‹ Traité de thérapeutique et de matière médicale (volume 3)Chapitre 11 sur 125 · INTRODUCTION. XXXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXV

l'un sur l'autre, etc., ^ et la maladie serait le seul désordre sur lequel il n'aurait aucune prise! ... A Dieu ne plaise!... 11 n'y a d'inné ou plutôt de natif dans la nature humaine, d'inamovible par conséquent, que les propriétés morbides de l'organisation. Quant aux maladies proprement dites, que les nosologisles classent comme des êtres naturels parce qu'elles présentent quelques-unes des apparences de ces êtres, elles ne nous sont point innées, ni par copséquent essentielles. Formées de ce qu'il y a de morbide en nous, elles y prennent des déterminations plus ou moins spécifiques, s'y individualisent plus ou moins-, mais on les voit paraître et disparaître dans l'histoire naturelle de l'homme. Elles se modifient, se larvent, se décomposent, se transforment avec les temps, les mœurs, les climats, avec les influences physiques et morales qui agissent sur les peuples, etc.... Une bonne hygiène publique ferait disparaître beaucoup de maladies aiguës spéciliques, et l'œuvre est déjà commencée. Une bonne hygiène privée pourrait éteindre ou atténuer beaucoup de maladies chroniques. Le spécificisme et le nosologisme s'en vont, et cela est nécessaire pour l'avenir de la science. Le reste n'est que galénisme impuissant, honte d'une médecine qui ne vit pas encore de l'esprit des sciences et de la civilisation modernes...

Ne nous jetons pas d'un extrême dans l'autre. Si l'on n'eût pas trop essentialisé les maladies, Broussais ne les eût pas tant désessentialisées. Ce qui allumait au plus haut poini l'ardeur dévorante de sa critique, c'était le fatalisme thérapeutique et l'empirisme que traîne à sa suite l'ontologie médicale ou le nosologisme» Écoutez ces paroles où respirent, comme d'ailleurs dans toutes les pages de ce grand écrivain, un si continuel amour de l'homme souffrant, un besoin si ardent de progrès, une si noble confiance dans l'avenir de l'humanité : « Ce sont (les maladies) des entités isolées dont vous êtes réduits à chercher les spécifiques isolés; opération intellectuelle purement empirique el souvent très-difûcile , disons mieux, impossible. Mais ce qui est bien plus grave, cette manière de philosopher à courtes vues, est évidemment contre l'intérêt delà science, en ce qu'elle vous fait négliger un grand et puissant moyen de diminuer la somme des maux qui affligent l'espèce humaine : je veux dire la soustraction opportune des modificateurs irritants. ))

Celte pensée d'avenir rappelle à notre esprit, par contraste, Pinel, que nous avions dû écarter un instant de la place qu'il occupe historiquement dans notre critique, pour ne pas couper le lien systématique qui unit Broussais à Brown, a Cullen, a Haller. Le nosologisme, delenda Carthago de Broussais, ramène donc à l'illustre

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auteur de la Nosographie philosophique, contre qui viendra se poser encore la figure de son adversaire implacable.

Pinel, dégoûtédes théories cliimiatriques et du physiologisme humoral de son époque, fatigué justement de la vaine facilité avec laquelle l'éliologie, la pathologie, la thérapeutique étaient dérivées de ces théories, et les maladies faites de toutes pièces au mépris de l'observation clinique, Pinel, ce sera l'honneur de son nom, s'efforce de ramener les esprits à l'observation pure et simple des maladies. Il ne faut pas lui chercher d'autre mérite principal. S'il admet Hippocrale, ce n'est que comme historien fidèle des maladies. Il veut absolument en faire un nosographe. Quant à lui, son étiologie est nulle; c'est une fastidieuse énumération de lieux communs, qui est la pour l'honneur delà méthode. Dès que, par le fait, on assimile les maladies a des espèces naturelles, a quoi bon une étude des causes? A-t-on à s'enquérir des causes du cheval, de l'aigle, du serpent, du chêne, du lis, du platine? L'étiologie de ces êtres, c'est la création, un mystère que la science prend comme point de départ, mais dont elle n'a pas à s'occuper. La pathologie? Mais la pathologie ne peut être qu'une explication delà nature et de la formation des maladies, fondée sur la connaissance des lois de l'organisne, de ses conditions d'existence , et des influences qui agissent sur lui. Or, les maladies ne se forment pas, elles sont. Il n'y a donc qu'à les décrir-e, à les classer d'après leurs caractères extérieurs, comme des plantes ou des insectes, qu'a savoir les procédés d'exploration a l'aide desquels on découvre ces caractères. Entre un fait physiologique et un fait pathologique, il y a la même séparation qu'entre un minéral et un végétal. Il n'est point au pouvoir de la physiologie d'expliquer la plus simple des affections morbides.

