n'avons vu le moindre accident résulter de cette pratique ; et au contraire, dans la plupart des cas, nous avons obtenu ou la guérison ou un notable amendement. Cette méthode, que nous avions vu suivre par Récamier, a été employée à l'Hôtel-Dieu de Paris pendant près de quarante ans par ce praticien recommandable.
Les accidents peu graves qui se lient à l'état puerpéral sont le plus souvent des phlegmasies gastro-intestinales, caractérisées par l'inappétence, l'amertume de la bouche, les nausées, la constipation ou la diarrhée ; du côté des organes générateurs, la suppression des lochies, la métrite subaiguë, l'inflammation du tissu cellulaire de la fosse iliaque ; du côté des organes thoraciques, le catarrhe bronchique, la pneumonie subaiguë. Or il est rare que tous ces désordres ne se dissipent pas ou ne se simplifient pas d'une manière très-notable après l'administration de à 1^',50
d'Ipécacuanha, prise en quatre ou cinq doses, en laissant entre chaque prise dix minutes d'intervalle. Mais quand il existe une lésion locale fort étendue, par exemple, une inflammation des sinus utérins, une phlébite générale, une péritonite grave, une pneumonie très-intense, une méningite, l'Ipécacuanha modère souvent mais n'arrête presque jamais les accidents, lors môme qu'il a été administré tout à fait au début. Toutefois nous voyons, dans une épidémie de fièvre puerpérale qui régna à l'Hôtel- Dieu de Paris en 1782, Doublet obtenir un succès remarquable en faisant vomir à l'aide de l'Ipécacuanha au début de la maladie, et en répétant ce moyen plusieurs fois dans le cours de l'affection {Ane. Journ. de Méd., t. LVII, p. 4i8 et 502) ; et, plus récemment, Désormeaux constata les heureux effets de cette médication dans une épidémie de péritonite puerpérale très-meurtrière qui régnait à la Maternité de Paris, lorsque le remède était donné alors que les premiers phénomènes morbides se manifestaient.
Hémorrhagies. — Les propriétés antidysentériques de l'Ipécacuanha avaient fait ranger cette racine parmi les astringents, et c'est à tort, suivant nous; on crut alors devoir l'essayer dans le traitement des hémorrhagies. Baglivi appelle l'Ipécacuanha w/«//î^'<7e remedium in fluxihus dysentericis aliisque hemorriiagiis ; d'autres auteurs, parmi lesquels il faut citer Barbeyrac, Gianella, et surtout Dalberg (Murray, App. med.,
■J'ÉCACUANHA.
t. I, p. 822), vantent son efficacité dans la ménorrhagie, l'hémoptysie, le flux immodéré des hémorrhoïdes. Nous l'avons plusieurs fois donné avec succès- dans les hémorrhagies utérines, mais surtout dans celles qui se liaient cà l'état puerpéral. Nous nous rappelons aussi une femme qui avait presque tous les jours des hémoptysies depuis plus de dix-huit mois. Chez elle tous les moyens connus avaient été vainement essayés : nous lui administrâmes l'Ipécacuanha, et le crachement de sang cessa pendant près de trois mois. Depuis lors, nous avons eu l'occasion de revenir à cette môme médication pour combattre les hémoptysies trèsrebelles, et plusieurs fois nous en avons obtenu des résultats qui avaient quelque chose de merveilleux.
Hémoptysies. — Nous avons encore l'habitude d'employer l'Ipécacuanha à dose vomitive dans l'apoplexie pulmonaire et dans l'hémoptysie. Cette médication est beaucoup plus inoffensive qu'elle ne le semble au premier abord. Nous sommes habitués à prescrire aux malades la tranquillité la plus grande ; nous leur recommandons le silence le plus absolu, nous leur demandons instamment de retenir le moindre effort de toux, c'est tout au plus si nous leur permettrions de respirer, tant nous redoutons le moindre effort. Il semblerait que dans les efforts du vomissement, l'hémoptysie va reparaître avec une abondance bien plus grande ; pourtant elle s'arrête, sinon toujours, du moins dans la presque universalité des cas. Cette action bienfaisante de l'Ipécacuanha dans l'hémoptysie pourra peut-être s'expliquer par ce fait que, chez les animaux empoisonnés par l'émétine, M. Pécholier a trouvé les poumons remarquablement exsangues.
