I. HISTORIQUE DES POISONS
Dès l'antiquité la plus reculée du genre humain, la légende et les traditions écrites parlaient déjà de certaines substances existant dans la nature, qui, en opposition avec les influences mécaniques extérieures, étaient en état de nuire à la santé lorsqu'on les introduisait à petites doses à l'intérieur. Ces substances et leurs propriétés n'étaient connues au début que d'un petit nombre de personnes privilégiées. Plus progressait l'étude de la nature, plus augmentait le nombre de ces substances et des personnes qui en connaissaient les propriétés. Les prêtres et les chefs étaient ordinairement nantis de ce savoir, mais aussi tous ceux qui, vivant dans l'intimité de la nature, avaient appris les propriétés des herbes soit par hasard, soit en observant le dégoût qu'éprouvaient les animaux pour elles.
Dans la suite des siècles la science des poisons, en se généralisant, était même appliquée à la pratique. A Rome on précipita les hommes du haut de la roche tarpéienne, à Athènes on se servait du suc de ciguë pour l'exécution des criminels d'état, « cicuta venenum est publica^ Atheniensium poena invisa. » Etait-ce le goût classique des Grecs qui ne voulait pas briser ou défigurer la forme humaine? A en juger d'après le papyrus Ebers, l'empoisonnement par l'acide cyanhydrique (noyaux des cerises) occupait, beaucoup plus antérieurement, en Egypte, une place parmi les diverses peines décrétées par les tribunaux. Certains peuples barbares (Scythes, Gaulois, etc.) employaient les poisons
pour envenimer les flèches (1). Les individus dégoûtés de Texistence avaient recours aux poisons pour mettre fin à leurs jours, et à Marsilie les autorités communales elles-mêmes, après étude approfondie des circonstances, les leur auraient fournis sur leur désir. Les vieillards de l'île de Céa qui croyaient ne plus être utiles ni pour la patrie ni pour leurs familles se réunirent dans un banquet et, couronnés de fleurs, ils burent la mort dans une coupe de ciguë. Mais le serment des Asclépiades renferme déjà l'injonction « de ne fournir à personne aucun poison mortel, même si on le demandait formellement ». C'est surtout de l'opium que l'on se servait pour le suicide. Ainsi mourut le père du consul Licinius Cécina, en Espagne. Cléopâtre se suicidait avec le venin de la grande vipère Hajé. Ptolémée Macron cherchait la mort par le poison, à cause du dégoût de la vie, et Annibal parce qu'il craignait d'être livré aux Romains.
Il était inévitable qu'avec la vulgarisation de la science des poisons, diverses substances aient été, de temps en temps, employées dans des buts criminels. C'est ainsi qu'Alexandre aurait été empoisonné par Jollas, et Attilius Regulus l'aurait été par les Carthaginois. Mithridate qui, de tous ses contemporains, avait la connaissance la plus approfondie des poisons, ne se faisait sans doute pas faute de mettre en pratique ces connaissances. Une loi était édictée à Rome contre les crimes par empoisonnement : « Venenarii capite plectendi sunt, aut, si dignitatis respectu agere ^ oportueritj deportandi. » Néanmoins les empoisonnements continuaient à sévir de plus belle. Agrippine tue Claude à l'aide d'un repas empoisonné par les bolétiacées ou d'un lavement toxique. Germanicus mourut en Syrie empoisonné (2). Drusus fut empoisonné par Séjan. Le moyen âge a vu plusieurs princes mourir empoisonnés, par exemple: Henri Vil auquel un moine administra le poison dans une hostie; Conrad, roi de Naples, qui fut tué par son frère Manfred à l'aide d'un lavement toxique; Clément Vil mort en inhalant les vapeurs dégagées par des torcher empoisonnées; Victor II empoisonné par le vin du calice; Chris-
(i) L. Lewin, Die Pfeilgifle, Berlin, 1H94. (2) Tacite, Annales, lib. H, cap. lxix.
P;«WS^!ftVf,;?^^?