Quant h la Thérapeutique de Pinel, elle est aussi nulle que son étiologie et sa pathologie. Il la prend telle que la lui transmet la routine, sans faire aucun effort pour la perfectionner; et cela, c'est bien plus par système que par impuissance. Les scolastiques disent que le but ciKjendre la m.éthode. C'est en vertu de cet axiome que d'autres, posant ainsi le but de la Médecine : Une maladie étant donnée, déterminer le meilleur moyen de la prévenir ou de la guérir, ramenaient tout a l'étiologie et a la thérapeutique. C'est en vertu du même axiome que Pinel, définissant ainsi le but de la Médecine : Une maladie étant donnée, lui assigner son rang dans un cadre nosographique, est fidèle à son principe quand, dans sa préoccupation exclusive des méthodes de description et de classification, il ne mentionne queponr mémoire

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l'éliologie et la Thérapeutique. On devine les conséquences rigoureuse de ce nosologismc si vénéré. Il suffit de les indiquer.

Les maladies étant assimilées h des espèces naturelles, on en vient nécessairement a créer des entités morbides qui n'ont avec l'organisme d'autres rapports que ceux de l'acteur avec le théâtre où il joue. Le corps n'est plus guère que le lieu des maladies. Ce divorce de la pathologie et de la nosologie produit un règne de chimères à côté des trois règnes réels de la nature. C'est l'ontologie médicale, qui immobilise la médecine, consacre la perpétuité et l'incommunicabilité absolues des maladies, et les rend aussi respectables que les êtres de la création. Ce système va jusqu'à légitimer, jusqu'à commander même le scepticisme médical, en supprimant la pathologie. Enlin, creusant entre la Thérapeutique et la nosologie le même abîme infranchissable qu'entre celle-ci et l'étiologie, il prête, autant que cela est possible, une base philosophique a l'empirisme.

Broussais paraît. Il ne voit que l'abus., et renverse du même coup le nosologisme et les nosologies. La maladie est niée; ce n'est qu'un dérangement extérieur et tout accidentel de la santé. Si les anciens ont mal compris la pathologie, c'est que l'anatomie générale de Bichat leur manquait. L'irritation ou, la maladie, produite en nous par l'action excessive des excitants hygiéniques, a ses lois qu'enseigne la physiologie. Il ne s'agit que de les connaître. L'observation clinique est bien plus une occasion d'appliquer cette connaissance que de l'acquérir. L'hygiène, c'est toute l'étiologie. Rien d'essentiellement, de spécialement morbide en nous. De la santé à la maladie, on ne doit voir qu'un degré. La maladie, la mort elle-même ne sont qu'un excès de vitalité, et l'art de guérir est tout entier dans l'art d'affaiblir la vie. L'idée de médicament, comme corrélative à l'idée de maladie, est rejetée avec celle-ci. Au luxe des classitications succède une dénomination générale unique, que diversifie seul le nom de l'organe ou du tissu irrité, c'est-a-dire trop vivants. Le rhumatisme? entité qu'on remplace par un excès de vitalité dans les tissus fibreux et musculaires. Les scrofules? même modification physiologique des vaisseaux lymphatiques. Le scorbut? diminution (diminution, nous ne savons pourquoi, et avouons n'avoir jamais rien compris a cette capricieuse exception) de la vitalité des vaisseaux sanguins et du sang. La folie? simple exaltation des hémisphères cérébraux, etc.. Comme si, en supposant aussi excitée que possible une action physiologique quelconque dans un organisme foncièrement sain et exempt de toute propriété morbide, on devait jamais voir se développer autre chose que des facultés plus puissantes et plus saines! Peut-on mieux nier la maladie et la médecine?

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