‹ Traité de toxicologie (volume 2)Chapitre 135 sur 172 · DU SEIGLE ERGOTÉ · texte numérisé non relu

DU SEIGLE ERGOTÉ

Quelle est la cause de la production de l’ergot? On l’ignore. Plusieurs naturalistes avaient pensé qu’elle pourrait bien dépendre de la piqûre du grain de seigle par un insecte; telle était l’opinion de licad ( Traité du seigle ergoté, in-12. Strasbourg, 1771). Mais Léveillé croit que le suc dont j’ai parlé plus haut est un champignon ( Splia cœlia). Le germe du grain n’ayant pas été fécondé, dit-il, la sphacélie qui en frappe le sommet dès les premiers temps de son existence en modifie les propriétés vitales; de là les différences profondes qui distinguent le grain de seigle normal du grain ergoté.

Le pain contenant du seigle ergoté offre des taches ou des points de couleur violette ; sa pâte a même quelquefois une teinte de la même couleur ; il a une saveur détestable de pourri qui laisse dans la gorge une âcreté très persistante , et qui est beaucoup plus prononcée que dans du seigle ergoté en poudre.

Action du seigle ergoté sur l’économie animale.

Expérience ire. — Quarante-cinq grammes de décoction très forte et très concentrée de seigle ergoté pulvérisé, furent injectés dans la veine jugulaire d'un chien de moyenne taille : aussitôt après, perte d’appétit, malaise très grand, cris plaintifs, progression avec faiblesse évidente du train postérieur et écartement des cuisses, puis vomissement avec grands efforts; quelques heures après, dyspnée considérable, pouls fébrile et maladie grave toute la joui née. Le lendemain, rétablissement apparent, la démarche est cependant pénible. Alors nouvelle injection de 30 grammes de la même décoction qui n’a causé d’abord que le vomissement. Mais quatre heures après, embarras de la poitrine, dyspnée sterlorcuse , pouls très fréquent, perte des forces, démarche et station impossibles, assoupissement interrompu de temps en temps par des cris et des hurlements de douleur, état de souffrance continue pendant neuf heures, et enfin nouveau vomissement bilieux, puis hoquet , et mort environ trente heures après la première injection. Les poumons étaient parsemés en tous sens de petites taches rondes, noires, sans dureté au toucher, et d’une inflammation gangréneuse; la membrane muqueuse de l’estomac offrait deux plaques de sang noirâtre ; les muscles étaient plus bruns et plus foncés en couleur qu’à l’ordinaire; le cerveau était violet, livide, et plus ferme que de coutume ; les autres organes étaient sains. (Gaspard.)

Expérience ii“. — Le mèmeauteurditavoir observé pour symptôme spécial de cet empoisonnement, la faiblesse ou même la paralysie du train de derrière, avec un état d’ivresse oudenarcotisme plus ou moins long jusqu’à l’évacuation complète du poison. Beaucoup de grenouilles lui ont présenté ces symptômes, ainsi qu’un jeune renard qui ne commença à être affecté qu’à la dose de 16 grammes. Chez plusieurs moineaux, il a remarqué surtout l’état de narcotisme , avec quelques symptômes nerveux. Cependant un-seul qui en avait avalé cinq ou six petits grains ,

péril sans offrir de lésion cadavérique appareille. Un autre, sous la peau thoracique duquel il avait introduit et maintenu pendant trois heures la moitié longitudinale d’un grain de seigle ergoté , succomba au bout de quinze heures à un état de langueur et de souffrance. Le tissu cellulaire était enflammé, ainsi que le muscle pectoral sous-jacent, qui était grisâtre et recouvert d’une exsudation albumineuse. Enfin, ce poison dissous dans l’eau en petite quantité , a constamment empêché le développement des œufs de grenouille terrestre , et fait périr leurs têtards en quelques heures. ( Journal de physiologie expérimentale, année 1822, pag. 35. )

