‹ Traité de thérapeutique et de matière médicale (volume 3)Chapitre 16 sur 125 · LXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXVI INTRODUCTION

de ralténuation infinitésimale des doses, au moins dans la comparaison des doses fortes et des petites doses. Il nous reste auparavant à dire deux mots sur les rapports réels, et non plus imaginaires, des actions médicamenteuses et des actions morbides.

Un médicament administré dans une maladie donnée, le Kermès dans une broncho-pneumonie, par exemple, ou le Sulfate de quinine dans le rhumatisme aigu, peut se comporter de plusieurs manières. 1° Les effets phj'siologiques ou les symptômes de l'affection médicamenteuse se sont développés, et ils ont affaibli les symptômes de la maladie en vertu d'une sorte d'incompatibilité entre eux. Voila un premier cas, et heureusement le plus commun. 2° La contro-stimulation physiologique antimoniale ou la sédation physiologique du sel de quinine sont produites; mais ces deux affections marchent parallèlement avec la phlegmasie thoracique et le rhumatisme, sans les modifier : il n'y a pas incompatibilité. 3° L'action morbide médicamenteuse s'use* s'épuise sans avoir agi sur la maladie naturelle, et celle-ci survit non modifiée à l'extinction de l'affection antimoniale ou quinique. Le sujet paraît avoir eu plus de capacité pour la maladie naturelle que pour l'action morbide médicamenteuse. 4° Enfin, dans d'autres cas plus rares^ la maladie naturelle a été dissipée par les actions médicamenteuses, et celles-ci persistent pendant un certain temps, même après la cessation de l'usage du Kermès ou du Sulfate de quinine. On dirait que le malade avait, au contraire, plus de capacité pour l'action morbide médicamenteuse que pour le rhumatisme ou la broncho-pneumonie. La variété des tempéraments, des maladies et des personnes, souvent aussi la variété des constitutions médicales, produit toutes ces différences.

Il est des sujets très-sensibles aux actions médicamenteuses, non moins sensibles aux actions morbides, qui en même temps ont beaucoup de capacité pour les unes et les autres et y persistent indéfiniment. Ils sont tout h la fois très-susceptibles et Irès-réfractaires, ressentant l'action morbide et l'action médicamenteuse à un haut degré. Ce sont des sujets peu favorables à la Thérapeutique. C'est d'eux qu'on peut dire : Homo totus est morbus. En leur administrant des médicaments actifs, on ne fait guère qu'ajouter chez eux un mal artificiel à un mal naturel ; car les médicaments leur causent presque de véritables maladies, des empoisonnements sans profit, qui se prolongent , obscurcissent et aggravent fâcheusement la maladie naturelle.

D'autres ont peu de susceptibilité pour les actions médicamenteuses,

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et très-peu aussi pour les actions morbides 5 on ies voit rarement malades, et lorsqu'ils le sont , ils en finissent vite avec la maladie. Chez eux la nature fait tout, l'art très-peu. Il importe de bien connaître ces individus, qui, rebelles à la maladie et à la médecine, se passent généralement très-bien de celle-ci pour guérir.

Les sujets les plus heureusement doués pour la médecine, sont tout a la fois très-susceptibles de contracter les malaj^ies naturelles , peu susceptibles d'y persister longtemps, très-susceptibles, au contraire, de contracter les actions médicamenteuses et de les ressentir longtemps. Il y a chez eux une incompatibilité décidée entre la santé et la maladie , entre la santé et l'action médicamenteuse , entre celle-ci et la maladie. Nous avons déjà montré ces différences sous un autre point de vue. Tout lecteur attentif, et curieux de se rendre compte de ce qu'il étudie, reconnaîtra facilement, dans les premiers sujets dont nous venons de parler, ceux chez qui la maladie se déterminant et s'individualisant difficilement , la force médicatrice n'existe presque plus ; et dans les seconds, ceux, au contraire, chez qui la maladie se déterminant et s'individualisant nettement, la force médicatrice se dessine nettement aussi de son côté, sépare fortement la maladie, et prête ainsi un point d'appui solide aux actions thérapeutiques. C'est de même, par exemple, qu'on voit dans une affection gangreneuse, la séparation se faire entre le mort et le vif par une louable inflammation.

Lorsque les deux espèces d'actions morbides marchent parallèlement sans se modifier, il suffit souvent de suspendre l'action médicamenteuse pour voir rétrocéder aussitôt l'affection morbide. Nous observons fréquemment ce cas dans les broncho- pneumonies traitées par le Kermès. Ce médicament produit une fréquence du pouls, un malaise général, un coliapsus des forces qui, rapprochés de l'état morbide local resté stationnaire et tendant même à s'aggraver, font qu'on est porté à attribuer cet état local a l'état générai que nous venons de décrire. Si l'on s'obstine dans la médication antimoniale, on complique tellement la maladie naturelle par l'action médicamenteuse, qu'on ne sait plus où Ton en est. On porte alors un fâcheux pronostic. Mais si l'on s'avise de retirer le Kermès, l'espèce d'empoisonnement antimonial ^u'on avait produit venant à cesser, l'affection de poitrine cède en même temps. Nous avons observé plusieurs fois le même cas dans l'administration du Sulfate de quinine contre le rhumatisme aigu. Cela prouve, contre les homœopalhes, que l'action dynamique des médicaments n'a rien de constant; et contre les chimiâtres, que tout pouvant se passer du côté du médicament comme ils semblent l'exiger

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dans leurs théories, l'action thérapeutique est pourtant nulle : ce qui ne serait pas si lacuration devait s'expliquer chimiquement; les cornues et les alambics, les oxydes et les sels n'ayant jamais de ces caprices.

S'il ignore ces faits, le médecin ne peut manier un médicament avec sécurité ni succès. Le véritable empirique est celui qui ne sait pas distinguer son action médicale de celle de la maladie, débrouiller ce qui appartient k chacune d'elles, les opposer à propos, les combiner dans des rapports convenables, arrêter son intervention, la renouveler, etc. . Le médecin éclairé ne peut pas se rendre toujours maître de la maladie naturelle, mais il doit au moins l'être toujours des forces thérapeutiques que la science lui conCe et dont il dispose à son gré. Si cet art difficile parvient à faire quelques progrès parmi nous, nou's aimons a constater que l'homœopathie n'y aura pas été tout a fait étrangère par les principes généraux qu'elle a agités sur les rapports de la maladie et du médicament, et par ses essais de Matière médicale pure.

L'importance que peuvent donner chez nous à la doctrine homœopathique plusieurs ouvrages estimables qui ont paru depuis notredernière édition , nous fait un devoir de considérer maintenant cette doctrine sous un nouvel aspect. Elle ne se comprend guère que comme la tentative avortée d'une révolution médicale, et beaucoup mieux, par conséquent, dans ses causes que dans son exécution. L'inventeur de l'homœopathie est un réformateur manqué. Envisagé de cette manière, VOrganon, inextricable tissu de contradictions, prend un sens, sinon en lui-même, au moins dans le sentiment qui obsédait Hahnemann; dans les abus qui l'ont inspiré, dans le but général qu'il se proposait. C'est donc, avant tout, une œuvre de critique. A ce titre, elle a incontestablement sa place dans l'histoire des doctrines.

Comme Stahl, comme Broussais, Hahnemann est révolté parla pathologie grossière de l'humorisme, dont l'indigeste pharmacopée le soulève de dégoût, et il est tourmenté du besoin d'en délivrer la médecine. Mais ici s'arrête l'analogie. Au delà, il n'y a plus qu'impuissance, et l'on ne rencontre que des différences où l'homœOpathie s'abaisse. Chaque pas qu'elle fait est un nou-scnschoquant, ou une hardiesse puérile. Tout en elle, et jusqu'à ses plus délirants écarts, a beau accuser les vices des systèmes qui ont pu provoquer une réaction aussi extravagante, rien ne laisse entrevoir les principes d'une doctrine réparatrice.

Onand il voulut jeter les bases de ssi Théorie mèâirale véritable, et

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inaiigurer une thérapie nouvelle, Stahl s'appuya sur la santé. Il posa la force vitale saine au-dessus de la force vitale déviée. Sur les traces de la grande École platonicienne, à l'exemple de Pythagore et d'Hippocrate, il conçut l'ordre avant le désordre, et celui-ci comme une altération du premier. La santé, c'est le type ; la maladie n'en est que la perversion. Lanature, en effet, doit toujours être prise en bonne part. Elle signifie l'ordre, le plan primitif delà vie. Le mal, dira-t-on, est aussi naturel que le bien, la santé que la maladie. Nous le nions. Dans le système du naturisme, la santé forme un état normal et parfait ou de bien absolu ; et la maladie ne peut être qu'un état accidentel , extérieur, superficiel , contre lequel la nature déploierait des efTorts toujours victorieux. Voila l'idée, bien plus grecque, certes, que véritablement liippocratique, sur laquelle on a bâti un système qui n'est pas celui du père de la médecine, et n'est pas digne de porter son nom.

Celte notion de la santé a besoin, pour devenir vraie, d'être modifiée, et en quelque sbrte affaiblie. On ne la trouvera pas, sans doute, dans les œuvres d'Hippocrate, telle que nous allons la présenter. Elle n'y est pas, elle ne peut y être, pour des raisons indépendantes du génie de ce grand homme. Cependant, le livre de V Ancienne médecine renferme d'immortels principes qui sont d'accord avec elle, et qui prouvent qu'Hippocrate avait aprofondi la pathologie plus que tous les médecins ensemble ne l'ont fait depuis.

Oui, la santé est l'état normal, mais un état normal imparfait et relatif. La santé effective n'est donc déjk elle-même qu'un type affaibli renfermant les éléments des maladies. Elle est placée entre une santé primitive, dont le fond subsistant, mais débilité, tend sans cesse à se restaurer, et les maladies déclarées. Celles-ci sont les produits plus ou moins spéciaux de nos propriétés morbides fécondées a travers les âges par tous les genres d'influences mauvaises qui travaillent aussi le monde extérieur. Elles sont donc accidentelles par rapport à la santé.

La tendance incessante de notre fond a rétablir l'état normal parfait, effort auquel manque toujours son effet absolu, accuse une défaillance correspondante dans quelqu'une des propriétés de la force vitale. La nature, c'est celte force considérée dans ce qu'elle a de sain, dans ce qu elle conserve de son principe et de son intégrité. Ce qu'on nomme la santé, produit relatif et variable de cette force, n'en est que la manifestation la moins imparfaite. Mais telle qu'elle est, c'est, nous le répétons, le bien et l'ordre par rapport a la maladie, qui , étant l'état anormal et accidentel , est encore moins naturelle ou encore plus éloignée de la nature que la santé. Si la maladie a

i.s\ INÏHUDUCTIUN.

ses élémenis dans noire santé entant qu'elle est affaiblie, les maladies formées n'y ont pas leur existence essentielle, comme l'implique lenosologisme.

En résumé, l'irrégularité suppose la règle ; l'ordre est antérieur au désordre, qui est inintelligible sans lui. En fait comme en raison, il le précède. Donc, il est le principe de sa réparation.

Partir de la vie ou de la nature comme principe , c'est poser la guérison ou la restauration de la nature dans l'individu et dans l'espèce, comme but de la médecine. Ainsi procéda Hippocrate pour la fonder. Ainsi avait fait avant lui Pythagore , créateur de l'hygiène et de la diététique; ainsi Socrate et Platon, pères de la morale.

La médecine de l'avenir, transformée par les découvertes des sciences modernes, se replacera sur le fondement hippocratique et stahlien modifié par le principe du monde moderne , qui est le principe chrétien. On ne réformera donc notre science que par l'idée qui a servi d'abord à la fonder. Cette idée est k la médecine, ce que le nosce le ipsum est a la philosophie.

Mais si la médecine n'a pas d'autre base naturelle , elle en peut avoir de factices et de mensongères.

Un système de médecine peut prendre pour point de départ la maladie considérée comme mal absolu , et pour point d'appui le médicament considéré, de même, comme une force morbifuge absolue. Dans ces systèmes , la guérison sera encore le but , mais la santé ne sera plus le point de départ et d'appui. C'est la plus incroyable des absurdités. Qui ne reconnaît k ce caractère la médecine des empiriques, des spéciûcistes , des thaumaturges, des charlatans?... Déclamer contrôla nature, empoisonner la maladie comme un être malfaisant distinct de l'organisme, ne compter que sur le médicament, jamais sur la force médicatrice et se mettre systématiquement k sa place, vouloir tout faire dans l'économie, même la santé, c'est bien l'esprit de cette race de guérisseurs. Hahnemann en fait partie , car il a toutes ces prétentions ; mais, par une heureuse et bizarre exception , il est le moins dangereux de tous. Asclépiade, Paracelse, grands agitateurs de malades, avaient, chacun dans son genre, une thérapeutique turbulente et exterminatrice pour répondre k une physiologie épicurienne et mécanique, ou k une pathologie dérivée de l'alchimie et de la cabale. Grâce k un animisme d'un nouveau genre qui se nomme dynamisme, et qui , dans les substances, isole la force de la matière , ou l'activité de la quantité, Hahnemann a pu être un spécificisle et un guérisseur inoffeusif.

