MANDRAGORE
Mandragore [Atropa Mandragora, L.), ont le volume d'une petite pomme, et supplante très-voisine de la précédente, et pellent pommes de Mandragore. jouissant des mêmes propriétés. Elle tire On nomme Mandragore mâle, dans les «on nom de ^ivopa, étable, et àyaupd.:, nui- vieux auteurs, une variété à fruits ronds, et sible. Elle croit en Italie, en Espagne, etc. femelle celledont le fruit est allongé. Pallas Ses racines fort grosses, semblables à celles dit qu'en Sibérie la Mandragore s'appelle de la betterave blanche, souvent bifurquées, tête d'Adam, et qu'elle est réputée jouir de ont été comparées aux cuisses de l'homme; propriétés surnaturelles (Mérat et Delens). d'où on les a appelées anthropomorphon Les feuilles de cette plante devraient et semihomo. Matthiole raconte que c'est entrer dans le baume tranquille et dans une sorte de profession en Italie de pré- l'onguent populéum : on leur substitue parer des racines de Mandragore, et de leur les feuilles de belladone, qui font partie de donner des formes humaines. Ses fruits ces médicaments composés.
La Mandragore, autrefois fameuse parce qu'elle était employée par les magiciens et les prétendus sorciers pour donner des hallucinations bizarres et troubler la raison , se range tout à côté de la Belladone pour ses propriétés toxiques et thérapeutiques ; elle est toutefois beaucoup moins active que cette dernière. Aujourd'hui elle est tout à fait inusitée , parce qu'on peut la remplacer avantageusement soit par la Belladone, soit par les autres solanées vireuses.
Le Datura stçamonium ( stramoine , pomme épineuse, endormie, L.), est une plante annuelle, indigène, qui croît dans les lieux incultes et qui fleurit en juin.
Parties usitées. Toute la plante.
Caractères botaniques. Tige herbacée, rameuse, haute de 1 à 5 pieds ; feuilles grandes, ovales, sinuées etpétiolées; fleurs blanches ou violettes très-grandes ; calice tubuleux, ventru, pentagone à 5 divisions; corolle infundibuliforme, dont le tube est long et présente 5 angles, 5 plis et .5 pointes ; stigmate en fer à cheval ; capsule hérissée de piquants, ovoïde, contenant des graines brunâtres, rénif ormes et inégales à leur surface.
L'odeur du datura stramonium est vireuse et nauséabonde ; sa saveur est acre et amère.
Brandes, en analysant les semences de cette plante, y a découvert un principe immédiat alcaloïde, combiné à l'acide malique, qu'il a nommé daturine. On rencontre cette substance principalement dans les feuilles et dans les semences. On l'obtient en prismes brillants, incolores, groupés. Elle est un peu volatile, soluble dans 280 parties d'eau froide et dans 72 parties d'eau bouillante. La daturine est soluble aussi dans l'alcool, moins soluble dans
l'éther; elle donne des sels qui cristallisent bien. Ses effets sont très-analogues à ceux de l'atropine.
Le Datura stramonium a reçu les mêmes applications que la belladone. Ses préparations sont les mêmes, à part le degré d'activité, qui est à peu près double. Il y aura par conséquent quelque différence avec la belladone dans l'administration des doses de ce médicament.
Les formes les plus employées sont : la poudre, l'extrait, les fumigations et la teinture alcoolique.
"On compose, avecles semences du Datura, un vin dont la formule est empruntée à la pharmacopée batave :
Pr. : Semences de Datura stramonium, Alcool rectifié, Vin de Malaga,
2 part.
C'est, d'après M. Soubeiran, une fort bonne préparation.
Ce que nous aurions pu dire du Datura stramonium doit s'appliquer à peu près aux autres espèces, telles que le Datura fastuosa, le Datura ferox, le Datura metel, le Datura lœvis et le Datura arborea.
THERAPEUTIQUE.
L'histoire du Datura , comme celle de la plupart des solanées vireuses , est enveloppée de la plus grande obscurité. Il est évident que Dioscoride a connu et employé plusieurs plantes de cette famille ; mais les nombreuses discussions qui se sont élevées à ce sujet n'ont pu nous apprendre s'il avait parlé de la belladone, de la mandragore, ou du Datura.
Action physiologique du Datura.
Pris à dose modérée, le Datura stramonium produit de légers vertiges et un peu de propension au sommeil; l'énergie musculaire est diminuée ; la sensibilité est émoussée : dilatation de la pupille, léger trouble de la vue; accélération du pouls, élévation de la chaleur de la peau; soif, un peu d'ardeur de gorge : ordinairement le ventre est relâché, les urines sont plus abondantes; sueurs, quand il n'y a ni diurèse ni diarrhée. Mais à dose élevée : vertiges, sentiment de faiblesse et d'affaissement général, stupeur légère: bientôt troubles de la vue, dilatation énorme des pupilles, agitation, spasmes, délire furieux, hallucinations continuelles,
insomnie opiniâtre, fièvre vive , peau sèche , chaude , se recouvrant quelquefois d'une éruption scarlatiniforme ; soif ardente, sécheresse et con striction très-douloureuse du pharynx ; souvent impossibilité d'avaler ; cardialgie, vomissements, quelquefois diarrhée, besoin fréquent d'uriner, peu ou point d'urines. Quand l'intoxication doit devenir fatale, à l'extrême agitation succède le collapsus , le refroidissement , et enfin la mort. Dans les cas les plus heureux et les plus ordinaires, les hallucinations se dissipent peu à peu, le déliré cesse , et il ne reste plus de tout cet appareil formidable de symptômes que la dilatation des pupilles, l'obscurcissement de la vue, quelquefois une cécité passagère. On a vu le délire et la cécité persister pendant plusieurs jours, et même plusieurs semaines. Le délire est tantôt gai, tantôt triste , mais il s'accompagne toujours d'hallucinations singulières , de visions fantastiques ; ce qui a valu au Datura stramonium et à la belladone le nom d'herbe aux sorciers, herbe au diable, parce que, dans les siècles d'ignorance, les prétendus sorciers faisaient assister au sabbat des gens superstitieux qu'ils avaient enivrés avec ces plantes vireuses.
Les histoires d'empoisonnement par la stramoine sont communes dans la science. Duguid (Journal de Vanderrnonde, t. VII, p. 330) raconte qu'un homme prit par erreur trois fruits du Datura stramonium pour des fruits de Bardane, et en fit une décoction dont il prit plusieurs ^verres à jeun : il éprouva presque immédiatement de graves vertiges, une sécheresse extrême de la gorge , du bégayement , puis une torpeur générale dans laquelle il resta plongé sept heures. Il se réveilla avec un délire furieux; mais le soir il était rétabli. Au rapport de Franc, de Frankenau (Éphém. des cur. de la nat., déc. 3, an. 3), un homme qui avait pris une grande quantité de stramoine resta fou pendant dix-huit jours. Dans le même recueil (cent. 9, p. 206), on lit qu'un enfant de huit ans ayant mangé des semences de Datura stramonium ; éprouva tous les signes de la folie, et guérit. Dix enfants de sept à quatorze ans mangèrent de ces mêmes graines : le lendemain ils étaient tous fous et furieux, et dans un état d'insomnie continuelle. Ils épouvèrent d'abord une extrême aversion pour les liquides, et bientôt ils se mirent à boire avec avidité. Au bout de trois ou quatre jours ils étaient tous guéris, quoiqu'ils eussent été traités par des médications fort variées (Annales de littérature médicale étrangère, par Kluyskens, t. I, p. 381). Meigs (Journal universel des sciences médicales, t. XL VI, p. 227) rapporte qu'une petite fille de deux ans et demi mangea une assez grande quantité de semences de stramoine : bientôt survinrent des symptômes singuliers : gaieté, délire, hallucinations, trouble de la vue; face d'un rouge plus intense que dans la scarlatine la plus confluente; gorge sèche et comme enflammée; langue rouge et vernissée ; taches rouges disséminées sur le cou et sur le tronc , démangeaisons. Il serait superflu de rapporter ici les nombreux exemples d'empoisonnements consignés dans les Traités de toxicologie d'Orfila, de ■ Christison, etc.
Nous avons dit à tout à l'heure que les prétendus sorciers se servaient
de la stramoine pour produire des hallucinations fantastiques et faire assister de pauvres patients aux séances du sabbat; c'est par le même moyen que les sorciers et les enchanteurs procuraient aux amants des jouissances imaginaires. Faber [Strychnomania, p. 33) dit comment, avec une espèce de Datura, les Indiens, sous le nom de bangues, les Arabes et les Turcs sous le nom de maslac ou de mastlac, préparent les philtres amoureux. Les femmes de llnde font aussi prendre à leurs maris des breuvages composés avec le Datura, non pour exciter leurs désirs, mais pour tromper leur vigilance quand elles ont troublé leur raison. (Éphém. des curieux de la nature: deuxième décade, aimée 8, p. 299). Nos annales judiciaires ont retenti d'un procès fameux, intenté contre une compagnie de voleurs connus sous le nom d'endormeurs f ils mêlaient à du tabac de la poudre de semence de stramoine; puis, dans les lieux publics, ils se plaçaient à côté de gens auxquels ils offraient fréquemment du tabac. Dès qu'ils les voyaient étourdis et délirants, ils les dépouillaient sans obstacle. La poudre de belladone était depuis longtemps employée par les voleurs dans le même but (Faber, Strychnomania, p. ¥1) .
