DES SERPENTS A SONNETTES
pouvait supporter que de l’eau-de-vie et de la gelée. Le volume du bras était sensiblement diminué; mais la peau était extrêmement tendue.
22 octobre. — Il avait dormi presque toute la nuit ; son pouls battait quatre-vingt-dix-huit fois par minute. Il mangea du veau à dîner et prit de l’eau-de-vie ; son pouls devint fort et plein le soir : on substitua du vin à l’eau-de-vie. Le côté droit du dos était enflammé et douloureux vers la région lombaire , et il avait une couleur bigarrée à raison du sang extravasé sous la.peau.
23 octobre. — Le pouls continuait à être plein et le bras très douloureux quoique son volume fût diminué : les ampoules avaient crevé , et la plaie fut pansée avec de l’onguent blanc ; on procura des évacuations à l’aide d’une boisson. 11 prit du veau et du porter à dîner; on suspendit le vin. Le soir, on lui ordonna une préparation saline avec du vin antimonié.
Le lendemain , il n’y avait point de changement.
25 octobre. — La fréquence du pouls était augmentée : on le fit évacuer.
26 octobre. — Le bras était plus enflé et plus enflammé.
27 octobre. — Cet état inflammatoire avait augmenté; la langue était chargée et le pouls très fréquent. 11 essaya de se lever; mais il ne put y parvenir, à cause du poids du bras et de la douleur. On appliqua sur le bras de l’esprit-de-vin et de l’acétate d’ammoniaque.
28 octobre. — L’escarre avait commencé à se séparer de la partie interne du bras au-dessous de l’aisselle , et le dévoiement avait déjà lieu. On lui ordonna une mixture calcaire et du laudanum. Il eut du frisson pendant la nuit.
29 octobre. — Le dévoiement avait diminué ; son pouls était faible et battait cent fois par minute. Il s’était formé un large abcès à la partie externe du coude ; on l’ouvrit, et il s’en écoula un 1/2 litre d’une matière d’un rouge brun , dans laquelle flottaient des escarres de tissu cellulaire. La partie inférieure du bras devint plus petite, mais la supérieure continuait à être tendue : on appliqua un cataplasme sur la jvlaie. La partie inférieure du bras et de l’avant-bras fut couverte avec des bandelettes circulaires de cérat. On lui ordonna le quinquina, et on lui permit l’usage du vin et du porter.
30 octobre. — La rougeur et la tuméfaction de la partie supérieure du bras étaient diminuées ; le pouls battait cent fois par minute. Le malade avait été évacué de nouveau. On suspendit le quinquina et l’on prescrivit la mixture calcaire, le laudanum et un lavement opiacé.
31 octobre. — Le pouls battait cent fois par minute; la suppuration de l’abcès avait diminué ; le malade continuait à évacuer, et il eut du frisson la nuit.
lrt novembre. — Le pouts battait cent fois par minute; la voix était faible ; il n’avait point d’appétit, et il avait du délire de temps à autre. L’ulcère était très étendu. Il but 1 litre de porter dans le courant de la journée.
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2 novembre. — Son pouls était très faible , son visage abattu , sa langue brune ; l’ulcération avait de 66 centimètres à 1 mètre d’étendue ; la peau voisine de l’aisselle était gangrenée; il vomissait tout, excepté le porter. Le délire avait continué pendant la nuit.
il mourut le l\ novembre, à quatre heures et demie de l’après-midi. On (il l’ouverture du cadavre seize heures après. Il n’y avait aucune lésion apparente à l’extérieur, excepté dans le bras mordu ; la peau était blanche et les muscles contractés. Les blessures faites à la base du pouce étaient cicatrisées , mais la piqûre du poignet était encore ouverte ; la peau était gangrenée dans une grande partie du bras et de l’avant bras; elle était encore adhérente aux muscles fléchisseurs de l’avant-bras au moyen d’une portion de tissu cellulaire d’une couleur foncée. Dans les autres parties du bras, de l’avant-bras, de l’aisselle, elle était séparée des muscles par un liquide d'une couleur foncée, d’une odeur fétide, dans lequel nageaient des escarres formées par le tissu cellulaire ; les muscles étaient comme dans l’état naturel, excepté près de l’abcès. Les poumons ne paraissaient pas altérés; la surface du péricarde correspondante au sternum était sèche; il y avait dans la cavité formée par cette membrane 16 grammes d’un fluide séreux mêlé à quelques bulles d’air; le sang contenu dans les ventricules du cœur était coagulé. La portion cardiaque de l’estomac était un peu distendue par un fluide; celle qui correspond au pylore était très contractée; les vaisseaux de la membrane muqueuse de l’estomac étaient très dilatés par du sang. Les intestins n’offraient aucune altération ; la vésicule du fiel renfermait beaucoup de bile qui ne paraissait pas altérée. -Les vaisseaux lactés et le conduit thoracique étaient vides et dans l’état naturel. Les vaisseaux de la pie-mère et du cerveau étaient gorgés de sang; les ventricules de cet organe contenaient plus de sérosité que dans l’état naturel ; il y avait aussi un épanchement dans les cellules qui réunissent la pie-mère à l’arachnoïde : cette altération du cerveau et de ses membranes existe souvent dans les maladies aiguës dont l’issue a été funeste (1).