L'animisme de Stahl le conduisit k l'expectation , on sait pourquoi.

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Celui de Hahnemann l'a porté, par une raison contraire , à une médecine si agissante, qu'il veut tuer la maladie symptôme par symptôme, conséquent en cela avec sa doctrine qui n'admet rien de bon dans la nature malade. Mais l'excentricité de son imagination médicale et les exigences de son dynamisme ont heureusement redressé le vice dangereux du spécifîcisme absolu qu'il proclame; et le résultat de cette nouvelle contradiction du réformateur, n'a été que le laisser-faire le plus illimité accordé à la nature, pourtant si réprouvée. On se demande partout, si ce n'est pas l'expectation de Stahl , avec la grandeur de moins et uiie infinie mystification de plos.

Prendre son point d'appui hors de l'organisme, c'est bien évidemment chasser la physiologie d'une doctrine médicale, et du même coup la physiologie morbide ou la pathologie. Aussi Hahnemann, pour qui l'art doit tout faire, invective-t-il la nature. Il la trouve admirable dans la santé , mais grossière et dangereuse dans les maladies ; ce qui prouve qu'à ses yeux , la santé est l'ordre parfait , conrame la maladie un désordre et un mal absolus, et que, par conséquent, la santé et la maladie n'ont aucun rapport. A ce compte , il fait bien de bannir la physiologie de la pathologie. Cependant il devrait , pour être conséquent, bannir de la thérapeutique la diététique et l'hygiène. S'il ne le fait pas, et bien au contraire, c'est qu'il ne s'entend point lui-même.

Voilà bien le thaumaturge, ou l'homme à moyens extraordinaires, qui se passe de la nature, et n'a dès lors pas besoin de savoir ce qu'il nous débite sur la nature, la santé et la maladie. Le saura-t-il mieux sur la thérapeutique et le médicament? Ce n'est pas probable.

On avait cru jusqu'à lui, qu'un médicament spécifique étant un agent qui ne manifestait qu'au contact d'une maladie sa propriété curative, on ne pouvait déduire cette propriété des effets qu'il produit sur l'organisme sain ; que la découverte d'un tel médicament était nécessairement le fruit d'un hasard heureux, et une maladie spécifique sa seule pierre de touche. On ne cherche pas les spécifiques, disions-nous plus haut, on les trouve. Nous nous trompions : Hahnemann a trouvé le moyen de les chercher scientifiquement. L'homœopathie n'est autre chose, en effet, que la science des spécifiques à pn'on; ou, si l'on veut, c'est une méthode certaine pour découvrir ceux de toutes les maladies spécifiques et communes , présentes et futures. Le moyen est aussi simple qu'infaillible. Chacun le connaît, et nous l'avons indiqué plus, haut dans notre résumé de la doctrine. Il en est le principe et le dénominateur.

On voit donc qu'en se fondant sur l'action physiologique des médicaments, rhomœopathie détruit autant qu'il est en elle l'idée de

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spécilicité palliologique et thérapeutique qu'elle se vante pourtant (l'établir; car son ambition est d'inaugurer rationnellement la médecine spécifique ! Autre contradiction : Hahnemann déclame contre les nosologies; et le principe de la spécificité absolue, qu'il exalte, est le seul sur lequel puissent s'appuyer les systèmes nosologiques. ..Nous en avons donné la raison a l'occasion de Gullen et de Broussais.

Hahnemann trouve l'allopathie grossière dans ses méthodes curatives, parce qu'elle ne sait, dit-il, que copier la nature, qu'il qualifie constamment aussi de grossière et d'indirecte dans les maladies. L'homœopathie réalise l'idéal opposé par des traitements directs et dynamiques, qui^ ménageant les forces du malade^ éteignent la maladie d'une manière immédiate et rapide. Pour Hahnemann, drrecf signifie sans l'intervention de la nature, et dynamique signifie immatériel. Cela est bon a savoir.

Tels sont, en etïet, les deux rêves de notre thaumaturge: 1° se passer de la nature, parce qu'il s'imagine que cela donne a l'art plus de prestige, en lui supposant plus de force ^ 2° la maladie étant une chose spirituelle ou immatérielle, l'attaquer immédiatement par des moyens de même ordre, et la tuer sur place sans toucher à l'organisme, qui n'est par lui-même que matière et inertie.

Il n'en faut pas douter, c'est l'humorisme, obligé d'emprunter ses théories pathologiques et thérapeutiques a la mécanique et à la chimie, qui , en jetant la médecine dans les systèmes les plus repoussants, a provoqué tant de subtilités et de folies. Mais s'il suffît, pour les ruiner, de les exposer avec cette juste rigueur, il n'est pas moins vrai qu'à la faveur d'une critique méritée des autres systèmes et de la faiblesse de la pensée médicale à notre époque, ces chimères allemandes ont pu séduire de certaines intelligences altérées de médecine au sein de la stérile abondance de nos écoles; car enfin, s'il les a résolues d'une manière excentrique ou absurde , Hahnemann n'en a pas moins agité les questions fondamentales de notre science. Eh bien ! à une époque où le vieux vitalisme meurt d'impuissance, où ce faux spiritualisme qu'on nomme psychologie, a justement discrédité les études philosophiques et livré la médecine au Baconisrae le plus abrutissant, combien d'esprits avides de principes et impatients de réformes, mais trop faibles pour ouvrir des voies nouvelles, ne doivent-ils pas se précipiter dans les premières qui se présentent, quand, a l'entrée, ils trouvent la critique de tout ce qu'ils délestent avec raison, et les apparences de ce qu'ils cherchent? D'ailleurs, qui donc chez nous a réfuté par principe les erreurs de la doctrine homœopatique? Personne. On ne s'est attaqué qu'aux faits qu'elle avance. Et comment? Tou-

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jours par le raisonnement. Le bon sens n'indiquait-il pas, au contraire, de réserver ce moyen pour le système, d'opposer doctrine à doctrine, et déjuger les faits par des faits?

La loi horaœopathique, ou loi de la guérison spécifique par les semblables, premier dogme du système de Hahnemann, ne se soutient par aucun côté. Et d'abord , nous n'admettons pas un seul spécifique absolu. Ily a loin de la à composer, comme Hahnemann, une Matière médicale toute de spécifiques. Vouloir que tous les médicaments soient tels, c'est supposer que telles sont aussi toutes les maladies. Que celles qu'on nomme spécifiques, parce que leur existence fortement individualisée les assimile à des parasites ou à des êtres greffés passagèrement sur l'organisme et leur donne quelque apparence d'espèces naturelles, que ces maladies appellent pour remèdes, des agents dont l'effet sur l'homme sain ne permette pas plus de préjuger l'effet thérapeutique, que celui-ci, l'effet sur l'homme sain , on le conçoit. Il y a, dans ces cas , quelque chose de morbide à la plus haute puissance, une affection dont les phénomènes s'éloignent le plus possible de l'ordre physiologique, et ne paraît pas susceptible d'être modifiée par des agents qui ne produiraient pas une maladie artificielle analogue ou non a la maladie naturelle qu'il faut combattre. Nous verrons tout a l'heure que, même dans les médications spéciales commandées par des maladies spéciales, il n'y a rien qui ressemble à la manière tout imaginaire dont l'homœopathie comprend l'action de ses spécifiques. Mais ce qui ne se conçoit en aucune façon, c'est un médicament spécifique, opposé à une maladie commune, et la guérissant comme tel. Quoi! vous avez des spécifiques pour les maladies saines et franches? Comment concevez-vous leur action dans ce cas? Agissent-ils dans le sens de la maladie ou de la nature? du principe de désordre ou du principe d'ordre? Si c'est dans le sens de la nature, ce ne sont d'abord pas des spécifiques; ensuite, ce ne peut être que pour l'exciter ou la modérer. Mais alors, vous trahissez vos propres principes , qui vous commandent d'attaquer directement ou spécifiquement la maladie; vous rentrez dans cet Hippocratisme si barbare. Si c'est dans le sens de la maladie, on ne voit pas a quoi , dans les affections saines et franches, le médicament homœopaihique peut se substituer avec avantage, puisque le caractère de ces maladies est précisément d'avoir une marche et des tendances semblables à celles d'une opération de l'ordre physiologique, et qu'en pareil cas, stimuler ou tempérer la maladie, c'est stimuler ou tempérer la nature, et réciproquement.

La doctrine n'est pas moins inconcevable appliquée aux maladies

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spéciûques, on délétères, ou incurables, ou ataxiques, ou qui, enfin, n'ont pas de tendance a la guérison spontanée. Agirez-vous ici dans le sens de la nature? Mais elle est pervertie, presque sans force, et une tendance pernicieuse domine, au profitde laquelle pourront tourner toutes vos stimulations. Exciter la nature, n'est souvent faire autrechose, alors, qu'irriter celte tendance désorganisat-rice. Votre action sera homœopathique h la nature ou a la maladie, c'est-à-dire aux tendances salutaires ou aux tendances pernicieuses de l'organisme. Dans le premier cas, vous aurez fait deTallopalhie; dans le second cas, de l'homœopathie, c'est vrai, mais vous n'aurez pas lieu de vous en vanter. Voilà ce que c'est que de séparer radicalement la maladie de la santé. Les maladies saines et franches sont celles où la nature est le moins déviée. Les maladies graves, malsaines, ataxiques, désorganisatrices, sont celles oij, au contraire, la nature est le plus déviée. Mais dans ces dernières même, le principe du désordre ne vit et n'agit comme tel, ne perturbe et ne désorganise , que par ce qui subsiste avec lui de propriétés saines, et celles-ci ne peuvent être absolument détruites sans que la mort générale ou partielle s'ensuive. Si la mort n'est que cette destruction même, il est évident, que le vila superstes in morbis, est aussi le principe et la cause efficiente de la guérison. Pour rappeler les propriétés saines, on substitue quelquefois à la modification morbide naturelle une modification morbide artificielle. Mais, loin d'être semblable à la première, comme le veut Halinemann, celle-ci doit en différer autant que possible, et être, par conséquent, bien plutôt hétéropatbiquequ'homœopatique. La maladie naturelle provoquait une série de réactions toujours vaincues et concourant ainsi à la désorganisation : la maladie artificielle, n'ayant rien de malsain ou de chronique, provoquera une réaction nécessairement victorieuse. Peut-on concevoir deux sortes de modifications plus dissemblables?

Que si l'on tient à ce que le modificateur agisse selon la loi de Hahnemann, il faut se résigner à stimuler les propriétés saines pour qu'elles l'emportent sur les propriétés morbides, et alors confesser l'allopathie. Pour remplir certaines indications déterminées, l'école hippocratique stimule les symptômes dans ce qu'ils ont de sain et de salutaire. C'est pour cela, sans doute, que vous n'avez pas pour elle assez de dédains, et la traitez de physiologique. Vous, qui n'êtes pas physiologiste, vous excitez les symptômes dans ce qu'ils ont de morbide et de pernicieux. Comment cela se nomme-t-il?

Hahnemann n'a rien vu que superficiellement. Un des points de sa doctrine qu'il s'applique principalement à établir, c'est que la maladie

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consiste dans l'ensemble des symptômes. Pinel n'aurait pas mieux dit. Si Hahnemaun attache tant d'importance h cette proposition, c'est qu'elle lui est indispensable pour démontrer l'action homœopathique des médicaments. Et en effet, il n'a pas plus tôt dit : La maladie consiste dans l'ensemble des symptômes, qu'il ajoute aussitôt : La vertu du médicament consiste dans l'ensemble des symptômes de la maladie artificielle qu'il produit.

Cette opposition n'est qu'une logomachie pitoyable. Le symptôme, considéré comme pur phénomène, ne représente que l'élément particulier de la maladie. Pour être autre chose qu'une abstraction, il doit être uni a l'élément général, c'est-àdire à ce qui, étant commun à tous les symptômes , forme leur lien et constitue ce que, dans les maladies chroniques et héréditaires, on nomme la diathèse. On peut en dire autant du symptôme médicamenteux ou toxique.

