‹ Traité de toxicologie (volume 2)Chapitre 104 sur 172 · DE LA GRANDE CIGUË · texte numérisé non relu

DE LA GRANDE CIGUË

Le sang contenu dans le cœur était encore fluide. Les poumons étaient sains. L’estomac renfermait presque toute la poudre ingérée ; on n’observait aucune trace d’inflammation dans le canal digestif, excepté dans l’intérieur du rectum , qui présentait quelques taches rougeâtres.

Expérience me. — On a fait prendre , le 22 avril, à une heure, Z18 grammes de racine fraîche de çonivm maculatum à un petit chien : on a lié l’œsophage. Quarante-huit heures après, il n’avait rien éprouvé. Le lendemain 23, on a introduit dans l’estomac d’un carlin 32 grammes de cette même racine contuse et 256 grammes de suc provenant de 1 kilogramme 500 grammes de racine parfaitement pilée avec 6Zt grammes d’eau : l’œsophage a été lié. Vingt-quatre heures après , l’animal n’avait offert aucun symptôme remarquable. Le 25 avril, à midi, ces deux animaux étaient seulement un peu abattus.

Expérience ivc. — Le même jour, on a trituré environ 2 kilogrammes de feuilles et de tiges de grande ciguë fraîche, et on a donné à un petit chien robuste les Zi36 grammes de suc qu’elles ont fourni : l’œsophage a été lié. Un quart d’heure après , l’animal a fait des efforts pour vomir ; il a éprouvé des vertiges et un léger tremblement des extrémités postérieures. Trois heures après on l’a trouvé mort. On l’a ouvert le lendemain. Presque tout le suc était encore dans l’estomac ; la membrane muqueuse de ce viscère était d’un rouge vif dans toute son étendue; les autres parties du canal digestif paraissaient saines. Les poumons étaient gorgés de sang encore liquide ; ils offraient çà et là des plaques livides , denses , peu crépitantes. Le sang contenu dans les ventricules du cœur était en partie fluide , en partie coagulé.

Expérience Ve. — Le 31 mai , à sept heures du matin , on a introduit dans l’estomac d’un jeune chien de moyenne taille 256 grammes de suc provenant de 1 kilogramme de feuilles de grande ciguë, et on a lié l’œsophage. Dix minutes après , l’animal a fait des efforts pour vomir. A dix heures , il a poussé quelques cris plaintifs ; les muscles des extrémités offraient de temps à autre de légères contractions ; sa démarche était assez libre. A midi et demi, on l’a trouvé mort. On l’a ouvert sur-le-champ. Le cadavre était encore chaud; le sang contenu dans le ventricule droit du cœur était noir et entièrement coagulé ; celui de l’autre ventricule était fluide et d’une couleur foncée. Les poumons étaient comme dans l’expérience précédente. L’estomac renfermait presque tout le suc ingéré; ses tuniques ne paraissaient pas altérées ; l’intérieur du rectum , recouvert par une portion du suc, offrait plusieurs taches rougeâtres.

Expérience vie. — On a fait avaler à un petit chien 8 grammes d’extrait aqueux de grande ciguë acheté chez un pharmacien. Le lendemain, l’animal se portait à merveille , et il n’avait rien éprouvé.

Expérience vne. — La même expérience a été répétée , à sept heures du matin, sur un petit chien faible, avec 32 grammes du même extrait dissous dans 96 grammes d’eau : l’œsopliage a été lié. Dix minutes après , l’animal a fait des efforts pour vomir, qu’il a renouvelés cinq fois dans les douze minutes suivantes. A huit heures , il a eu une selle solide : du

reste , il n’a rien éprouvé dans la journée. Le lendemain, à dix heures du matin , il était un peu affaissé : cependant il conservait la faculté d’entendre et de marcher. Il est mort à cinq heures du soir, c’est-à-dire trente-quatre heures après l’ingestion de l’extrait. On l’a ouvert le lendemain. Le cœur renfermait du sang noir et coagulé. Les poumons offraient plusieurs taches livides. L’intérieur de l’estomac et du rectum était légèrement enflammé.

