DE LA FAUSSE ANGUSTURE
DE L'ÉCORCE DE FAUSSE ANGUSTURE ( Angusture fine).
Écorce appartenant, suivant quelques naturalistes, au brucœa antidysenterica ou ferruginea , et, suivant d’autres, à un arbre dont on ignore encore le nom.
Caractères. — Écorce ordinairement roulée sur elle-même, compacte, pesante, et beaucoup plus épaisse que celle de la vraie angusture. Couleur grise-jaunâtre à l’intérieur, variable à l’extérieur, ce qui dépend des différences que présente l’épiderme : en effet, tantôt il est mince, d’un gris jaunâtre et parsemé d’excroissances blanchâtres; tantôt il est recouvert d’une matière ayant la couleur de rouille de fer ; tantôt enfin il est fortement rugueux et offre des taches diversement colorées : dans ce dernier cas, l’écorce est en général plus épaisse et plus volumineuse , mais un peu moins ferrugineuse que les autres. Odeur presque nulle , analogue à celle de l’ipéca— cuanha. Saveur très amère ; l’amertume persiste très long-temps au palais, sans laisser d’âcreté à l’extrémité de la langue. Couleur de la poudre : elle présente quelques différences suivant l’état de l’épiderme, mais en général, elle est d’un blanc légèrement jaunâtre.
Lorsqu’on agile pendant quelques minutes la poudre de fausse angusture avec de l’eau aiguisée d’acide chlorhydrique, on obtient une liqueur jaunâtre qui, par l’addition du cyanure jaune de potassium et de fer, devient verte sur-le-champ, et laisse déposer, au bout de quelques heures, du bleu de Prusse.
La dissolution aqueuse de cette écorce rougit à peine la teinture de tournesol ; elle trouble légèrement le sulfate de fer, auquel elle communique une couleur vert-bouteille; le cyanure jaune de potassium et de fer y fait naître un léger trouble , et le mélange devient verdâtre par l’addition de l’acide chlorhydrique ; enfin la potasse , employée en petite quantité, lui communique une couleur vert-bouteille, qui passe à l’orangé foncé avec une teinte verdâtre, par l’addition d’une nouvelle quantité d’alcali ; la liqueur conserve sa transparence. La dissolution aqueuse d' angusture vraie, au contraire, détruit la couleur du tournesol , fournit avec le sulfate de fer un précipité gris-blanchâtre très abondant , soluble dans un excès de sulfate de fer, et n’est point troublée par le cyanure jaune de potassium et de fer, à moins qu’on n’ajoute de l’acide chlorhydrique, car alors elle donne un précipité jaune très abondant ; enfin la potasse caustique la fait passer à l’orangé verdâtre, et y détermine un précipité, quelle que la soit la quantité d’alcali employé, (âl. Guibourt.)
L’analyse chimique de l’écorce de fausse angusture , faite il y a
([uelques années par MM. Pelletier et Gaventou, prouve qu'elle contient de l’acide gallique combiné avec de la brucine, une matière grasse, beaucoup de gomme, une matière colorante jaune , semblable à celle qui existe dans la noix vomique, beaucoup de ligneux, et quelques traces de sucre.
Action de la fausse angusture sur l’économie animale.