Ce n'est donc pas l'ensemble des symptômes qui représente telle ou telle maladie, mais leur communauté ou leur principe' commun, manifesté par chacun d'eux à sa manière, ainsi que par leurs rapports ou leur coordination. Si on leur ôte cet élément commun, tous les symptômes de toutes les maladies et de tous les empoisonnements se ressembleront, et rien ne sera plus facile alors que d'imiter les symptômes des premières avec ceux des seconds. De cette manière , on pourra instituer très-rigoureusement une matière médicale homœopathique. Mais, cet élément commun qui représente la diathèse, l'état général, le principe spécial delà maladie, étant ce qui différencie les symptômes de toutes les affections, si vous le leur laissez, il ne sera plus possible de trouver des médicaments homœopathiques sans être dupe des plus grossières apparences. Quel rapport y a-t-il entre une péritonite générale suraiguë et certain groupe d'accidents hystériques qui, au point de vue des symptômes considérés en eux-mêmes et séparément de leur élément général, contrefait assez bien cette grave maladie? Quel rapport y a-t-il entre les ulcérations mercurielles et les ulcérations syphilitiques? entre l'angine et l'éruption scarlatineuse, et la sécheresse pharyngienne et les effîoresceuces de la peau produites quelquefois parla belladone, etc., etc.?

L'ensemble des symptômes du mercure ou de la belladone n'est semblable à l'ensemble des symptômes de la syphilis ou de la scarlatine qu'à la condition de retrancher aux uns ce qui les fait symptômes mercuriels et solaniques, et aux autres, ce par quoi ils sont symptômes syphilitiques et scarlaîineux. Après cela, ils se ressemblent, c'est vrai, mais parce qu'ils sont identiques. Les isopathes paraissent avoir senti

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cela, et ils ont laissé sur ce point les homœopathes bien en arrière. Pour produire des symptômes semblables autrement que par abstraction, ils n'ont eu qu'à administrer a doses infinitésimales, dans les maladies virulentes, les virus de ces maladies mêmes. Ils ne devaient pas être plus embarrassés pour les maladies communes, et faute de virus, ils ont divisé infinitésimalement, puis dilué, trituré, secoué secundùm artem, les matières peccantes des diverses affections. Leur imagination a fait le reste; et maintenant, au moins, la doctrine est solide sur ce point essentiel...

Tout a sa raison, même les plus incroyables rêveries. De celles-ci, se dégage une vérité thérapeutique déjà connue desgalénistes, rajeunie par Paracelse, exaltée par Van Helmont, c'est que, pour être spécifique ou direct, un médicament doit agir immédiatement Ta où agit la maladie. Mais, de quelque manière qu'il le fasse, soit qu'il y détermine des symptômes d'apparence semblable, soit qu'il y détermine des symptômes d'apparence dissemblable, dans l'un et l'autre cas, il agit selon le principe contraria contrariis, c'est-a-dire, que ses effets étant incompatibles avec ceux de la maladie, ils s'excluent et se neutralisent, de même qu'on voit deux affections, deux diatbèses s'exclure généralement, et être, comme on dit , antagonistes. L'homœopathie a donc fait ici deux choses: elle a, d'abord, rappelé une vérité ancienne; mais, voulant y mettre du sien, elle n'a su innover qu'une erreur.

Si de deux maladies, l'une naturelle très-grave, l'autre moins grave, qu'il peut produire a volonté , le médecin provoque celle-ci, c'est la nature qui le lui a appris, en guérissant quelquefois spécifiquement et directement une affection longue ou dangereuse par une autre plus bénigne ou plus courte. Gela nous ramène aux principes que nous avons (Hablis tout à l'heure sur la santé, la maladie et leurs rapports, principes dont l'ignorance a été la source de tous les écarts de Hahnemann.

N'est-il pas vrai, en effet, qu'alors même queHahnemann croit guérir sans la nature, parce qu'il provoque une maladie comme moyen thérapeutique, c'est encore la nature qui opère la cure, puisque celle-ci s'obtient à l'aide d une maladie artificielle a guérison spontanée et facile, substituée à une maladie naturelle sans tendance a la guérison spontanée? Or, qu'est-ce qu'une guérison spontanée, sinon un bienfait de la nature ?

Réciproquement, comment Ilahnemann, qui provoquait des maladies à volonté sur l'homme sain au moyen de médicaments ou de poisons, n'a-t-il pas vu que tout n'est pas sain dans la meilleure santé? D'où viennent les symptômes, les lésions, les maladies artificielles dévelop-

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pées par des poisons chez rhomnie le plus sain, sinon des propriétés morbides latentes dans cet organisme, et que chaque poison excite en leurimprimantdescaractèresspéciaux suivant sa nature spéciale? Dans ce cas, le poison n'est pas la maladie, mais sa cause déterminante. La véritable cause des symptômes et des lésions, c'est l'organisme par les propriétés morbides qu'il renferme. Le pouvoir de déterminer certaines maladies à volonté chez l'individu le plus sain, prouve donc qu'il ne faut pas poser la maladie d'un côté, la santé de l'autre, pour se donner le plaisir de se passer de celle ci, et de se tout attribuer dans la guérison de celle-là, puisque, alors même que nous sommes réduits a la triste nécessité de déterminer un mal pour en atténuer un autre, c'est encore la nature que nous suivons. Nous la modifions, c'est vrai ; mais, seule, par ses dispositions saines, elle produit et tire d'elle-même, sous l'influence de nos modificateurs, toutes les vertus que les spécificistes croient renferinées dans leurs drogues grosses ou petites. N'est-ce pas elle aussi qui, dans l'état de santé, imprime, en se les assimilant ou par intussusception, aux aliments et à tous les agents de l'hygiène, leurs propriétés conservatrices? Nous ne connaissons de médicaments spécifiques, dans le sens donné a ce mot par les charlatans et par Hahnemann, que les contre-poisons capables de neutraliser chimiquement une substance toxique qui vient d'être introduite dans l'économie et n'a pas encore eu le temps d'y produire ses effets délétères. Mais aussi, ce qu'il s'agit de combattre dans ce cas, n'est pas une maladie, et l'agent indiqué n'est pas un médicament.

Une des plus inexplicables bévues deHahnemann est celle-ci. On a vu qu'il défendait au médecin de rechercher le principe de la maladie, sa cause intime, parce qu'il n'a pas a agir sur elle , et que , la maladie consistant dans l'ensemble des symptômes, on ne doit se préoccuper que de ceux-ci pour leur opposer des symptômes artificiels semblables. Maintenant, voici sa théorie des maladies chroniques. Toutes ces maladies, quels que soient leur nombre et l'innombrable variété de leurs symptômes, dérivent exclusivement de trois principes : la gale, la syphilis, la sycose. Il ne s'agit, pour les bien traiter, que de savoir rapporter à l'une ou 'a l'autre de ces trois causes générales, les ensembles infinis de symptômes par lesquels chacune d'elles se manifeste pour produire toutes les maladies chroniques. Nous ne ferons pas au lecteur l'injure de lui montrer autrement, cette palpable étourderie du patriarche de la doctrine.

Un seul mot sur les doses infinitésimales.

Déjà nous l'avons dit : révolté par les grossièretés del'humorisme qui donne les produits morbides }tour les causes des maladies, et attri-

Lxxvm INTRODUCTION.

bue aux médicaments des actions mécaniques ou chimiques sur ces prétendues causes, Hahneman , doué de plus d'imagination scientifique que de raison, passe a l'erreur opposée, conçoit le principe de la maladie comme immatériel, et le principe médicamenteux de même. Ce que nous voyons , sentons , palpons du médicament, n'est pas ce qui agit, mais le support de ce qui agit. L'étendue et les autres propriétés de ce corps ne sont, comme aurait dit Leibnitz, que les points de vue sous lesquels nous le considérons, c'est-à-dire, qu'elles semblent n'avoir pour objet que de nous indiquer où il faut que nous le prenions. Le principe d'action du médicament est dynamique, c'està-dire qu'il est une pure force qu'on peut dégager de son support ou de l'élément quantité auquel elle est unie. On y parvient par une excessive division au moyen de la dilution, de la succussion, ou de la trituration. Le médicament étant ainsi dynamisé ou réduit à l'état de pure activité, on le transporte sur une matière dénuée de propriétés médicamenteuses, et qu'on peut administrer sous une forme commode et un très-petit volume. Mais encore, ce volume, quelque exigu qu'il soit, n'est-il qu'un support dynamisé ou imprégné de la^ vertu spirituelle du médicament proprement dit, laquelle ne tombe pas sous les sens. Habnemann s'est toujours figuré que du virus-vaccin, varioleux ou syphilitique, étaitdu pus commun, plus le principe du vaccin, de la variole ou de la syphilis. Il s'imagine que ces principes peuvent exister indépendamment du pus virulent, du sang, de la vapeur, en un mot, de la matière quelconque, si minime qu'elle soit, sous laquelle nous les connaissons. Cet homme n'a jamais su que réaliser ses abstractions. Ainsi le veut le dynanisme, ainsi les pneumatismes et les animismes de toutes sortes. Un agent thérapeutique doit nécessairement être dans l'état que nous venons de dire pour pouvoir se mettre en rapport avec le principe de la maladie, lui-môme spirituel. Voilà désormais bien écartéesj n'est-ce pas? les matérielles théories de l'humorisme, et l'on n'aura plus à craindre maintenant les mouvements désordonnés de la grossière nature pour expulser le principe morbifique. La force médicamenteuse débarrassée de l'intermédiaire inerte de sa gangue, va droit à la force morbide également dégagée de l'intermédiaire de l'organisme, et la détruit immédiatement!.... , Qu'on lise VOrganon, et on se convaincra que telle est l'hypothèse qui a servi de point de départ au système de Habnemann. Cette idée le poursuit, il y revient sans cesse. Elle est un des pivots de sa pensée. L'autre, nous l'avons indiqué, c'est que la maladie consiste dans l'ensemble des symptômes, et l'action thérapeutique dans l'ensemble des phénomènes produits par le médicament. Comme s'il n'était pas bien

INTRODUCTION. txxix

sûr de la solidité de ces deux bases, Hahnemann se bat les flancs pour s'en persuader ; mais une fois qu'il les croit assurées, sa confiance n'a plus de bornes. Armé d'un fait très-variable, l'action homœopathique des médicaments, qu'il érige en un troisième principe, il crée sa Matière médicale.

Pouvait-il rien de plus? Oui, et il semble nous l'indiquer dans VOrganon (§ CCXGl) . Il pouvait, s'élevant au-dessus de lui-même par la puissance illimitée de son principe, reléguer la Matière médicale nouvelle dans le dépôt des grossières ébauches de son génie, et y substituer l'action mesmérique de la volonté ferme d'un homme bien portant de déterminer chez son prochain des symptômes semblables a ceux de la maladie.

On dira que, loin de s'élancer d'hypothèses chimériques pour opérer sa réforme delà Matière médicale, Hahnemann est parti, au contraire, laborieusement , de l'observation des effets de tous les médicaments à doses infinitésimales sur l'homme sain et malade, pour bâtir son système. Nous ne ie pensons pas. Le système a eu plus de partà la détermination des faits, queceux-cià la formation du système.

Concluons. L'homœopalhie , considérée comme système, n'est qu'une réaction extravagante contre l'humorisme et la polypharmacie. Sous ce rapport , son origine se confond avec celle du physiologisme. Mais elle ne sort qu'en apparence des errements du passé ; elle s'y enfonce même plus qu'aucun des systèmes qu'elle prétend renverser, puisqu'elle se fonde sur l'impuissance absolue de la nature, sur l'essentialité de la maladie et sur la puissance absolue du médicament, ■qu'elle ne distingue pas du poison. Sous cet autre rapport, Hahnemann n'est qu'un prophète du passé, lui et tous les autres essentialistes et tous les spécificîstes . Ce qui caractérise ce qu'on pourrait appeler la médecine du moyen âge , qu'il ne faut pas confondre avec l'ancienne médecine, c'est, en effet, ce que nous venons de dire. Ce qui caractérisera la médecine dans l'avenir, sera précisément le contraire : la restauration de plus en plus grande de la nature, la dèsessentialisation progressive des maladies aussi bien dans la clinique que dans les doctrines, et, comme conséquence, la ruine de nos systèmes de nosologie; enfin, le discrédit croissant des médications spécifiques. La médecine actuelle, phase de transition, de recherches de détail, d'éclectisme et de scepticisme, est un chaos où se heurtent confusément ces deux tendances.