Everard Home, qui a rassemblé plusieurs faits relatifs aux morsures des divers serpents venimeux, pense 1° que lorsque le venin est très actif, l’irritation locale est tellement subite et violente , et ses effets sur l’économie animale tellement intenses , que les animaux meurent en très peu de temps : alors on ne trouve d’altération que dans les parties mordues; le tissu cellulaire est entièrement détruit et les muscles très enflammés ; 2" que lorsque le venin est moins intense , son action n’est pas toujours funeste ; cependant il y a un léger délire, et beaucoup de douleur dans la partie mordue. Environ une demi-heure après, il se déclare une enflure qui dépend de l’effusion de la sérosité dans le tissu cellulaire, laquelle augmente avec plus ou
(1) PliiloiOpliicaL Transactions for lhe ijear 1810, part, i, p. 75. ficad , december 21, 1809, by Everard Home, esq.
TRAITEMENT
moins de rapidité pendant douze heures, et qui s’étend dans le voisinage des parties affectées; le sang cesse de couler dans les plus petits vaisseaux des parties tuméfiées; la peau qui les recouvre se refroidit ; l’action du cœur est tellement faible , que le pouls est à peine sensible; l’estomac tellement irritable, qu’il ne peut presque rien garder. Environ soixante heures après, ces symptômes ont acquis plus d’intensité ; l’inflammation et la suppuration se manifestent dans les parties lésées , et quand l’abcès est très considérable , le malade expire. Lorsque la morsure a été faite au doigt, cette partie se gangrène quelquefois de suite. Si la mort a lieu dans une de ces circonstances, les vaisseaux absorbants et leurs glandes n’éprouvent point de changements analogues à ceux que les virus déterminent , et il n’y a d’altération que dans les parties qui ont quelque rapport avec l’abcès. En général , les symptômes qui se développent dans ces cas marchent plus rapidement que ceux qui dépendent d’un virus. Cette considération, jointe à la gravité des accidents qui ont lieu d’abord chez les personnes qui se rétablissent après avoir été mordues, a fait croire que leur guérison devait être attribuée aux médicaments employés : c’est ainsi , par exemple , que l 'eau de Lucc est regardée dans les Indes orientales comme un spécifique contre la morsure du cobra de capello ; 3" que cette opinion ne paraît avoir aucun fondement , car la mort arrive toutes les fois que le poison est très actif, et toutes les fois qu’il détermine une lésion locale très étendue, tandis que le rétablissement a lieu dans toutes les blessures légères. Les effets du venin sur la constitution sont tellement instantanés, et l’irritabilité de l’estomac tellement grande, que l’on ne peut administrer des médicaments que lorsqu’ils se sont pleinement développés , et alors il y a peu de chances de succès (1).
Traitement de l'empoisonnement par les vipères et par les serpents.
Examen des moxjens considérés comme spécifiques. On a beaucoup exagéré le nombre des médicaments que l’on a cru pouvoir regarder comme spécifiques de la morsure des serpents venimeux. Parmi ceux qui ont été proposés comme tels, il en est quelques uns qui méritent de fixer notre attention , soit parce qu’ils paraissent jouer un rôle important dans le traitement qui nous occupe, soit parce qu’ils ont été vantés par des savants d’un mérite distingué. Quoi de plus merveilleux , par exemple , que les succès que les nè-
(1) Philosopliical Transactions for I lie year 1810, by Everard Home, part 1, p. 75.
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grès ont obtenus depuis long-temps du guaco , plante qui croît dans plusieurs contrées de l’Amérique , et dont les Indiens se servent pour se défendre contre la morsure des nombreux serpents qui infestent leur pays au point de le rendre inhabitable? Voici à ce sujet quelques particularités qui ne seront point lues sans intérêt.