Toutes les parties de la plante sont vireuses : la racine, les tiges, les feuilles et les fruits. Les semences contiennent le plus de principes toxiques : l'infusion, la décoction, l'extrait aqueux et alcoolique, et même la fumée de la planfe brûlée, exercent sur l'économie une influence fort active.
Il est difficile de dire à quelle dose ces diverses préparations pourront être toxiques. Un centigramme (1 /5 de grain) d'extrait, l'infusion de 30 centigrammes (6 grains) de feuilles sèches, suffisent quelquefois pour produire chez un enfant un délire très-intense; mais il est probable qu'il faudrait une quantité vingt fois plus forte pour causer la mort. Chez un homme adulte, on provoque du délire avec 20 ou 40 centigrammes (A ou 8 grains) d'extrait et l'infusion de 2 à 3 grammes (1 demi-gros ou 2 scrupules). Pour amener la mort, il ne faudrait pas moins de 2 à 3 grammes (36 à -40 grains) d'extrait bien préparé, et de l'infusion de 30 à 60 grammes (l ou 2 onces). Injecté en lavement, le Datura, comme tous les agents toxiques qui agissent par absorption , détermine des effets beaucoup plus rapides que lorsqu'il est porté dans l'estomac. Appliqué sur la peau dénudée, et même sur l'épiderme, il donne lieu quelquefois à des phénomènes d'intoxication qui peuvent n'être pas sans gravité.
Traitement. La première indication est de ne pas laisser la substance vénéneuse en contact avec les surfaces absorbantes : aussi les vomitifs et les purgatifs seront-ils toujours conseillés, quand le poison sera encore contenu dans le tube digestif. Les acides, les boissons froides, les bains froids et l'opium seront employés avec avantage pour calmer les symptômes nerveux qui seront survenus, en ayant soin de n'administrer ces boissons acides que lorsqu'on aura expulsé par les vomitifs la plus grande quantité de poison possible.
Ce que nous venons de dire du Datura stramonium s'applique aux autres espèces, telles que le Datura fastuosa, le Datura ferox et le Datura mefel. etc.
DATUKA. .SI
Action thérapeutique du Datura.
La connaissance que Ton avait des propriétés vireuses du Datura stramonium, l'analogie, pour ne pas dire l'identité d'action, de cette plante et de la belladone, engagèrent les praticiens à l'essayer dans des cas où cette dernière réussissait.
Storck (Libellus quo demonstratur stramonium, etc., etc., Vindobonse, 1762) passe pour être le premier qui essaya d'utiliser les propriétés actives du Datura stramonium. Il traita cinq malades : deux atteints de folie, un de danse de Saint-Guy, et deux autres d'épilepsie; le premier malade était une jeune fille de douze ans, folle depuis deux années. Storck commença par 2 centigrammes et demi (1 demi-grain) d'extrait de stramonium matin et soir. Il y eut de l'amélioration dès la troisième semaine; on continua pendant deux mois, en augmentant d'un centigramme et demi (1 quart de grain). Pendant ce traitement la jeune malade recouvra graduellement la raison. Le second fait n'est pas moins curieux : il s'agit d'une femme de quarante et quelques années, qui, depuis deux ans, éprouvait des vertiges; peu à peu la raison s'était altérée, et il y avait maintenant des accès de fureur. Storck commença par 5 centigrammes (1 grain) d'extrait, et graduellement il alla jusqu'à 15 centigrammes (3 grains). Au bout de quatre jours il y avait un amendement sensible. Un mois s'était à peine écoulé, que l'intelligence était parfaite. On cessa la stramoine ; mais peu de temps après la malade mourut, et l'on trouva dans le cerveau un grand nombre d'hydatides. L'état d'une jeune fille atteinte de danse de Saint-Guy fut aggravé pendant l'administration du Datura; et deux épilepsies furent seulement modifiées momentanément.
Les médecins qui, à l'exemple de Storck, administrèrent le Datura stramonium dans les névroses dont nous venons de parler, n'apportèrent pas toujours dans l'observation des faits la même bonne foi ni la même critique; ainsi Odhélius, médecin de l'hôpital de Stockholm, prétendit avoir traité quatorze épileptiques et en avoir guéri huit et soulagé cinq : un seul n'éprouva aucune amélioration. Mais à ce sujet, Greding [Mém. del'Acad. de Stockholm) fait observer avec raison que les malades d'Odhélius étant trop promptement sortis de l'hôpital, il était impossible de rien affirmer de la guérison d'une maladie dont les paroxysmes revenaient à des intervalles si peu calculables.
Toutefois, les incontestables succès obtenus par M. Bretonneau, par Debreyne et par beaucoup d'autres médecins, dans le traitement de l'épilepsie, au moyen de la belladone, dont l'action ne diffère nullement de celle des Daturas, doivent rendre les praticiens moins défiants à l'endroit des assertions de Storck et d'Odhélius.
Un assez grand nombre de faits semblent confirmer l'utilité de la stramoine employée contre la manie. Ainsi Schneider ( V. Bayle, Bihlioth. thérap., t. II) guérit, lentement il est vrai, à l'aide de la teinture de II. 6
Datura stramonium, une dame de cinquante ans, atteinte de mélancolie démonomaniaque, et une autre femme, devenue folle peu après être accouchée. Bernard [Bulletin des Sciences méd., t. XI, p. 343) cite l'histoire d'une femme atteinte d'une manie chronique qui était survenue également après l'accouchement ,: ayant pris par mégarde des graines de stramoine, cette femme éprouva tous les accidents de l'empoisonnement, et fut guérie de sa manie. M. Amelung, chaud partisan du Datura stramonium, en conseille la teinture dans la manie aiguë, mais seulement quand l'agitation violente et les symptômes de pléthore cérébrale ont été calmés. Il cite quatre cas de manie guéris par ce moyen (Journal d'IIufeland, novembre 1828).
M. Moreau, de Tours, a spécifié plus nettement qu'on ne l'avait fait avant lui le mode d'emploi du Datura dans le traitement de la folie. C'est surtout dans le cas de monomanie avec hallucination qu'il a fait usage de ce remède, se fondant sur ce fait que le Datura cause des hallucinations, et que la manie avec hallucinations devait être guérie par le Datura, de la même manière que la plupart des agents irritants sont employés topiquement pour guérir les irritations. Cette application de la médicalion substitutive avait d'ailleurs été indiquée antérieurement par nous dans le chapitre consacré à l'histoire de la belladone. >
Quoi qu'il en soit, M. Moreau a publié dans la Gazette médicale (octobre 1840) un travail plein d'intérêt, dans lequel se trouve justifiée, par l'observation clinique, l'hypothèse thérapeutique qu'il avait voulu vérifier.
Nous ne croyons pas que des médecins aient eu plus que Storck à se louer de l'administration de la stramoine dans la chorée; mais une névrose beaucoup plus redoutable, le tétanos, a été une fois combattue avec succès par James Begbie (Transact. of the medico-chirurgical Society of Edinburgk, t. I, p. 285). De même que plus tard M. Lenoir a si bien réussi à guérir le tétanos traumatique à l'aide de la belladone. (V. supra, page 65.) Asthme. L'emploi du Datura stramonium dans les névroses telles que la manie, l'épilepsie,la danse de Saint-Guy, n'a pas toujours réussi entre les mains de la plupart des médecins qui ont répété ces essais; mais l'incontestable efficacité de ce médicament dans l'asthme et dans les névralgies , le place toujours au rang de ceux sur lesquels la thérapeutique peut le mieux compter.
L'usage de fumer une espèce de Datura (metel fastuosa), pour guérir l'asthme, est populaire dans les Indes orientales, si l'on en croit Sims (The Edinburgh med. and. surg. journal, t. VIII, an 1812). Le docteur Anderson, médecin à Madras, qui le recommandait beaucoup, en remit à un officier général anglais, qui en apporta en Europe en 1802, et en donna à M. le docteur Sims. Celui-ci en fit fumer à une jeune phthisique et à un médecin asthmatique, qui furent notablement soulagés.
Le Datura stramonium, seul employé en Europe, jouit de propriétés identiques. Le même négociant raconte qu'un médecin était souvent réveillé tout à coup vers deux heures du matin par un accès de suffocation qui semblait devoir le faire périr, et qui durait de 36 à 72 heures. L'accès
; DATUKA5 8ë
lut supprimé immédiatement, puis toujours prévenu par l'usage du Datura stramonium fumé en guise de tabac (ibid.). M. English rapporte dans le même journal (t. VII, an 1811) que sujet lui-même à des accès d'asthme extrêmement violents que rien ne soulageait, il fut guéri immédiatement en fumant du Datura stramonium. Il était employé de la même manière et avec le même succès par Christie, médecin en chef des hôpitaux de Ceylan.Ce praticien cite le cas d'un M. Ebert, atteint depuis deux ans d'un asthme nocturne; l'accès était guéri ou prévenu lorsque le malade fumait du Datura fastuosa (ibid., t. VII, 1811).