Triste et ingrat labeur que de chercher des spécifiques, et indigne d'un grand esprit ! Qu'attendre d'efforts rétrospectifs menés en sens contraire du mouvement qui emporte toutes choses ? L'avenir de la

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médecine, et par conséquent son rentable progrès, doivent être bien plutôt placés dans rallénualion du nombre, de la violence et de la spécificité des maladies par le déploiement de la santé générale et par la réparation directe de la nature au moyen des conquêtes de l'hygiène publique et privée, au moyen de la diffusion de la moralité, des lumières et de l'aisance, que cherchés dans la guérison de la maladie une fois formée. Le progrès sur ce dernier point, ne s'accomplit guère avec honneur pour la science et sécurité pour l'humanité, que par une connaissance plus approfondie des maladies, se traduisant par une administration plus éclairée des agents de la matière médicale et de tous les secours dont nous disposons. Faut-il donc renoncera accroître et a perfectionner directement ceux-ci ? Ce serait absurde de le prétendre. Leur arsenal s'enrichit et se perfectionne de lui-même incessamment par les découvertes des sciences accessoires, source où il se régénère et s'épure ; ses améliorations provenant autant de ce qu'il perd que de ce qu'il gagne. C'est la que la médecine puise les moyens de calmer les souffrances, de pallier les symptômes, d'exciter, d'aftaiblir la nature, de lui imprimer des directions plus favorables à l'accomplissement de ses propres lois, de lui imposer même des maladies artificielles dont l'organisme recèle les éléments natifs inhérents à chacune de ses propriétés saines. A tous les moyens puissants qu'elle possède pour produire ces effets , la science n'en ajoutera-t-elle pas d'autres non moins puissants tirés de l'emploi nouveau d'agents anciens, tels que l'eau froide sous la forme que lui a donnée l'hydrothérapie, ou de la découverte de forces nouvelles a peine éprouvées, telles que le magnétisme animal, qui peut déjà se glorifier de scandaliser les routiniers et les satisfaits de la science? Grâce au ciel, il n'en faut pas douter,

L'homœopathie renferme un symptôme et une aspiration : symptôme d'un besoin de réforme dans la Matière médicale, aspiration vers un idéal mal compris et cherché dans une direction d'idées contraire au but. On sait que la pratique devance ordinairement la théorie. L'homœopathie ne serait-elle que le rêve et la préfiguration d'une Matière médicale purgée de ses grossièretés théoriques et de ses dangers pratiques? C'est notre ferme espoir.

Les recherches les plus récentes sur les médications Hahnemanniennes, de l'aveu des homœopalhes eux-mêmes, prouvent que les médicaments homœopalhiques, s'ils agissent réellement, ne le font qu'en simplifiant les maladies graves et en favorisant leur marche naturelle et salutaire. Ce n'était pas la peine, alors, de faire tant de bruit de leurs propriétés homœopathiques et spécifiques, et de ré-

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chauffer les insolences d'Asclépiade contre la médecine d'Hippocrate.

Quant a nos spécifiques ordinaires, si l'art en possède, qu'il continue à s'en servir jusqu'à ce que les progrès de la médecine, suivant ceux de la civilisation moderne, rendent insensiblement ces moyens moins utiles en nous délivrant peu à peu des maladies spécifiques. On met vingt-cinq ans à se faire soi-même une maladie chronique : les éléments nuisibles d6 la nature mettent plusieurs siècles à nous faire des maladies aiguës et épidémiques; puis, quand elles sont déclarées, on appelle la médecine et on lui dit : Apporte tes drogues et guéris-nous radicalement. Il n'y a qu'un Hahnemann pour s'en croire capable... Mais il rend hommage, par le fait, a tout ce qu'il proscrit en théorie. L'Allemagne médicale, semblable à la lance d'Achille, guérit les blessures qu'elle a faites. C'est d'elle principalement, qn'aatrefois a débordé sur toute l'Europe la polypharmacie. Stahl avait déjà tenté d'arrêter ce torrent qui change en fléau un art réparateur. Mais le galénisme, lâché de nouveau sur la médecine par le système de Boërhaave, avait ressaisi sa proie.

Il est peut-être réservé a Hahnemann de provoquer indirectement, dans la Matière médicale et la Thérapeutique, une réforme qu'il ne cherchait pas. Elle ne peut s'opérer qu'a la faveur d'une observation plus exacte de la marche naturelle des maladies. La précision de notre séméiotique nous met entre les mains ce qui manquait à Stahl pour réaliser délînitivemenî cette grave expérience; bien grave en effet, et digne d'un siècle rénovateur ! Elle est a la thérapeutique comme le doute méthodique a la philosophie, non pas le but, mais un moyen de régénération. La méthode de Hahnemann est propre k cet objet par la douceur de ses moyens, qui troublent peu la nature. Le fait s'accomplit déjà en Allemagne. Il est telle grande ville de ce pays, où l'homœopathie ayant régné presque exclusivement pendant plusieurs années, et étant aujourd'hui complètement abandonnée, la médecine pratique a pris une autre face. Les officines ne sont ' plus guère que des musées de matière médicale ; et le pharmacien a le temps de méditer sur la grandeur et la décadence d'un art cher a l'humanité souffrante. Dans les hôpitaux de Vienne, les maladies aiguës, laissées a elles-mêmes , sont t)ien plus protégées dans leur marche que traitées positivement. Il est probable que l'horaoeopathie nous mettra bientôt nous-mêmes sur la voie de ces salutaires audaces; et il faut l'en bénir d'avance pour les heureux effets qu'elles ne peuvent manquer d'avoir. Est-il un second moyen de sortir du chaos thérapeutique où nous sommes plongés ?

Mais, pour se permettre de tenter ainsi la nature, il faut une grande

Lxxxii INTRODUCTION.

idée k vérifier, une idée de médecin , el non de naturaliste , une ardente foi au progrès de la médecine moderne, h sa mission restauratrice de la santé dans l'individu et dans l'espèce. Éclectiques, numéristes, sceptiques, et c'est tout un, ne pourraient entrer dans cette voie que mus par une curiosité de purs expérimentateurs, aussi peu honorable pour la science que dangereuse pour l'humanité.

Observer la nature et la maladie pour démêler les conditions inverses de leurs mouvements, ce n'est ni de l'indifférence, ni du scepticisme médical, ni un système absolu de non-intervention : c'est une observation armée, commençant par reconnaître les lois propres et les droits de la puissance en faveur de qui elle intervient.

Fidèles a la règle que nous avons rappelée a d'autres tout à l'heure, nous nous sommes fait un devoir de ne discuter ici que la doctrine homœopathique. Quant aux observations physiologiques et cUniques sur lesquelles cette doctrine prétend reposer, elles ne doivent et ne peuvent être confirmées ou infirmées que par des faits favorables ou contradictoires. C'est une appréciation certainement plus difiicile que celle à laquelle nous venons de nous livrer. Ceux de nos honorables collègues qui se sont voués depuis quelque temps a ce beau travail, et qui ont cru pouvoir donner des solutions affirmatives ou négatives, ne nous paraissent pas suffisamment pénétrés de cette difficulté. Nous pensons qu'ils n'ont pas encore rempli toutes les conditions nécessaires pour former leur jugement.

Si nous n'avions pas trouvé dans cette longue discussion une occasion toute naturelle de développer et de montrer sous d'autres aspects les idées principales sur lesquelles roule notre Préface, nous n'aurions jamais voulu consacrer tant de pages a la réfutation de la doctrine homœopatbique. Mais de ces erreurs, nous avons tiré des enseignements qui sont a nos yeux les fondements de la ïhérapeulique générale. Notre critique, s'élevant au-dessus des personnes et trouvant les principes, ne se borne pas à nier, elle affirme. Oporlei hœreses esse. La critique vulgaire des esprits forts, de faciles Ueux communs sur les doses infinitésimales, eussent été peu dignes du ton général de cette Introduction.

C'est en Italie que le nervosisme et le Brownisme ont eu sur la pathologie, et principalement sur la Matière médicale, l'infiueuce la plus marquée. Transportés en France , les principes sortis de la découverte de Ilaller ont perdu, grâce à Bichat, leur caractère abstrait et mathématique, et n'ont été que le poiiil de départ d observations innombrables et de connaissances de détail extrêmement précieuses.

INTRODUCTION. Lxxxiii

L'irritabilité et le iiervosisme se sont donc diversifiés et appliqués chez nous de mille manières, tandis qu'en Italie l'idée de force etde faiblesse, les diaihèses de stimulus et de conlro-stimulus sont restées les expressions d'un dynamisme aussi vague, aussi indéterminé, aussi mathématique et non moins illusoire que chez Brown. L'irritation de Broussais, quoique purement quantitative, quoique ne pouvant varier que d'intensité, n'est cependant pas uniforme. Exaltée dans tel organe, elle est simultanément abaissée dans tel autre ^ et on ne peut assez admirer avec quel art Broussais a déguisé l'impuissance de cette observation, et quel parti il a su en tirer pour exphquerla coexistence àe la force et de la faiblesse dans les maladies, et réfuter les sophismes de Brown et des Browniens d'Italie sur ce point. D'ailleurs, notre anatomie pathologique, nos découvertes séméiologiques, la précision de notre diagnostic organique , ont semé sur cette surface uniforme du nervosisme mathématique que nous avons hérité de Haller, de Cullen et de Brown , une variété , un intérêt , un bénéfice d'instruction qui ont parfaitement dissimulé le vague du principe , ont permis d'oublier l'idée à cause du fait, et caché l'insuffisance du fond sous la richesse des détails. Il n'en a point été -ainsi en Italie. Rasori et ses successeurs ont pris l'idée brownienne toute nue, et, éclairés par quelques observations contradictoires à celles de l'Ecossais , ils se sont bornés à la retourner. Nous allons voir les services inattendus que ce simple renversement a rendus à la Matière médicale et k la Thérapeutique.

Rien de plus simple. La dialhèse sthénique prend le nom de diathèse de stimulus, l'asthénique celui de diathèse de contro-stimulus. On saura pourquoi ce changement dans les expressions. Mais ces deux diathèses subissent une mutation plus importante. La première , la plus rare pour Brown, devient la plus commune pour les Italiens; la seconde, qui, pour le réformateur en chef, présidait a presque toutes les maladies, n'en caractérise plus qu'un petit nombre pour ceux qui avaient modifié la Réforme première. On joint a cela une idée vague de riûflammalion, maladie dominante et presque universelle, qui séparée des recherches anatomiques de l'École française, a bien de la peine à percer les nuages d'une ontologie décevante, et à éclairer la pathologie italienne autrement que comme le processus d'une diathèse indéterminée, ou le rayonnement d'un foyer phlogistique qui a son centre partout et sa circonférence nulle part. Néanmoins, l'intervention de ce fait, jette un élément de variété sur le fond absolument monotone du Brownisme primitif, Voiia pour la Pathologie.

Oa se souvient que Brown ne reconnaissait pas de puissances débilitantes, et que, pour lui , le plus directement sédatif des médicaments

i.xxxiY LNTKODUCTIÔN.

n'était que le moins excitant. Le Brownisme une fois renversé parles Italiens sous le rapport de la pathologie , il ne restait désormais pas plus de Matière médicale pour eux que pour Broussais. La diatlièsede stimulus , l'inflammation , n'ayant rien de spécifique à leurs yeux , et ne consistant qu'en une exaltation physiologique des phénomènes vitaux, à quoi pouvait leur servir une Matière médicale exclusivement composée de stimulants purs, dépourvus eux-mêmes de toute spécificité? 11 n'y avait qu'à conclure a la proscription de tout médicament, conséquence naturelle de la proscription de toute maladie déterminée, et qu'à se jeter dans les antiphlogistiques négatifs, ainsi que Broussais l'avait fait si hardiment. Quelques observations très-justes et tout originales de Rasori en décidèrent autrement.

Ce célèbre médecin s'aperçut que plusieurs médicaments jouissent d'une propriété directement débilitante, contraire immédiatement et par elle-même à la diathèse de stimulus, et il les nomma contro-stimulants. Ne se laissant pas imposer par la manifestation de phénomènes spasmodiques, d'irritations partielles qui pouvaient se développer pendant l'action de ces substances, il vit très-bien que le fond de leur vertu était d'imprimer à l'économie une sorte de diathèse asthénique ou de contro-stimulus, puissante pour combattre les maladies caractérisées par une diathèse opposée. Le Tartre stibié fut son point de départ et le type auquel il eut bientôt ramené une foule de médicaments que des apparences trompeuses , suivant lui , rangeaient faussement dans la catégorie des stimulants. Rasori et ses successeurs s'occupèrent donc à déclasser les médicaments et à faire passer le plus grand nombre , du cadre des stimulants dans celui des controslimulants, ou des hypersthénisants dans celui des hyposthénisants. Quelques subdivisions puisées dans l'analomie, vinrent seules interrompre l'uniformité de ce Brownisme retourné; et les hyposthénisants , de beaucoup les plus nombreux des remèdes, et les hypersthénisants, devenus aussi rares qu'ils étaient communs chez Brown, n'eurent entre eux pour toute différence, que d'hyposthéniser ou d'hypersthéuiser tel appareil organique plutôt que tel autre. Voilà bien toute une révolution dans la Matière médicale.

