‹ Traité de toxicologie (volume 2)Chapitre 105 sur 172 · DE LA GRANDE GIGUE · texte numérisé non relu

DE LA GRANDE GIGUE

que par des palpitations continuelles de la poilrine et de la région épigastrique l’extrême angoisse dont il était tourmenté. Alors , sans attendre plus long-temps l’etTet du vômilf, j'ordonnai de lui faire avaler du vinaigre chaud , et de le frotter sans cesse en attendant que j’eusse été chercher une lancette pour lui ouvrir la veine jugulaire. Mais j’arrivai trop tard , car le malade avait cessé de vivre peu de moments avant mon retour, trois heures après le souper fatal. Ouverture du cadavre. L’estomac était à moitié rempli d’une bouillie crue; il y avait autour du pylore quelques points rouges ; ie foie était très volumineux ; il n’y avait aucune altération dans les intestins ; la veine cave et le cœur étaient vides de sang ; la cavité pectorale était étroite ; le lobe gauche des poumons était sain , mais le lobe droit était entièrement détruit par une suppuration précédente. (Cet homme , âgé de trente-cinq ans, était robuste ; il éprouvait de temps en temps une toux sèche, et sa respiration était pénible. ) A l’ouverture du crâne, il s’écoula une assez grande quantité de sang pour remplir deux fois un pot de chambre ordinaire ; les vaisseaux du cerveau étaient extrêmement gorgés de sang. » (Observation de M. Haaf, chirurgien aide-major; Journal de Médecine de Leroux , tome xxm, pag. 107, février. )

Observation 2°. — «Un homme était atteint d'un vaste ulcère cancéreux qui avait déjà détruit le voile du palais et carié une partie de la voûte palatine. Un léger délire et quelques syncopes obligèrent bientôt a suspendre l’extrait de conium maculatum , qui fut donné ensuite avec avantage à une dose plus modérée. Cet extrait avait été préparé à Puerto- Real en Andalousie , d’après la méthode de Storck. On n’en avait cependant porté la dose que très insensiblement jusqu’à 16 décigrammes ; ce qui prouve que , dans les pays méridionaux, quelques végétaux jouissent de vertus plus énergiques que dans le Nord.» (Choquet, idem, avril 1813 , page 359.)

Observation 3e. — Agasson parle d’un homme qui avait pris de la grande ciguë , et chez lequel toutes les parties supérieures du corps étaient en convulsion, tandis que les membres inférieurs étaient paralysés. On a quelquefois remarqué chez d’autres individus un déliré furieux.

Observation 4e- — « Un vigneron italien , qui cultivait des vignes dans son pays, y trouva de la grande ciguë , qu’il prit pour de la pastenade; il en mangea la racine à son souper avec sa femme; ils allèrent se coucher après ce repas. Au milieu de la nuit, ils se réveillèrent entièrement fous, et se mirent à courir çà et là sans lumière par toute la maison , dans des transports de fureur et de rage ; ils se heurtèrent si rudement contre le mur, qu’ils en furent tout meurtris, et que le visage surtout et les paupières en parurent tout enflés et ensanglantés. On leur administra les secours convenables, et ils furent rétablis. » (Vicat* ouvrage cité, p. 274.)

Il résulte des faits qui précèdent, 1° que les feuilles fraîches de ciguë fournissent , à une certaine époque , un suc qui jouit de pro-

priétés vénéneuses énergiques , et que celui que l’on obtient avec les racines cueillies en même temps est peu actif; 2° que l’extrait aqueux préparé en évaporant au bain-marie la grande ciguë fraîche conserve la majeure partie des propriétés de la plante, tandis qu’il est peu actif et quelquefois même inerte lorsqu’il a été obtenu en faisant bouillir dans de l’eau la poudre sèche, et en évaporant le decoctum à une température élevée (1) ; 3" que ces diverses préparations déterminent des elîets plus rapides et plus marqués lorsqu’on les injecte dans la veine jugulaire que dans le cas où on les applique sur le tissu cellulaire, et, à plus forte raison, que lorsqu’on les introduit dans l’estomac; 4° qu’elles sont absorbées, portées dans le torrent de la circulation , et qu’elles agissent sur le système nerveux , et principalement sur le cerveau , en donnant lieu , entre autres symptômes , à la paralysie et à quelques légères convulsions intermittentes ; 5° qu’indépendamment de cette action, elles exercent une irritation locale capable de développer une inflammation plus ou moins intense ; 6° que leurs effets délétères doivent surtout être attribués à la conicinine.