Mais les faits plus récents , observés et publiés par Krimer {Journal complet du Dict. des sciences méd.P t. V, p. 375), confirment ceux que nous venons de rapporter. Ce médecin cite cinq histoires d'asthmatiques guéris en fumant du Datura ' stramonium. Meyer (Journal d'Hufeland, avril 1827) recommande le même moyen, dont il s'est bien trouvé dans les asthmes spasmodiques. Nous avons vu l'illustre Laennec et M. Cayol se servir du même remède avec avantage dans des cas semblables. Ulté^ rieurement M. Mirande a encore publié de nouveaux faits (Bulletin de Thérap.,ï. XIII, 5e, livraison). ■
A l'appui de ces faits nous pouvons ajouter ici les résultats de notre propre expérience ; aussi nous croyons-nous parfaitement autorisés à proclamer l'efficacité vraiment remarquable du Datura stramonium employé et fumé contre l'asthme. Or, par le mot asthme, nous n'entendons pas une difficulté de respirer permanente et liée à une lésion organique et inamovible des organes de la circulation ou de la respiration, mais bien seulement une dyspnée souvent extrême et essentiellement intermittente ou rémittente, dyspnée que n'explique aucune lésion matérielle appréciable du cœur ou des poumons; dyspnée toute nerveuse, mais qui peut quelquefois se montrer aussi comme phénomène accessoire et non nécessaire dans les affections organiques diverses de la poitrine.
Les deux premiers malades que nous ayions traités par ce moyen offraient tous deux dés symptômes identiques, et tous deux ont été temporairement guéris.
L'asthme chez eux était franchement intermittent; l'accès débutait brusquement tous les soirs à dix ou onze heures pour durer jusqu'à quatre ou cinq heures du matin : son intensité était telle que les malades étaient obligés de se tenir debout, et de s'accrocher aux meubles pour pouvoir respirer. Dès que l'accès était terminé, la respiration devenait calme, et pendant tout le jour ces deux malades pouvaient vaquer à leurs occupations, marcher, courir, monter les escaliers sans éprouver plus d'essoufflement que les personnes les mieux portantes et les plus habituées aux exercices violents. Cet état durait pendant huit jours, un mois et davantage, puis il y avait un temps de calme, et ensuite les accès recommençaient. L'un d'eux, depuis sept mois, l'autre depuis quatre, n'avaient pu se coucher. Nous leur fîmes fumer du Datura stramonium, et, à la lettre, l'accès fut guéri à l'instant même, au point que dès la première nuit ils
purent se coucher et dormir sans oppression. Depuis plus de vingt ans ces malades ont éprouvé de temps en temps des retours de leur asthme, mais ils fument du Dature dès qu'ils en éprouvent les premières atteintes, et peu de temps suffit pour les calmer. C'est donc dans cette forme particulière de Fasthme que le Datura réussit le mieux, mais il s'en faut qu'il guérisse toujours même dans ce cas; si nous avons souvent réussi, souvent aussi nous avons échoué; mais quelquefois d'autre part, dans Fasthme spasmodique non intermittent qui cède en général moins bien au Datura, nous avons vu ce médicament calmer les accidents avec autant de rapidité que dans l'asthme nocturne. L'influence du Datura sur les individus atteints d'asthme essentiel a quelque chose de presque miraculeux dans les premiers mois et les premières années de l'emploi du médicament; mais si la maladie est grave, et si elle revient souvent, peu à peu le Datura perd la propriété de modérer les accès, et il finit même par devenir tout à fait sans action. Ce moyen est encore employé avec avantage pour calmer la toux et la dyspnée des phthisiques, des malades atteints de catarrhe et de maladies du cœur, lorsqu'ils éprouvent de temps en temps de l'oppression que l'on doit rapporter à une modification nerveuse plutôt qu'aux lésions organiques graves que l'on a pu constater chez eux.
Nous faisons habituellement mêler des feuilles de Datura à parties égales de feuilles de sauge. On fume ou avec une pipe ou avec de petites cigarettes de papier. La dose de feuilles sèches de Datura est pour chaque pipe de 75 centigrammes à 1 gramme (15 à 20 grains). On en fume une ou plusieurs par jour suivant le besoin. Pour les hommes qui font un usage habituel du tabac, on mêle le Datura au tabac lui-même. On peut encore faire brûler des feuilles sur des charbons et en répandre la fumée dans la chambre du malade.
Les inspirations de vapeur d'eau chaude chargée de Datura stramonium conviennent aussi, mais sont loin d'être aussi actives; elles ne peuvent d'ailleurs être employées quand la suffocation est extrême, car elles augmentent momentanément les accidents dyspnéiques.
Quant à l'administration interne de ce médicament dans les cas de dyspnée, nous n'avons jamais eu à nous en louer que lorsque nous employions le Datura suivant la méthode adoptée par M. Bretonneau pour la belladone (voy. suprà, page 74.), et M. Skipters (Transactions of the med. and physical Society of Calcuta, vol. I, 1827), médecin aux Indes orientales, raconte qu'il a guéri deux personnes d'un asthme spasmodique extrêmement violent, en leur faisant boire de l'infusion d'une once d'écorce de racine de Datura fastuosa dans une livre et demie d'eau, que l'on réduisait à une livre; il donnait à la fois deux onces de cette décoction, dose qui nous semble exagérée.
Coqueluche. Parmi les affections spasmodiques des organes respirateurs, la coqueluche tient à coup sûr le premier rang; le succès que l'on avait obtenu de l'administration de la belladone dans cette maladie, engagea les praticiens à prescrire le stramonium dans le même cas, et avec un égal
avantage. 11 en est de même pour les toux nerveuses qui s'accompagnent ou non de lésions organiques du larynx ou des poumons. Dans ces diverses circonstances, le Datura se donne à l'intérieur sous forme d'extrait, de teinture ou d'infusion, ou bien encore en fumée, comme pour l'asthme, ou en fumigation de vapeur, que l'on inspire à l'aide d'un appareil particulier.
Névralgies. L'emploi du Datura stramonium dans le traitement des névralgies est aujourd'hui au nombre des médications les plus efficaces et dont l'utilité soit le moins contestable. Lentin rapporte [Journal de Hufeland, t. IX) qu'il a traité quatorze personnes atteintes du tic douloureux sans pouvoir en guérir une seule radicalement; le seul remède dont il ait eu à se louer est la teinture de stramoine administrée à l'intérieur, à la dose de 4 ou 5 gouttes toutes les trois' ou quatre heures. Les observations de James Begbie déposent dans le même sens [Transactions of the medicochirurgical Society of Edinburgh, 1. 1, p. 285) : ce praticien donnait l'extrait de stramoine à la dose de 1 centigramme et demi (1 quart de grain), quelquefois de 10 centigrammes (2 grains), toutes les trois ou quatre heures. Les faits rapportés par Wendestadt de Henfeld déposent dans le même sens (Bulletin de thér., 1837, huitième livraison). Marcet, médecin de l'hôpital de Guy à Londres, guérit dans l'espace de trois semaines, avec 7 centigrammes (1 grain et demi) d'extrait de Datura stramonium par jour, une femme de trente ans, atteinte depuis plusieurs mois d'une sciatique trèsgrave; une autre femme de quarante-huit ans, souffrant depuis deux ans de la même maladie, fut guérie par le même moyen. Il soulagea et guérit de même plusieurs tics douloureux de la face, des douleurs ostéocopes rhumatismales [Medico-chirurgical transactions of London, t. VII, 1816). Kirchoff employait la teinture de stramoine en frictions sur le trajet du 7ierf douloureux; il faisait pratiquer douze a quinze fois par jour des frictions avec la teinture alcoolique de Datura sur la partie douloureuse. Ces frictions doivent être continuées quelque temps après la guérison de la maladie. Il cite quatre cas remarquables qui témoignent de l'efficacité de cette méthode. La plus récente des maladies dont il rapporte l'observation durait depuis neuf mois [Archives générales de médecine, t. XIV, p. 373).
Nous avons nous-mêmes employé bien souvent le Datura stramonium dans les névralgies et surtout dans celles de la face, du cuir chevelu et du cou, et c'est un des médicaments sur lesquels nous comptons le plus. Nous l'employons moins à l'intérieur qu'extérieurement : nous appliquons sur le lieu douloureux tantôt des emplâtres composés de 2 grammes (1 demi-gros) d'extrait alcoolique, auquel nous faisons ajouter quelquefois 25 ou 30 centigrammes (5 ou 6 grains) d'hydrochlorate de morphine, tantôt des compresses épaisses imbibées d'une décoction chargée de 30 grammes pour 500 grammes d'eau (1 once pour 1 livre d'eau), tantôt nous taisons faire des frictions avec la teinture, suivant la méthode de Kirchoff; quelquefois nous préférons une pommade que nous composons avec parties égales de cérat et d'extrait alcoolique. L'application du médicament doit être longtemps continuée, lors môme que toute douleur
a cessé. Nous devons dire que nous n'avons jamais obtenu de bons effets de ces moyens dans les névralgies profondes , telles que celle du plexus brachial ou du nerf sciatique. Nous ajouterons que nous avons complètement échoué dans quelques cas de névralgies de la face, qui duraient depuis un grand nombre d'années. En un mot, il est évident pour nous que si, par ce moyen, on triomphe aisément des névralgies superficielles et peu invétérées, dans celles qui sont plus profondes et plus anciennes, il faut recourir à l'application de la morphine sur le derme dénudé, ou à d'autres méthodes de traitement. D'autre part, nous avons plusieurs fois essayé d'appliquer sur la peau dépouillée de son épiderme l'extrait alcoolique de Datura stramonium au lieu de morphine; par ce moyen, nous avons obtenu des résultats extrêmement satisfaisants, surtout dans les névralgies profondes; mais le contact de l'extrait avec le chorion est assez douloureux, et quelquefois nous nous sommes vus forcés de renoncer à cette utile médication.