De même que Broussais n'avait jamais pu comprendre comment Brown voyait une maladie asthénique dans un accès de fièvre ou dans une attaque d'hystérie, de môme aussi ne parvint-il jamais à s'expliquer comment le Camphre, les Cantharides, la Sauge, la Térébenthine étaient considérés commodes sédatifs du cœur; l'Aloès, la Rhubarbe, des hyposthénisants de l'intestin ; la Noix vomique, de la moelle épinière; le Tartre stibié et le Quinquina, du système vascu-

INTRODUCTION. lxxxv

laire arlëriél, etc. Cela confondait toutes ses observations, toutes ses idées ; il s'irritait, se déchaînait , et comprenait encore moins. S'il avait tort, ses adversaires n'avaient pas complètement raison.

Nous avons déjà dit, à l'occasion de CuUen, que hors du chaud et du froid, ou dans les médicaments proprement dits, nous ne connaissions guère de substances exclusivement douées de la propriété physiologique de stimuler ou de contro- stimuler. Toujours a l'un et à l'autre de ces effets plus ou moins marqués, s'associent inséparablement des actions morbides spéciales qui imitent plus ou moins les phénomènes spéciaux des maladies. C'est ce qui nous a fait dire tant de fois que l'idée de inédicameM correspondait \\ l'idée de maladie, que la négation de la spécialité de celle-ci entraînait toujours la négation de la spécialité de celle-là, comme la restauration de l'une de ces notions n'avait jamais lieu sans la restauration de l'autre. La doctrine médicale italienne en est un nouvel exemple. On voit assez par cela , le principe de son étroitesse et de ses erreurs, qui a été peut-être aussi la condition de ses utiles recherches et des résultats importants qu'elle a produits.

Partant du même point de vue que Broussais, qui avait nié la Matière médicale, cette École la rétablissait sous un aspect nouveau. La différence du résultat vient uniquement de ce que Rasori et Thomasini regardaient la force et la faiblesse comme uniformes, tandis que Broussais ne voyait dans la faiblesse des systèmes nerveux et musculaire, par exemple, que l'expression indirecte de la force exagérée dans un point de l'économie. Pour relever la faiblesse générale apparente , il ne fallait donc que déphlogistiquer le point irrité. Pendant ce temps-la, les Italiens nous habituaient peu a peu (chose dont la Médecine devra leur être éternellement reconnaissante) a l'idée de combattre les phlegmasies et les fièvres par d'autres moyens que par les antiphlogistiques négatifs, et ils devaient cette supériorité relative sur nous, a l'influence de la notion de diathèse conservée par Brown dans la pathologie. C'est ainsi que, sans s'en douter, ils nous ont rendu le traitement spécial des maladies aiguës par les médicaments spéciaux. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est qu'ils ont fait cette conquête selon l'esprit et les tendances de la Médecine moderne ; car ce n'est pas par une contre-révolution, mais par un progrès, qu'ils nous ont ramené ces médicaments. L'ère de la Matière médicale moderne prendra une de ses dates chez eux.

C'est aussi grâce aux Brovv^niens d'Italie, que les effets des substances médicinales n'ont plus été expliqués par les idées humorales que ces effets faisaient toujours naître autrefois. On a pu comprendre alors

Lxxxvi INTRODUCTIOIN.

comment les purgatifs et les vomitifs n'agissent pas tant en évacuant qu'en hyposlhénisant l'organisme d'une manière spéciale ; et nous nous plaisons a le répéter, l'humorisme a reçu de l'Ecole italienne une atteinte plus dangereuse peut-être que celle que lui a portée Broussais, parce que ce vieux et populaire système, se fondant principalement sur les effets visibles des médicaments, c'était en expliquant l'action de ceux-ci d'une manière nouvelle et plus physiologique qu'on devait le mieux réussira le discréditer. Les anatomo-pathologistes français, devenus humoristes depuis quelque temps, et appuyés sur la chimie organique, nous exposent à perdre ce bienfait-, mais nous espérons que leurs efforts se tourneront contre eux-mêmes.

En émettant brièvement un dernier aperçu sur l'action spéciale des médicaments, nous achèverons de faire connaître le fort et le faible de l'École italienne.

Nous avons fait voir dans les maladies proprement dites deux éléments : l'un, physiologique, réprésentant la santé; l'autre , nosologique, représentant la maladie; et nous avons dit que celle-ci était d'autant plus spéciale, d'autant mieux déterminée , d'autant plus maladie, en un mot, que ce dernier élément dominait davantage, et réciproquement.

Dans les médicaments spéciaux, dans les médicaments proprement dits, surtout dans les poisons, nous retrouvons ces deux éléments. Ils jouissent de propriétés qui appartiennent à tout le genre : ce sont leurs propriétés communes, qui n'excitent guère non plus dans l'organisme que des actions communes et générales, comme de stimuler, d'irriter, d'affaiblir, de calmer, etc. Mais ils possèdent, en outre, des propriétés spéciales différentes dans chacun d'eux , et qui excitent dans l'organisme des actions morbides plus ou moins semblables aux symptômes des maladies. C'est faute d'avoir fait cette distinction extrêmement importante, que l'École italienne a commis d'impardonnables erreurs, et s'est attiré des répugnances insurmontables. Pour elle , il n'y a pas de médicaments spéciaux, pas de médicaments proprement dits^ il n'y aquedeshypersthénisantset deshjposthénisants. Brown disait : Opium, me EercUl non seclat. Que fait-il donc? Il stimule purement et simplement. Et l'École italienne répète, proclame cette contrevérité.

Quelle explication y a-t-il d'une opinion si étrange?

Les physiologistes donnent du sommeil cette définition banale : la

suspension intermittente des actes de la vie extérieure. C'est exprimer

"un fait incontestable, et rien déplus. Mais ils laissent entendre que la

cause du sommeil n'est autre quel'impuissance du cerveau à continuer

INTRODUCTION. Lxxxvil

ses fonctions : épuisé, ne pouvant plus opérer, il s'arrête comme une machine à vapeur qui n'a pins d'eau. Cette théorie est, en effet, toute mécanique ; on y reconnaît nn reste de la doctrine cartésienne des esprits animaux. Ainsi envisagé, le sommeil n'a rien de positif; ce n'est pas un acte; inais l'absence de tout acte. Pour nous, le sommeil, physiologiquement considéré, est un acte vital aussi bien que la veille. Or, l'effet le [dus constant de l'Opium est de produire un sommeil morbide. LOpium endort donc par une propriété positive; il produit, il excite l'acte vital du sommeil en vertu duquel les fonctions de la vie extérieure sont suspendues d'urîe certaine manière, car toute suspension de ces fonctions n'est pas le sommeil. Il est si exact de dire que l'Opium excite le sommeil, que quelquefois ce sommeil opiatiqueest accompagné d'une stimulation spéciale du cerveau, mais c'est une excitation typhoïde, un sommeil délirant. Si cette explication n'est pas celle des Italiens, nous ne comprenons rien a leurs prétentions sur l'Opium. Appeler ce médicamentun stimulant, — a moins qu'on ne veuille dire qu'il stimule le sommeil , qui est en effet une propriété du cerveau, une action cérébrale, — ne nous paraît plus alors qu'un abus de langage, et on prouve bien par la qu'esclave d'un système, on est condamné à l'erreur et en révolte contre le sens commun.

L'Opium est donc un narcotique, et le narcotisme n'est ni une sédation ni une stimulation générale pure et simple^ c'est un effet tout spécial. Si vous le décomposez, vous y trouverez un peu de tout. Prenez son ensemble, son caractère dominant : c'est un narcotique, et tout le monde sait en quoi consiste le narcotisme , qui est un sommeil morbide. Dans cet état, le cerveau est-il excité, affaibli? L'un et l'autre, si l'on prend ces effets abstractivement. Il est affaibli dans sa vie de relation, et stimulé dans les propriétés qui représentent éminemment en lui la vie générale et nutritive. Si l'Opium est un stimulant pur du cerveau , donnez-le donc à cet homme dont les facultés cérébrales sont anéanties; si un pur sédatif de cet organe, que ne l'administrez-vous sans crainte à ce fébricitant dont toutes les facultés céphaliques sont si extraordinairement stimulées? Mais l'Opium narcotise. Un des caractères abstraits du narcotisme, est l'affaiblissement des propriétés de relation des centres nerveux, et c'est le seul des éléments du narcotisme qu'on demande ordinairement à l'Opium. Dans la plupart des cas, on voudrait pouvoir n'en obtenir que cela et le dépouiller de tout le reste. Dans d'autres cas tout spéciaux, c'est le narcotisme avec ses effets également tout spéciaux sur la vie végétative, qu'on recherche principalement.

Les travaux de l'École italienne ont porté particulièrement sur les

Lxxxvui INTRODUCTION.

remèdes conlro-slimulants, et dans ces remèdes, les Italiens n'ont vu que les propriétés spéciales, les propriétés morbifiques ou vénéneuses, et n'ont pas assez tenu compte de leurs propriétés communes et générales, presque toujours irritantes. Ces deux genres de propriétés y existent dans des proportions très-variables, et se manifestent trèsdiversement aussi, suivant les prédispositions individuelles des organismes vivants. Voici pourtant une sorte de loi a laquelle nous paraissent assujettis les médicaments doués tout à la fois des propriétés communes et spéciales, irritantes et contro-stimulantes, par exemple, qui (ont d'eux des agents spéciaux très-difficiles a manier.

Si l'on veut obtenir leurs effets spéciaux, il faut généralement les administrer à petites doses, car alors leurs effets communs sont trèspeu sensibles. Veut-on , au contraire, agir davantage par leurs effets communs que parleurs effets spéciaux? il convient de les donner à des doses beaucoup plus fortes. Ce principe est capital en Thérapeutique, et d'une grande fécondité entre les mains d'un praticien exercé. Nous ne prétendons pas qu'en administrant a hautes doses les médicaments, on ne détermine jamais que leurs effets communs et point leurs effets spéciaux; mais nous observons, chaque jour, qu'en procédant ainsi, on complique les effets spéciaux par les effets communs, et que, si on ne veut obtenir que les premiers , on fait une fausse et dangereuse médication. En donnant, au contraire, les médicaments spéciaux à très-petites doses, on produit leurs effets spéciaux purs. Si les Italiens avaient professé ce principe, ils n'auraient pas soulevé tant d'incrédulité.

Dans les maladies chroniques, on doit généralement agir par de petites doses répétées souvent et longtemps, avec le soin de varier le plus possible les remèdes succédanés les uns des autres, afln d'éviter le suétudisrae, et de tenir l'économie sous l'influence d'une modification thérapeutique continue. Il faut aussi savoir suspendre de temps en temps les actions médicamenteuses, y revenir, les reprendre , les diversifier infiniment-, il faut, en un mot, traiter chroniquement les maladies chroniques.

Dans les maladies aiguës, on a plus volontiers recours aux doses élevées ; le temps et le péril pressentd'agir résolument, énergiquement, et de ne pas laisser Voccasion fugitive s'échapper entre des tâtonnements qui consument les instants sans profit. On doit peu changer de remèdes, si ce n'est a de certaines phases déterminées et brusquement. Pour traiter les maladies chroni(]ues, il faut de la persévérance, la connaissance scrupuleuse du passé, l'observation fine des petites choses. Les maladies aiguës veulent du médecin le sang-froid, la présencf'

INTRODUCTION. Lxxxix

d'esprit, un coup d'œil rapide, une observation générale qui n'est pas une observation superficielle, mais qui du premier coup, écarte les détails et va au fond.

Proposons, en passant, quelques faits pour montrer que c'est par le procédé seul des petites doses comparées aux grandes, qu'on peut déceler les propriétés spéciales, hyposthénisantes ou autres, de certains médicaments, elles isoler des propriétés communes dont la prédominance les a toujours dénaturées.

Tous les purgatifs jouissent de l'action commune de provoquer les sécrétions et les contractions intestinales. Voila leurs propriétés générales. Administrez-lestous à haute dose, a dose purgative, et vous n'aurez que ce seul effet, ou tout au moins il dominera tellement les autres, que vous n'observerez que lui. Quel est le médecin français, étranger aux travaux de l'École italienne, qui se doute que l'Aloès, la Rhubarbe sont des hyposthénisants de l'intestin? Rien pourtant de plus vrai. Mais si on les administre a dose purgative, comme nous le faisons presque toujours, parce qu'ils purgent et que nous ne leur connaissons guère d'autre propriété, leurs effets hyposthénisants passeront inaperçus. A haute dose, l'Aloès, la Rhubarbe irritent fortement l'intestin, déterminent des coliques, etc.; à petites doses, ils relâchent la membrane musculeuse de ce conduit, calment son état spasmodique 5 et l'Aloès, en particulier, produit bien plus sûrement alors son action congestive des vaisseaux hémorrhoïdaux. Tous deux, h hautes doses, irritent l'estomac; a petites doses, ils le tonifient et le calment. A hautes doses, ils manifestent donc principalement leurs propriétés communes ; à petites doses, leurs propriétés spéciales.

