‹ Traité de thérapeutique et de matière médicale (volume 2)Chapitre 62 sur 185 · ACTION PUYSIOLOGIQUE DE L ARSENIC · texte numérisé non relu

ACTION PUYSIOLOGIQUE DE L ARSENIC

Action sur les plantes et sur les animaux. — « L'action physiologique de l'Arsenic sur les végétaux, dit M. Boudin, n'a pas été étudiée jusqu'ici; maniée à forte dose, cette substance fait mourir les plantes et détruit la sensibilité de la mimosa pudica. En Allemagne, les vétérinaires administrent l'Arsenic aux vieux chevaux pour leur donner du jarret. Jaeger dit avoir remarqué que des pigeons auxquels il avait donné de l'acide arsénieux mangeaient avec plus d'appétit. »

« On a trouvé il y a quelques mois, dans le Hampshîre, des perdrix moites dans les prés ; seulement, au lieu d'être couchées sur le côté, position ordinaire des animaux morts, on les trouva debout, la tête élevée, les yeux ouverts, et offrant toutes les apparences de la vie. Deux de ces oiseaux ayant été envoyés à Londres, le docteur Fuller constata une grande quantité d'Arsenic dans les grains de blé contenus dans le jabot. Un chat, à qui l'on fit manger de la chair cuite et le foie de ces oiseaux, en éprouva de vives souffrances et fut pris de vomissements. On suppose que les perdrix avaient mangé du blé chaulé à l'acide arsénieux. » (London Pharmaceutical journal.)

Action physiologique sur l'homme. — Les paysans styriens prennent l'Arsenic comme stomachique. D'après M. Stokes, professeur à l'université de Dublin, les fièvres intermittentes, endémiques dans une localité du Cornouailles, auraient cessé d'y sévir quelque temps après l'établissement d'une fonderie de cuivre, donnant lieu à un dégagement arsenical.

Les données, sinon les plus positives, au moins les plus curieuses que la science possède sur les effets physiologiques des préparations arsenicales, sont assurément celles qui ont été recueillies sur les mangeurs d'Arsenic, ou toxicophages, qu'on rencontre dans différentes contrées de l'Allemagne. On doit au docteur Tschudi des observations extrêmement intéressantes à ce sujet. Ces observations, qui ont fait l'objet d'une communication du docteur Kœpl à la Société de médecine de Bruxelles, ont été reproduites en partie dans Y Union médicale, mai 1854.

Dans quelques contrées de la basse Autriche et de la Styrie, surtout dans les montagnes qui les séparent de la Hongrie, existe parmi les paysans l'habitude de manger de l'Arsenic. Ils l'achètent aux herboristes ambulants, à des colporteurs qui l'acquièrent à leur tour des ouvriers en verreries hongroises, ou des vétérinaires, ou des charlatans.

Les arsenicophages ont un double but : d'abord ils veulent se donner par cette pratique dangereuse un air sain et frais, et puis un certain degré d'embonpoint.

Ce sont le plus souvent déjeunes paysans et paysannes qui ont recours à cet expédient par coquetterie et désir de plaire ; et il est en effet remarquable avec quel succès ils atteignent leur but, car ces jeunes toxico-

pliages par excellence se distinguent parla fraîcheur de leur teint el par une apparence de santé florissante.

Le second avantage que les arsenicophages veulent obtenir, c'est de se rendre, comme ils disent, plus volatils, c'est-à-dire de faciliter la respiration pendant la marche ascendante. A chaque longue excursion dans les montagnes, ils prennent un petit morceau d'Arsenic qu'ils laissent fondre peu à peu dans la bouche. L'effet en est surprenant; ils montent aisément des hauteurs qu'ils ne sauraient gravir qu'avec la plus grande peine sans cette pratique.

La quantité d'Arsenic avec laquelle commencent les toxicophages représente un petit morceau de la grandeur d'une très-petite lentille, ce <rui équivaut à un peu moins d'un demi-grain. Ils s'arrêtent à cette dose qu'ils avalent plusieurs fois par semaine, le matin à jeun, pendant assez longtemps, pour s'y habituer. Alors ils augmententla quantité insensiblement, avec précaution, au fur et à mesure que la dose habituelle refuse son effet.

Il est bon de noter qu'aucune trace de cachexie arsenicale n'est visible sur la plupart de ces toxicophages, que les symptômes de l'empoisonnement arsenical chronique n'apparaissent jamais sur les individus qui savent approprier la dose parfois très-considérable du toxique à leur constitution et à leur tolérance.