Rhumatismes. L'efficacité. du Datura dans le rhumatisme est aussi peu contestable. C'est à l'exemple de Marcet, de Londres {vide suprà), qui avait traité et soulagé par l'administration intérieure de la stramoine un lumbago très-grave, que d'autres médecins, et entre autres de M. Alex. Lebreton, de Paris, ont essayé de guérir par les mêmes moyens les rhumatismes interarticulaires et même les rhumatismes articulaires les plus aigus. M. Lebreton fait prendre aux malades 1 centigramme et demi (1/4 de grain) d'extrait de semences de stramoine toutes les trois heures, jusqu'à ce que le délire survienne : ce phénomène obtenu, il diminue la dose de manière à laisser persister le délire au même degré pendant deux, trois ou quatre jours, puis il cesse tout à coup. Par cette héroïque médication, qui, d'après nos propres expériences, est tout à fait exempte de danger, il prétend guérir en peu de jours les rhumatismes synoviaux, fébriles et généralisés. Nous avons nous-mêmes répété ces curieuses expériences, et nous avons obtenu des succès. Le Datura d'ailleurs ne diffère pas, dans ce cas, de la belladone, que nous avons donnéo avec autant d'avantage, mais seulement à dose plus élevée; nous répéterons d'ailleurs ici ce que nous avons dit à l'article Belladone, c'est qu'il faut, dans le rhumatisme, donner concurremment les purgatifs drastiques et les solanées vireuses à haute dose.
Dans les rhumatismes interarticulaires et dans les rhumatismes articulaires chroniques, aussi bien que dans les sciatiques chroniques, nous avons eu beaucoup à nous louer de l'administration de pilules composées de 5millgrammes (1/10 de grain) d'extrait de stramoine et d'opium. Nous donnons ces pilules de deux à dix par jour, jusqu'à ce que la vue soit notablement troublée, et nous en continuons l'emploi pendant quinze jours ou un mois, même après l'entière disparition de la douleur.
Douleurs. Quelles que soient la cause et la nature de la douleur, on peut la combattre par l'usage externe et interne de la stramoine, soit en potions, soit en cataplasmes, etc., etc., et c'est ici le cas de répéter que le Datura peut tout ce que peut la belladone, et qu'il jouit seulement de propriétés
plus actives. Nous renverrons donc à ce que nous avons dit de la belladone (page 61); mais nous répéterons encore que leDatura, qui croît partout en abondance , devrait être préféré à cette dernière dans l'usage général.
Mode d'administration et doses.
Le Daturase donne en substance, en extrait, en infusion, en décoction, en teinture. Toutes les parties de la plante ont une grande activité : les semences sont plus actives que tout le reste. La poudre et l'extrait de Datura se donnent à la dose de 5 à 30 centigrammes (1 à 6 grains) dans les vingtquatre heures. En infusion et en décoction, pour l'usage interne, il est dangereux d'aller à plus de 1 gramme à 1 gramme et demi (20 à 30 grains) pour 250 grammes (8 onces) d'eau. La teinture se donne à la dose de 2 à 20 gouttes. Mais pour l'usage externe, il est impossible de préciser les doses, qui peuvent être considérablement augmentées sans aucun inconvénient grave, à moins qu'on ne les applique sur le derme dénudé ou sur une surface ulcérée.
Le Tabac (nicotiane, petun, herbe à la reine, herbe à tous maux) est fourni aujourd'hui par plusieurs espèces du genre nicotiana, originaires de l'Amérique méridionale et cultivées en France Ce sont les nicotiana longifolia, nicotiana paniculaîa et nicotiana rustica. La première espèce n'est autre que l'ancien nicotiana tabacum, dont l'épilhète était devenue un contresens. Elle se distingue, comme on sait, par ses grandes corolles hypocratériformes de couleur rose. La seconde espèce est voisine de la précédente Enfin, la troisième se reconnaît aisément à ses feuilles plus courtes, d'un jaune un peu verdâtre.
Du reste, les caractères génériques sont : un calice urcéolé quinquéfide, de beaucoup dépassé par la corolle en entonnoir, régulière, quinquéfide aussi; stigmate émarginé; capsule ovoïde à deux loges polyspermes.
Parties usitées. Les feuilles.
Posselt et Reimann ont également trouvé dans les feuilles du Tabac une substance alcaloïde qui paraît en être le principe actif. Us l'ont nommée nicotianine ou nicotine. Etudiée par MM. Henri et Boutron, elle offre les caractères suivants : solide, volatile, s'altérant facilement et se colorant en brun au contact de la lumière; soluble •dans l'eau, dans l'alcool et dans l'éther; se combinant très bien avec les acides. Elle dilate la pupille au Heu de la contracter.
Le Tabac est peu usité comme médicament; ses propriétés irritantes sont plus
prononcées que dans les autres sôlanées vireuses. On l'emploie en lotions et fomentations, surtout en fumigations et en lavements; ce sont les formes les plus ordinaires. On compose aussi un sirop et un vin de Tabac,. L'emploi médical du nicotiana tabacum paraît devoir acquérir un peu plus d'importance. Le nicotiana rustica, qu'on trouve assez abondamment dans nos campagne?, peut lui servir de succédané.
Ce sont les feuilles de Tabac telles que la plante les fournit qui doivent être employées en médecine ; elles n'ont pas l'odeur acre, forte et particulière du Tabac préparé; celui-ci s'obtient en humectant les feuilles sèches avec une solution de sel marin; quelques fabricants y ajoutent du sucre, de la mélasse, une décoction de figues ou du suc de réglisse; celui de la régie française n'est préparé qu'avec l'eau salée.
Mêmes préparations que la belladone.
D'après l'analyse de Vauquelin, les feuilles de Tabac renferment de l'albumine, du malate acide de chaux, de l'acide acétique, du chlorure de potassium, du chlorhydrate d'ammoniaque, un principe acre volatil nommé depuis nicotine, et qu'on prépare en distillant les feuilles de Tabac avec de la potasse ou de la soude.
La nicotine, jusqu'à ce jour n'a joué de rôle important qu'en toxicologie; toutefois elle est quelquefois utilisée en fomentation? ou en injections.
Teinture de nicotine (Gowe.) Injections de nicotine (Paresi).
Nicotine,
60 centig
Nicotine,
1 grain.
Eau distillée,
360 gr.
Alcool,
Mucilage,
30 gr.
Avec 15 grammes d'abord, puis 30
Imbiber des compresses de cette teinture grammes de cette disolution, faire des in-
et les appliquer loco dolenti. jections dans la vessie contre la paralysie
de cet organe.
THERAPEUTIQUE.
La découverte du Tabac ne date que du seizième siècle; d'abord importée en Europe, où son usage habituel devint un objet de mode, cette plante n'entra que plus tard dans le domaine médical.
A l'exemple de tous les auteurs qui nous ont précédés, nous distinguons le Tabac des autres solanées vireuses, tant par ses propriétés toxiques que par ses qualités thérapeutiques. Nous ne saurions dire jusqu'à quel point cette distinction est bien fondée; car, en lisant attentivement les travaux des toxicologistes et les histoires d'empoisonnements chez l'homme, en tenant compte des résultats thérapeutiques obtenus par l'administration du Tabac, nous sommes restés convaincus que le Tabac ne possédait réellement pas beaucoup plus de propriétés irritantes que la stramoine et la belladone, et qu'il pouvait être employé en médecine à peu près dans les mêmes circonstances. Ici pourtant nous devons faire une remarque importante, c'est que le Tabac, par les préparations qu'on lui fait subir dans les manufactures, acquiert des qualités irritantes qui lui sont étrangères ; mais nous ne voulons parler ici que des propriétés de la plante telle qu'on la recueille, et préparée comme elle l'est dans toutes les officines.
Action physiologique du Tabac.
Que Ton fume des feuilles de Tabac, de stramoine ou de belladone, on éprouve des effets identiques, à la violence près. Vertiges, ivresse, trouble de la vue, nausées, vomissements, souvent diarrhée ; l'infusion, la poudre, l'extrait de la plante, produisent encore des effets toxiques tellement semblables, qu'il serait impossible de les distinguer. C'est ce dont on peut se convaincre en lisant les détails des expériences d'Orfila, de Brodie, etc., etc.; et si nous sommes étonnés d'une chose, c'est que les toxicologistes rangent le Tabac et les autres solanées vireuses parmi les narcotico- acres, tandis que, d'abord, elles n'ont aucune âcreté, en ce sens qu'elles ne déterminent aucune inflammation locale par le fait de leur application sur une partie, et qu'en second lieu elles produisent en général plutôt l'excitation de l'insomnie que le sommeil, bien contraires en cela a. 'opium et à quelques autres substances que nous étudierons plus tard.