A hautes doses, le Calomel purge violemment, enflamme l'intestin, cause une dysenterie intense, accidents locaux qui allument la fièvre et masquent les effets spéciaux. A petites doses, rien de cela, mais les seuls effets altérants et profondément hyposthénisants. On nous dispensera de citer le Tartre stibié, et de comparer les deux séries de ses effets , dans les deux conditions que nous examinons en ce moment.

La Magnésie est un excellent sédatif de l'estomac, un digestif trèsprécieux. Dépassez la dose de quelques grains, et ces effets délicats vous échapperont. Que n'y aurait-il pas a dire sur la Digitale et le Camphre considérés sous ce rapport!

Qui ne sait que le Bichlorure de mercure manifeste d'autant mieux ses effets spécifiques, sa vertu antivénérienne, que quand, donné à petites doses, suspendues de temps en temps, il ne détermine aucun effet physiologique, c'est-a-dire aucun effet commun ? et que d'autre

XG INTRODUCTION.

part, du moment où ceux-ci apparaissent, ce médicament ne nuit pas seulement aux voies digeslives, mais qu'il n'exerce plus aussi bien son action anlisyphililique? ,

Il y a bien peu de médecins qui sachent voir dans l'Ipécacuanha autre chose qu'un vomitif. A la vérité, si on le donne a baute dose, tous ses effets spéciaux se perdent dans son action émélique. C'est pourtant un tonique du poumon et de l'intestin, mais qu'on n'éprouve qu'en l'administrant à faibles doses.

Avalez de l'Élher pur, eti impression violemment irritante que vous en ressentirez empêchera que ses propriétés sédatives ne se manifestent. Que pourtant^ ce diffusible soit inhalé par le poumon, et l'excessive division de ses molécules va en faire le stupéflant merveilleux dont nous expérimentons depuis quelques années les effets bienfaisants.

Les Italiens, qui n'ont pas vu cette loi, ont pourtant très-bien distingué dans les médicaments , même hyposthénisants , deux sortes d'effets opposés qu'ils ont nommés effets mécanico-chimiques et effets dynamiques. Les premiers correspondraient à nos effets communs, les seconds a nos effets spéciaux. Cette distinction, ces déno-' minations sont fausses comme les idées qu'elles expriment.

Appeler mécanico-chimique l'effet irritant de la Moutarde ou du Tartre stibié immédiatement appliqués sur une membrane muqueuse, suppose une théorie bien grossièrement iatrophysique chez des vitalistes quiutessenciés. Peut-être, n'est-ce que parce qu'ils sont quelquefois trop vitalistes que les Italiens ne le sont pas assez dans d'autres cas. L'hypervitalisme n'est, en effet, qu'une variété d'animisme, et celui-ci rend le mécanicisme inévitable.

Nous pensions, nous, que le produit physico-chimique de la Potasse sur dutissucellulaire graisseux, était tout simplement un savon. C'est, en effet, la seule chose qui en résulte sur un cadavre. Mais sur du tissu cellulaire vivant, la Potasse produit de l'intlammation, fait qui n'est pas plus physico-chimique que la saponification n'est un phénomène vital. L'irritation spéciale produite sur la peau par le Tartre slibié est un fait aussi vital, aussi dynamique que son action hyposthénisante spéciale sur l'appareil circulatoire. Jamais un corps inerte et insoluble, ou inerte et soluble, introduit sous la peau, ne produira les pustules spéciales de l'émétique. Tous les topiques irritants ont la propriété d'enflammer la peau : voilà leur action commune; mais tous diffèrent les uns des autres par quelques propriétés spéciales. M. Bretonneau a parfaitement démontré cette vérité par les effets thérapeutiques de chacun d'eux ^ et la différence appréciable des intlam-

INTRODUCTION. xci

raations qu'ils produisent sur un homme sain , n'est pas moins démonstrative.

En voulant éviter la chimiâtrie et l'humorisine, l'École italienne est tombée dans le solidisme, autre erreur. Pour elle, le sang n'est que le véhicule inerte des médicaments, et ceux-ci n'agissent que sur les expansions nerveuses qui se terminent aux membranes de rapport, et reçoivent la première impression de tous les modificateurs externes. On reconnaît a cela les descendants immédiats de Cullen, et l'abus du nervosisme, ou plutôt le nervosisme, qui n'est que l'abus de l'anatomie du système nerveux. Ce que nous avons dit plus haut de la tyrannie brownienne, et de la puissance avec laquelle elle accaparait les esprits à la fin du siècle dernier, se vérifie bien ici. Au plus fort de cette préoccupation, Hunter établissait sous les yeux des Browniens enivrés et distraits, sa belle division du système nerveux en materia vitœ coacervata, materiavitx internimcia , materia vitse diffusa : la première , qui forme les centres nerveux ; la seconde, qui représente les trajets, les cordons; la troisième, materia vitae diffusa, qu'il suppose répandue partout, suspendue même dans le sang comme une substance insoluble dans une émulsion. Par elle, et au moyen de la messagère, le sang se trouverait en communication directe avec la matière vitale centralisée, et ainsi le sang lui-même serait sensible à sa manière, ou plutôt capable de recevoir une impression. Quand l'École italienne comprendra cela, tout son petit système mécanico-chimico-dynamique rentrera dans l'histoire des conceptions faibles et chimériques qui signalent les écoles dégénérées.

Oui, certes, le médicament agit par impression, et le tort des Italiens est de n'avoir pas vu qu'il en est ainsi d'un bout a l'autre de son action, et qu'en tant que médicament, il n'agit et ne peut agir qu'ainsi. Broussais répétait sans cesse que toutes les maladies étaient vitales à leur début.. Pourquoi seulement à leur début? N'est-ce pas accorder implicitement qu'elles ne le sont qu'alors? Quelle amère contradiction! et de quelles erreurs n'a-t-elle pas été la source! Quand, arrivé dans les urines, le Bicarbonate de soude les neutralise ou les alcalinise , agit-il comme médicament? Non, c?ir il n^agit pas par impression , et on produit le même effet en jetant un verre d'eau de Vichy dans le vase de nuit. A-t-on guéri la gravelle urique par ce moyen?... Nous avons d'excellentes raisons de croire que la Magnésie, le Bicarbonate de soude, etc., ne calment pas tant le pyrosis chimiquement que par une action spéciale sur l'estomac. Ces raisons sont, qu'on calme très-bien ce symptôme

xcii INTRODUCTION.

pendant qu'il n'existe pas, c'est-a-dire qu'on le prévient assez facilement par de la Magnésie ou quelque autre substance analogue; que très-souvent, par ces mêmes moyens, on ne le calme pas quand il existe^ et, en troisième lieu, qu'on le calme par beaucoup de choses qui ne sont point alcalines, qui sont même acides, qu'on le calme par la Rhubarbe, l'Aloès, la Menthe, par une émotion agréable, etc.-, enfin, que cette action anti-acide des alcalins, est sujette au suétudisme, et tombe sous la loi brownienne comme toutes les impressions, ce qui n'arrive pas aux réactions chimiques. Un acide neutralise toujours un alcali, celui-ci ne s'habitue jamais a l'action du premier. Si l'on voulait se prévaloir du traitement chimique des empoisonnements, nous répondrions que l'empoisonnement étant chimique dans sa cause, le traitement doit l'être aussi, lorsqu'il y a encore possibilité qu'il le soit; mais que la maladie étant vitale dans sa cause, doit l'être aussi dans son traitement; et qu'on ne conçoit pas qu'il en puisse être autrement.

Nous touchons au terme de notre étude de la Réforme médicale moderne et de son influence sur la Thérapeutique et la Matière médicale. Après avoir montré comment Brown avait rasé toute Matière médicale et toute Nosologie, nous nous sommes demandé comment toutes deux parviendraient à se reconstituer. « Brown , avons-nous répondu, va nous fournir la pierre angulaire de cette restauration. Le mot diathèse, échappé au naufrage de l'ancienne Médecine , s'est glissé dans celle de Brown, et il y conservera l'idée de maladie et de médicam.ent, malgré tous les efforts du physiologisme pour l'anéantir. » On a vu se vérifier cette assertion. L'idée de maladie, bannie de chez nous avec celle de médicament, s'est maintenue a l'étranger et y a empêché la seconde de périr. Mais quelle compensation la France nous offre de cet avantage ! Les idées de maladie et de médicament ne sont restées debout dans les autres pays de l'Europe que parce qu'elles y sont restées fausses, bâtardes, à côté des progrès de la physiologie et de l'anatoraie, sans en être modifiées. Nous préférons une destruction complète a ce mélange indigeste. Quand il ne reste rien, il y a place pour quelque chose de neuf, d'un et d'entier. Mais nous n'avons encore rempli que la première partie du programme de Glisson. Pour lui, non-seulement la matière organique était irritable i)ar elle-même, mais elle était inséparablement et essentiellement douée de perccplion et d'appétit. Nous ajouterons, qu'elle l'est non-seulement dans l'animal entier, mais dans toutes ses parties à l'infini. Nous ne connaissons encore la fibre que comme

INTRODUCTION. ' xciu

irritable ; la physique et la chimie tiennent provisoirement la place des deux autres propriétés.

En pénétrant dans la Médecine, les principes de la, physique ont toujours eu pour effet d'en baunir les idées de vie propre et de spécificité. La chimiâtrie, au contraire, a toujours suivi le règne de ces idées, ou bien elle l'a toujours précédé. Dans le premier cas, elle n'en était qu'une altération , dans le second cas, elle leur préparait le terrain et favorisait leur restauration. Or, si profitant des leçons de l'histoire, il est possible de prévoir l'avenir par le passé, il nous semble assister dans ce moment a une de ces périodes où la chimie travaille sans le savoir, au profit du vilalisme, a un progrès qui la détrônera elle-même. Cela n'a rien de fortuit; et l'influence de la chimiâtrie sur la restauration des idées de vie propre et de spécificité dans la physiologie, est aussi facile a comprendre que l'influence contraire exercée par l'iatromécanique. Celte remarque renferme substantiellement une appréciation des services rendus et du tort fait à la Matière médicale et a la Thérapeutique par la chimie moderne. Le chimiste qui a trouvé les conditions chimiques de la respiration , de la digestion, de l'action de tel ou tel médicament, croit avoir donné la théorie de ces fonctions et de ces phénomènes. C'est toujours la même illusion, et les chimistes n'en guériront pas. Prenons-en notre parti ^ mais gardons-nous, toutefois, de ne pas profiter des recherches précieuses auxquelles il ne se livreraient probablement jamais, s'ils n'étaient stimulés par l'ambition d'expliquer ce qui n'est pas de leur domaine.

Après Broussais, nous ne courons plus le risque sérieux de l'ontologie nosologique et thérapeutique. Depuis qu'il n'est plus, l'esprit médical nous a abandonnés, il est vrai, et nous avons fait de la Médecine une branche de l'histoire naturelle. Pour nous aujourd'hui un fait clinique n'a pas le temps d'être lui-même un seul instant : il est a peine tombé dans le domaine de l'observation , que la chimie , la physique , la psychologie, l'anatomie se le disputent, en emportent chacune un fragment, et il ne reste plus rien pour la Médecine. La Médecine n'existerait-elle donc plus comme science, elle qui existe toujours comme art?... Oui, elle pourrait exister, dominant toutes les sciences qui lui doivent leurs tributs ; car elle a ses principes, que l'observation seule de l'homme vivant peut lui fournir. A la physique, à la chimie, elle ne demande que des secours.

Mais l'histoire enseigne, que dès que le trône de la Médecine est vacant, ces sciences s'imposent, et que l'accessoire gouverne le principal. Si depuis Broussais nous ne sentons pas ce joug , c'est que l'éclectisme nous le dissimule. En est-il plus facile à briser? Avec sa pré-

xciv INTRODUCTIONS

tcntion (Je jjrendre à chaque système ce qu'il a de bon, l'éclectisme, architecte de la confusion et du néant, n'est bon qu'a déguiser le scepticisme. La physique et la chimie servent à la séméiolopie et à la thérapeutique. A 1 une elles prêtent des procédés d'exploration et de vérihcalion, des instruments de diagnostic, des réactifs; à l'autre des modificateurs curatits. Mais elles ne doivent pas entrer dans l'intérieur de la pathologie et de la thérapeutique, parce que , s'il n'y a pas un seul fait d'organisation qui, pour se manifester, puisse se passer d'une condition physique ou chimique, la chimie et la physique ne peuvent expliquer un seul fait d'organisation. Cela n'est point éclectique, cela est fort absolu, et pourtant cela est vrai. Au chimisme, à l'iatrophysique, il n'y a donc rien de bon à emprunter ; car en eux tout est faux, l'erreur ne se divisant pas plus que la vérité. L'anatomie,. la physiologie nous découvrent tous les jours des faits d'une admirable utilité, et cependant, tout est a repousser dans l'anatomisme etlephysiologisme. L'éclectisme a fait le contraire. En prenant des faits à tous ces systèmes il a subi tous ces systèmes a la fois. Et voila comment l'ambition affichée par cette pauvre philosophie, de se passer d'un principe, la fait a l'instant même esclave de plusieurs principes contradictoires. Le solidisme, l'humorisme, le vitalisme représentent les trois parties constituantes de l'organisme, continentia, contenta, enormonta; chacun de ces systèmes a donc du bon : dégageons-le pour l'unir aux deux autres tiers de la vérité... Combien d'hommes qui nous traitent de rêveurs, poursuivent cette chimère depuis trente ans !