Il y a encore ici une remarque bien curieuse à faire : c'est que la suspension de l'usage de l'Arsenic, soit volontaire ou forcée, est toujours suivie de phénomènes morbides qui ressemblent à ceux produits par l'intoxication arsenicale à un faible degré. Ainsi on observe un grand malaise joint à une indifférence extrême pour tout ce qui les entoure, de l'anxiété pour leur personne, des troubles de la digestion, de l'anorexie, une sensation de plénitude stomacale, des vomissements glaireux le matin avec ptyalisme, du pyrosis, de la constriction spasmodique du pharynx, et surtout des difficultés de la respiration. Contre tous ces phénomènes il n'y a qu'un seul moyen efficace, c'est le retour immédiat à l'usage de l'Arsenic.

La toxicophagie, dans ces mêmes pays, n'est pas bornée àl'espèce'humaine, mais elle a été communiquée aux animaux. Ainsi l'usage de l'Arsenic est très-répandu à Vienne, surtout parmi les palefreniers et les cochers de grandes maisons. Ils en mettent une bonne prise en poudre à l'avoine, ou ils en enveloppent un morceau de la grandeur d'un pois dans du linge, et l'attachent au bridon lorsque le cheval est harnaché, de manière à ce que la salive dissout peu à peu le toxique. L'aspect luisant, rond et élégant des chevaux de prix, et surtout l'écume à la bouche, provient ordinairement de l'Arsenic qui augmente, comme on sait, la salivation. Les charretiers, dans les pays montagneux, mettent fréquemment une dose d'arsenic dans le fourrage qu'ils donnent aux chevaux avant une montée laborieuse.

Les maquignons utilisent beaucoup l'Arsenic à l'égard des chevaux poussifs qu'ils conduisent au marché.

Chose remarquable, cette pratique s'exerce pendant des années sans

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accident; mais des que le cheval passe dans les mains d'un maître qui n'emploie pas l'Arsenic, il maigrit, perd sa gaieté, devient blafard, etf malgré la nourriture la plus abondante, l'animal n'acquiert plus la belle apparence qu'il avait antérieurement.

L'usage de l'Arsenic, quoique plus fréquent chez les chevaux, s'étend aussi à d'autres animaux. Ainsi on en donne aux bœufs et aux veaux destinés à l'engraissement. On donne la poudre arsenicale aux bœufs avec le gruau mêlé de paille hachée et qui a infusé dans l'eau chaude. L'effet est très-surprenant quant à l'augmentation du volume de la bête, mais celle-ci ne gagne pas proportionnellement en poids. Cela fait que les bouchers achètent très-rarement à vue le bétail engraissé de cette manière, car le poids réel est beaucoup inférieur au poids présumé d'après l'apparence.

On donne souvent aussi l'Arsenic à petites doses aux cochons, surtout au commencement de l'engraissement ; ou bien au lieu d'Arsenic pur, on donne le sulfure d'antimoine non purifié, qui est mélangé, comme on sait, d'une certaine quantité d'Arsenic.

Comme on vient de le voir par la partie historique qui précède, l'usage de l'Arsenic comme médicament était très-restreint, et les indications en étaient bien vagues. Dans une période plus rapprochée de nous, l'Arsenic n'était guère connu que comme poison; aujourd'hui, l'Arsenic est un des médicaments à l'ordre du jour, et il ne tend rien moins qu'à devenir un spécifique correspondant à l'iode, au mercure et aux alcalins, et son usage est devenu journalier. Il importe donc de bien connaître son action physiologique pour l'employer en toute sécurité : Primo non nocere.

L'Arsenic, donné passagèrement à une dose qui ne dépasse pas un centigramme, ou un centigramme et demi, n'a, suivant M. Hirtz [Nouveau Dict. de méd., art. Arsenic), presque aucun effet sur les voies digestives. A dose plus forte, 2 centigrammes, la soif augmente ainsi que l'appétit, les cogestions sont plus rapides, il y a une légère excitation du pouls et de la chaleur et une certaine légèreté dans les mouvements de la respiration. M. Masselot et nous en avons pris 8 centigrammes, et nous en avons éprouvé une excitation générale analogue à celle que produit une forte infusion de café.

Si l'on administre l'Arsenic d'une manière continue, il se produit des effets nouveaux. De S à 15 milligrammes, la soif et l'excitation de l'appétit continuent, l'excitation du tube digestif amène des évacuations alvines plus fréquentes. La température, la fréquence du pouls augmentent ainsi que la transpiration et l'excrétion urinaire, phénomènes que llarles compare a une sorte de fièvre rémittente. De 25 à 35 milligrammes par jour, l'excitation intestinale augmente. Fowler a constaté dur ses malades des nausées, des tranchées ou même une certaine liberté du ventre; toutefois, les vomissements et la diarrhée ne se sont, montrés que rarement.

