HYDROGÈNE SULFURÉ
Nous possédons l'histoire d'un cas de « suffocatio ex halitû cloacœ » datant de 1624. Le gaz des fosses d'aisance est composé essentiellement d'acide carbonique, d'ammoniaque, d'hydrogène sulfuré et d'hydrogène protocarboné. Un mètre cube de contenu d'une fosse d'aisance fournit, par 24 heures, entre autres : 619 gr. d'acide carbonique, 113 gr, d'ammoniaque et 2 gr. d'hydrogène sulfuré.
Les effets toxiques de l'hydrogène sulfuré peuvent se manifester dès que l'air inspiré en contient 0,6 p. 1000. L'issue fatale ne survient que si la teneur de l'air est de beaucoup supérieure. Outre la concentration du gaz ou, pour mieux dire, sa tension partielle dans le mélange gazeux, il faut encore prendre en considération la durée de l'inhalation. Un chien ayant inspiré 5 litres d'air mélangé de 2 p. 100 H*S, périt dans l'espace de deux minutes; un autre ayant inspiré 100 litres d'air mélangé de 0,5 p. 100 H^S, mourut dans l'espace de trois-quarts d'heure. Chez les /aptVw, l'intoxication se montre déjà quand on leur fait inspirer un air contenant 0,037 p. 100 (par volume) de ce gaz (1), et la mort survient en trois heures et demie si sa teneur s'élève à 0,072 p. 100. Les chats périssent en dix minutes s'ils séjournent dans une atmosphère contenant 0,32 p. 100 H*S. Chez rhomme les phénomènes toxiques peuvent éclater immédiatement après Tinhalation de ce gaz, et la mort s'ensuivre sur-le-champ ou après quelques heures. Les pièces contenant 0,57 p. 1000 H^S sont juste à la limite où il devient dangereux d'y séjourner. Il est tout à fait impossible d'y travailler (2).
Dans quelque partie du corps qu'il se trouve, le gaz finit par pénétrer dans la voie sanguine où il se transforme passagèrement en sulfures alcalins qui ne tardent pas, grâce à l'influence de lacide carbonique du sang, à mettre en liberté de l'hydrogène sulfuré. Quant à l'élimination, elle s'effectue en partie par les poumons. Le mélange du sahg avec Veau chargée d'hydrogène sulfuré se colore en vert-sale passant au brun-sale si le mélange est examiné en couche épaisse. Aux lieu et place des deux
(i) BiEFKL uDd PoLBK, Zeitschr. f. Biologie, Bd XVI, p. 299. it) KwiLEou, Studienûber die Giftigkeitf etc., Wiirzbursç, 1890.
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bandes d'absorption caractérisant l'oxyhémoglobine, on voit apparaître la bande unique de Thémog-lobine réduite, ainsi qu'une raie d'absorption dans le rouge entre les lignes C et D deFraunhofer (v, planche spectroscopique). Cette bande de sulfohémoglobine qui n'a pu être trouvée par aucun auteur (Hoppe-Seyler, Rosenthal) après l'administration de l'hydrogène sulfuré aux animaux, apparaît, ainsi que je l'ai démontré (1), toutes les fois que l'on obtient ce gaz à l'état naissant en partant du sel de Schlippe, ou des sulfures alcalins. Si 0*^,2 à 0^^,4 de ces sels sont introduits sous la peau des lapins, cette raie pourra être décelée spectroscopiquement déjà du vivant de Vanimal dans le sang retiré des vaisseaux. Lassertion contraire est coinplètement fausse et est due à un examen inexact pratique imr des antexcrs inexpérimentés en la matière. Cette raie ne disparaît ni après l'introduction de l'oxygène, ni après l'intervention de l'oxyde de carbone. Ce composé d'hydrogène sulfuré, qui existe même quand la bande d'absorption est invisible, se forme aux dépens de l'oxygène du sang. La sulfohémoglobine étant inapte à prendre part à l'échange gazeux, la mort surviendra dès que les globules sanguins rouges, en leur totalité, ne posséderont plus assez d'oxygène pour entretenir l'échange gazeux nécessaire pour les fonctions vitales. Plus est énergique l'influence exercée par le gaz sur le sang, plus violents éclatent les phénomènes d'intoxication et plus tôt s'ensuit la mort.
Ainsi qu'il résulte des recherches instituées dans ce but (2), l'hydrogène sulfuré diminue l'alcalinité du sang. Outre son action comme poison sanguin, l'hydrogène sulfuré, d'après toutes vraisemblances, se manifeste aussi comme un paralysant des centres nerveux. Ce qui, d'après moi, plaide en faveur de cette hypothèse, c'est qu'il fait périr aussi très rapidement les insectes. En cas d'intoxication par les sulfures alcalins, le cœur continue à battre après que la musculature du corps est devenue insensible aux
(1) L. Lbwin, Arch.f' path.Anat., Bd LXXIV, 1878, p. 220, et MonaUber. d. Akad. der Wissensch» s. Berlin, 27 juin 1878.
