XXXVIII INTRODUCTION
Viendra-t-on nous dire que tout cela n'est ni dans Pinel ni dans Bronssais? Textuellement, eh! non, sans doute...; mais dire que tel n'est pas l'esprit de ces deux doctrines adverses, c'est ne pas en avoir pénétré le fond, c'est ne pas se rendre compte de leurs raisons d'être, c'est faire injure a leurs auteurs. Nous revendiquons pour eux l'unité et la grandeur de leurs conceptions. Oui, c'est bien là ce qui les inspirait. Pour comprendre une œuvre, il faut s'identifier avec le sentiment intime, quoique souvent mal démêlé, qui l'a produite. Si cela est, nul n'aura le secret de la Nosographîe philosophique et de VExamen des doctrines, ces deux pôles de la pensée médicale, qu'en les mesurant sur la mesure absolue à la hauteur de laquelle nous venons de les placer.
Oui, le nosologisme de Pinel et de tous les essentialistes suppose que la maladie est naturelle à l'homme, et assimile les maladies a des êtres créés ni plus ni moins que les espèces animales et végétales. Elle rompt tout rapport entre la physiologie et la pathologie, rétrécit l'étiologie, décourage la Thérapeutique ou consacre l'empirisme, et incorpore la médecine dans l'histoire naturelle.
Oui, le physiologisme de Broussais et de tous les accidentalistes, dans sa réaction contre les erreurs du nosologisme, oublie, à son tour, ïa portion de vérité qui ressuscite d'âge en âge ce système, jusqu'à assimiler les maladies aux pures surexcitations de notre organisme, ou bien à des dérangements fonctionnels tout extérieurs , tels que l'indigestion, tels que seraient encore l'essoufllement, les palpitations, la fièvre artificielle, les sueurs, les congestions diverses d'un homme sain qui vient de se livrer a un violent exercice sous l'ardeur du soleil. Il identifie la santé avec la maladie, l'ordre avec le désordre, la physiologie avec la thérapeutique, et, niant la maladie, il supprime la médecine.
Broussais eut conscience de la solution qu'il donnait. Pinel ne paraît pas s'être formellement proposé celle qu'implique son système. Cette différence se conçoit. Quand on représente, comme Pinel, la résistance et le passé, on a moins besoin de voir clair et de se rendre compte des principes par lesquels on est dirigé, que lorsque, comme Brouss;ns, on représente le mouvement et l'avenir. Aussi Pinel manque-t-il de trempe. II se repaît de contradictions dès qu'il tente de raisonner. Nous n'en signalerons qu'une. Il crée des ordres, des genres, des espèces, avec quoi? avec des symptômes et des signes seuls; sans quoi? sans l'idée de spécificité morbide, sans admettre des germes morbifiques. Otez cette idée, la maladie n'est qu'un écart, une suite incohérente et incalculable de phénomènes; elle manque d'unité. C'est ce que Pinel ne veut pas, et il rejette la seule condition
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qui puisse empêcher que cela soit. Impossible de professer ce qu'il professe sans ce qu'il ne cesse de proscrire et de railler... Et cela s'est appelé une nosographie philosophique!
Maintenant Broussais peut venir.. Les maladies ne vSont déjà plus que des noms, la Thérapeutique et la Matière médicale que des hors-d'œuvre qui leur font cortège. Les causes elles remèdes figurent encore dans cette médecine, mais ne l'animent plus. Il semble que Pinel ne prenne tant de soins à classer ces fictions nosologiques que pour les mieux offrir aux coups de Broussais. Que servent, après cela, quelques intentions de vivifier ces cadres par la présence toute fortuite d'une ou deux données anatomiques? Échappe-t-on jamais en entier a l'esprit de son temps? Mais c'était trop ou trop peu. Les réformateurs ne tiennent jamais compte des demi-mesures. Chez Pinel, cette apparition de l'anatomie générale dans sa nosographie n'est qu'une contradiction de plus. En veut-on la preuve? Ces données qui, entre les mains de Broussais, réforment le pronostic et la Thérapeutique et dissolvent la Matière médicale, sont en Pinel parfaitement stériles. Que peuvent-elles la? Fournir au nosographe quelques caractères de plus, et, transplantées dans le domaine de l'histoire naturelle, dépérir.