Modes d'administration et doses. — La racine d'Ipécacuanha se donne le plus souvent en poudre, à la dose de 15 centigrammes à 2 grammes et demi, suivant les âges, suivant l'effet vomitif ou purgatif que l'on veut produire. Pour les enfants, on prépare un sirop d'Ipécacuanha qui contient, par 32 grammes, la décoction de 90 centigrammes : on le donne aux enfants à la mamelle à la dose de 16 grammes; aux enfants d'un à quatre ans, à la dose de 32 grammes. Une autre préparation fort usitée est celle des pastilles, qui contiennent chacune un centigramme de poudre d'Ipécacuanha; on les donne à la dose de 2, 4, 6, 8 par jour.
Les pastilles ou tablettes d'Ipécacuanha bien préparées doivent prendre une teinte verte par la solution de porsulfate de fer et ne pas être colorées par l'hydrogène sulfuré.
POLYGALA.
MATIÈRK MÉDICALE.
La racine du Polygala de Virginie, l'Amérique septentrionale, dans la Virgi-
seule partie usitée en thérapeutique, pro- nie, la Pensylvanie, etc.
vient du Polygala Senega, L. ; plante vi- Les racines du Polygala poaya du Bré-
vace de la diadelphie octandrie de Linné, sil, et celles du P. glandulosa du Pérou,
famille des Polygalées. Elle croît dans sont aussi employées comme vomitives et
MÉDICAMENTS ÉVACUANTS
peuvent servir de succédanées à l'ipécacuanha.
Indiquons les caractères les plus tranchés de la racine du Polygala de Virginie.
Racine de la grosseur d'une plume, toute contournée, remplie d'éminences calleuses, terminée supérieurement par une tubérosité difforme; on y observe une arête t^aillante qui suit tous les contours de la racine du sommet à l'extrémité. L'écorce est grise, épaisse, comme résineuse ; le mediluUimn ligneux est blanc, cassant; l'odeur du Polygala est nauséeuse ; sa saveur, d'abord fade, devient âcre et irritante ; il excite la toux et provoque la salivation.
A l'analyse, M. Quévenne a trouve : acide polygaliqw, acide virginéique, acide poétique, acide tannique, matière colorante .jaune amère, gomme, albumine, cérino, huile fine, quelques sels.
L'acide polygalique se rapproche par plusieurs propriétés de la salséparine et de la saponine, l'acide virginéique est un acide gras volatil, analogue aux acides valérianique et phocénique, c'est le principe odorant du Polygala.
Cette racine a été aussi analysée par MM. Gelhen, Feneulle, Dulong et Folchi, qui ont obtenu à peu près les mêmes résultats.
Poudre de Polygala.
On emploie la racine sans laisser de résidu.
Tisane de Polygala.
Pr. : Racine de Polygala concassée 4 à 8 gr.
Eau bouillante 100
Faites infuser pendant deux heures et passez.
L'infusion est bien plus sapido que la décoction, et lui est par conséquent préféi'able. C'est la préparation presque exclusivement employée.
Sirop de Polygala.
Pr. : Racine de Polygala concassée 3 part.
Eau bouillante 16
Sucre blanc q. s.
Faites infuser la racine dans l'eau pendant deux heures, passez et filtrez, ajoutez îi la liqueur le double de son poids de sucre blanc, et faites un sirop par simple solution. Chaque once de sirop contient les parties solubles de 1 gramme de racine.
Extrait alcoolique de Polygala (Codex).
Pr. : Racines de Polygala . 1000 gram. Alcool à 60» GOOO
Traitez les racines pulvérisées dans l'appareil îi déplacement par l'alcool prescrit, distillez la liqueur alcoolique pour en retirer toute la partie spiritueuse, et concentrez au bain-marie jusqu'en consistance d'extrait mou.
100 parties de racines mondées, épuisées par l'alcool, ont fourni à M. Soubeiran b9 parties d'extrait de consistance pilulaire.
On prépare aussi des pilules de Polygala d'après la formule suivante :
Pr. : Polygala pulvérisé .... 4 gram. Savon médicinal 8
F. S. A. Trente-six pilules à prendre toutes les heures.
Nous avons rangé cette racine à côté de l'ipécacuanha, bien qu'elle n'ait été mise parmi les vomitifs par aucun auteur; GuUen seulement, dans sa Madère médicale, la regarde comme uniquement purgative. Nous dirons sur quelles expériences nous nous fondons pour la placer ici.