1“ Du guaco. MM. de Humboldt et Bonpland ont donné les premiers une bonne description de cette plante (Plantes équinoxiales , t. il, p. 85, tab. 105), sous le nom de mikania guaco.
Le guaco croît naturellement dans les plaines très rondes de la vallée du Rio de la Magdalena, du Rio Cauca, du Choco , de Barbacoas (royaume de Nouvelle-Grenade). Ces voyageurs l’ont cependant vu aussi dans la région tempérée, à Tuffagafuga , à 1,800 mètres de hauteur, où le thermomètre centigrade se soutient de 17° à 22°. Entre les tropiques, on peut cultiver le guaco à des hauteurs de 2,800 mètres, où la température baisse jusqu’à 5° centigrades. On a souvent confondu à tort , dans des ouvrages récents, le mikania guaco avec 1 ’agapana du Brésil (eiipatorium ayapana de Ventenat, Jardin de la Malmaison , p. 3). Don Pedro Fer min de Vargas, magistrat du village de Zipaquira , fit un voyage à Mariquita , en l’an 1788 , pour s’assurer des effets surprenants du guaco contre la morsure des serpents de l’Amérique. La relation qu’il fit à ce sujet fut imprimée dans un journal espagnol, dont je vais extraire les principaux résultats (1).
Le 29 mai au soir, on fit apporter par un nègre un serpent venimeux appelé dans le pays taya-equiz. Le lendemain , Vargas, convaincu par l’assurance avec laquelle le nègre racontait les effets du guaco pour empêcher les serpents venimeux de mordre , désira se soumettre lui-même à l’expérience. Il prit une ou deux cuillerées du suc de cette plante : on lui pratiqua six incisions , une à chaque pied entre les doigts , une autre entre l’index et le pouce de chaque main , enfin deux sur les parties latérales de la poitrine; il se fit inoculer un peu de ce suc dans les blessures , comme cela se fait avec le vaccin : à mesure qu’il sortait du sang de ces incisions , on y faisait tomber quelques gouttes du même suc et on frottait la plaie avec la feuille de guaco. Alors il prit entre ses mains, et à trois reprises différentes, le serpent venimeux , qui parut un peu inquiet , mais qui ne donna aucune apparence d’avoir envie de mordre. Plusieurs personnes qui avaient été témoins de ce fait voulurent aussi se soumettre à l’expérience , et les résultats furent les mêmes , excepté chez Don Francisco
(1) Semanario de Agrictillura y Arles dirigido a los parrocos, t. iv, p. 397, Madrid, 1798.
TRAITEMENT
Matiz , qui fut mordu à la main droite , parce que le reptile se trouva irrité en raison des mouvements forcés qu’on lui faisait exécuter. Les spectateurs étaient tous dans la consternation , lorsque le nègre essuya le sang qui s’écoulait , frotta la partie mordue avec les feuilles du guaco, et affirma qu’il n’arriverait rien de fâcheux; en effet, Matiz déjeuna comme à l’ordinaire et put vaquer à ses affaires.
Les nègres sont dans l’habitude , après l’inoculation dont je viens de parler, de continuer l’usage de cette plante tous les mois pendant trois ou quatre jours , afin de ne courir aucun risque en prenant les reptiles venimeux. Vargas pense que cette pratique est inutile, et qu’il suffit de se frotter les mains avec la feuille de ce végétal un peu avant de saisir les animaux; car il croit que l’odeur désagréable qu’il exhale suffit pour tourmenter et assoupir ces reptiles. M. de Humboldt dit avoir observé qu’en liant un serpent très venimeux ( coluber corallinusde L.) sur une table, et qu’en approchant du serpent une perche, il ne détourne la tète que lorsque l’extrémité de la perche est trempée dans le suc du guaco. Celte expérience lui fait croire que l’inoculation du guaco donne une odeur à la peau , et que le serpent craint de mordre à cause de cette modification particulière de la perspiration cutanée. Il doute qu’il suffise , pour ne pas être mordu , de porter avec soi des feuilles de guaco. Les indigènes lui ont assuré qu’il fallait être inoculé. Lorsque la morsure est faite, on place des feuilles de guaco mâchées et mêlées à de la salive sur la plaie, et on prend en même temps le suc de la plante intérieurement. A Tuffagafuga , un cheval dont le pied était entièrement enflé par la morsure du serpent, refusa d’abord de manger du guaco , qui a une saveur amère et une odeur désagréable ; bientôt , comme si l’animal eût eu la conscience qu’il allait guérir, il mangea avec appétit. La jambe ne tarda pas à désenfler.