Pourtant, elles tourmentaient Pinel sur la fin de sa carrière. Elles le forcent à ajouter un Appendice à sa pyrétologie comme une sorte de codicille au testament de la vieille médecine, qui, se sentant débordée, tente en vain de se raffermir sur le terrain du présent. En voici les titres : i° La fièvre hectique peut-elle être admise comme fièvre primitive? 2° La fièvre puerpérale est-elle une fièvre primitive et sui generis? 3° Sur les fièvres intermittentes splanchniques ou avec lésion des viscères. 4° Sur la fièvre entéro-mésentérique.
Ces questions dénotent dans Pinel un remarquable instinct de conservation. N'est-ce pas sur ces quatre points qu'il a été vaincu et que s'est établie la pathologie nouvelle? Pourquoi Pinel n'accomplit-il pas la réforme, lui qui se sent envahi par les faits d'où elle va sortir? Parce que ces faits ne remuent pas en lui le médecin comme en Broussais. et parce qu'il n'est qu'un naturaliste qui s'est trompé d'objet. En Médecine, il n'y a de grands progrès que ceux que la Médecine même inspire, et la Médecine, c'est la Thérapeutique éclairée par le pronostic. Pour le médecin, voir c'est prévoir, diagnostiquer c'est pronostiquer. Regardez Broussais : s'occupe-t-il beaucoup du diagnostic différentiel et nosographique? Non, mais beaucoup du mouvement de ia maladie, de son principe, de ses tendances, des moyens de la modifier. S'il se trompe, ce n'est pas pour avoir suivi cette voie, mais pour l'avoir mal suivie.
XL UNTKODUCÏION.
Nous avons pensé que ces considérations ne pourraient être nulle part mieux placées qu'en tôle d'un Traité de Thérapeuliquc et de Matière médicale; et certains de ne pas nous tromper en cela, nous allons poursuivre en pénétrant de plus en plus au centre de notre sujet.
Quelques-uns des principes de Thérapeutique générale que nous venons d'émettre dans l'étude de la question du rationalisme et de l'empirisme, trouvent leur application trop immédiate aux différences importantes qui séparent les méthodes générales de traitement des maladies aiguës et des maladies chroniques, pour que nous n'indiquions pas en quelques mots cette application .
Les maladies chroniques, se formant lentement en nous et naissant le plus souvent des vices originels ou acquis de notre constitution, sont, si nous pouvons ainsi dire, beaucoup plus personnelles, beaucoup plus idiosyncrasiques que les maladies aiguës. Elles s'individualisent donc très-peu en nous; et dès lors, chaque malade crée de nouvelles difficultés et présente de nouvelles indications, des indications toutes personnelles au médecin qui sait soulever le voile d'une séméiotique superficielle et pénétrer au fond des choses. La syphilis elle-même, la mieux déterminée, la plus spécifique des maladies chroniques, a son début (puisqu'elle provient d'une maladie semblable si bien individualisée que sa cause avait pu se séparer de l'organisme), la syphilis finit par perdre à la longue cette détermination et cette spécificité, et par se confondre plus ou moins avec d'autres cachexies. Alors aussi, son traitement ne peut plus être aussi spécitique, et il rentre dans les traitements généraux de beaucoup d'autres affections chroniques. Chaque goutteux a quelque remède qui lui réussit, lui rend service, et qui est nuisible ou inutile à d'autres goutteux. 11 n'en est pas ainsi des maladies aiguës, surtout lorsqu'on les comprend comme nous avons essayé de le faire dans le premier volume de notre Traité, au chapitre de la Médication antiphlogistiqiie.