Ces expériences sont de M. Bretonneau (de Tours), qui a reconnu au Polygala et à l'ipécacuanha des propriétés à peu près identiques, s'il y a identité possible entre deux agents de la matière médicale. Il constata en effet qu'en appliquant sur la peau privée de son épiderme, sur le tissu cellulaire, sur la conjonctive, de la poudre de Polygala, on déterminait sur la partie une violente inflammation, absolument comme avec la poudre d'ipécacuanha; qu'en faisant avaler cette même poudre aux animaux, il survenait immédiatement des vomissements; qu'en l'introduisant dans le rectum, dans la vulve, on donnait lieu à une violente phlegmasie de la membrane muqueuse; il vit que, chez l'homme, la
POLYGALA. 743 poudre de Polygala était vomitive comme l'ipécacuanha; que seulement il fallait en donner à peu près trois fois plus pour obtenir des effets semblables.
Si maintenant nous jetons un coup d'œil en arrière, nous verrons que l'expérience de nos devanciers a constaté précisément des propriétés analogues dans ces deux plantes, à l'exception toutefois des vertus antidysentériques, qui n'ont pas été expérimentées pour le Polygala : celuici n'a pas non plus été administré pour combattre les accidents de l'état puerpéral ; mais les propriétés purgatives, pectorales, diurétiques, ont été universellement admises dans le Polygala comme dans l'ipécacuanha; quant à nous, dans les essais que nous avons faits, nous n'avons, à vrai dire, trouvé à la première de ces substances aucune vertu qui la recommandât spécialement. Toutefois, nous indiquerons sommairement ce qu'en ont dit les auteurs qui nous ont précédés.
Tennent, médecin écossais, qui avait exercé plusieurs années dans la Virginie, avait vu les Indiens se servir avec avantage du Polygala pour combattre les accidents causés par la morsure du crotale. Or, comme la morsure- de ce reptile causait de graves désordres inflammatoires du côté des organes de la respiration, Tennent imagina que, dans les maladies aiguës de la poitrine dues aux causes ordinaires, le même moyen réussirait qui réussissait dans un si grave empoisonnement. Il administra donc le Polygala dans les pleuro-pneumonies aiguës, en ayant soin de saigner une fois d'abord. Il avait remarqué que le Polygala faisait vomir et purgeait. Dès que les travaux de Tennent furent connus en France, Lémery, Duhamel, Jussieu, qui n'étaient rien moins que médecins, donnèrent aux idées de Tennent une sanction sans importance à nos yeux ; mais Bouvard, Linné, Perceval, Detharting, citèrent aussi des observations qui prouvèrent, sinon que le Polygala était utile dans les pleuro-pneumonies aiguës, du moins qu'il agissait utilement dans les catarrhes chroniques.
Suivant M. Bretonneau, le Polygala a une action spéciale sur la membrane muqueuse phlogosée des canaux aérifères, dont il augmente et modifie la sécrétion. Un grand nombre d'observations lui ont prouvé qu'immédiatement après l'administration du Polygala donné à doses fractionnées, l'expectoration mucoso-puriforme, propre au catarrhe chronique, simple ou compliqué de phthisie pulmonaire tuberculeuse, devenait plus fluide et plus abondante. La suspension de la médication était suivie d'une modification si immédiate en sens inverse, que cette sorte d'influence n'a pu lui laisser aucun doute. C'est particulièrement cette propriété qui l'a déterminé à associer le Polygala au calomel dans le cas de croup, surtout lorsque l'aridité des surfaces muqueuses, indiquée par la sécheresse de la toux, semblait être devenue le principal obstacle à l'expulsion des fausses membranes. (Bretonneau, Traité de la Diphthérite, p. 241.) Déjà, avant M. Bretonneau, Archer, Hardford, Valentin et d'autres, avaient également préconisé le Polygala dans le traitement
MÉDICAMENTS ÉVACUANTS
du croup ; mais, comme ces médecins diagnostiquaient fort mal cette maladie, on ne peut faire aucun fondement sur leurs assertions.
Mode d'administration et doses. — iLe Polygala s'administre de la même manière que l'ipécacuanha ; les doses seules doivent être différentes.
Comme vomitif, on le donne à une dose double ou triple de celle de l'ipécacuanha.
Pour 1 000 grammes de tisane, on ne donne guère que 4 à 8 grammes en infusion ou en décoction. Le sirop de Polygala est fort utile pour les enfants et les vieillards atteints de catarrhe.