Toutefois il est évident, par les expériences de Brodie, que l'huile empyreumatique du Tabac est douée d'une activité telle, qu'il suffit d'en dé-
tabac;. 89
poser une goutte sur la langue d'un chat pour le faire périr en peu de minutes. Les expériences d'Albinus et celles de Fontana ne supposent pas une aussi grande activité à cette préparation. Reste à savoir si les autres solanées actives, telles que celles qui composent les classes des daturas et des atropas, donneraient une huile empyreumatique semblable. C'est aux pharmacologistes qu'il appartient de prononcer dans cette question.
On n'a que trop souvent à déplorer des empoisonnements par le Tabac. Lorsqu'on emploie le Tabac préparé dans nos manufactures, et c'est là le plus connu, il survient ordinairement et en même temps que les symptômes indiqués plus haut en parlant des solanées vireuses, il survient, disons-nous, des phénomènes d'irritation locale plus ou moins intenses ; au contraire, lorsqu'on se sert de la plante sèche ou séchée sans préparation, ou bien encore des extraits et des teintures qui se trouvent habituellement dans nos officines, les symptômes ne diffèrent réellement que bien peu de ceux que produisent la belladone, et la stramoine. Il est vrai pourtant que le Tabac a moins d'activité que ces deux plantes.
Action thérapeutique du Tabac.
En thérapeutique, le Tabac a été jadis beaucoup plus employé que de nos jours, et nous sommes convaincus que ce médicament n'a pas de propriétés spéciales assez importantes pour occuper une grande place dans la matière médicale, si l'on y conserve les autres solanées vireuses ; les praticiens en resteront probablement aussi persuadés que nous par la lecture de ce qui va suivre.
1° Maladies des centres et des conducteurs nerveux. Boerhaave conseillait les applications de feuilles fraîches de Tabac sur le front et sur les tempes dans les douleurs névralgiques; le même moyen, ou mieux l'application de la décoction ou de l'extrait, est utile encore pour calmer les douleurs delà goutte ou du rhumatisme alors que la douleur est superficielle. Dans les ondontalgies, les collutoires de décoction de Tabac, les frictions des gencives avec l'extrait de cette plante ont de grands avantages, et de plus grands que l'usage de la pipe et de la chique, conseillé également dans ce cas.
Quant aux affections des centres nerveux, elles ne sont pas combattues par le Tabac avec le même avantage, quoi qu'on ait pu dire des succès obtenus dans le traitement des paralysies, etc.
Le Tabac avait déjà été recommandé au dix-septième siècle, ainsi qu'on peut le lire dans l'ouvrage de Zvinger (1696) comme un moyen efficace dans le traitement des paralysies; mais c'est surtout, dans ces derniers temps, M. Fischer {Hufeland Journal, 1838) qui a appelé l'attention des praticiens sur ce remède énergique. Il rapporte plusieurs observations qui lui paraissent prouver que le Tabac, à petites doses, et employé avec persévérance, a une action stimulante sur le cerveau, le cervelet et la moelle épinière, et qu'il réussit dans l'incontinence d'urine causée par la paralysie
du sphincter de la vessie, comme dans la paralysie des membres inférieurs. Il serait important de répéter ces expériences. Toutefois les résultats auxquels est arrivé M. Bretonneau , dans les mêmes circonstances, avec la belladone, donnent lieu de penser que les assertions de M. Fischer seront confirmées par des travaux ultérieurs.
Nous ne croyons pas qu'on puisse conseiller ce médicament dans les affections soporeuses, sans courir le risque d'augmenter les désordres cérébraux. Mais si l'on s'en rapporte au témoignage de Thomas, confirmé par Anderson , le tétanos aurait quelquefois cédé à remploi du Tabac. Thomas ne conseillait que les lavements de fumée. Anderson appliquait les feuilles fraîches de Tabac sur les muscles qui étaient plus particulièrement convulsés, en même temps qu'il faisait, sur la plaie, des fomentations avec la décoction de la plante. II donnait aussi des lavements avec cette même décoction et avec la fumée .
Dans certaines céphalalgies, celles surtout qui semblent liées à un état de sécheresse extrême de la membrane pituitaire, l'usage du Tabac à priser a été conseillé, et tous les jours on peut constater l'utilité de cette médication; par contre, chez beaucoup d'autres personnes, la déplorable habitude qu'elles ont prise d'introduire sans cesse de la poudre de Tabac dans le nez, entretient sur la membrane muqueuse un état d'hyperhémie et une céphalée qui en est la conséquence.
2° Appareil des sens. Ce que nous venons de dire fait assez voir à combien d'accidents s'exposeraient ceux qui, ayant déjà une affection chronique des narines, continueraient l'usage du Tabac en poudre. Quelquefois, dans nos hôpitaux, nous voyons les dartres rongeantes du nez et de la face ne pas reconnaître d'autres causes déterminantes.
D'un autre côté, l'usage du Tabac peut être utile pour augmenter les sécrétions nasales, les ramollir, et faciliter la respiration par le nez. Quelques personnes ont la voix toujours nasonnée quand elles ne. font pas usage de Tabac.
Le larmoiement qui tient à l'endurcissement du mucus de là partie inférieure du canal nasal peut encore être avantageusement combattu par le Tabac à priser ; c'est de cette manière qu'il faut entendre ce proverbe que le Tabac éclaircit la vue. Le médecin doit encore conseiller cette médication comme moyen révulsif utile dans certaines ophthalmies chroniques. Le mal est à côté du. bien, car chez les gens que la poudre de Tabac irrite trop, il peut survenir des maladies des fosses nasales, comme nous l'avons dit plus haut, qui, se communiquant aux voies lacrymales, finissent par amener des tumeurs ou des fistules.
Les catarrhes de la trompe d'Eustache et ceux du tambour sont quelquefois avantageusement modifiés par la fumée de Tabac. Le malade remplit la bouche et le pharynx d'une grande quantité de fumée, puis, fermant le nez et la bouche, et faisant un grand effort d'expiration, il chasse à plusieurs reprises la fumée dans l'intérieur de l'oreille.
C/est un usage vulgaire dans les campagnes, de traiter la gale des ani-
maux domestiques, leurs diverses affections pédiculaires, et les maladies chroniques dont leur peau peut être le siège, par des lotions faites avec une décoction de Tabac, ou bien encore par des pommades dans lesquelles le Tabac en poudre entre en grande proportion. Cette médication est évidemment utile, et les gens du peuple, appliquant à eux-mêmes une pratique que l'expérience avait sanctionnée chez les animaux, traitent souvent par les mêmes moyens, et avec succès, la gale et certaines dartres. Ils détruisent de la même manière et avec la même facilité les poux et les morpions. Mais lorsqu'on applique sur tout le corps une forte décoction de Tabac, ou de la pommade dans laquelle la poudre de cette plante entre pour une grande proportion, il peut en résulter, par le fait de l'absorption, des accidents redoutables d'empoisonnement. Ces accidents surviennent principalement quand le derme est dénudé comme dans les teignes, dans les gales accompagnées de pustules. On lit dans Stoll, dans le journal de Vandermonde, dans l'histoire de la Société royale de médecine, des observations qui doivent nous rendre prudents sur l'emploi du Tabac appliqué sur la surface cutanée.
3° Maladies de F appareil respiratoire. Dans l'asthme nerveux, l'usage de fumer du Tabac est souvent aussi utile que l'emploi du datura suivant le même mode. L'extrait de cette plante a encore été conseillé dans la toux férine, dans la coqueluche, mais évidemment dans tous ces cas le datura stramonium et la belladone sont préférables.
. Robert Page cite plusieurs observations de pneumonies guéries par le Tabac, alors que l'aggravation allait croissant malgré le traitement antiphlogistique. Il s'est servi, dans ces cas, du lavement suivant, qu'il n'a pas eu besoin, dit-il, d'administrer plus d'une fois : feuilles de Tabac, 1 gramme 75 centigrammes (35 grains); eau bouillante, 360 grammes (12 onces). Faitez infuser pendant un demi-heure, et administrez.
M. Szerlecki l'a aussi employé avec succès dans les mêmes circonstances. Le Tabac à dose un peu forte a agi, d'après ces observations, dans quelques cas de pneumonie, à la manière du tartre stibié. Comme ce médicament, il déprime les forces et a l'avantage, chez les personnes atteintes d'inflammation des organes thoraciques, de diminuer la force et la fréquence du pouls, de modérer la réaction fébrile sans déterminer de vomissements, ce qui est l'inverse de son action chez les individus bien portants.
M. Szerlecki a constaté, par un grand nombre d'expériences, l'efficacité du Tabac dans l'hémoptysie active.
M. Bauer a aussi observé les plus heureux effets de l'emploi de la teinture de nicotiane dans le traitement de cette maladie.
C'est, d'un côté, par son effet sédatif sur la circulation (expériences de Schubarth); de l'autre, par la dérivation sur les plexus nerveux gastriques (analogue à l'action de l'ipécacuanha à petites doses), que le Tabac peut être très-salutaire dans l'hémoptysie.
La fumée de Tabac en lavement a été particulièrement conseillée dans
m MEDICAMENTS STUPEFIANTS.
le traitement de l'asphyxie, et surtout dans celui de l'asphyxie par submersion. C'est vers la fin du siècle dernier que les travaux de Pia, échevin de Paris, et que les discussions acerbes qui s'élevèrent à ce sujet donnèrent aux lavements de Tabac une importance extrême dans le traitement des noyés. En vain Portai donna-t-il d'exellentes raisons pour prouver non-seulement l'inutilité, mais encore le danger de ces lavements -, sa voix ne fut pas écoutée, et de nos jours encore les lavements de Tabac sont employés pour secourir les noyés. Nous partageons, à cet égard, entièrement l'avis de Portai, et nous pensons qu'avant de préconiser un moyen certainement dangereux, il eût été convenable de faire quelques expériences comparatives, ce qui n'a jamais été fait.