Lorsque ces maladies ont une unité bien formée et telle qu'on l'observe dans les maladies contagieuses et surtout dans les maladies épidémiques, la même méthode de traitement s'applique presque indistinctement a tous les individus. Alors le médecin doit considérer beaucoup plus -la maladie que la personne malade, tandis que c'est généralement le contraire dans les affections chroniques. Qui ne sait que dans les épidémies, au commencement d'une constitution médicale donnée, c'est bien plus de l'unité morbide que du détail des accidents que le médecin doit prendre conseil ? et qui ne connaît sur
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ce point les grandes observations et les beaux principes de l'école hippocratique et de l'illustre Sydenham? C'est qu'en effet, les mieux déterminées de toutes les maladies sont les maladies épidémiques , parce qu'elles sont les plus indépendantes de notre personne , de notre tempérament, de notre constitution, des habitudes et des idiosyncrasies de chacun. Et la preuve qu'il en est ainsi , c'est que si, en vertu de conditions internes peu connues , une maladie aiguë , une fièvre typhoïde, par exemple, s'individualise imparfaitement, se détermine mal ou se prolonge chez un sujet au delà du terme commun à cette maladie, les principes généraux de son traitement rentrent dans ceux que nous avons établis pour les maladies chroniques. Les méthodes thérapeutiques applicables aux autres sujets affectés de la même maladie cessent d'avoir la même efficacité ; le praticien se voit réduit a la médecine du symptôme ou a quelque médication perturbatrice, etc.-, et il lui faut improviser un traitement nouveau pour chacune de ces lièvres typhoïdes mal déterminées, toutes personnelles, et qui, à cet égard, se rapprochent des affections chroniques.
Répétons-le donc : mieux une maladie se détermine, plus elle tend h s'individualiser et a former une unité morbide bien caractérisée , mieux lui sont applicables les traitements spéciaux dont l'expérience a justifié l'emploi, et réciproquement. Nous trouverions au besoin, dans cette observation et dans le principe de Thérapeutique générale qui en découle, un argument en faveur de l'opposition que nous avons cru devoir faire au système du nosologisme et de V essentialité des maladies. En effet, si la même maladie se détermine et se spécifie a des degrés divers, c'est qu'elle n'est pas primitivement et radicalement essenfieZ/e , mais seulement qu'elle peut prendre des degrés nombreux de détermination et de spécificité. Une étude attentive de la nosologie nous fournirait les preuves les plus péremptorres de cette doctrine nouvelle.
Lorsqu'une maladie s'individualise ou se détermine imparfaitement, elle tend à envahir de plus en plus l'organisme et à se l'assimiler tout entier. Ainsi la goutte, la syphilis invétérée, la scrofule, le scorbut s'emparent quelquefois a ce point d'un sujet , qu'il est exact de dire que l'organisme n'est plus alors que goutte , syphilis , scrofule, et que la force médicatrice y a perdu toute influence : il en résulte ce qu'on nomme une maladie hectique. Les cas opposés , qu'on observe alors dans les maladies aiguës bien individualisées , franchement déterminées, sont ceux, au contraire, où la force médicatrice, le vita superstes , tend à se séparer nettement de l'affection morbide, à ne pas se laisser envahir par elle, a lui résister, à l'user.
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Entre ces deux extrêmes , il y a des nuances infinies. La difficulté , jusqu'ici insurmontable, qui divise les médecins agissants et les médecins expectants, pourrait trouver sa solution dans la manière dont nous comprenons les faits sur lesquels s'appuient et la médecine agissante et la médecine expectante. Nous ne voulons que signaler en passant ce grand problème de la. Thérapeutique et la sour-ce a laquelle on pourrait puiser les moyens de la résoudre, car c'est toujours a la pathologie que se ramène en définitive toute question thérapeutique. Avant Broussais , on frappait sur la maladie sans faire attention k l'organisme; depuis lui , le vice contraire a prévalu. Nous en avons donné la raison. Aujourd'hui-, la réaction contre Broussais tend à reproduire l'excès auquel Broussais nous avait trop violemment arrachés. Nous le devons au retour de l'idée de spécificité rétablie dans la Thérapeutique par Laënnec , et surtout par M. Bretonneau. Cette restauration était la suite bien naturelle de celle qu'opérait l'éminent praticien dans la doctrine des phlegmasies-
Nous avons fait partager à M. Bretonneau l'honneur du rétablissement de la Nosologie et de la Matière médicale anéantie en France par le système de Broussais. M. Bretonneau prouvait, en effet, la spécialité des phlegmasies par celle de leurs médications, et fondait le précepte de la spécialité de celles-ci sur la distinction des phlegmasies en espèces déterminées.