Après avoir fait trente-quatre expériences sur les animaux, soit avec le seigle ergoté entier, soit avec les matériaux qui le composent, RI. Bonjean en résume ainsi les effets. La première action de l’ergot entier se manifeste par la perle d’appétit et par une diminution notable dans leur agilité qui va jusqu’à les rendre immobiles. Les animaux sont comme hébétés; leur regard est fixe et leurs yeux hagards. Immédiatement après l’ingestion du poison , pourvu que la dose dépasse 16 grammes, les chiens poussent des hurlements affreux qui ne s’apaisent que par les vomissements ou lorsque le toxique a déjà produit ses premiers effets, car dès qu’ils commencent à devenir immobiles, ils ne crient plus. Le cerveau est sans doute le premier organe qui subit l’influence de l’ergot. Dans aucun cas on ne voit de l’écume à la gueule, ni gonflement ni déchirement de la langue.

Chez les coqs et les poulets , la crête et le jabot noircissent d’abord, puis se recouvrent de petits points noirs plus ou moins saillants. Bientôt un état d’ivresse s’empare d’eux ; ils chancellent et tombent tout d’une pièce par la plus légère poussée; affaissés sous leur propre poids, sans force et plongés dans un état comateux, ils finissent par succomber après une agonie qui est ordinairement assez longue : un coq, après avoir pris 90 grammes de seigle ergoté en treize jours, était resté trente-trois heures dans un état de mort apparente avant de succomber. Les mouvements convulsifs sont peu apparents chez les volatiles, et se bornent à quelques tiraillements des pattes, lorsque ces animaux ne peuvent plus se tenir debout.

Les altérations cadavériques ressemblent à celles que déterminent les poisons narcotiques : ainsi on trouve toujours un engorgement sanguin du côté de la tête , du canal rachidien et du système veineux. Le seigle ergoté porte donc son action sur le système nerveux , qu’il paralyse en quelque sorte.

Le seigle ergoté à cassure blanche est tout aussi vénéneux que celui qui est plus ou moins violet à l’intérieur, quoiqu’on ait dit le contraire.

DU SEIGLE ElîGOTÉ.

Il semble aussi résulter d’une des expériences de M. Bonjean que la cuisson, et plus encore la fermentation panaire , atténuent singulièrement l’énergie de l’ergot, au point de pouvoir annihiler presque entièrement ses propriétés vénéneuses, si la fermentation a été bien marquée et la cuisson du pain suffisamment prolongée. Avant d’adopter ce résultat , il importe de multiplier les expériences ; en effet, l’influence attribuée à la fermentation panaire n’est-elle pas démentie par les accidents nombreux et incontestables que l’on a dû attribuer depuis plusieurs siècles à l’usage du pain contenant de l’ergot?

Comme nous l’avons déjà dit, le seigle ergoté est inerte ou presque inerte avant sa maturité, ce qui explique les mécomptes que l’on a si souvent remarqués dans son emploi comme médicament , et pourquoi les uns l’ont considéré comme très dangereux , tandis que d’autres le disaient inefficace.

L’ergot renferme deux principes actifs , l’un est vénéneux ( huile fixe), l’autre un remède bienfaisant (extrait hémostatique) ; en traitant l’ergot par l’eau froide et par déplacement, on dissout ce dernier, tandis que la portion non dissoute retient l’huile, qu’il est facile d’extraire au moyen de l’éther froid.

Les effets délétères de l’huile fixe varient suivant le procédé d’extraction qui a été suivi„et quelques autres circonstances. Toutes les fois que le seigle ergoté a subi l’action de l’eau ou de l’alcool à une température de 80 à 100°, l’huile qu’on en retire est moins active; quelquefois même elle ne produit aucun effet. Il se trouve encore dépourvu de toute action nuisible, lorsqu’il a été retiré d’ergots non parvenus à la maturité. Tout porte à croire que l’activité de cette huile est due à un principe non encore isolé qu’elle tient en dissolution ou avec lequel elle est combinée. ( Mémoire inédit sur le seigle ergoté, par M. Bonjean, 1841. Voy. Journal de Pharmacie , 1842, p. 174.)