Traitement. (Voy. p. 345.)

SE LA CICUTAIRE.

Cette plante appartient à la famille des ombeliifères de Jussieu , et à la pentandrie digynie de Linnée. ( Voy. pl. 11 bis de mon Traité de Médecine légale.) Caractères du genre. L’involucre général est composé d’une à trois folioles linéaires ; quelquefois il manque entièrement; les involucelles sont formés de plusieurs petites folioles très étroites, quelquefois aussi longues que les ombellules; les pétales sont étalés, presque égaux , subcordiformes , leur sommet étant relevé en dessus. Le fruit est globuleux , presque didyme ; il est couronné par les deux styles et les cinq petites dents du calice : chacune de ses faces

(I) Il y a dans le commerce une multitude d’extraits de ciguë qui peuvent être regardés, par rapport à leurs propriétés , comme les intermédiaires de ceux dont je parle ici : quelques uns ont peu d’action , d’autres en ont plus ; il en est qui sont inertes. J’étais un jour chez un pharmacien qui m’avait fourni plusieurs fois l’extrait de ciguë que j’avais administré à des chiens, à la dose de 40 grammes , sans produire aucun accident grave ; je cherchais à lui prou ■ ver que le médicament était mal préparé, et, pour le convaincre entièrement, j’avalai, en présence de plusieurs personnes qui se trouvaient chez lui, 4 grammes de cet extrait dissous dans 8 grammes d’eau : je ne ressentis aucun effet, tandis que 1 gramme d’extrait bien préparé aurait pu m’être funeste. Que l’on juge maintenant de l’avantage que pourra retirer d'un pareil extrait un individu qui en prend 5 ou 10 centigrammes par jour, et même 30 ou 40, dans l’espoir de se débarrasser d’un engorgement squirrheux ou de toute autre maladie.

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latérales offre cinq côtes peu saillantes et d’une couleur plus foncée. Caractères de la dentaire aquatique ( cicutaria aquatica , Lamk. ) , ciguë vireuse ( cicuta virosa , Linnæus). Plante vivace dont la racine , assez grosse , blanchâtre et charnue, est garnie de libres allongées , et creusée intérieurement de lacunes ou cavités remplies d’un suc laiteux et jaunâtre. Sa tige est dressée , rameuse, cylindrique , creuse, glabre, striée, verte, haute de 6(> centimètres à 1 mètre. Ses feuilles, surtout les inférieures, sont très grandes, décomposées, tripinnées ; les folioles sont lancéolées , aiguës étroites , très profondément et irrégulièrement dentées en scie ; assez souvent deux ou trois de ces folioles sont réunies et confluentes par leur base; les pétioles des feuilles inférieures sont cylindriques, creux, striés longitudinalement; les feuilles supérieures, moins composées, ont des folioles presque linéaires et dentées. Les ombelles situées à l’extrémité des ramifications de la tige sont composées de dix à quinze rayons presque égaux ; l’involucre , quand il existe, est formé le plus souvent d’une seule foliole linéaire; les involucelles sont de plusieurs folioles linéaires aussi longues et même plus longues que l’ombellule elle-même. Les fleurs sont petites et blanches; les pétales, étalés, en rose, sont presque égaux entre eux; ils sont ovales, un peu concaves, subcordiformes, ayant le sommet relevé en dessus. Les deux styles sont assez courts et divergents. Les fruits sont globuleux, presque didymes, couronnés par les styles et les cinq dents du calice, et offrent sur chacune de leurs faces convexes et latérales cinq côtes peu saillantes et simples. La cicutaire aquatique, ou ciguë vireuse , croît en France , sur le bord des fossés , des ruisseaux et des étangs (1). ( Rich. , Bot. méd.)