Depuis Stesser, qui a publié à la fin du dix-septième siècle un livre où il décrit un grand nombre d'appareils fumigatoires pour introduire de la fumée de Tabac dans le rectum, jusqu'à nos jours, une multitude de machines plus ou moins ingénieuses ont été successivement essayées et abandonnées. L'instrument le plus simple de tous est certes celui de Gaubius : c'est un soufflet de cuisine dont le tuyau est garni de cuir pour ne pas blesser l'intestin, et à l'âme duquel on adapte un entonnoir. La fumée de Tabac est reçue dans l'entonnoir, introduite dans l'appareil par l'écartement des valves du soufflet, et poussée ensuite doucement dans le rectum.
Maladies de V appareil digestif. A l'époque où les lavements de fumée de Tabac avaient acquis une faveur si grande, on ne les conseilla pas seulement dans le traitement des asphyxiés, mais encore dans celui de plusieurs maladies très-graves du canal intestinal. Ainsi l'iléus, la hernie étranglée, la colique de plomb, la tympanite, la dysenterie, furent soumises aveuglément à la même médication.
Déjà Sydenham avait préconisé les lavements de fumée de Tabac dans l'iléus; Mertens et Schœffer vinrent ensuite ajouter leur témoignage à l'imposante autorité de Sydenham: ce moyen, conservé jusqu'à nos jours, semblera bien insuffisant à qui connaît les causes mécaniques et si souvent inamovibles qui donnent le plus souvent naissance aux symptômes dont la réunion a reçu le nom d'iléus. Toujours est-il que si l'iléus reconnaît pour cause un pincement de l'intestin où une contraction spasmodique d'une portion du tube digestif, la fumée ou la décoction de Tabac, administrées en lavements , pourront avoir quelquefois les mêmes avantages que dans la hernie étranglée.
Schœffer est le premier, que nous sachions du moins, qui ait conseillé dans la hernie étranglée les lavements de fumée de Tabac. Les auteurs du siècle dernier se sont tous accordés sur ce point, que le Tabac était utile dans ce cas. Pott, au lieu de fumée, donnait en lavements l'infusion de •4 grammes (1 gros) de feuilles de Tabac pour 500 grammes (d livre) d'eau. Dehaen conseillait plutôt la fumée. Souville parle, dans le journal de Vandermonde, des heureux effets qu'il obtint dans deux cas de hernie étranglée, la première fois par un lavement fait avec la décoction de 30 grammes (I once) de Tabac dans J kilogramme (2 livres) d'eau: la seconde par
une infusion théiforme de la même plante, qu'il administra en potion. Avant de passer outre, nous protesterons contre les doses énormes indiquées par Souville : l'infusion de 30 grammes de feuilles de Tabac, conservée dans l'intestin, donnerait certainement lieu à des accidents mortels.
Tous ces praticiens donnaient alors le Tabac surtout comme purgatif, dans le but d'accélérer le mouvement péristaltique de l'intestin , et par là de dégager de l'obstacle la portion du tube digestif qui était étranglée; mais évidemment le Tabac agissait comme agit la belladone et le datura, qui sont seuls aujourd'hui employés en pareils cas et avec bien plus d'avantage, et qui font parfois cesser le spasme, soit des muscles, soit des anneaux fibreux qui serrent l'intestin.
La colique de plomb a été attaquée aussi par le Tabac. Gravel appliquait sur le ventre des fomentations faites avec une décoction de Tabac, et les y laissait jusqu'à ce qu'il survint des garde-robes, et alors il administrait des purgatifs drastiques. C'est par ces mêmes fomentations aidées de minorât ifs doux, que, dans ces derniers temps, on a voulu combattre la dysenterie.
Les lavements de décoction de Tabac, les infusions de Tabac prises en potions, des applications de feuilles cuites sur le ventre, sont rangés parmi les moyens les plus propres à favoriser la destruction des vers intestinaux.
Enfin, il est presque d'un usage vulgaire parmi les médecins, de donner des lavements de Tabac dans les constipations opiniâtres, médication que nous n'avons jamais vue amener des résultats que nous n'eussions pu obtenir beaucoup plus vite et plus sûrement par d'autres moyens.
Maladies de V appareil génito-urinaire . Fowler, à la fin du siècle dernier, vanta singulièrement la teinture de Tabac dans le traitement de la dysurie calculeuse ; le témoignage un peu suspect de ce praticien se trouve confirmé de nos jours par celui de Henri Larle et de Shaw. Ces deux auteurs en effet traitaient et guérissaient la rétention d'urine et le spasme de l'urètre par des lavements de fumée ou de décoction de Tabac, et Larle mettait, dans le même cas, des suppositoires dans la composition desquels entrait, pour une grande partie, l'extrait de la même plante. Des travaux plus récents ont démontré que la stramoine et la belladone, opposées auxmêmes accidents, avaient des effets beaucoup plus certains.
Hydropisie. Déjà au dix-septième siècle, le Tabac a été préconisé contre l'hydropisie, et notamment contre l'ascite. Magnenus assure qu'une décoction de nicotiane avait agi, entre ses mains, si fortement chez un de ses malades, qu'il avait été obligé d'en supprimer l'emploi. Plus tard Fowler recommande l'infusion suivante comme un remède souverain contre l'hydropisie :
Prenez : Feuilles sèches de Tabac, , 30 grammes (1 once).
Eau bouillante, 500 grammes (1 livre).
Laissez macérer pendant une heure dans un vase clos et, au bain-marie;
exprimez ensuite 120 grammes de cette infusion, et ajoutez alcool rectifié, 60 grammes (2 onces).
Cette teinture se prend, deux fois par jour à la dose de 4-0 gouttes.
Fowler a porté la dose successivement jusqu'à 200 gouttes, en augmentant par 5 ou 10 gouttes; il rapporte vingt-deux cas différents d'hydropisie, dont la plupart ont été combattus par le Tabac.
MM. Garnett, Augustin, J.-R. Schmitt, ont également employé le Tabac avec succès dans l'hydropisie générale.
On a aussi recommandé l'emploi du Tabac à l'intérieur contre V hydrothorax, mais nous sommes loin de recommander cette pratique.
Goutte. Dans la goutte aiguë, plutôt pour prévenir que pour calmer les attaques, quelques empiriques conseillent la médication suivante:
Tous les mois,,pendant une 'semaine, le malade prend un bain de pieds, préparé avec l'infusion de 30 grammes de Tabac à priser, en poudre. Puis, après avoir bien essuyé les pieds, il les expose pendant 10 minutes à la fumée de feuilles de Tabac à fumer que Ton brûle sur un réchaud. Quand les pieds sont bien secs, on les recouvre d'un bas de laine bien sec dans lequel on a également introduit de la fumée de Tabac.
Nous avons été témoins du succès de cette médication que nous n'avions pas conseillée, et dans quelques cas nous avons eu à nous louer de l'avoir suivie chez quelques-uns de nos malades.
Maladies diverses. C'est encore par ses vertus stupéfiantes analogues à celles des autres solanées vireuses que le Tabac a été utile dans les engorgements douloureux des ganglions lymphatiques et des glandes.
Parlerons-nous maintenant de la fumée de cette plante employée comme moyen purificateur? Diemerfaroeck, qui la conseille pour se préserver de la peste, pense que l'usage de la pipe est un moyen prophylactique excellent, parce qu'il force à ne pas avaler sa salive ; mais Mertens fit voir que cette habitude n'avait été d'aucune utilité dans la peste de Moscou, et, à ce sujet, Murray fait judicieusement observer que parmi les Orientaux qui font un usage continuel, de la pipe, la peste fait des ravages presque incessants.
Mode d'administration et doses.
Le Tabac s'emploie en infusion, pour l'usage interne, à la dose de 1 à 2 grammes, (20 grains à 1 demi-gros) pour 500 grammes (1 livre) d'eau : en décoction de 2 à 60 grammes (1 demi-gros à 2 onces), suivant que la décoction est pour l'usage interne ou pour l'usage externe. Les feuilles sèches peuvent se donner à une dose double de celle des feuilles préparées dans nos manufactures. L'extrait s'emploie à la dose de 25 centigrammes à 1 gramme (5 à 20 grains) à l'intérieur, soit en pilules, soit pour faire des suppositoires. La teinture de Fowler, dont la formule se trouve à la page précédente, peut être employée à la dose de 40 à 200 gouttes.
L'huile essentielle ne doit jamais être prescrite.