On ne fera jamais sortir du solidisme et de l'humorisme que l'exclusion absolue du vitahsmej et réciproquement; parce que le solidisme et l'humorisme ne peuvent s'appuyer et ne se sont jamais appuyés que sur les bases mêmes de la physique et de la chimie, différentes de celles de la physiologie. Eh bien ! c'est de cette chimère que nous vivons, ou plutôt c'est elle qui étouffe la Médecine et la livre sans principes aux sciences auxiliaires. On l'a bien vu après Broussais, et de son vivant déjà, lorsque ceux qu'il avait enlevés à la routine oii ils auraient éternellement tourné sans lui, se sont mis a démolir son système détail par détail, continuant à en subir les principes par eux cousus à ceux des vieux systèmes qu il avait chassés. Alors Pinel s'est trouvé uni k Broussais et tous deux aux humoristes et aux Boerhaa- • viens. Voilîi lidcal de la Doctrine; tel est Vétat actuel de la science! Qu'en est-il résulté pour la Matière médicale et la Thérapeutique? Qu'on est retournée à son vomissement , et qu'au lieu d'adopter une ,science des médications et de méthodes curalives exclusivement inspirée par l'humorisme ou la chimiâtrie, par le solidisme ou l'iatro-

INTRODUCTION. CXT

mécanique, par le naturisme et par la doctrine de l'irritation broussaisienne, on a amalgamé tous les systèmes de thérapeutique et toutes les médications qui en découlent, avec l'esprit et les principes de chacune d'elles, exclusifs, comme on le sait, des principes de toutes les autres. L'éclectisme a triomphé. .. mais à ses côtés le scepticisme. En veut-on la preuve? Toutes ces méthodes curatives se heurtant, s'excluant-, l'éclectisme proscrivant toute unité, et l'esprit, qui est un, ne pouvant s'en passer, force a bien été de trouver un principe de certitude pour juger la valeur clinique des diverses médications. Qu'a-t-on inventé? le numérisme, autre système, qui, rejetant toute doctrine fondée sur la connaissance des choses, n'a rien lui-même pour juger la valeur de ses chiffres, et n'est que le dernier déguisement de l'impuissance et du scepticisme.

L'éclectisme en Thérapeutique ne consiste pas à administrer dans la même maladie plusieurs agents, fussent-ils empruntés a plusieurs médications, mais à ne pas les employer dans un même esprit. Quand, dans une affection donnée, vous prescrivez tel médicament pour dissoudre chimiquement telle humeur ou le sang, ou pour épaissir ces liquides vivants et empêcher qu'ils ne s'échappent de leurs réservoirs, ou pour y remplacer immédiatement et par juxtaposition tel principe qui y fait défaut, etc. ; en un mot, quand vous agissez avec une idée chimique ou mécanique, et qu'en même temps vous appliquez des révulsifs, vous donnez des stimulants, des antispasmodiques, des sédatifs, ou que vous attendez une crise, ou que vous comptez sur une solution naturelle, etc.. 5 en un mot, quand en même temps vous agissez d'après une vue de vitalisme, qu'elle soit brownienne, broussaisienneouhippocratique ou tout cela ensemble, vous faites de l'éclectisme thérapeutique, c' est-a-dire de la contradiction et de l'absurdité. Est-il donc défendu, direz-vous, de cherchera agir sur le sang pour en atténuer la plasticité ou pour l'augmenter, etc.? Non, certes ; mais il est défendu, par le sens commun, de chercher a le faire chimiquement, parce que tous les médicaments, même ceux qu'on nomme altérants, agissent par impression^ et qu'aucun d'eux n'agit chimiquement. S'ils modilienlla composition du sang, c'est suivant les lois d'une chimie vivante dont les lois de la chimie générale ne sont que les conditions de manifestation et non les principes essentiels. Nous en dirons autant de toutes les indications qu'on croit remplir mécaniquement. Agir par impression ne signifie pas, en parlant de l'organisme vivant, agir comme un cachet sur la cire qui en reçoit passivement l'empreinte ou l'impression : cela signifie exciter dans une partie vivante des phénomènes qui, dans un ordre d'activité supérieure, sont

xcYi INTRODUCTION.

représenlatifs do ceux de l'objet spécial qui produit l'impression. C'est ainsi que l'image physiquement imprimée sur la rétine n'est pas la vision, mais sa cause occasionnelle. Cette image ou impression excite dans la substance nerveuse des propriétés innées correspondantes, mais d'un ordre supérieur, dont la nature est d'être spontanément représentatives, de se voir elles-mêmes, si nous pouvons ainsi dire, ou d'être visibles par soi. Quand nous voyons un objet, le voyons-nous en lui? Non, sans doute. Ce que nous voyons, c'est nous-mêmes, c'est notre propre organisme nerveux modifié, excité par cet objet. Telle est l'essence de toute propriété vitale.

Ce que nous venons de dire de la vision, il faut donc le dire de tous les sens externes ou internes, gustatif et digestif, aussi bien que visuel et auditif; il faut le dire du sens de la nutrition , de la sanguification, des sens chimiques comme des sens physiques, ou, si l'on veut, des organes spontanément représentatifs des propriétés chimiques du monde extérieur, comme de ceux qui sont représentatifs de ses propriétés physiques. Les unes et les autres ne font pas autre chose qu'exciter les premières a se manifester. Tel est le rapport du macrocosme et du microcosme, plutôt entrevu que bien défini par les philosophes de l'antiquité et par Paracelse.

Il y a loin de la au chimisme et au physicisme; et pourtant, cela rend facile a comprendre par quel genre d'illusions sont déçus les physicochiraiâtres. Quand cette idée aura pénétré dans la physiologie , la Matière médicale et la Thérapeutique seront transfigurées. Dans celle-ci, ne se choqueront plus les indications physiques, chimiques et vitales si chères à l'éclectisme.

Appliquer des révulsifs ou des calmants à un système vivant en qui on cherche a développer en même temps des actions physiques et chimiques, n'est pas moins ridicule que d'appliquer nos révulsifs à une machine a vapeur qui fonctionne irrégulièrement, et de l'opium à un alambic trop rapide. Dans un cas comme dans l'autre, on fait de l'éclectisme thérapeutique.

Et les nuraéristes, qui se sont interdit déjuger les faits de Médecine autrement que par des chiffres , dressent gravement la statistique de ces incohérences!

Dans l'idée très-générale que nous venons de donner de l'état actuel de notre Thérapeutique, le lecteur doit reconnaître ce que nous disions au commencement de cette Introduction. C'est encore par la .qu'il faut finir, puisque c'était celte proposition même qu'il s'agissait de développer.

INTRODUCTION. xcvii

« L'étroite base donnée au vitalisme organique par Haller , disionsnous, ne pouvait permettre à cette doctrine de se fonder définitivement. Une réaction du passé était inévitable. La médecine physicochimique devait reparaître sous une forme nouvelle, comme les idées usées dans toutes les réactions. Elle rentra par la porte de l'organicisme à la faveur des progrès récents de la physique , de la chimie et de l'anatomie. Nous sommes actuellement dans ce chaos d'une transition. »

Qui ne reconnaît là notre Thérapeutique? Ne repose-t-elle pas , ainsi que notre Matière médicale , sur un indigeste assemblage d'irritabilisme, de nervosisme et de théories mécanicd-chimiques? Force est bien de compléter par ces dernières idées le vide que laisse dans l'organisme la seule irritabilité, puisque réduite au rôle que lui assignent Haller et toute son École ^ y compris Broussais, elle est incapable d'autre chose que de pur mouvement. Alors, est rentré l'humorisme porté par l'anatomie des liquides et une chimie qui , par son système atomistique et sa théorie des équivalents , a trouvé le moyen d'être mécanique. Le mécanicisme s'appuie principalement aussi sur le microscope. De ce mélange, résulte la thérapeutique îa plus confuse qu'on puisse imaginer. On expérimente, on tâtonne; chaque jour éclaire le triompheetla chute d'un remède nouveau, d'un médicament héroïque^ et c'est toujours l'irritabiiisme ou les systèmes physico-chimiques, qui inspirent ces éphémères découvertes.

On <;omprend qu'il ne soit pas nécessaire d'être bien profondément médecin pour briller dans tout ce mouvement. Mais ceux qui sont trop médecins pour s'y mêler, ne le sont sans doute pas assez pour faire mieux : ils restent dans le statu quo du passé. Et les esprits forts ' s'étonnent que l'homœopathie germe dans une telle décomposition !

Soyons justes toutefois ; cette fermentation confuse prépare la vie de l'avenir. Encore un coup, la chimie et le microscope , qui font régner aujourd'hui le chimisme et le physicisme , vont détruire ces deux erreurs.

Xa physiologie se renouvelle, non par le plan , mais par les matériaux. Chose qui semble étrange : tous ses faits sont changés , et son esprit reste! Les parties ne sont plus les mêmes, l'ensemble subsiste ! Il ne subsiste que comme cadre provisoire. Un esprit nouveau doit animer ces faits nouveaux. C'est en vain que , pour produire cette haute généralisation, on additionnerait les faits qui la sollicitent. L'unité ne résulte pas de l'addition des nombres.

L'organicisme a donné enfin tous ses fruits prédits par nous depuis longtemps : il s'est rendu conséquent en se faisant animisme. Vun n'empêche pas l'autre 5 et bien au contraire , l'un est impossible sans I. y

xeviii liNTRÛDUCTlON.

l'autre. Quand on a retiré la vie de chaque partie , il faut bien la placer dans un principe distinct chargé de les animer, non plus substantiellement, mais extérieurement, et comme la vapeur meut une machine. Sauvages n'a fait que mettre le Stahlianisme d'accord avec lui-^même , lorsqu'il a dit : Homo est aggregatiim ex anima vivente et motabili^ atque machina hijdraulicâ simul unitis.

Chez Stahl , qui considérait bien plus le principe moteur que les parties mues, ce système engendra l'expectation en Thérapeutique. Chez un professeur de l'École de Paris, qui considère bien plus les parties mues que l'àme directrice (l'âme n'étant la que pour les exigences de la logique) , le même système engendre une Thérapeu^ tique grossièrement bberhaavienne. Au lieu delà dose infinitésimale, on a la dose monstre pour forcer les organes malades, On emploie les poids et mesures, les machines k compression, à percussion , la machine pneumatique; on délaye les substances concrètes par des ingurgitations aqueuses^ on lessive le sang, on dilate les viscèrescreux au moyen d'une alimentation copieuse, on imbibe de sangles parenchymes comme des éponges, on l'en exprime pour rendre à ces organes leur situation et leurs rapports, etc....; et tout cela est bon, car c'est le suicide de l'organicisme. Un progrès s'y remarque : on y désontoJogise les mdihàies, et on y voit paraître une pathologie et une Thérapeutique des éléments. Ces éléments sont, il est vrai, bien plus ceux de l'orthopédie que de la Médecine; mais nous rendons justice à l'idée considérée en elle-même, et indépendamment de la manière un peu chinoise dont elle est exécutée.

Reconnaissons aussi, qu'en attendant ce qui doit sortir de cette dissolution de l'organicisme par son propre et rigoureux développement, la physique et la chimie enrichissent tous les jours la Thérapeutique et la Matière médicale de ressources précieuses, dédommagement incontestable de leur domination systématique. La chimie a su dégager des médicaments leurs principes réellement médicamenteux; et, en découvrant les conditions chimiques de l'action des remèdes, non-seulement dans leurs rapports entre eux, mais dans leurs rapports trèscurieux avec nos tissus et nos liquides organiques, elle nous prépare une autre pharmacologie. On sait trop les services que M. Dumas rend chaque jour dans ce genre à la Matière médicale et a la pharmacologie pour que nous soyons obligés de les mentionner. MM. Mialhc et Bouchardat marchent avec succès dans cette voie utile et intéressante. En profitant continuellement de leurs travaux dans tout le cours de J^etle sixième édition, nous avons prouvé notre estime mieux que par «les éloges.

INTRODUCTION. xcix

Après avoir exposé et expliqué tant et de si grandes choses faites en Médecine depuis un siècle, nous ne nous sentirions pas le courage de parler de nous^ si Un mot, à ce sujet, ne devait pas expliquer au lecteur le caractère de notre Œuvre.