La grande erreur de Broussais est moins d'avoir vu partout des inflammations , que d'avoir vu partout des inflammations identiques à elles-mêmes et ne différant que par le siège et le degré ; elle consiste surtout bien moins a avoir affirmé que l'inflammation domine la pathologie, qu'à avoir prétendu que les inflammations doivent toujours être traitées par les antiphlogistiques et qu'elles cOntre-indiquent toujours les modificateurs irritants. Le grand mérite, le mérite difficile à cette époque, était de s'aviser de l'idée contraire, de l'établir irréfragablement, d'une manière neuve et saisissante, en l'opposant aux idées modernes, non pour les détruire, mais pour les compléter et y ajouter ce qui leur manquait. Ce fut la gloire de M. Bretonneau. Sa dolhincntéric nous rendit les fièvres, sa diphthérite les phlegmasies; enfin, par ses médications topiques irritantes , conçues et appliquées suivant les principes de la plus saine pathologie, — car tout en ramenant la nosologie aux irritations locales, Broussais n'avait pas moins détruit les espèces phlegmasies que les espèces fièvres, — le médecin de Tours ne nia pas les idées thérapeutiques issues de la réforme moderne, mais il les compléta, comme il avait lait pour la pathologie, en y ajoutant ce qui leur manquait; tandis que
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d'autres, traitant Broussais comme un écolier, tâchaient de nous persuader qu'il n'avait pas existé, et croyaient fonder une nouvelle pyrétologie, en mettant des plaques à leurs fièvres de Pinel. îl est important de bien comprendre cela pour estimer à sa valeur l'influence trop peu remarquée du thérapeute le plus habile et le plus original peut-être de notre époque. Nous ne lui payons ici qu'une faible partie de notre dette particulière en reconnaissant celle de la Médecine contemporaine tout entière; et si nous insistons sur le caractère d'actualité et d'à-propos des travaux de M. Bretonneaii, c'est qu'il ne manquait pas il y a vingt ans, comme aujourd'hui encore , de médecins contre-révolutionnaires qui ne savaient pas rappeler une idée ancienne et remettre en honneur un moyen thérapeutique injustement proscrit, sans nous imposer toutes les idées de la vieille Médecine, et sans nier les conquêtes de la Médecine moderne. Sous des apparences sérieuses et élevées , sous le nom des doctrines et des maîtres les plus respectables et les moins compris par elle, cette opposition ne fut jamais que jalouse , tracassière, stérile , sans force et sans générosité. La marque d'un esprit juste et droit , c'est d'être de son temps. Se croire obligé de nier une vérité nouvelle pour en rappeler une ancienne , prouve assez qu'on n'a pas mieux saisi l'ancienne que la nouvelle. Aussi , ces fanatiques inintelligents du passé, n'exercèrent-ils aucune influence et ne dotèrent-ils la science d'aucune idée, la pratique d'aucun moyen. Pendant qu'ils déclamaient et ne faisaient rien, M. Bretonneau produisait sans déclamer; il greffait ce qu'il y a de bon dans l'ancienne pathologie et dans la vieille Thérapeutique, sur ce qu'ont de bon la pathologie et la Thérapeutique nouvelles ; et comme la vérité ne peut que développer la vérité, ses greffes avaient une vie vigoureuse oii chacun des éléments pénétrant l'autre de ses propriétés, lui imprimait une force et une fécondité indéfinies.
Il comprit avec un tact parfait que, dans certaines phlegmasies, l'é* lémentque nous avons nommé nosologique (l'élément syphihtique, par exemple) l'emporte sur l'élément que nous avons nommé physiologique (par exemple, l'élément inflammatoire); que, par conséquent, la médication physiologique, qui ne s'adresse qu'à ce dernier élément, laisse la cause spécifique avec toute son intensité, et qu'on ne fait ainsi qu'une médecine du symptôme non-seulement impuissante, mais funeste. Nous avons déjà sondé ce problème nosologique et thérapeutique à l'occasion des diathèses de Brown ; nous l'avons étudié plus patiemment encore pour résoudre la question de l'empirisme et du rationalisme. Le voici qui se présente de nouveau à propos des
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médications irrilaiites substitulives appliquées aux inflammations spéciales. Comment s'en étonner? Toute la pathologie , toute la Thérapeutique sont suspendues h cette grande difficulté.....