Jusquiarae noire (Hyoscyamus mgeryL.), sa saveur d'abord fade, puis acre et désa-
planteindigène, bisannuelle, très-commune gréable.
dans les lieux incultes. Brandes, en analysant les graines, y a
Parties usitées. Toute la plante et les découvert un principe actif qu'il a nommé
semences. hyoscyamine. Celte substance est blanche,
Caractères botaniques. Tige rameuse, cristallisée en aiguilles soyeuses, très-so-
couverte de poils, d'un à deux pieds de lubie dans l'eau. Elle est précipitée par le
haut; feuilles alternes, profondément si- chlorure d'or en blanc jaunâtre; mais le
nuées sur les bords, velues et très-vis- chlorure de platine ne la précipite pas.
queuses; fleurs jaunâtres avec des stries, Les Jusquiames blanche et dorée (hyos-
d'un rouge vineux, presque sessiles, en cyamus albus et H a'ureus) sont des espèces
épi unilatéral; calice tubuleux, subcam- annuelles du Midi qui possèdent des pro-
paniformes ; corolle infundibuliforme ; 5 éta- priétés un peu moins actives. Vhyosciamus
mines ; fruit, capsule allongée, biloculaire, datura est cette espèce décrite par Forska,
s'ouvrant par le sommet (bixide), et con- dont les peuples de l'Asie font un fréquent
tenant des graines tuberculeuses. usage.
La couleur de la plante fraîche est d'un Les préparations sont les mêmes que
vert terne, son odeur fétide et nauséeuse,, celle de la Belladone.
Action physiologique de la Jusquiame.
L'action toxique de ia Jusquiame est beaucoup moins puissante que celle du datura et delà belladone; toutefois, elle est semblable, si les doses sont proportionnellement plus élevées.
Wepfer raconte (Tractatus dedcutâ aquaticâ) que Ton servit aux bénédictins du couvent de Rinhow de la salade que l'on croyait être de la racine de chicorée. Or c'était de la Jusquiame. Après le repas, les moines s'allèrent coucher. Peu après, les symptômes de l'empoisonnement commencèrent à se manifester. Malaise général, douleurs d'entrailles, vertiges, ardeur brûlante de la bouche et du gosier. A minuit, heure de matines, un moine était tout à fait fou ; on crut qu'il allait mourir, et on lui donna le viatique. Parmi les autres qui étaient allés au chœur, les uns ne pouvaient ni lire ni ouvrir les yeux, les autres mêlaient à leurs prières des paroles désordonnées, les autres croyaient voir des fourmis courir sur leurs livres. Le matin, le frère tailleur ne pouvait enfiler son aiguille, il envoyait la pointe triple. Tous guérirent.
Si la Jusquiame est prise à une dose plus élevée, elle peut causer la mort, et les symptômes que l'on éprouve sont exactement les mêmes que ceux que nous avons décrits plus haut en parlant du datura et de la belladone.
Action thérapeutique.
L'identité des phénomènes produits par la Jusquiame sur l'homme sain devait naturellement faire penser que les effets thérapeutiques seraient éga-
m MÉDICAMENTS STUPÉFIANTS.
lement les mêmes : c'est ce que l'expérience a pleinement confirmé ; et nous nous bornerions à dire, d'une manière générale, que la Jusquiame s'emploie dans les mêmes cas que la belladone et le datura, seulement à doses beaucoup plus élevées, si la plupart des médecins, ignorant la similitude d'action des diverses solanées vireuses, n'avaient attribué à la Jusquiame des propriétés sur lesquelles nous allons insister avec quelques détails. Toutefois, nous ferons observer que ces témoignages démontrent encore plus positivement cette similitude d'action.
L'emploi de la Jusquiame était à peine connu chez les anciens. Dioscoride la donnaità l'intérieur pour calmer les douleurs (lib. 6, cap. 69). Celse en faisait un collyre, et en injectait le suc dans les oreilles, lorsqu'il existait une otorrhée purulente (lib. 6, cap. 6). Mais ce qu'on trouve d'épars dans les livres publiés avant le milieu du dix-huitième siècle n'a vraiment rien d'important. C'est à Storck surtout que l'on doit d'avoir fait sur la Jusquiame de nombreuses expériences qui ont désormais donné à cette plante un rang important dans la matière médicale (Stork, lib. de Stramonio, Hyoscyamo, etc., p. 28 et seq.). Toutefois, cet auteur a certainement exagéré les propriétés utiles de ce médicament, comme de tous ceux sur lesquels il a expérimenté. Ainsi, il cite de nombreux cas de succès dans l'hypochondrie, la manie, l'hystérie, l'épilepsie, les convulsions diverses, et Coîlin (Obs., t. II, p. 148) vient ajouter son témoignage très-suspect à celui de Stork; tandis que Greding (Ludwig, Advers. med.pract., vol. I, part. 1, p. 71 et seq.), qui semble avoir pris à tâche de s'inscrire en faux contre tous les faits que Storck avait publiés, s'efforce de démontrer par des expériences contradictoires la fausseté des résultats annoncés parle médecin de Vienne, et de déposséder en quelque sorte la Jusquiame de toutes propriétés utiles. Le fait est que des travaux plus récents ont infirmé la plupart des merveilleux résultats annoncés par Storck; mais ils ont fait voir en même temps que la Jusquiame avait, dans certains cas, une incontestable. utilité.
Whitt (On nerv. disorders, p. 363) employait l'extrait depuis 2 centigrammes et demi (demi-grain) jusqu'à 20 centigrammes (4 grains), comme sédatif, dans les maladies nerveuses. Stoll le préférait à l'opium dans le traitement de la colique de plomb, parce que, tout en calmant les douleurs, il tenait le ventre libre. Woltje (Murray, App. med., t. I, p. 666) s'en loue beaucoup également dans la colique de plomb. Rosenstein [vide Murray, ibid) l'employait avec avantage pour calmer les toux nerveuses, à l'exemple de Storck, qui l'avait conseillé dans le même cas. De nos jours,, on l'a souvent conseillé dans la coqueluche, et avec autant d'avantage que la belladone et le datura stramonium.
L'ulilité de la Jusquiame dans les névralgies est incontestable : Breiting {Hufeland Journal, 1807), Méglin, Chailli, Burdin {Journal de méd. de Leroux, t. XIV), l'ont particulièrement préconisée dans ce cas. C'est surtout à l'intérieur que ces praticiens l'administraient, et les célèbres pilules de Méglin, composées de parties égales d'oxyde de zinc, d'extrait de Jusquiame et d'extrait de valériane sauvage, sont aujourd'hui d'un usage
presque trivial dans le traitement des névralgies. Burdin (loco cit.) a démontré qu'elles n'agissaient que par l'extrait de Jusquiame qu'elles contiennent, et nous sommes en cela de son avis. Ces- pilules s'administrent à la dose d'une, trois fois par jour, et progressivement jusqu'à vingt, trente, et même quarante par jour. Elles doivent être portées jusqu'au point de déterminer de légers vertiges et un trouble notable de la vue : on les continue au moins quinze jours ou un mois après la complète cessation de la douleur névralgique. Méglin a exagéré l'utilité de cette médication. Nous l'avons bien souvent employée sans succès, et elle ne nous a semblé réellement efficace que pour empêcher le retour des névralgies qui déjà avaient été ou dissipées ou presque détruites par d'autres moyens. Quand la névralgie est superficielle, l'application locale de l'extrait de Jusquiame, à la dose de 4 à 8 grammes (1 ou 2 gros), a des effets beaucoup plus prompts que l'administration interne.
Il en est de même pour les rhumatalgies et les douleurs superficielles, soit que la Jusquiame soit employée en injections, comme dans les douleurs internes, soit qu'on l'applique en cataplasme, comme pour les phlegmasies douloureuses des articulations, de la peau, du sein, etc., etc. Le docteur Troubine a conseillé les vapeurs de la décoction de cette plante contre l'odontalgie (Voienno, Meditsinski Journal, t. VII, n° 1, p. 99). On répèle souvent ces fumigations, tant que la douleur est aiguë, et seulement deux ou trois fois par jour, comme moyen préventif.
Dans les phlegmasies de l'iris survenues après l'opération de la cataracte, Schmidt a obtenu de bons effets de l'usage externe et interne de la Jusquiame (Bibliothèque méd., t. XXIII, p. 405). On conçoit que, dans ce cas, cette plante agisse, comme toutes les solanées vireuses, autant en calmant la douleur qu'en dilatant la pupille, et ce même moyen sera le meilleur pour s'opposer aux adhérences de l'iris et à l'occlusion de la pupille, qui suivent quelquefois l'opération de la cataracte, ou de graves phlegmasies du globe oculaire. Il sera bon également pour opérer le relâchement de l'iris avant l'opération de la cataracte.
Comme Plater l'avait vantée dans les flux hémorrhoïdaux immodérés (Praxis med., 635) et que Storck l'avait vue réussir une fois dans une hémoptysie (loc. sup. cit.), quelques médecins crurent devoir la conseiller en général dans les hémorrhagies; mais il serait imprudent de compter sur ce moyen, qui est fort infidèle, tandis que la matière médicale nous en offre tant dans lesquels on peut avoir une grande confiance.
Les applications topiques de Jusquiame ont de grands avantages pour calmer les douleurs, ainsi que nous l'avons dit plus haut; M. Chanel s'en est servi il y a quelques années comme le docteur Magliari de celles de belladone, pour aider la réduction des hernies et des paraphymosis (Journal des connaissances méd.-chirurg., t. II, p. 86).
Ce que nous venons de dire s'applique aussi bien à la Jusquiame blanche qu'à la noire, dont les propriétés sont presque identiques.