Il faut à ces symptômes en ajouter d'autres que l'on regarde, en général, comme une des preuves de la saturation arsenicale. Ce sont des démangeaisons aux extrémités des doigts et aux conjonctives, accompagnées d'injection des yeux, d'une couleur rouge cuivreuse des paupières, et parfois même des éruptions de petites pustules ou de furoncles. MM. Devergie et Bazin ont même constaté de l'ccthyma et des ulcérations. Fowler, qui avait une grande expérience des préparations arsenicales, regardait ces effets comme désirables et devant précéder l'action thérapeutique, il les appelait operative effects. Il diminuait alors la dose ou tout au moins ne l'augmentait plus, et il attendait que, sous l'influence de cette excitation bien tolérée, il vit revenir l'augmentation des forces, l'embonpoint et la coloration du visage.

Tous les symptômes de l'Arsenic donné ainsi à dose modérée le rapprochent donc des reconstituants et peuvent, d'après M. Sée (Nouveau dict. de méd., art. Asthme), s'expliquer parce que l'arsenic favoriserait d'une manière remarquable les oxydations. Il en donne pour preuve que, d'après les expériences de Sahelin, l'urée, qui représente le produit des combustions organiques, augmente de 12 à 28, et que les chlorures et les phosphates terreux de l'urine s'élèvent au double de la proportion normale. D'un autre côté, l'acide urique diminuerait en proportion de l'augmentation de l'urée. Enfin, Taylor, en analysant les urines d'un enfant auquel Wilks administrait l'Arsenic à la dose de 2 milligrammes par jour pour un eczéma, crut y retrouver presque toute la quantité du médicament, et supposa que l'Arsenic s'élimine par les reins. (Guy's fwspitat. rep. 3, ser. IX, p. 179.) Nous avons indiqué jusqu'ici les effets reconstituants de l'Arsenic, mais suivant M. Charcot, aux doses que nous mentionnons, l'Arsenic aurait déjà l'inconvénient de produire, par un usage prolongé, une sorte de paralysie des organes génitaux. Cette anaphrodysie ne cesserait même pas immédiatement après la cessation du remède ; elle durerait, au contraire, un certain temps. M. Charcot a fait cette observation sur deux malades seulement. C'est donc, en tout cas, un accident relativement rare. (Bulletin de Thérapeutique.)

Au-dessus de 50 milligrammes ou 5 centigrammes, commence l'action toxique, et, sans vouloir décrire ici l'empoisonnement par l'Arsenic, nous croyons bon de montrer les effets de l'Arsenic à une dose un peu plus élevée que celle que nous avons prescrite. Nous empruntons celle description au remarquable livre, de M. le professeur Tardieu. (Elude médico-légale et clinique sur l'empoisonnement, 18G6.) « Les patients se plaignent de brûlures à la gorge et à l'estomac, ils font des efforts pénibles de vomituritions qui reviennent périodiquement après des intervalles de rémission. Les vomissements sont fréquents, bilieux, provoqués par toute substance ingérée, accompagnés de collines trèsviolentes et de digestions difficiles. Le malade, fatigué de douleurs et de lassitude dans les membres, éprouve des vertiges et est dans l'impossibilité de se tenir debout. Des saignements de nez, des hémorrha-

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gies, des taches pétéchiales peuvent se montrer par intervalles. Parfois des syncopes ou des attaques convulsives attestent l'atteinte du système nerveux. La sensibilité de la peau est souvent surexcitée, surtout vers les extrémités, et troublée par des démangeaisons insupportables et par de brusques sensations de chaleur et de froid. »

A Vextéricur, l'Arsenic est irritant ou escharotique, suivant la dose, mais avec une propriété singulière. Son action immédiate sur la peau n'est pas purement chimique comme celle de l'acide sulfurique, par exemple, puisque suivant M. Hirtz il n'aurait pas d'action caustique sur le cadavre, ou il ne fait que momifier et dessécher les tissus. L'Arsenic employé comme caustique agirait d'une manière vitale, c'est-à-dire qu'il produirait un trouble de nutrition par action réflexe. Nous ne sommes donc pas étonnés d'apprendre que, sous forme pulvérulente, il détermine par son contact sur la peau des éruptions érythémateuses, papuleuses, vériculeuses et pustuleuses, des ulcérations et des croûtes. Ces accidents se montrent surtout chez les ouvriers qui manient les verts arsenicaux et qui en transportent la poussière, soit sur les parties découvertes, le visage, par exemple, soit aux parties génitales chez les hommes. Ces éruptions ont été. décrites avec beaucoup de détails par MM. Blondel, Chevalier, Beaugrand, Vernois, Follin, Bazin, etc. (Voir les Annales a" hygiène.) Il faut, pour compléter ces caractères de l'Arsenic, ne pas oublier que les ulcérations qu'on rencontre aux parties génitales ou aux extrémités des doigts, ont parfois des bords taillés à pic et peuvent faire croire à des chancres. En général, il suffit d'être prévenu de cette possibilité pour ne pas s'y tromper. Mais si le doute persistait, on aurait recours à l'inoculation, qui trancherait la question.

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