XXVI INTRODUCTION
dans un système dichotomique-, et si l'on reconnaît en eux des propriétés spéciales, elles ne correspondront qu'aux propriétés physiologiques des systèmes d'organes ou aux différences des tissus vivants. L'Analoraie générale de Bichat a donné naissance à plusieurs traités de Matière médicale (Schvvilgué, Aliberl) où les agents thérapeutiques sont classés d'après celte idée. Bichat lui-même promettait un traité des médicaments conçu sur le plan de son Anatomie générale et de sa classification des fonctions. Son esprit naturellement droit avait bien entrevu la pierre d'achoppement de ce système de Matière médicale, mais les exigences de sa doctrine et de son époque l'eussent entraîné malgré lui dans le rationalisme. L'esprit de Broussais , plus mâle et plus hardi, devait commencer cette œuvre, dans laquelle la doctrine n'était qu'une machine de guerre pour ruiner le passé. Rien ne convenait moins à Bichat qu'une mission de ce genre.
Broussais a donné un exemple séduisant de rationalisme dans un de ses ouvrages le moins connu et le plus digne de l'être, son Traité de Physiologie appliquée à la Pathologie, où , en effet, la pathologie se trouve facilement et immédiatement déduite de la physiologie. Toute distinction y est même effacée entre ces deux branches de la science de l'homme; car nous ne devons pas nous lasser de le répéter : là oii la maladie n'est qu'un accident, il n'y a plus de pathologie; elle s'identifie avec la physiologie , et la thérapeutique devient une section de l'hygiène.
Tel est le rationalisme , conséquence rigoureuse du physiologisme.
U empirisme suppose en principe, que la maladie est produite par un être indépendant de l'organisme et s'y manifestant comme sur un théâtre étranger a l'action qui se passe en lui. Il rompt par conséquent tout rapport entre la santé et la maladie, suppose dans le corps vivant deux principes distincts et opposés qui^ n'ont, par conséquent, rien de commun entre eux, prononce le divorce entre la physiologie et la pathologie, et ramène dans la Médecine la querelle du manichéisme... Pour l'empirique, les modificateurs externes sont exclus de l'éliologie (et on sait combien Laënnec et quelques-uns de ses élèves ont porté loin l'incrédulité relativement a l'action du froid dans la détermination des phlegmasies pulmonaires, du rhumatisme)-, les maladies sont : voila toute sa patbogénie, et il ne s'inquiète pas^plus de savoir la raison première de ce fait que ses causes secondes. Les espèces nosologiques doivent être pour lui aussi naturelles et ausssi inamovibles que les espèces zoologiques et végétales. Toute maladie a une marche invariable et fatale. S'il admet le contraire , il renonce implicitement à son principe.
INTRODUCTION. xxvii
L'expérience seule peut indiquer les propriétés d'un remède, et on ne peut concevoir à toute conquête thérapeutique d'autre origine que le hasard. Se croiser les bras devant la maladie ou l'étouffer immédiatement, comme un animal dangereux, sous les coups redoublés des moyens spécifiques les plus violents, telle est, telle devrait être l'inévitable alternative de tout empirique sévère et entier. Sa Madère médicale n'admet ni désobstruants, ni fondants, ni stimulants, ni toniques, ni évacuants, ni astringents, ni sédatifs : on n'y doit rencontrer qu'une immense série de remèdes dont les noms ne peuvent commencer que par celui d'une maladie avec la désinence fuge, ou finir par la désignation d'une maladie précédée de l'initiale anti : ainsi les fébrifuges, les vermifuges, etc., les antispasmodiques, antisyphilitiques, antidysenlériques, antiapoplectiques, etc., etc..
La question n'est pas de savoir s'il y a eu, si jamais il a pu exister, de fait, des rationalistes purs parmi les physiologistes praticiens, et des empiriques conséquents parmi les praticiens instruits a un degré quelconque de la science de l'homme. Nous ne le croyons pas; mais, sous peine de ne jamais en finir avec cette éternelle dispute , il faut dire, non ce que font les rationalistes et les empiriques, mais ce qu'ordonnent de faire les principes du rationalisme et de l'empirisme une fois posés, acceptés, rigoureusement appliqués. Personne encore, que nous sachions, n'a conduit ainsi la procédure de cette affaire. Voilà pourquoi elle reste pendante depuis le jour où elle s'est élevée au berceau de notre science , entre les écoles rivales de Cos et de Cnide.
Quoique distincte de la santé, la maladie n'en diffère pas essentiellement; aussi la pathologie est-elle bien plus distincte de la physiologie qu'elle n'en est indépendante.
L'empirisme qui exclut toute explication de la maladie fondée sur la connaissance de l'homme, est faux, car il n'y a pas en nous deux natures différentes, mais plutôt une seule nature affaiblie et viciée, sujette*au désordre et a la souffrance. Considérée sous ce dernier aspect, cette nature accidentelle a ses faits propres dont la connaissance expérimentale forme le domaine de la pathologie. L'erreur du rationalisme consiste à nier la réalité, et, comme on dit, Vessentialité de ces faits propres, et à les expliquer comme de simples modifications accidentelles de l'état normal ou comme des phénomènes physiologiques.
Il faut donc que la science puise ses principes assez profondément et se fasse assez compréhensive pour embrasser dans une seule idée les deux aspects de notre nature , sauf a diviser son sujet en respec-
\xviii INTRODUCTIOIN.
tant son unité, et à former de la physiologie et de la pathologie comme les deux branches d'un même tronc.