Il serait à souhaiter que le gouvernement espagnol nommât une commission composée de quelques membres éclairés, qui s’occupât de multiplier et de varier les expériences propres à fixer nos idées sur un des résultats les plus extraordinaires que l’on ait jamais obtenus.
2° Var sénile de potasse et V acide arsénieux ont été aussi employés avec le plus grand succès contre la morsure des serpents venimeux. On lit dans le deuxième volume des Transactions médico-chirurgicales de Londres plusieurs observations à l’appui de ce fait.
Observation lrc. — Jacob Course, soldat au régiment d’York, fut mordu à la main gauche par un serpent, que l’on jugea être le coluber carinatus deL. Le doigt du milieu était tellement déchiré, qu’il parut nécessaire de l’amputer sur-le-champ dans sa jonction avec l’os du mêla-
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carpe. Dix minutes après la blessure , cet homme était dans la stupeur et l’insensibilité. La main , le bras et la partie de la poitrine correspondants au côté blessé étaient très enflés, de couleur pourpre, noire et livide; il vomissait, et semblait avoir pris une forte dose de poison ; le pouls était vif et dur : il s’aperçut à peine de l’opération. La blessure ayant été pansée , le malade mis au lit, on ordonna un lavement purgatif et la potion suivante: Liqueur arsenical s, 8 grammes (1). Teinture d’opium, 10 gouttes. Eau de menthe poivrée , Zi8 grammes.
On ajoutait à cette potion 16 grammes de jus de limon , et on la faisait avaler durant l’effervescence légère que ce mélange produisait ; l’estomac ne la rejeta point, et elle fut répétée à chaque demi-lieure pendant quatre heures successives : cependant les parties souffrantes étaient fréquemment fomentées et frottées avec un Uniment composé de 16 grammes d'huile de térébenthine, d’autant d’ ammoniaque liquide, et de Zi 5 grammes d'huile d'olives.
Le lavement purgatif fut répété deux fois avant que le malade commençât à être purgé. La potion arsenicale fut alors discontinuée. Il avait déjà recouvré le sentiment, et il reprenait graduellement toutes scs facultés. Il prit alors quelque nourriture et dormit pendant plusieurs heures. Le lendemain , il était très faible et très fatigué. On continua les fomentaiions et le Uniment. L’enflure disparaissait peu à peu, et la peau reprenait sa teinte naturelle. L’on n’eut besoin , pour le ramener à la santé parfaite , que d’entretenir pendant quelques jours la liberté du ventre, et de panser convenablement la blessure.
Observation 2e. — Dover, soldat nègre du 3e régiment américain , fut mordu à la main gauche par le même serpent. Peu de minutes après, les vomissements , la torpeur et l’insensibilité se déclarèrent ; mais il y avait moins d’enflure et d’altération de la couleur que dans le cas précédent; la blessure n’était pas non plus si étendue. On enleva les bords , qui étaient déchirés ; on fit le pansement, et on donna la potion arsenicale. On mit également en usage les fomentations et le liniment; on administra un lavement purgatif toutes les heures ; le malade prit la potion toutes les demi-heures durant quatre heures , et l’on en suspendit l’usage quand il commença à être purgé. Il eut alors quelques heures de repos. Le jour suivant, il parut moins faible , et se trouva bientôt en état de reprendre son service.
Observation 3e. — Thomas Rally , soldat au 68e régiment, fut mordu au bas de la jambe droite, et apporté à l’hôpital dans le même état que Jacob Course. Les bords déchirés de la plaie furent excisés, le pansement fait , et la potion arsenicale administrée. On employa pareillement les lavements cathartiques , les fomentations et le liniment. Quand il eut pris la potion à chaque demi-heure, durant trois heures, il survint un vomissement violent , au point que l’estomac ne pouvait rien garder ;
(1) Celte liqueur est de Yarséniie de potasse : 8 grammes renferment 5 centigrammes d’acide arsénieux et autant de potasse ; le reste est de l’eau.
TRAITEMENT
cependant, au bout de quatre heures, par l’emploi des lavements , il commença à être purgé , et après deux autres heures, les vomissements cessèrent. 11 prit alors la potion suivante : Teinture d’opium , 20 gouttes. Éther .sulfurique , 75 centigrammes. Eau de ment; e puiorée, h 5 grammes.