Expérience viiic. — Afin que l’on puisse mieux juger la différence qui existe entre cet extrait et celui d’une autre pharmacie, je vais rapporter le fait suivant. A huit heures du matin, on a introduit dans l’estomac d’un petit chien très robuste 30 grammes d’extrait aqueux de ciguë préparé par un autre pharmacien et dissous dans 96 grammes d’eau : l’œsophage a été lié. Au bout de cinq minutes, l’animal eut une selle solide. A huit heures dix minutes, il lit des efforts pour vomir, qu’il renouvela douze minutes après. A huit heures vingt-cinq minutes, il éprouvait déjà des vertiges marqués; sa tête était très lourde, il eut une nouvelle selle liquide. A huit heures et demie, il tomba tout-à-coup sur le côté, et il paraissait mort ; les organes des sens et du mouvement n’exerçaient plus leurs fonctions; l’animal pouvait être déplacé comme une masse inerte , et il lui était impossible de se tenir un instant debout ; de temps à autre cependant il offrait des mouvements convulsifs dans la mâchoire inférieure ; la respiration s’exécutait d’une manière presque insensible. A huit, heures trente-six minutes, les mouvements des mâchoires étaient diminués, et ils avaient complètement cessé cinq minutes après: l’animal mourut dans le même instant, c’est-à-dire quarante et une minutes après l’ingestion de l’extrait. On l’ouvrit sur-le-champ. Le cœur se contractait avec force; le sang contenu dans le ventricule gauche était fluide et d’un rouge vif. Les poumons offraient la couleur rose qui leur est naturelle. Il n’y avait aucune altération dans le canal digestif.

Expérience ix'. — On a appliqué sur le tissu cellulaire du dos d’un petit chien 6 grammes d’extrait de ciguë acheté chez le même pharmacien qui avait fourni celui dont on se servit dans l’expérience 6e. Sept jours après, l’animal n’avait offert aucun symptôme remarquable ; il avait constamment mangé avec appétit.

Expérience x1'. — A sept heures du malin , on a fait une incision à la partie interne de la cuisse d’un petit chien robuste ; on a introduit dans la plaie 12 grammes du meme extrait , et on a réuni les lambeaux par quelques points de suture. Le surlendemain, à midi, l’animal ne paraissait avoir éprouvé aucune incommodité. Il est mort cinq jours après 1’opéiation , et il n’a offert aucun symptôme remarquable. Nulle altération dans le canal digestif. Poumons livides, offrant des taches multipliées noirâtres, gorgées de sang. Plaie un peu enflammée, peu ou point d’infiltration dans le membre.

Expérience xie. — A huit heures un quart , on a appliqué sur le tissu cellulaire de la partie interne de l’extrémité postérieure d’un petit chien robuste 7 grammes et demi d’extrait aqueux de ciguë préparé en écapo-

DE r,A GRANDE CIGUË.

rant au bain-marie le suc de la plante fraîche , et mêlé avec 8 grammes d’eau. L’animal n’a pas tardé à éprouver les symptômes rapportés dans l’expérience 8e. A neuf heures et demie , il était couché sur le côté ; la respiration s’exerçait lentement; les muscles des extrémités étaient agités de légers mouvements convulsifs; ils offraient un tremblement général. L’animal est mort au bout de cinq minutes, c’est-à-dire une heure vingt minutes après l’application de l’extrait sur le tissu cellulaire. On l’a ouvert le lendemain. Le membre sur lequel on avait opéré était peu enflammé. Le canal digestif ne présentait aucune alteration. Le sangcontenu dans les ventricules du cœur était en partie fluide, en partie coagulé. Les poumons offraient plusieurs plaques livides; leur tissu était dense, gorgé de sang , peu crépitant.

Expérience xiie. — On a injecté dans la veine jugulaire d’un petit chien robuste 1 gramme 50 centigrammes d’extrait aqueux de ciguë dissous dans 16 grammes d’eau , et semblable à celui des expériences 6e, 9e et 10e. Sur-le-champ l’animal a éprouvé des vertiges considérables; il est tombé sur le côté ; ses extrémités ont été agitées de mouvements convulsifs; les organes des sens sont devenus insensibles , et la tête s’est renversée sur le dos. Il est mort au bout de deux minutes. On l’a ouvert un instant après. Le sang contenu dans le cœur était fluide , et d’un rouge peu vif dans le ventricule gauche. Les poumons étaient un peu ridés et moins crépitants que dans l’état naturel.

Un autre animal, placé dans les mêmes circonstances, a fourni des résultats analogues (1).

Expérience xiii*. — On a injecté dans la veine jugulaire d’un petit chien 60 centigrammes du même extrait dissous dans 8 grammes d’eau. Quatre minutes après, l’animal paraissait un peu assoupi ; sa respiration était accélérée , et il ne cherchait pas à marcher. Ces symptômes se sont dissipés , et le lendemain l’animal était parfaitement rétabli.