Les heureux effets de la Jusquiame, exagérés par Storck et par quelques n. 7
9b MÉDICAMENTS STUPÉFIANTS.
autres médecins, constatés par les observateurs de bonne foi, ont été niés par M. Ratier, qui semble n'avoir eu d'autre but que de renverser tout ce qui avait été fait en matière médicale {Arch. gèn. de rnéd., t. I, p. 297). Mais les expériences de ce médecin, faites sur des malades qui souvent ne prenaient pas les médicaments prescrits, et dans les maladies où les bons esprits ont rejeté l'emploi de la Jusquiame, ne prouvent rien contre les résultats d'une expérimentation sévère et consciencieuse.
Doses. La poudre et l'extrait de Jusquiame se donnent à la dose de 20 centigrammes à 2 grammes (4 à 40 grains) par jour ; l'infusion et la décoction pour l'usage interne se prennent à la dose de 2 à 4 grammes (demi-gros à 1 gros) pour 500 grammes (1 livre) d'eau, la teinture à 36 ou 72 gouttes*
Pour l'usage externe, les doses peuvent être beaucoup plus considérables sans qu'il en résulte d'inconvénient.
On emploie les feuilles, la tige, les capsules, les graines, la racine. La racine passe pour être la partie la moins active de la plante ; les semences sont douées des propriétés les plus énergiques. Elles entrent dans la composition des pilules de cynoglosse.
On doit à M. Schroff, de Vienne, des expériences très-intéressantes sur l'hyoscyamine, ou l'alcaloïde constituant le principe actif de la Jusquiame. Personne n'a mieux exposé les analogies et les différences d'action qui existent entre les alcaloïdes de la stramoine, de la belladone et de la Jusquiame. En voici le résumé :
Ces trois alcaloïdes donnés à dose convenable ont pour effet : 1° de déterminer toujours de la pneumonie chez les lapins. Il est probable que cet effet résulte d'une action élective sur le pneumo-gastrique dont ils produisent la paralysie; 2° de dilater la pupille d'une manière constante ; mais l'hyoscyamine a, sous ce rapport, une action beaucoup plus rapide, plus intense et plus persistante que l'atropine elle-même; et d'ailleurs comme l'hyoscyamine est soluble dans l'eau, l'instillation est moins douloureuse ; 3° de provoquer la sécheresse de la bouche et de l'arrière-gorge, du larynx et des bronches, ainsi que de la peau, et de produire de la difficulté dans la déglutition et de l'enrouement; 4° de déterminer, à forte dose, des accidents cérébraux, des vertiges, des hallucinations et du délire; mais tandis que le délire causé par l'atropine et la daturine est ordinairement extatique, même furieux avec grande tendance au mouvement, au rire et à toute sorte de folies, celui de l'hyoscyamine est calme, avec propension au sommeil et au repos. Ainsi donc l'hyoscyamine est plus franchement hypnotique, et donne un sommeil calme et profond, tandis que les autres chassent le sommeil, ou du moins le rendent agité. A petite dose, ces trois alcaloïdes diminuent l'activité du cœur et la fréquence du pouls; à forte dose, la diminution rapide de la fréquence du pouls est suivie d'une augmentation exagérée tout aussi rapide. Enfin si la daturine et surtout l'atropine, à forte dose, déterminent constamment la paralysie des sphincters de l'anus et de la vessie, cet effet est très-rare avec l'hyoscyamine, ce qui est d'autant
DOUCE-AMI iRE.
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plus étonnant que son action paralysante sur le sphincter de l'iris est plus vive.
De ces considérations il résulte que l'hyoscy aminé trouvera sa principale indication quand il s'agira de calmer le besoin de tousser et de provoquer un sommeil tranquille. Si sous ce dernier rapport elle le cède à la morphine, d'autre part, elle a l'avantage de favoriser les selles au lieu de produire la constipation.
La dose est de 1 à 3 milligrammes par jour, sous forme de poudre, que l'on prépare en faisant dissoudre Fhyoscyamine dans un peu d'eau distillée, avec addition de quelques gouttes d'alcool, et triturant exactement avec du sucre {Union médicale, mars 1857).
DOUGE-AMERE.
La Douce-Amère (Solanum dulcamara, L.) est un sous-arbrisseau indigène qui fleurit en juin et en juillet.
Parties usitées. Les tiges.
Caractères botaniques. Tiges sarmenteusesj ligneuses à leur base, herbacées dans le reste de leur étendue; feuilles alternes, les supérieures laciniées; Heurs violeties, pédonculees et en grappes; calice persistant, très-petit; corolles à lobes étroits et marqués à leur base de deux petites taches vertes ; étamines rapprochées en cône; fruit, baie ovoïde, rougeatre. Cette plante a une odeur forte et vireuse qui s'affaiblit par la dessiccation ; ses tiges ont une saveur très-amère,qui bientôt laisse un arrière-goût agréable.
M. Desl'ossés a trouvé de la solanine dans les tiges et dans les feuilles. C'est sans nul doute à ce principe actif que sont dus les effets de la Douce-Amère.
La matière sucrée de la plante a reçu de Pfaff le riom de Picroglycion (Soubeiran).
La Douce-Amère n'est guère employée que sous forme de tisane ou d'extrait. Elle cède très-bien à l'infusion ses principes solubles. ■
On prépare la tisane de Douce-Amère de la manière suivante :
Tisane de Douce-Amère.
Pr. : Tiges de Douce-Amère
sèches et concassées, 20 gr.(5gros).
Eau bouillante, 1 ,000 gr. (2 lit.).
Faites infuser pendant deux heures et passez. (Hôp. de Paris.)
Sirop de Douce-Amère.
Pr. : Douce-Amère, Sirop de sucre,
1 part.
3 part.
On fait pendant douze heures infuser la Douce-Amère dans deux parties et demie d'eau ; on passe sans expression, on fait une seconde infusion que l'on mêle au sirop, et l'on évapore jusqu'à ce que le sirop ait perdu un poids égal à celui de la première liqueur de Douce-Amère; on ajoute alors cette première qu'on a conservée à part, et l'on passe le sirop à travers un blanchet.
Chaque once (32 grammes) de sirop contient la substance de 1 gros (4 grammes) de tige de Douce-Amère.
La Douce-Amère est un de ces médicaments dont les propriétés thérapeutiques ont été exaltées avec une telle exagération, que les expérimentateurs qui sont venus depuis, trompés presque toujours dans leur attente, ont fini par contester à cette plante toute vertu médicinale; et si le discrédit dans lequel est tombée la Douce-Amère n'est pas tout à fait mérité, au moins faut-il reconnaître que les éloges dont elle avait été l'objet étaient plus injustes encore.
400 MÉDICAMENTS STUPEFIANTS.
Indiquée par Dioscoride, qui la croyait diurétique et qui la conseillait dans l'hydropisic, elle est encore mentionnée avec honneur dans les commentaires de Matthiole et dans Bauhin, mais c'est surtout aux élèves de Boerhaave, de Linné et de Sauvages qu'elle dut la grande faveur dont elle jouit dans tout le cours du siècle dernier.
Action physiologique de la Douce- Arrière.
Donnée à très-hautes doses, la Douce-Amère peut produire des effets toxiques légers analogues à ceux que peut occasionner la jusquiame : la céphalalgie, l'ivresse, l'embarras de la langue, l'ardeur de la gorge, le délire, la nymphomanie, la suppression et la rétention d'urine, des démangeaisons et des éruptions à la peau, comme le démontrent les témoignages de Linné, de Carrère, de Starke, de Dehaen. Aussi a-t-elle été conseillée dans des cas analogues à ceux où l'efficacité des solanées vireuses était peu contestable.
Action thérapeutique de la Douce-Amère.
Linné et Garrère la donnaient avec avantage dans le rhumatisme chronique; Cullen, qui reconnaît son efficacité, admet pourtant qu'elle ne réussit que dans le plus petit nombre de cas. Starke, Bergius et Carrère, que nous venons de citer, affirment que, par son emploi, on calme les douleurs violentes de la goutte. Dehaen l'a vue réussir dans l'asthme, et calmer l'oppression qui accompagne certaines affections pulmonaires. Dans le journal de Hufeland, on trouve quatre observations sur son heureuse application dans la coqueluche; Werlhoff, Boerhaave, la regardent comme très-utile dans la phthisie pulmonaire. Il est probable que cette plante, comme les autres solanées, soulage certains accidents nerveux et spasmodiques qui surviennent dans le cours de la fonte tuberculeuse des poumons; mais il est plus probable encore que Boerhaave a guéri par ce moyen des catarrhes chroniques et non des phthisies, comme il le prétend.
Mais un très-grand nombre d'observateurs ont été d'accord sur ce point que la Douce-Amère était particulièrement utile dans le traitement des maladies que l'on attribuait avec juste raison à un vice particulier des humeurs. Les témoignages de Carrère, de Bertrand, de la Gresie, de Starke, de Poupart, de Swediaur, permettent d'ajouter foi aux propriétés de la Douce-Amère dans le traitement des dartres, des scrofules, des véroles constitutionnelles, et de toutes ces affections qui assiègent les malades lorsque des affections cutanées se sont supprimées et que l'économie semble en souffrir profondément. De nos jours, Chriehton a publié un travail fort important sur l'efficacité de ce médicament dans le traitement de la lèpre, et M. Gardner le conseille surtout dans les maladies de la peau accompagnées d'une vive irritation, telles que le prurigo, le psoriasis,