Une des classifications nosologiqiies les plus naturelles et les plus pratiques, serait celle où les maladies viendraient se placer suivant leur degré plus ou moins prononcé de spécialité, d'individualisation, d'unité, d'essenlialilé {ces expressions seront un instant synonymes ])our nous). En partant des maladies qui ne sont qu'une perturbation accidentelle des actes physiologiques ou des fonctions , on s'élèverait graduellement à celles qui naissent spontanément en nous, et où, indépendamment de leur caractère simple de phénomènes morbides, tous les symptômes présentent un caractère sui generis qui leur assigne une origine unique, un principe spécial, une nature plus ou moins bien déterminée, depuis le rhumatisme jusqu'à la syphilis pour les maladies chroniques , depuis la fièvre éphémère jusqu'à la variole pour les maladies aiguës. Les premières , celles qui sont le moins individualisées, le moins spécifiques , le moins essentielles , sont les types auxquels les médecins physiologistes de tous les temps et de toutes les écoles (car Broussais n'est pas le premier : il a eu en Grèce et à Rome d'illustres prédécesseurs) ont voulu ramener toutes les maladies , même les spécifiques. De leur côté , les nosologistes sont systématiquement entraînés à assimiler toutes les maladies aux maladies parfaitement déterminées, spécifiques ou essentielles, et ils ont toujours été fort embarrassés des maladies indéterminées et de ces afiéctions accidentelles qui méritent aussi une place dans la série, et qu'on pourrait appeler des affections physiologiques.
Cette division des maladies fournit aussitôt celle des systèmes de Médecine qui, indépendamment des principes particuliers sur lesquels ils sont fondés, se divisent avant tout en systèmes àe pJujsiologisme et en systèmes de nosologlsme, ou en systèmes de la non-essentialitc et en systèmes de ï esseniialité des maladies. Mais ce qui nous importe le plus dans cette division, c'est qu'elle nous donne celle des systèmes de Thérapeutique en systèmes de rationalisme et en systèmes d'empirisme. Nous avons assez défini les uns et les autres pour n'être pas obligés d'y revenir, et pour arriver tout de suite à ce que nous voulons en dire ici.
Plus une maladie est spécifique, moins les indications qu'on nomme j)hysiologiques ou rationncllesont de valeur. Moins, au contraire, une maladie est déterminée, moins elle a d'unité ou de spécificité, moins, en un mot, elle est essentielle^ et mieux sont indiqués les traitements rationnels ou fondés sur la physiologie ; et moins sont admissibles les raxjycns dits empiriques.
INTRODUCTION. xxix
Avec sa prétention de traiter les maladies rationnellement et d'après une connaissance claire de leur naînre, le médecin i)liysiologiste ne fait que ce qu'on nomme la médecine du sijmptôme^ iowies les fois que la maladie ne consiste pas en une simple perturbation accidentelle des fontions ou en un pur traumatisme. Ce dernier cas est son triomphe, car alors il est dans le vrai.
Mais dès que la maladie a une certaine unité, un certain caractère nosologique; lorsque surtout elle a un cachet très-marqué de spécificité et d'individualisation, c'est le médecin nosologistequi l'emporte, c'est la médecine nommée faussement empirique qui mérite la préférence. Dans ce cas, la médecine physiologique ou la médecine du symptôme et de la lésion, entant qu'ils sont symptômes et lésions, et non en tant qu'ils sont symptômes goutteux on paludéens , lésion scrofuleuse ou syphilitique, par exemple, la médecine rationnelle ou physiologique est dans ce cas, disons-nous, la plus dangereuse et la plus pitoyable de toutes.
Mais quoi! faut-il donc opter? devra-t-on être nécessairement rationaliste ou empirique? Non, puisque l'un des deux systèmes n'est pas moins faux que l'autre.
Nous ne connaissons pas une seule maladie qui n'ait une certaine unité et ne puisse se distinguer d'une autre par quelque chose de spécial. Or, ce quelque chose, cette cause intime échappe toujours plus ou moins aux principes du rationalisme. Chaque symptôme, chaque lésion représentant à sa manière la nature spéciale ou l'unité de la maladie, il en résulte donc, que la médecine du symptôme est toujours plus ou moins précaire , puisqu'elle n'attaque pas le symptôme en tant qu'il est spécial, mais en tant qu'il est un simple trouble fonctionnel, une irritation, une douleur, un spasme, un pur élément morbide. Le rationalisme thérapeutique est donc faux, même dans les cas qui lui paraissent le plus favorables.
Mais , d'un autre côté , nous ne connaissons non plus aucune maladie 5 quelque spécifique et quelque individualisée qu'elle soit , qui ne demeure assujettie aux lois de l'organisme, et qui ne présente, par conséquent, quelques indications physiologiques, la Matière médicale possédât-elle contre cette maladie les remèdes spécifiques les moins incertains. L'empirisme thérapeutique est donc faux, même dans les cas qui semblent être son triomphe.
Où donc est la mesure ? oii la vérité ? Dans l'idée de subordonner à la médication du symptôme celle de l'unité morbide , lorsque celle ci n'est pas assez bien déterminée et assez spéciQque pour dominer toutes les autres indications ; et de subordonner, au contraire, la