Traiter topiquement une inflammation par un irritant, cela ne pouvait entrer dans l'esprit de Broussais et de ses élèves. Appliquer cet agent irritant loin des parties enflammées, à la bonne heure, cela se conçoit, c'est un révulsif; et de deux actions morbides, tout le monde sait que la plus violente affaiblit l'autre. On le voit, c'est toujours la même erreur, toujours le physioJogisme.
Broussais n'avait donc jamais réfléchi à l'engelure, cette inflammation développée sous l'influence d'une cause débilitante? C'est, en eflet, la phlegmasie spéciale la plus simple. Il aurait pu y voir l'exaltation des propriétés vitales, chaleur, rougeur, tumeur, douleur, associée à un état d'asthénie des parties rouges, chaudes, tendues et douloureuses. Estil une douleur plus intense que celle qu'on nomme vulgairement Vo7igUe? C'est pourtant une douleur asthénique comme l'engelure une inflammation asthénique. Les applications toniques, stimulantes, le prouvent encore a leur manière, car elles conviennent mieux en pareil cas que les topiques émollients.
On parle ici d'empirisme, et en vérité nous nous en étonnons. Qu'y a-t-il de plus conforme a la raison médicale que de chercher a faire dominer dansune phlegmasie l'élément physiologique sur l'élémentnosologique ou spécifique? Les physiologistes systématiques qui agissent autrement ne sont pas, il est vrai, des empiriques: ce sont des insensés.
Mais il faut de la mesure en tout, et on a usé sans discrétion, et alors empiriquement, de la méthode topique irritante. Toutefois, nous nous empressons de dire que ce n'est pas de M. Bretonneau qu'est venu l'abus, mais de ceux qui, manquant du tact de l'inventeur, ont appliqué indistinctement et sans principes la médication irritante substitutive. Nous avons posé plus haut ces principes, il n'y a qu'à en faire une nouvelle application.
La guérison d'une inflammation spéciale et de mauvaise nature par une application de nitrate d'argent et son aggravation par un topique émoUienl ; l'aggravation d'une inflammation simple et de bonne nature par uni; application irritante, et sa guérison spontanée ou aidée par des émollients : voila deux faits qui méritent l'infatigable méditation des praticiens, et qui portent en eux la solution des plus hauts problèmes de la Médecine, surtout si l'on s'aide, pour en apprécier toute la valeur, des cas exceptionnels où les topiques irritants substitutifs aggravent une phlegmasie spéciale cl de mauvaise nature, et de ceux où les topiques émollients ne guérissent pas. et favorisent, au contraire.
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l'extension d'une plilegmasie simple et de bonne nature en apparence.
Lorsqu'une inflammation est fortement spécifique, qu'elle est empreinte d'une unité morbide bien déterminée, c'est celle-ci qui fournit l'indication thérapeutique; Fintïammation , considérée comme telle, n'est plus alors qu'un symptôme, relégué a ce titre au second rang des indications. Un agent irritant qui n'est doué d'aucune propriété spécifique contre la cause spécifique de cette phlegmasie, agit pourtant alors comme un spécifique véritable, et même plus sûrement que ce dernier, si l'affection est toute locale : la guérison d'un chancre syphilitique récent par une application de nitrate d'argent en est la preuve. Ce n'est certainement pas l'irritation en tant qu'irritation qu'a apaisée si promptement le topique irritant, mais l'irritation en tant que syphilitique. Il a substitué une affection simple a une maladie proprement dite, ou peut-être n'a-t-il fait que détruire son élément spécifique. Si, ne considérant que le symptôme en lui-même, et non dans son rapport avec l'état morbide qu'il représente dans ce cas, on eût traité l'inflammation par des topiques émollients, on eût risqué de l'étendre et de favoriser l'ulcération.