J’ajouterai à ces détails qu’il faut des doses assez considérables de seigle ergoté ( plusieurs grammes) pour qu’il incommode sensiblement des animaux de forte taille tels que les chiens, et qu’ayant été à même d’injecter dans la veine jugulaire de quelques uns de ces animaux de Y huile fixe d'errjot qui m’avait été envoyée par M. Bonjean , je n’ai pas trouvé qu’elle fût douée de beaucoup d’activité. Est-ce à dire pour cela qu’il ne faut pas ajouter foi à tant d’auteurs estimables qui ont tracé des effets du seigle ergoté un tableau si sombre? Non, certes; les faits bien observés doivent être enregistrés, alors même qu’ils paraissent difficiles à concilier entre eux , en attendant que des recherches ultérieures nous permettent de les expliquer.

On a remarqué que plusieurs individus qui uvaienl mangé une pe-

DÛS POISONS NARCOTICO-AORES.

tite quantité de seigle ergoté éprouvaient des symptômes nerveux , tandis que ceux qui en avaient fait usage pendant long-temps, ou qui en avaient mangé beaucoup à la fois, étaient en proie à une affection gangréneuse. On a donné à ces deux maladies les noms d 'ergotisme convulsif et d 'ergotisme gangréneux.

Ergotisme convulsif. — L’usage du seigle ergoté, même à petite dose , a donné lieu à des épidémies qui ont dévasté quelques cantons de la Silésie , de la Prusse , de la Bohême , de la Hesse, de la Lusace, de la Saxe et de la Suède. Plusieurs auteurs recommandables ayant donné la description des symptômes le plus généralement observés dans ces épidémies, je vais extraire ce qu’il importe d’en connaître. J .-A. Srinc , qui a parlé des effets que produit ce poison , en 1736, dans le pays de Wartemberg en Bohême , dit : « La maladie commence par une sensation incommode aux pieds , une sorte de titillation ou de fourmillement; bientôt il se déclare une vive cardialgie; les mains et la tête ne tardent pas à être affectées. Les doigts sont en outre saisis d’une contraction tellement forte , que l’homme le plus robuste peut à peine la maîtriser, et que les articulations paraissent comme luxées. Les malades poussent des cris aigus , et sont dévorés par un feu qui leur brûle les pieds et les mains. Après les douleurs , la tête est lourde, le malade éprouve des vertiges , et les yeux se couvrent d’un nuage épais , au point que quelques individus deviennent aveugles ou voient les objets doubles ; les facultés intellectuelles sont perverties ; la manie , la mélancolie ou le coma se déclarent , les vertiges augmentent , et les malades paraissent ivres. Le mal est accompagné d’opisthotonos ; la bouche contient une écume presque sanguinolente, ou jaune, ou verdâtre; la langue est souvent déchirée par la violence des convulsions; elle se tuméfie quelquefois au point d’intercepter la voix et de donner lieu à une sécrétion abondante de salive. Presque tous ceux qui ont éprouvé des accidents épileptiques succombent; ceux qui, après le fourmillement des membres , deviennent froids et roides , ont beaucoup moins de distension dans les mains et dans les pieds. Ce symptômes sont suivis de faim canine , et il est rare que les malades aient de l’aversion pour les aliments. Sur cinq cents individus atteints de cette maladie , un seul eut des bubons au cou , lesquels rendirent un pus jaune , et il fut en proie à des douleurs atroces et brûlantes. Un autre eut les pieds couverts de taches semblables aux piqûres de puces, qui ne se dissipèrent qu’au bout de huit semaines. La face de plusieurs d’entre eux fut couverte de cette éruption. Le pouls était comme dans l’état de santé. La roideur des membres succéda aux spasmes. Cette maladie durait deux , quatre , huit , quelquefois même douze semaines, avec

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