Quand nous l'avons entreprise, pas plus qu'aujourd'hui encore^ on ne pouvait fonder la Matière médicale sur une idée générale. Nous ne devions donc pas songer a un ouvrage systématique et empreint' d'uuité. Il fallait, avant tout, remettre sur le métier les principaux agents thérapeutiques, cribler le vieux grain, rappeler les remèdes proscrits, savoir les propriétés que les anciens leur attribuaient^ les indications thérapeutiques auxquelles ils les appliquaient; attachant, du reste, peu d'importance aux théories qu'ils donnaient de leur action, et ne leur empruntantde cette dernière partie, que ce qui pouvait cadrer avec les résultats incontestables de l'observation médicale moderne. C'est ce que nous nous sommes efforcés de faire.

Pour cela, nous nous sommes trouvés entourés de conditions si favorables, d'avantages si précieux, parce qu'ils étaient si rares alors, que nous ne craignons qu'une chose, c'est de n'en pas avoir assez bien profité. Les leçons et la pratique de M. Bretonneau nous ont été intimement ouvertes dès nos premières études, et nous lui devons la direction de nos travaux. Dans le cours de notre Introduction, nous n'avons dû parler que du résultat de ses recherches sur le traitement des phlegmasies spéciales par les topiques irritants, parce que c'était la seule partie publique de ses travaux. Mais ce qu'on ne sait pas* c'est que sur presque tous les agents importants de la Matière médicale, ce praticien émineut a recueilli des observations non moins originales. Nous en avons semé notre Ouvrage, après les avoir éprouvées par notre expérience personnelle.

Lorsqu'à Paris, la Matière médicale paraissait oubliée et n'existait plus que dans les formules de quelques vieux praticiens , un profes^ seur, aux vues aussi hardies que profondes, ne s'était pas laissé en-* traîner par le courant ; et on le Voyait continuant à se servir avec une vigoureuse indépendance des armes que chacun avait abandonnées autour de lui. Nous venons de nommer Récamier. Ses enseignements, son exemple, la pratique d'un grand hôpital exercée sous ses yeux pendant plusieurs années, n'ont fait qu'étendre et que fortifier les enseignements et les exemples de M. Bretonneau, que multiplier les points de vue de notre expérience 5 et c'est alors, que nous avons vu et que nous avoùs voulu faire voir aux Médecins et aux Élèves, toutes les ressourcés dont la doctrine physiologique venait de nous dépouiller.

^: LNIRODUCTION.

Nous avons donc repris en sous-œuvre tous les agents principaux de la Matière médicale; et, les mettant en contact avec les maladies observées selon l'esprit moderne, nous avons cherché a les réhabiliter dans ce qu'ils ont de réellement utile, et à les rendre a la Médecine contemporaine après leur avoir fait subir le contrôle de ses méthodes et de son investigation sévères. Voila ce qui explique le mouvement continuel du présent vers le passé, du passé vers le présent qu'olîrent toutes nos recherches. C'est au profit des modernes que nous retournons si souvent aux anciens -, c'est pour rendre possibles et fructueuses les observations de ceux-ci, que nous les transplantons chez les modernes. Nous ne critiquons pas tant notre époque pour la faire rétrograder vers le passé, que pour l'enrichir des matériaux qu'elle peut recueillir dans ce voyage rétrospectif.

Si la Thérapeutique et la Matière médicale sont, à notre époque, comme nous l'avons dit, dans le chaos d'une transition, cet ouvrage peut-il ne pas réfléchir l'état de la science?

On avait détruit l'idée de médicament en niant celle de maladie : nous avons voulu coopérer au rétablissement de l'idée de la maladie par celle du médicament; nous nous sommes servis de celui-ci comme de pierre de touche pour juger la nature de celle-là. Naluram morborum oslendit curatio : c'est l'épigraphe de notre livre, c'est la pensée qui en a inspiré toutes les recherches. Tandis que d'autres étendaient le champ du diagnostic par des travaux de séméiologie proprement dite, nous tâchions d'arriver au même résultat par la voie thérapeutique. Cela ne nous a pas fait beaucoup d'honneur aux yeux des médecins naturalistes, des médecins savants; mais lessuftrages des praticiens et des médecins qui conservent l'esprit de la Médecine, nous en ont dédommagés.

Ce dessein explique le caractère par lequel notre Ouvrage se distingue de tous les Traités de Matière médicale. Jusqu'à nous, ces sortes de Traités n'étaient guère remplis que par l'histoire physique, chimique, pharmacologique et naturelle des médicaments, suivie de l'indication pure et simple des maladies oij on les emploie et des doses auxquelles on les administre. Notre ouvrage contient tout cela; mais les développements de pathologie et de clinique où nous ne craignons jamais d'entrer a l'occasion d'un médicament ou d'une médication, lui impriment un caractère étranger îi tous les traités de ce genre. L'élément pathologique domine tellement dans ce Livre sur tous les autres éléments dont se compose la Matière médicale, que nous sommes sortis librement des errements battus, et que nous avons iiccord(''a l'étude du Calorique, du Froid, de V Électricité toute la place

nSTRODUCTION. ci

que ces sujets méritent par leur importance thérapeutique, bien qu'ils ne fassent pas partie des agents de la Matière médicale. C'est pour cela aussi, que la Médication antiphlogistique a mérité de notre part une attention considérable. Le rôle que cette Médication a joué dans la révolution médicale dont nous sortons à peine, nous faisait un devoir de traiter la question sévèrement et par principes. Nous n'avons pas reculé devant cette difficile obligation.

L'idée de la spécialité des médicaments, que M. Bretonneau avait appliquée k certains agents envisagés dans leurs rapports avec certaines atîections, nous l'avons étendue à tous. Mais pour qu'il y eût en pathologie une idée correspondante, nous avons également transporté l'idée de la spécificité, l'idée de la diathèse, des maladies avec matière où elle a été rétablie par Laënnec et M. Bretonneau, aux maladies saw« matièrcy aux névroses, aux névralgies, aux fluxions, auxhémorrhagies, oxx elle n'avait pas encore pénétré.

Si maintenant, on veut nous permettre d'énumérer succinctement les points de détail sur lesquels nous avons peut-être rendu quelque service à la Matière médicale et à la' Thérapeutique, nous citerons les suivants.

Nous avons popularisé l'emploi des martiaux et réprimé en même temps l'abus qu'on était disposé à en faire. Nous avons remis en honneur la méthode de Sydenham pour l'administration du Quinquina, après l'avoir retrempée dans Tautorité de M. Bretonneau et de notre expérience particulière. En appliquant le Sulfate de quinine à hautes doses au traitement des névralgies, même continues, nous avons préparé les conquêtes que ce précieux médicament a faites dans le traitement du rhumatisme aigu et de beaucoup d'autres affections où l'on ne songeait pas a l'employer.

Nous avons refait sur nos propres expériences toute la Matière médicale des antispasmodiques réputés incendiaires par les uns, inertes par les autres.

Nos recherches nombreuses, toutes spéciales, sur l'Opium, les Solanées vireuses et les préparations de Cyanogène, ont en quelque sorte renouvelé tout le détail de la connaissance de ces agents-, nous avons en particulier répandu, comme il le mérite, l'emploi des Solanées vireuses, dans lesquelles nous avons signalé beaucoup d'applications utiles et peu connues.

L'usage externe des Mercuriaux doit aussi à nos recherches des accroissements importants.

Un médicament des plus recommandables, l'Huile de foie de morue, est devenu une des ressources spéciales les plus sûres que la Médecine

m INTRODUCTION.

puisse tirer delà matière médicale; nos nombreuses expériences sur cet agent y auront contribué en France.

Le Sous-Nitrate de bismuth, l'Ergot de seigle, la Noix vomique, l'emploi des purgatifs dans les phlegmasies de l'intestin, des topiques irritants dans les phlegmasies externes et internes; les Baumes et les Résines, etc., etc., ont fait aussi l'objet spécial de nos expériences répétées. Voila des moyens énergiques, aujourd'hui partout répandus, que le praticien manie sans crainte et avec succès, qui, ùe proscrits, d'inconnus, de redoutés môme, sont devenus vulgaires parmi nous, qui ont multiplié les ressources du médecin, et qu'on employait à peine avant la publication de notre Ouvrage. On s'en sert sans savoir d'où cela vient. Les idées que nous avons rattachées à l'emploi de ces médicaments, semblent se trouver naturellement dans les esprits -, elles sont partout, font la base de la pratique, et personne ne s'inquiète de leur source. Si nous disons cela, c'est tout simplement pour constater que nous n'avons pas entièrement manqué notre but. Mais d'où vient cette injustice? De ce que, comme nous l'avons déjà fait sentir, les travaux de médecine pratique, les recherches thérapeutiques ne sont pas en honneur de notre temps. On réserve toute son attention, toute son estime, toute sa considération pour les recherches médicales qui sentent l'Histoire naturelle. Le moindre élève qui fait la moindre ob^ servation séméiologique ou anatomique, etc., obtient plus d'intérêt et de faveur, que l'auteur, quel qu'il soit, d'un Traité de Thérapeutique. La cause de cette injustice nous console de ses effets ', et cela nous suffit.

Cette édition a éprouvé des changements nombreux et d'importantes augmentations. C'est lorsque nous terminions la troisième, il y a huit ans, que furent faites à Paris les premières expériences de la vertu des anesthésiques , et alors on n'employait encore que l'éther sulfurique. Le rang considérable qu'occupent aujourd'hui ces agents dans la Matière médicale, exigeait que nous lissions plus que de consacrer un article à la description des propriétés de chacun d'eux : nous leur avons fait l'honneur d'une Médicalion, chapitre important placé à la suite de la Médication stupéfiante.

Le chapitre Électricité avait vieilli. Cela était dû aux recherches ori* ginales de notre plus habile expérimentateur en électricité appliquée aux sciences médicales, M. le docteur Duchenne, de Boulogne. Nous lui devions cette justice de nous inspirer complètement de ses consciencieux travaux dans cette partie de notre œuvre pour qui était indispensable une science spéciale forte et précise.

Cette médication a pris par lui beaucoup d'avenir. Si la médecine commence à retirer bientôt de l'électricilé autant de profit que la sé^

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miéologie et la physiologie, les procédés de M. Duchenne, de Boulogne, auront doté la Thérapeutique d'un agent dont la formidable énergie lui avait, jusqu'à présent, plus promis que donné.

Les articles Fer, Iode, Quinquina , Huile de foie de Morue , Arsenic, Opium , Belladoue, Alcalins, Strychnine, le Chlorate de potasse, etc. , etc. ... ; les Médications tonique radicale, anesthésique, etc. , ont reçu de très-importantes augmentations. Au Colchique, nous avons ajouté son alcaloïde, la Vératrine. Le Collodion, la Glycérine et le Manganèse, inconnus il y a quelques années, et entrés désormais dans la Matière médicale, méritaient une place dans cet ouvrage. Nous la leur avons accordée, ainsi qu'à d'autres médicaments que le lecteur saura bien reconnaître.

Nous ne croyons pas nécessaire de justifier ce Discours sur la Réforme médicale moderne dans ses rapports avec la Thérapeutique et la Matière médicale. Nous trouverions dans Cullen, l'illustre précurseur de laMatière médicale moderne, un exemple et une excuse assez puissants, si nous n'étions pas convaincus d'avoir donné, par ce travail, l'idée de combler un vide de la sieuce actuelle qui, pour être inaperçu, n'en est que plus profond. Réconcilier la Matière médicale avec la Médecine : il n'est pas un détail de notre Ouvrage où ne respire cette intention. Nous tenions à montrer que nous avions puisé à sa source le principe de cette réconciliation, et que nos efforts s'appuyaient sur une connaissance approfondie du mal auquel nous tentions d'apporter quelque remède. Et comment en sonder les causes sans braver l'indifférence qui s'attache aujourd'hui à toute idée philosophique ? La philosophie médicale ! encore un sujet qui a l'honneur d'exciter le dédain de nos observateurs de profession. Qu'est-ce pourtant que philosopher, si ce n'est chercher le fond des choses? Connaître les faits, est-ce savoir? Et qu'est-ce que philosopher en Médecine et dans l'histoire de cette science, si ce n'est se rendre compte des faits dont elle se compose? Mais dans toute histoire il y a deux choses : les faits, et les idées qui les expliquent. Nous avons voulu faire l'histoire des idées sur le sujet de notre Ouvrage. Celle des faits est exposée à l'occasion de chaque médicament.

Puisse ce complément philosophique, puissent les nombreuses mo= difications, les additions importantes que nous n'avons pas épargnées à cette sixième Édition, lui mériter la faveur que le public a bien voulu faire aux cinq premières !

Janvier 1858.

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