Au contraire, une inflammation simple, traumatique, par exemple, est exaspérée par l'application du nitrate d'argent; il ne lui faut aucun remède spécial, car ce n'est point une maladie : elle n'a d'unité que celle que lui imprime la force réparatrice de la partie lésée, tandis que, dans les cas précédents, l'unité morbide vient d'une cause plutôt désorganisatrice que réparatrice. Voilà pourquoi le naturisme se prévaut surtout des inflammations traumatiques, et les prend toujours pour exemples. Il triomphe quand il n'y a pas maladie; mais il se garde bien d'invoquer les cas d'affections morbides qui ne s'individualisent pas et qui tendent dès lors à s'assimiler toute l'économie. Ce système compte beaucoup sur la santé, et il a raison ; mais il a tort de compter sans la maladie, ou de ne la considérer que commeun corps étranger, de la nier par conséquent.
Entre les phlegmasies très -fortement spécifiques et celles qui, comme les traumatiques, sont les plus simples de toutes et ne sont même pas des maladies, ou, pour parler le langage de Hunter, entre le plus haut degré des inflammations morbides et le plus haut degré des inflammations saines, il y a un grand nombre d'espèces et une infinité de nuances dans chaque espèce.
Or, plus elles seront morbides , plus il sera indiqué d'y faire dominer l'élément sain et purement inflammatoire; et plus elles seront saines, moins cette indication existera, et plus on, devra pratiquer une
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médication simplement physiologique et protectrice des tendances saines ou physiologiques. Non-seulement, le degré d'énergie de la médication substitutive devra varier avec le degré de la spécificité morbide de la phlegmasie; mais la nature des modificateurs irritants devra varier avec la nature des phlegmasies spéciales. C'est un point délicat d'expérience clinique que M. Bretonneau a traité avec autant d'habileté que de succès. Toutefois, lorsque, comme nous l'avons laissé prévoir, les phlegmasies spéciales sont exaspérées par les irritants topiques , et que les phlegmasies sans spécificité ne guérissent pas spontanément, les difficultés sont grandes ; il faut louvoyer, agir sur la constitution de manière à lui donner la force d'individualiser la phlegmasie spéciale ou d'assainir la phlegmasie simple. Alors les deux -méthodes franches redeviennent quelquefois possibles; sinon, la phlegmasie réfractaire frappe les parties d'un caractère à'heclisie locale qui se générahse trop souvent et produit une maladie hectique constitutionnelle, oii la force médicatrice de la nature se change en force destructive, et où la force médicatrice de l'art ne fait que prêter une énergie funeste à la force désorganisatrice de la nature.
Dans d'autres cas, on doit user d'une médication mixte, agir concurremment sur l'élément inflammatoire par' les antiphlogistiques, sur l'élément morbide par les moyens spéciaux appropriés, combiner enfin dans des proportions différentes, comme le veut Barthez pour d'autres cas, « le traitement radical avec celui des symptômes. »
Avant de connaître les inflammations spéciales et leur thérapeutique spéciale, il fallait connaître l'inflammation en général, ses lois physiologiques, son traitement physiologique. Broussais devait donc précéder dans l'ordre des idées le praticien de Tours comme il l'a précédé dans l'ordre des faits. Celui-ci pouvait comprendre Broussais et ne pas repousser systématiquement l'inflammation et le traitement antiphlogistique. Broussais, au contraire, sous peine d'abdiquer la doctrine physiologique, devait repousser celle des inflammations spéciales et de leur traitement parles topiques irritants. Depuis M. Bretonneau, on guérit plus d'inflammations de l'intestin [»ar le sulfate de soude que parles sangsues ;, autant de phlegmasies de la bouche, de l'œil, de la peau, par le nitrate d'argent que par les cataplasmes et les fomentations émoflienles. Combien était imprévu ce résultat avant la publication du Traiié des inflammalions spéciales du tissu muqueux !