Expérience ire. — On a fait avaler à un chien de moyenne taille 40 centigrammes d’écorce de fausse angusture réduite en poudre fine. Au bout de sept minutes, les muscles des extrémités étaient affectés de mouvements convulsifs; les yeux, hagards, répandaient beaucoup de larmes; l’animal marchait vers les coins du laboratoire, en rapprochant les pattes les unes des autres ; il haletait continuellement. Douze minutes après l’ingestion du poison , l’agitation avait augmenté ; la tète se redressait de temps en temps sur la colonne vertébrale; il a fléchi les pattes postérieures ; la tète et le tronc se sont renversés en arrière ; il a fait douze ou quinze pas en avant, et dans un étal d’égarement tel qu’il a été frapper avec sa face un tonneau, et il est tombé de suite sur le côté ; alors ses yeux étaient saillants et immobiles , la conjonctive rouge, tous les muscles du tronc et des extrémités fortement contractés, les oreilles renversées eu arrière, les organes des sens insensibles aux impressions extérieures ; les muscles de la face n’étaient agités d’aucun mouvement convulsif, et la respiration ne s’exercait plus. Celle attaque a duré cinq minutes ; mais 1 s organes des sens n’ont conservé leur insensibilité que pendant ia première minute ; car, au milieu et vers la lin de l’accès , l’approche d’un bâton suflisait pour augmenter l’état de roideur et tous les autres symptômes. A la (in de celle attaque, l’animal a cherché à se relever; la bouche était très ouverte et ia respiration très haletante. Dix minutes après, nouvel accès, qui a duré quatre minutes. Enfin, il a expiré cinq quarts d’heure après l’introduction de la substance \énéneuse dans l’estomac, à la suite d’une troisième attaque. On l’a ouvert vingt minutes après. Le cœur ne battait plus; le sang contenu dans ses cavités était noirâtre, en partie fluide et en partie coagulé. Les poumons, gorgés de sang de ia meme couleur, étaient un peu moins crépitants que dans l’état naturel. L’estomac contenait beaucoup d’aliments, car il n’y avait point eu de vomissement ; le canal digestif était sain.
Expérience 11e. — A huit heures trois quarts, on a fait avaler à un chien de moyenne taille 17 centigrammes de la même poudre. Un quart d'heure après, on lui a fait boire une grande quantité d’eau. A neuf heures six minutes, l’animai éprouvait un tremblement dans les pattes: on l’a touché, et sur-le-champ il a eu une attaque tétanique qui n’a duré qu’une minute ; il s’est relevé , et ne paraissait pas malade. A neuf heures onze minutes, on l’a heurté de nouveau : il est tombé sur-le-champ dans un étal de roideur remarquable , qui n’a cessé qu’au bout de deux mi-
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nutes; il a fait de nouveau des efforts pour se relever, et s’est promené rapidement dans le laboratoire ; il s’est arrêté tout-à-coup en appuyant fortement les pattes sur le sol : alors il avait le tronc excessivement arqué, et la tète touchait la terre. A une heure, il n’avait pas eu de nouvel accès, et paraissait ne plus être sous l’influence du poison. On lui a fait prendre 30 centigrammes de la même poudre. Cinq minutes après, il a eu une attaque qui a duré deux minutes, et il est mort. Dans les différents accès auxquels cet animal a été en proie, la queue a été recourbée tantôt en bas, tantôt en haut. On l’a ouvert sur-le-champ. Le sang contenu dans les ventricules du cœur était noir et fluide. Les poumons étaient fort peu altérés. L’estomac renfermait la poudre d’angusture disséminée dans quelques aliments ; il n’y avait aucune lésion dans le canal digestif.
Expérience me. — On a saupoudré une plaie faite à la partie interne de la cuisse d’un gros chien avec fi5 cenligram. de la même poudre. Le surlendemain, l’animal n’ayant rien éprouvé, on a appliqué sur le tissu cellulaire de la cuisse de l’autre côté 180 centigrammes du même poison. Au bout de sept heures, l’animal a commencé à en ressentir les effets; il a eu une attaque tétanique semblable à celle que je viens de décrire dans l’expérience i". Celle attaque a duré dix minutes , et il a expiré. Ouverture du cadavre faite le lendemain. Les organes intérieurs n’offraient aucune altération ; la première plaie était rouge , infiltrée, sans apparence d’escarre.