fl) Il existe à l’égard de cette plante une erreur très grave, et qui rne parait des plus dignes d’èire signalée. Presque toutes les figures que l’on a données, dans ces dérniers temps, du cicuta virosa, représentent une autre espèce du même genre , originaire de l’Amérique septentrionale, et que l’on cultive dans tous les jardins de bolanique, savoir, le cicuta maculuta. L. liulliard me parait être le premier qui , dans son Herbier de la France, ait commis cette erreur: en effet, la plante qu’il a représentée, planche 151, sous le nom de cicuta virosa, est évidemment le cicuta maculata ; il aura infailliblement dessiné sa figure d’après un échantillon cueilli dans un jardin où la plante de l’Amérique septentrionale prospère très bien. La plupart de ceux qui , après lui , ont voulu donner une figure de la ciguë vireuse ont simplement copié la sienne, et ont par conséquent commis la même erreur que lui : ainsi , la ligure de la Flore du Dictionnaire des Sciences médicales ci plusieurs autres ne représentent pas la ciguë vireuse.

(Test afin de relever cette erreur et de la rendre patente aux yeux de tous les médecins et des botanistes que j’ai fait figurer comparativement ces deux plantes; la planche 11 bis de ma Médecine légale représente la véritable ciguë viveuse [cicutaria aguatica, Lamk.) , le dessin en a été exécuté sous la direc-

Action de la cicutaire sur l’économie animale.

ExpiîrQsnce ire. — Wepfer rapporte qu’une demi-heure après avoir fait avaler à un jeune chien plus de 32 grammes de racine de ciguë aquatique coupée en très petits morceaux , l’animal saliva , vomit , eut beaucoup d’écume à la bouche , et fut en proie à des mouvements convulsifs très violents ; tantôt il offrait un emprosthotonos, tantôt un opisthotonos ; il ne pouvait pas rester en place; il chancelait en marchant, et tombait sur le côté. Cet état dura deux heures. L’animal recouvra les forces ; on lui donna une nouvelle portion de racine; il saliva aussitôt après, eut une déjection alvine et ne vomit point; il perdit l’appétit, eut de temps en temps des mouvements convulsifs , et lorsqu’il se levait, il tombait aussitôt sur le côté. Il vécut jusqu’au troisième jour. La mort fut précédée de beaucoup de tourments et d’une grande agilation. L’estomac, resserré et plissé , ne contenait que les racines entières et telles qu’elles avaient été ingérées; la membrane interne , plus rouge que dans l’état naturel , offrait vers le fond, où se trouvaient les petits morceaux de racine, des taches d’un rouge livide : la membrane séreuse correspondante à ces taches en offrait d’analogues, mais plus larges; les intestins, toutà-fait vides, étaient contractés et comme desséchés; le rectum était tapissé d’une mucosité verdâtre; la vessie était petite, vide et plissée; les ventricules du cœur contenaient une grande quantité de sang nonconcret.

Cette expérience ayant été répétée par le même auteur sur des chiens , des loups, des aigles, soit avec les racines, soit avec le suc de ciguë, a

lion de M. le professeur Richard, à qui je dois la communication de ces observations ; il a été fait d’après des échantillons authentiques recueillis en Picardie et en Alsace.

La planche 1 1 du même ouvrage donne la figure de la cicuta maculata, que l’on a jusqu’à présent représentée comme la véritable ciguë vireuse. Voici au reste les caractères distinctifs de ces deux espèces :

1° La ciguë vireuse a une racine blanchâtre, charnue, perpendiculaire, creusée intérieurement de lacunes pleines d’un suc laiteux. La ciguë maculée a une racine iongue, rampante horizontalement sous terre, et qui donne naissance, par ses ramifications, aux tiges. 2° La ciguë vireuse a la tige entièrement verte. La ciguë muculée est marquetée de taches pourpres comme la grande ciguë (c onium maculaUim, Lin.) 3° Les folioles de la ciguë vireuse sont très allongées, lancéolées, étroites, aiguës, profondément découpées en dents de scie irrégulières. Dans la ciguë maculée, les folioles sont ovales , aiguës, régulièrement dentées en scie. 4° Enfin, dans la ciguë vireuse, les folioles des invoiucelles sont aussi longues et souvent plus longues que les ombellules, tandis qu’elles sont constamment plus courtes dans la ciguë maculée.. Je pourrais pousser plus loin cet examen comparatif; mais je crois en avoir dit assez pour bien faire ressortir les différences spécifiques qui existent entre ces deux plantes, différences que l’on saisira encore plus facilement en coinparaut les deux figures.

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