Broussais n'avait vu qu'affections locales, dans les affections locales . qu'inflammation, et dans l'inflammation que ce qu'il y a de physiologique et de sain. Dans les altérations des tissus, Laënnec neporta son
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attention que sur ce qu'il y a de morbide, et se préoccupa trop peu de l'élément inflammation. M. Bretonneau réunit l'un et l'autre point de vue dans une seule idée. Pour lui, il n'y a pas une inflammation a laquelle vient s'ajouter une affection morbide sui generis accidentelle et consécutive; la première n'engendre pas l'altération, spéciale, comme le voulait Broussais, ou celle-ci l'inflaramalion à la manière d'un corps étranger, comme le prétendait Laënnec; mais il y a inflammation spéciale, et, par exemple, inflammation diphthérilique, varioleuse, dothinentérique, scarlatineuse , etc. Dans le traitement de ces phlegmasies, il ne fut ni rationaliste comme Broussais, ni empirique comme Laënnec. Sans avoir besoin d'aucune exposition de principes, sans polémique, sans système ambitieux, sans bruit, sans paraître faire autre chose que raconter l'histoire de quelques épidémies, etc., il établit un point capital de Thérapeutique en harmonie parfaite avec une pathologie des inflammations qui renfermait en une seule l'idée de Broussais et celle de Laënnec sur ces affections. Telle fut la filiation des idées et de la pratique.
Nous pensons que le lecteur comprend maintenant quel immense intervalle existe entre l'opposition féconde de M. Bretonneau, et celle de ces adorateurs systématiques et impuissants de l'antiquité, qui n'ont eu. d'autre talent que d'énerver de fortes doctrines , sans avoir jamais compris par quel côté elles se détachaient du passé, et par quel autre le présent devait se rattacher à elles.
Vers le commencement de ce siècle, avons-nous dit plus haut, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie et la France furent saisies de la même idée , et toutes quatre l'exploitèrent chacune de son point de ■vue et avec son génie particulier. On vient de voir quel rôle l'Angleterre et la France ont joué dans l'enfantement de cette idée et dans l'influence qu'elle a exercée sur la Thérapeutique et la Malière médicale. Nous avons essayé démontrer comment, pour arrivera la restauration de l'idée de la maladie et du' médicament, le travail des intelligences s'était divisé en quelque sorte ; comment chacun des grands ouvriers de cette reconstruction n'avait envisagé qu'une seule de ses faces, niant toutes les autres, et comment enfin , de cette préoccupation exclusive, était résultée une connaissance plus complète detouslespoints de vue séparément et systématiquement étudiés. Tel est, en effet, presqueLOujours,le dédommagement que donnent les systèmes du mal qu'ils ont fait. C'est de leurs excès que naissent les réactions qui jettent ordinairement avec trop de force dans l'idée contraire. Tous les points de vue se trouvent ainsi épuisés. Le temps et l'expérience ra-
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menant alors chaque idée systématique à sa juste valeur, elles se réunissent par une alïinilé naturelle, et la vérité apparaît.
Il n'est pas nécessaire, sans doute, que toute conquête de la vérité se fasse a travers tant d'écarts et d'erreurs ; mais l'hisloire prouve qu'il n'en est que trop souvent ainsi. Le mal est quelquefois si profond, les préjugés si enracinés, une science y a tant vieilli, qu'il est presque impossible et qu'on ne conçoit guère que la lumière puisse succéder immédiatement aux ténèbres sans aveugler au lieu d'éclairer. Dans celte situation, les esprits passeraient à côté de la vérité sans l'apercevoir. Voila pourquoi il y a toujours une période préparatoire , puis une période critique, et pourquoi la restauration se fait partiellement et par secousses. C'est ce qui a eu lieu pour. la renaissance médicale. Avant Brown et Broussais , avant ce dernier surtout , rien ne pouvait être édifié ; on aurait bâti sur des ruines. 11 fallait que les racines de la vieille science fussent arrachées du sol , afin que celui-ci , fraîchement remué, pût recevoir et nourrir les semences nouvelles. Nous en voulons deux preuves : la première est le peu d'influence exercée par les travaux de J. Hunier à la fin du siècle dernier , et même de nos jours, sur la Pathologie et la Thérapeutique médicales ; la seconde est le caractère faux et bâtard de la Thérapeutique et de la Pathologie, dans les pays où la critique de Broussais et sa réforme n'ont pas agi profondément et n'ont pas renouvelé la face des choses.
