XXII INTRODUCTION
prenant h la lettre le titre de son immortel onvrage, ils pensent l'exalter assez en faisant de lui une sorte de personnification du stéthoscope... Cela ne suffit pas à la gloire de Laënnec. Qu'on continue à le nommer VUlustre auteur de V auscultation médiate , nous y applaudissons ; mais nous voulons y joindre le titre de restaurateur de la Nosologie et de la Matière médicale en France. L'histoire le lui confirmera , et elle nous approuvera d'avoir associé M. Bretonneau a cet honneur.
L'anatomie pathologique est un point de vue d'où l'on peut reconstruire lédifice nosologique et préparer la reconstitution de la Matière médicale, comme on le peut d'ailleurs en se plaçant a tous les autres points de vue de notre science. Telle fut, en effet, l'œuvre capitale de Laënnec. Successeurs de Bichat, Broussais et lui furent les chefs de l'école anatomique ; mais comme si la tâche eût été trop forte pour un seul, ils se la partagèrent et fondèrent deux systèmes d'anatomisme ennemis. On pourrait nommer celui de Broussais Vanatomisme physiologique, et celui de Laënnec X anatomisme pathologique. Pour Broussais , toutes les altérations de tissu sont identiques au fond ; des circonstances accessoires leur impriment leurs seules diff'érences. Sa Thérapeutique découle tout entière de cette idée. Voila hien la Nosologie et la Matière médicale niées du point de vue anatomique. Pour Laënnec , au contraire, toutes les altérations sont primitivement , essentiellement spéciales. Les maladies essentielles revivent placées sur celte base nouvelle , et les médications spéciales rentrent à leur suite. La Nosologie et la Matière médicale se trouvent ainsi affirmées du point de vue anatomique. Laënnec renfermant son observation dans une cavité splanchnique , eut la puissance d'en faire sortir toute une Nosologie. Le médecin qui sait le lire, y trouve les fièvres, les phlegmasies , les hémorrhagies, les névroses , les lésions organiques et la plupart des diathèses. Toutes viennent là, manifester leurs principaux effets, et s'exposer, si nous pouvons ainsi dire, a la rigueur du diagnostic moderne. L'histoire des catarrhes, cette belle réparation faite a la sagacité clinique des anciens , représente à elle seule , comme dans up petit spécimen, tout le cadre nosologique.
Enfin Laënnec, se servant de la Matière médicale comme d'une pierre de touche et d'une contre-épreuve pour juger la spécialité de chacune des affections morbides et des diathèses , restaure les médicaments du même coup que les maladies^ et c'est une chose merveilleuse dans l'histoire de notre science , de voir les uns et les autres assis par lui plus solidement que jamais sur la base anatomique où quelques années auparavant Broussais avait inscrit leur ruine. Où est
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l'anatomo-pathologiste capable d'une telle force d'observation? Nous le répétons : la gloire de Laënnec est d'avoir rétabli la Nosologie et la Matière médicale par l'anatomie pathologique , qui est un des côtés de la science des maladies. C'est par cette porte que Laënnec est rentré dans la Médecine , tandis que c'est par elle qu'en sont sortis ceux qu'on appelle ses successeurs et ses émules. Il y a entre eux et lui la différence du naturaliste viilgaire au médecin éminent.
Mais, cette restauration se ressentit de la réaction et de la lutte d'où elle était sortie. Broussais avait trop désessentialisê les lésions organiques, etc.: Laënnec les essentialisa trop. L'un avait trop expliqué les transformations et les dégénérescences morbides des tissus ; Fautre ne les expliqua pas assez; et alors , au physiologisme anatomique succéda le nosologisme anatomique. Pour Laënnec, le produit morbide est le résultat d'un germe inné, d'un être malfaisant , d'une sorte d'entozoaire dont il est impossible de connaître et d'empêcher les causes, de prévenir le développement et d'arrêter les progrès dévastateurs. Broussais nomme cette exagération le fatalisme médical^ il le repousse , et il a raison ; mais il a tort , de son côté, quand il se vante de pouvoir étouffer toutes les lésions organiques dans le berceau qu'il leur a préparé, l'irritation. Le fatalisme engendre l'expectation systématique, l'inertie ou quelque chose de pire , l'expérimentation thérapeutique chez ceux qui ne croient pas k la Médecine, et tels sont les successeurs de Laënnec. Chez ceux qui y croient, il engendre l'empirisme. Or Laënnec croyait fortement a la médecine, et Laënnec fut empirique... en haine du physiologisme... Qui sait s'il ne fallait pas agir avec cette brutalité pour mettre fin à la manie des explications physiologiques de la maladie et du remède, et pour faire rentrer la Matière médicale dans la Thérapeutique privée de ses agents les plus héroïques?
Mais Famour-propre de tous les médecins n'était pas engagé, comme celui de Laënnec , à nier les bienfaits de la doctrine physiologique. Il est facile de concevoir que celle-ci n'avait pas ravagé la Médecine sans y laisser d'autres traces que celles de ses erreurs.
Malgré l'entêtement de Laënnec , on sut le rôle de l'irritation des tissus , de leur inflammation en particulier, dans le développement des lésions organiques et dans la formation des indications thérapeutiques. Tout en admettant dans les médicaments des propriétés spéciales, on fut forcé d'avouer qu'ils jouissent en même temps de propriétés communes et physiologiques toujours plus ou moins irritantes, et que chez certains individus très-irritables, ces dernières propriétés sont les seules qui se manifestent , au grand détriment du malade ;
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tandis que, réciproquement, chez les personnes peu irritables, les propriétés spéciales se développent davantage et les propriétés communes et irritantes beaucoup moins. Nous reviendrons sur ce résultat important de notre observation.