Expérience xiv'. — On a appliqué sur le tissu cellulaire du dos d’un petit chien 8 grammes d’extrait résineux de grande ciguë préparé avec la poudre sèche. Six jours après , l’animal n’avait rien éprouvé et paraissait se bien porter.

Expérience xv'. — La même ëxpérience , répétée sur un autre chien , avec cette différence que la plaie avait été pratiquée à la partie interne de la cuisse , offrit le même résultat. Trois jours après l’animal était bien portant et s’échappa.

Expérience xvie. — Huit grammes du même extrait furent appliqués sur le tissu cellulaire du dos d’un petit chien. Six jours après, l’animal , qui avait constamment refusé les aliments, expira dans l’abattement, sans avoir éprouvé de vertiges. A l’ouverture du cadavre, on ne put découvrir aucune lésion.

(1) Deux grammes du même extrait, injectés dans la veine jugulaire d’un chien très fort, n’ont occasionné aucun symptôme. Deux jours après, on en a injecté autant dans la veine de l’autre côté; l’animal n’a rien éprouvé,

Expérience xvii*. — On a injecté dans la veine jugulaire d'un petit chien robuste 60 centigrammes d’extrait résineux de ciguë suspendu dans 10 grammes d’eau. Sur-le-champ l’animal a poussé des cris plaintifs; il a eu des vertiges considérables, est tombé sur le côté; la tête s’est fortement renversée sur le dos ; les pattes , roides et écartées les unes dés autres, ont été agitées d’une manière convulsive. Ces symptômes ont duré près de trois minutes : alors insensibilité des organes des sens , dilatation des pupilles, calme général, état comateux très marqué, tremblement de toutes les parties du corps. 11 est mort six minutes après l’injection. On l’a ouvert sur-le-champ. Le cœur était tremblotant , le sang renfermé dans le ventricule gauche d’un rouge verineil et en partie coagulé , le ventricule droit presque vide. Les poumons étaient comme dans l’état naturel.

Observation lre. — « Etant en garnison à Torrequemada en Espagne, je fus appelé à sept heures du soir, le 2 mars 18i2, pour aller voir ün grenadier qu’on disait mourant. Je trouvai le malade profondément assoupi, sans connaissance , respirant avec une difficulté extrême, et couché par terre sur un peu de paille dans une petite chambre étroite, basse, bien fermée et remplie de monde et de fumée. Son pouls était petit, dur, et ralenti jusqu’à trente battements par minute; les extrémités étaient froides, la face bleuâtre, regorgeant de sang comme celle d’un homme étranglé. Le malade fut placé à l’air frais. On m’apprit qu’il avait mangé , avec plusieurs de ses camarades , une soupe dans laquelle on avait mis de la ciguë , et depuis le souper, tous étaient comme ivres et sentaient des maux de tète et de gorge ; que ce grenadier, qui, pour l’ordinaire, avait bon appétit, en avait mangé une plus grande quantité que les autres, et qu’immédiatement après avoir soupé il s’était déshabillé , couché et endormi pendant que les autres restaient encore à table pour causer ensemble; qu’une heure et demie après, lorsqu’eux-niêtnes avaient commencé à se trouver indisposés, ils avaient remarqué que celui-ci gémissait et respirait péniblement , ce qui les avait décidés à me faire appeler. J’hésitai un moment si je devais commencer par lui faire avaler, en grande quantité , du vinaigre chaud pour neutraliser, par cet antidote, les effets du narcotique, ou par lui ouvrir la veine jugulaire pour remédier promptement à la congestion manifeste du sang vers la tête, OU enfin par évacuer le poison par la voie la plus courte : cependant je me décidai pour l’administration d’un vomitif. Je lui fis avaler 60 centig. de tartre émétique dissous dans l’eau chaude, et je lui fis respirer du vinaigré. On appliqua sur la tête des fomentations froides , et on fit des frictions sèches et chaudes sur les extrémités pour y rappeler la circulation et diminuer la congestion cérébrale. Une demi-heure après avoir pris l’émétique , le malade commença à faire de vains efforts pour vomir, et bientôt son état, qui avait donné quelque espérance, s’empira visiblement : néanmoins il parlait encore et se plaignait d’avoir très froid. Mais bientôt il perdit de nouveau l’usage de la paroie et la connaissance , et ne manifesta plus

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