(2) PouL, Arch. f. exp, Path,, Bd XXII, p. 1.
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excitations. L'œdème pulmonaire est d'observation courante (1).
inhalation d'hydrogène sulfure, provoque chez V homme : uausées, vomissements, selles vert-g'risâtres, lassitude, céphalée, verlig^e et marche titubante; ou bien les sujets s'affaissent immédiatement dans le coma en proie à des troubles respiratoires (râles gutturaux, dyspnée) avec cyanose. Parfois, l'haleine sent le gaz sulfuré.
Le rétablissement s'effectue habituellement dès que l'on fait respirer de l'air frais. L'action narcotique du g-az est connue dès l'antiquité. Donnée doses peu élevées, mais toxiques, il provoque l'excitation cérébrale, tandis qu'à hautes doses il produit la perte de connaissance. Une g-rande partie des oracles antiques, par exemple, Delphes, laissaient dégager par le sol crevassé de rhvdrogène sulfuré à l'état gazeux qui provoquait chez la pythie un état d'aliénation mentale.
Les chimistes qui préparent souvent ce gaz sont atteints dans on âge avancé de céphalée nerveuse, de blépharite ciliaire, ils sont enclins à la constipation, parfois ils sont sujets à des syncopes et deviennent extrêmement sensibles vis-à-vis de ce corps. Après avoir rempli leurs fonctions pendant un laps de temps plus ou moins long, les pythies prophétisantes finissaient par manifester des signes d'intoxication chronique qui les rendaient, enfin de compte, inaptes à accomplir leur service.
Le gaz des fosses d'aisance donne naissance à des effets semblables mais qui dans la plupart des cas sont plus accusés (2). Les sujets tombent sans prononcer un cri dès qu'ils sont descendus dans la fosse, deviennent comateux et expirent rapidement avec des symptômes d'asphyxie; ou bien, après leur séjour dans la fosse pendant plusieurs minutes, ils présentent, quand ils reviennent à l'air libre, d'abord des phénomènes morbides peu ^ves, tels que par exemple, céphalée, sensation de vertige, nausées, vomissements, plus tard il s'y adjoint de la faiblesse générale et du coma persistant durant une à vingt-quatre heures, de la dyspnée, de la cyanose, la respiration accélérée, stertoreuse,
11) Lkhmann, Arch. /". Hygiène, 1892. p. 135. (2) TuiERLiNG, Thèse de Breslau , 1879, p. 32.
le pouls devient fréquent et la fièvre s'allume. L'urine peut contenir de l'albumine et de Thydrogène sulfuré. Tantôt il survient de la mydriase, tantôt du myosis. Ont été observés en outre : conjonctivite, plus rarement bouffissure des paupières, roséole ou pemphigus (1) et, en cas d'intoxication grave, secousses fibrillaires des muscles et convulsions cloniques des extrémités inférieures et du tronc. Quelques malades dansent, sautent, poussent des cris non articulés (chantent le plomb) et s'affaissent ensuite morts. Les sujets marchent-ils vers la guérison, ils commencent à réagir petit à petit aux excitations extérieures, la dyspnée va en s'atténuant, ils finissent par récupérer la conscience. En tombant à V improviste dans une fosse à fumier ou dans une fosse d^aisance^ les ouvriers avalent ou aspirent quelquefois dans les poumons des matières fécales, d'où production d'une gastro-entérite avec fièvre ou d'une pneumonie se terminant éventuellement par la mort.
On connaît quelques ca^ isolés d'auto- intoxication par Vhydro^ gène sut furé {hydrothionhémie) dans lesquels l'hydrogène sulfuré était éliminé par les poumons ou par ceux-ci et l'urine; ces autointoxications étaient consécutives à des gastro-entérites avec participation particulière du cœcum (pérityphlite), à des perforations du tractus digestif, au pneumothorax, à la fièvre typhoïde, à la variole, à la tuberculose et aux affections médullaires (2). L'hydrogène sulfuré contenu dans l'urine peut provenir des autres parties du corps par résorption ou par diffusion.
Les enduits verts que Von peut observer aux dents de quelques sujets sont dus, d'après mes recherches, non à la chlorophylle, mais vraisemblablement à la sulfohèmoglobine.
Ont été trouvés à V autopsie de,s sujets intoxiqués par le gaz dégagé par les fosses d'aisance : rigidité cadavérique extrêmement accusée, taches livides colorées en vert noirâtre; chez les animaux tués par l'hydrogène sulfuré, les muscles thoraciques, par exemple, possèdent une teinte verdâtre correspondant, par sa coloration, à la mousse verdâtre que fournit le sang de ces animaux agité avec
(1) Style, Lancet, 4889, II, p. 791.
(2) Eminghaus, ^er/m. Klin, Wochenschr,, iSl^, p. 477.