Brown et J. Hunier étaient contemporains. Qui s'en douterait en les lisant ? Brown s'est tenu complètement en dehors de l'influence de Hunter ; les travaux de Hunier sont tout à fait indépendants de ceux de Brown. On dira que l'un était médecin et l'autre chirurgien ; que, dès lors , on ne doit pas s'étonner qu'ils n'aient rien de commun. Hunter est avant tout un grand physiologiste, un pathologiste profond. Physiologiste plus original que Bichat, pathologiste plus profond que Broussais et Laënnec , observateur et praticien infiniment supérieur à tous les médecins qui ont contribué à la réforme médicale en France, il est si souverainement lui-même, qu'il se détache de l'histoire et précède la marche générale des événements. Plus ancien dans l'ordre des temps que les chefs d'école dont nous avons étudié l'influence, il est pourtant plus moderne qu'eux tous. Son génie observateur l'a rendu si indépendant des circonstances, que pour paraître il n'a pas eu besoin de période préparatoire et critique. En dehors de Brown, avant Bichat, Broussais, Laënnec, M. Bretonneau. etc., il a vu simultanément tout ce qu'ils ont vu partiellement, plus même qu'ils n'ont tous vu ensemble... Appuyé sur l'anatomie comparée, il a pu être moins artificiel que Bichat et aller plus loin en
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anatomie générale. On n'a rien ajouté d'essentiel à ce qu'il nous a laissé sur le sang. Il a connu mieux que Broussais l'irritation et les sympathies, et il y a joint le point de vue de Laënnec. Ni rationaliste comme le premier, ni empirique comme le second , le physiologiste et le pathologiste n'ont jamais fait qu'un chez lui, et bien qu'il n'ait pas formulé de nosologie, l'idée de la maladie et du médicament, ridée de la spécificité nosologique et thérapeutique pénètre et vivifie tous ses travaux. Le traitement substitutif des phlegmasies de mauvaise nature par les topiques irritants lui était familier. Les médicaments héroïques, le Tartre stibié, l'Opium, le Quinquina, le Mercure, il les maniait avec une intelligence admirable ; car il était tellement médecin, que dans ses Leçons de Chirurgie, il y a plus de médecine que dans aucun ouvrage contemporain de clinique ou de pathologie internes. Un siècle nous sépare bientôt de la publication de ses premiers travaux , et il a si peu vieilli , que, s'il est mal apprécié , c'est moins parce que, nous l'avons laissé derrière nous que parce qu'il nous devance... Les intelligences n'étaient donc pas préparées pour le comprendre à la fin du siècle dernier, car c'est à peine si elles le sont assez pour le goûter aujourd'hui. Il fallait qu'avant de restaurer la notion de la vie propre des organes et des tissus , leurs propriétés les plus générales fussent méthodiquement établies : ce fut l'œuvre de Bordeu et de Blchat; qu'avant de mettre l'idée de la maladie et du médicament en harmonie avec la physiologie moderne, le nosoïogisme, l'humorismeet la polypharmacie fussent dissous : Brown et Broussais s'en chargèrent. 11 fallait, enfin, que l'idée de la spécificité morbide et thérapeutique fût assise chez nous sur lanatomie pathologique par Laënnec etM.Bretonneau, et que l'Allemagne et l'Italie coopérassent, comme nous Talions voir brièvement, a cette grande réforme. Tanlx molis eratl.,.
Nous venons de nommer Bordeu avec Bichat. Si nous ne nous sommes pas étendus sur celui-ci, c'est qu'il n'a eu qu'une part indirecte à l'influence des idées modernes sur la Thérapeutique, et que c'est par Broussais que cette influence de l'Anatomie générale s'est exercée. Bichat n'était pas assez révolutionnaire pour saper la vieille Matière médicale. Les projets de réforme qu'il avait conçus à cet égard étaient trop vaguement raisonnables pour passionner les esprits. Pour fonder une Matière médicale vitaliste sur les bases de l'Anatomie générale,il fallait être plus profond que Bichat. Sous peine de n'avoir qu'une Anatomie générale descriptive , c'est-a-dire morte et plus externe qu'interne, plus chirurgicale que médicale, il fallait vivifier l'histologie par l'anatomie comparée et l'embryogénie. En médecine, il s'agit I. d