Il lut tranquille pendant plusieurs heures. Le lendemain, il était très faible , et éprouvait beaucoup de difficulté à uriner. On fut, en conséquence, obligé de le sonder plusieurs fois durant les deux premiers jours; on fit des fomentations émollientes sur la région de la vessie. Le troisième jour, tous les symptômes fâcheux commençaient à diminuer, et dès lors il se rétablit promptement.
Observation Zie. — Patrick Murphy , soldat au 68e régiment, fut mordu au poignet par le même serpent. Peu de minutes après, la main et le bras de ce côté commençaient à enfler et étaient déjà décolorés. Il ne vomissait pas encore. On pansa la blessure après en avoir excisé les bords déchirés, et on lui lit prendre la potion arsenicale. On prescrivit aussi les lavements cathartiques , les fomentations et le Uniment. Il prit la potion à chaque demi-heure , durant trois heures, et alors, se trouvant déjà fort bien , il cessa de la prendre. Les symptômes ne furent point aussi graves chez lui que dans les cas précédents. On continua seulement les fomentations et le Uniment , et au bout de deux jours, il se trouva en état de reprendre son service.
Observation 5e'. — Un officier et plusieurs hommes d’un régiment périrent après avoir été mordus par le même animal. Aucun d’eux n’avait pris la potion arsenicale.
Ces observations ont été recueillies à Sainte-Lucie (Amérique) par i\l. J. -P. lreland, chirurgien au 4e bataillon du 601' régiment d’infanterie.
Observation 6°. — Un soldat du 63e régiment fut mordu au doigt par un petit serpent de la Martinique ; on employa le traitement que je viens d’indiquer, et le malade allait très bien quelques jours après.
liussel , dans son ouvrage sur les serpents de l’Inde , rapporte des expériences qu’il a faites avec l’acide arsénieux , dans le dessein de combattre les accidents par la morsure des serpents venimeux. Je crois devoir exposer les principaux résultats de ce travail, quoiqu’ils soient insuffisants pour fixer nos idées à cet égard.
Expérience ire. — On fit avaler à un petit chien une pilule de lanji re (1) ; immédiatement après , on le fit mordre à la cuisse par un cobra de Capello , et on appliqua sur la piqûre la moitié d’une autre pilule dissoute. L’animal saliva beaucoup pendant les dix minutes suivantes.
(1) Préparation indienne très en vogue peur guérir la morsure des animaux venimeux. Russel n’indique pas sa composition , mais il dit que l’acide arsénieux en fait la base, et qu’une pilule de 30 centigrammes en contient un peu moins de 4 centigrammes.
Au bout d’une heure , il commença à se plaindre , se coucha , et eut de légères convulsions. On lui administra une seconde pilule, qui augmenta aussi la sécrétion de la salive. Quatre heures après, il était parfaitement rétabli.
Expérience 11e. — On fit mordre un jeune chien par un katuka rekula poda, qui avait déjà mordu et tué un lapin. Quelques instants après , on lui donna une demi-pilule de tanjore, et le chien ne tarda pas à être rétabli.
Expérience me. — Un autre chien fut mordu aux deux cuisses par un cobra de Capcllo. Deux minutes après, on lui lit avaler une pilule et demie de tavjore, qui produisit de bons effets : l’animal fut rétabli.
Expérience ive. — On donna à un poulet la moitié d’une de ces pilules ; dix minutes après , on le fit mordre par le même cobra de Capello qui avait servi dans l’expérience précédente : l’animal ne tarda pas à mourir. Un autre poulet eut le même sort; cependant l’ingestion de la pilule parut retarder le moment de la mort.
Expérience ve. — Un lapin fut mordu par un katuka rekula poda: on lui administra en deux fois une pilule de tanjore , qui n’empêcha pas les accidents de se développer et de se terminer par la mort.
Expérience vie. — Une chienne fut mordue aux deux cuisses par un autre individu de la même espèce : on lui fît avaler une pilule , et l’animal mourut comme s’il n’avait rien pris.
Expérience viic. — Deux autres chiens furent mordus à la cuisse par un katuka rekula poda. L’un d’eux prit une pilule cinq minutes après; l’autre en avala une au bout de six minutes : les accidents se manifestèrent , et les animaux périrent.