Depuis Broussais, on apprécie plus délicatement, on dirige avec un soin physiologique l'action des modificateurs externes, on surveille attentivement l'état des membranes de rapport , et connaissant mieux les sympathies, on discerne plus siîrement les cris de Vorgane qui souffre. Le médecin, plus habile à débrouiller par une analyse savante le mobilede la douleur et de tout le tumulte morbide, n'est pas obligé de compliquer autant ses formules, et de traiter chaque symptôme comme une affection particulière.-La thérapeutique des fièvres est simplifiée ; nous sommes débarrassés des chauffeurs de maladies aiguës ; et le praticien moderne a pu recommencer l'étude si difficile de la curation des maladies chroniques , étable immonde où personne, Laënnec lui-même , n'aurait pu poser le pied si Broussais n'y eût fait passer le torrent de sa puissante critique.
Semblable à Brown dans son genre , Laënnec semblait faire , en Thérapeutique comme en Nosologie, abstraction de l'organisme pour ne voir que Vêlre maladie. Pour Broussais , l'inllammation était le fait initial et caractéristique; la diathèse, l'altération organique spéciale, n'étaient que les accidents, la terminaison et la dégénérescence possibles , mais non nécessaires de cet état. Laënnec , au contraire, plaçait tout dans l'altération sui generis ; l'irritation , l'inflammatioia devenaient des éventualités possibles, mais peu importantes. On voit facilement à quelles conséquences funestes mènent en Thérapeutique ces deux excès. Partant de son point de vue, Laënnec ne pouvait voir que spécifiques , et devait aboutir a l'empirisme. Or, quoi qu'on fasse , les maladies ne sont ni des êtres ni des modifications purement accidentelles de l'organisme. Le rationalisme médical, dont Broussais fut la plus haute et la plus brillante expression, est alors une chimère; et l'empirisme dan^ lequel roula Laënnec emporté par une réaction extrême, n'est pas moins impossible.
L'école de Paris se divisa donc en deux camps ennemis : celui du physiologisme analomique commande par Broussais, et celui du nosologisme anatomique défendu par Laënnec. Dans l'un on proclama le rationalisme absolu enThéraiieutique; et si dans l'autre on n'osa pas professer l'empirisme absolu, on posa des principes qui peuvent y conduire , et qui d'ailleurs ont fait tomber les élèves de Laëianec de Tempirisme dans le scepticisme. Laënnec îui-mcrae n'a, échappe à rette dernière conséquence que par sa haute intelligence ïnédicale.
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ainsi que par rintluence irrésistible de Broussais que chacun subissait à un degré quelconque.
Mais si la vérité n'est ni dans l'un ni dans l'autre de ces systèmes exclusivement, est-elle dans leur alliance? et faut-il donc composer la pathologie d'un peu de physiologisme et d'un peu ée nosologisme? puis fonder la Thérapeutique moitié sur l'empirisme , moitié sur le rationalisme ? Non : toute alliance est radicalement impossible entre deux principes contraires. Le physiologisme médical n'est pas l'usage de la physiologie en médecine , il en est l'abus; de même que le wosoîogisme n'est pas l'usage, mais l'abus de l'idée de V espèce naturelle^ ou de l'idée de spécificité appliquée a la pathologie. Et le rationalisme thérapeutique est-il l'usage du raisonnement dans ia formation des indications et dans l'appréciation du mode d'action des médicaments ? Non, il n'en est que l'abus, de même que l'empirisme consiste dans l'abus et non dans l'usage de l'expérience thérapeutique. Ces deux thèses sont tout le problème de la Médecine, et nous ne voulons pas entreprendre de les traiter ici. Nous nous contenterons d'émettre quelques principes généraux sur la question de l'empirisme et du rationalismeen Thérapeutique, comme relevant spécialement de notre sujet.
Le rationalisme thérapeutique suppose en principe, que la maladie proprement dite n'existe pas ; et que ce qu'on appelle ainsi, n'est qu'un trouble accidentel qui ne peut avoir sa cause que dans une action intempestive des modificateurs externes *de notre économie. Si ce système est vrai, la maladie, qui n'est qu'un dérangement de fonction , s'explique par la théorie de la fonction dérangée ^ et ia thérapeutique, qui n'est que l'art de replacer celle-ci dans son état normal, n'a qu'à s'appuyer sur la physique et sur la physiologie, sur la connaissance de la fonction et de ses modificateurs hygiéniques, pour rétablir l'harmonie entre eux. Tout s'explique depuis le commencement jusqu'à la fin : la connaissance des fonctions de l'organisme donne à pnori celle de ses maladies , comme là théorie de la digestion donne a peu près celle de l'indigestion, la théorie de la respiration celle de l'asphyxie par privation d'air ou de la surexcitation du sens pulmonaire par un air oxygéné, etc. Si le rationalisme emploie des médicaments proprement dits, c'est à condition qu'il en expliquera l'action comme il explique celle des agents hygiéniques. L'émétique sera un excitant de l'estomac, ou bien un révulsif, ou bien un évacuant, suivant l'indication qui en aura motivé l'usage : le quinquina nesera qu'un tonique; le mercure qu'un sialagogue , un stimulant de l'appareil lymphatique, etc. : en un mot, les médicaments ne pourront être classés que