Expérience ive. — On a fait avaler à un petit chien robuste 12 centigrammes d’extrait aqueux de fausse anguslure, qui n’ont rien produit au bout d’une heure; alors on lui en a fait prendre 30 centigrammes. Quelques instants après, l’animal a éprouvé un tremblement général, et s’est assis sur les pattes de derrière; son corps est devenu arqué ; il est tombé sur le côté ; ses muscles étaient excessivement roides ; il n’y avait point d agitation dans les pattes ; les pupilles étaient dilatées, les organes des sens insensibles aux impressions extérieures , et les paupières dans un état de grande mobilité. Vers la fin de l’accès, qui a duré deux minutes et demie, il a recouvré l’usage de ses sens; il s’est relevé et s’est promené dans le laboratoire. Quatre minutes après, on a cherché à l’efliayer : sur-le-champ, il est retombé ; la tète s’est renversée sur le dos, la respiration a été suspendue. Au bout d’une minute, il a haleté considérablement. Il a eu une troisième attaque deux minutes après, pendant laquelle les organes des sens paraissaient insensibles. La fin de cet accès a été marquée par des inspirations profondes et par des mouvements convulsifs des muscles de la face. 1! est mort trois minutes après. On l’a ouvert sur-le-champ. Les cavités du cœur ne se contractaient plus ; le sang qu’elles contenaient était noir et fluide; les poumons, peu crépitants, offi aient un peu plus de densité dans leur tissu ; le canal digestif était sain.
Expérience V. — On a mis en contact avec le tissu cellulaire d’un petit chien 20 centigrammes du même extrait. Au bout de vingt minutes,
l’animal a éprouvé un tremblement général; sa marche est devenue incertaine , ses yeux hagards , et trois minutes après , il a été en proie à un violent accès. Il en a éprouvé quatre pendant les trois heures qu’il a vécu. On ne l’a point ouvert.
Expérience vic. — Deux grammes du même extrait ont été appliqués sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un petit chien. Cinq minutes après, tremblement des pattes postérieures , et au bout d’une minute, attaque très forte dans laquelle les extrémités étaient agitées et roides ; les muscles de la face , des paupières et des mâchoires convulsés ; le corps n’était pas très arqué ; les organes des sens étaient libres , les pupilles un peu dilatées, la respiration presque suspendue. Cet accès a duré près de cinq minutes; les membres se sont relâchés; l'animal a fait trois inspirations profondes, et est mort onze minutes après l’opération. On l’a ouvert sur-le-champ. Le cœur ne battait plus; le sang était fluide et noir dans toutes les cavités de cet organe. Les poumons, un peu plus denses qu’à l’ordinaire, étaient gorgés de sang noirâtre.
Expérience viic. — On a injecté dans la veine jugulaire d’un chien 17 centigrammes d'extrait aqueux de fausse angusture dissous dans 16 grammes d'eau. L’animal a éprouvé sur-le-champ les symptômes cidessus indiqués , et il a expiré cinq minutes après l’injection. On l’a ouvert dans le même instant , et on a trouvé que le cœur était distendu par une très grande quantité de sang coagulé.
Expérience viiic. — A sept heures du matin, on a fait avaler à un carlin robuste 7 centigrammes de la matière jaune amère séparée ue cette espèce d’angusture par Planche (1). Cinq minutes après, l’animal a éprouvé tous les symptômes qui caractérisent les accès dont j’ai parlé, et il est mort au bout de quinze minutes, à la lin de la deuxième attaque.
Suivant Ennnert, cette angusture est un poison violent pour l'homme , les mammifères en général , les oiseaux , les poissons et les reptiles, lorsqu’elle est appliquée sur les membranes muqueuses , les blessures, la plèvre, le péritoine, et sur toutes les parties qui contiennent beaucoup de vaisseaux sanguins ; elle est, au contraire, inerte ou peu active quand on la met en contact avec les nerfs , les tendons ou l’épiderme non lésé. On peut faire cesser complètement les effets de ce poison lorsqu’on empêche la circulation dans la partie sur laquelle il a été appliqué; les phénomènes de l’empoisonnement se manifestent , au. contraire, lors même que l’on a coupé les nerfs du membre sur lequel il a été placé. Le vinaigre, l’huile de térébenthine et le café ne s’opposent pas aux effets de l’ angusture, le café les
(1) Notice chimique sue les angusture s du commerce , lue à la Société de Médecine de Pari.s, le 2 juin 1807, par Planche.