Ammoniaque et eau de Luce. — Depuis long-temps on a regardé ces deux liquides comme des spécifiques contre la morsure des serpents venimeux. Bernard de Jussieu, en 1747, guérit par ce moyen un jeune homme qui avait été mordu par une vipère en trois endroits, savoir : au pouce, au doigt index de la main droite et au pouce de la main gauche. Plusieurs auteurs ont rapporté des faits analogues.
Observation. — Un jeune Indien avait été mordu depuis quelques heures à l'orteil par un serpent ( serpens ecchinatus) ; son pied, sa jambe et sa cuisse étaient prodigieusement enflés et durs; il avait une fièvre ardente des plus violentes, avec le transport au cerveau. Les Indiens avaient mis en usage tous les remèdes qu’ils connaissaient : ils avaient écrasé sur la plaie scarifiée la tête du serpent ; le malade en avait avalé le foie, ce qui passe parmi eux pour un excellent spécifique contre le poison de tous les animaux venimeux; on avait employé infructueusement plusieurs autres moyens, et le malade était expirant. Sonnini fit avaler une cuillerée à café remplie d’eau de Luce dans un peu de vin ; il scarifia de nouveau la plaie pour la faire saigner, et y appliqua une corn-
TRAITEMENT
presse imbibée de la même eau. Deux heures après , l’enflure et la tension avaient sensiblement diminué, ainsi que la fièvre. On lui fit prendre une seconde dose , et on renouvela la compresse : il était neuf heures du soir. On le laissa tranquille pendant la nuit, et le lendemain malin, on le trouva marchant dans sa chambre â l’aide d’un bâton; il avait dormi, et la fièvre l’avait quitté ; il ne restait qu’un peu d’enflure à la jambe, qui disparut insensiblement, et le troisième jour il alla à la pêche (1).
Cependant Fontana prétend , d’après un très grand nombre d’expériences, que ces préparations, employées à l’intérieur ou à l’extérieur, sont plutôt nuisibles qu’utiles. Everard Home combat aussi l’opinion de ceux qui pensent que l’ammoniaque et l’èau de Luce sont des spéc'jiques contre la morsure des serpents (vov. p. 669). Je partage l’avis de ce célèbre chirurgien ; mais je pense que l’alcali volatil ne peut pas être nuisible, et même qu’il peut être considéré comme un médicament très utile pour favoriser la transpiration.
h° Caustiques. — Il n’est personne qui ignore les avantages de l’application prompte d’un caustique sur la partie mordue par un serpent venimeux. Fontana a conclu de ses expériences que la potasse caustique était le spécifique contre la morsure de la vipère , assertion qui ne peut pas se soutenir dès que l’on réfléchit à la manière dont cet alcali agit; en effet , son action est analogue à celle de tous les autres caustiques. Russel a fait quelques expériences sur leur emploi contre la morsure des serpents de l’Inde, qui tendent à faire croire que ce moyen n’est pas constamment suivi de succès , surtout lorsqu’il est employé quinze ou vingt minutes après la morsure.
Expérience ire — Un chien fut mordu par un katuka rekula poda; peu d’instants après, les symptômes se déclarèrent. On le cautérisa, au bout d’un quart d'heure, avec un fer rouge, ce qui ne retarda point le moment de la mort. Un autre chien, mordu par un serpent de la même espèce , était , deux minutes après , sous l’influence du poison. On le cautérisa, au bout de quinze minutes , avec l’acide sulfurique , et il mourut. L’expérience répétée sur un autre chien qui ne fui cautérisé que dix-huit minutes après la morsure, ôffril les mêmes résultats. Enfin deux autres de ces animaux eurent le même sort.
Expérience ir . — Une chienne fut mordue par un cobra de Capello qui venait de tuer un chien qu’il avait mordu. La chienne fut paralysée sur-le-champ. On cautérisa la blessure avec le fer rouge trois minutes après la morsure, et elle se rétablit. Un chien fut cautérisé avec l’acide sulfurique quinze minutes après avoir été mordu par un katuka rekula poda; il recouvra la santé. Il en lut de même d’un autre; mais le ser-
I) Journal de Phijsiqne , année 1776 , t. vin, pag. 474 ; observations par Sonnini surles serpents de laGuyane.
DES POISONS SEPTIQUES, pent qui le mordit avait tué un animal peu d’instants avant. Enfin, deux chiens mordus par un katulia reltula poda furent cautérisés avec l’acide sulfurique quatorze minutes après , et se rétablirent complètement.
Russe l dit, en résumant ses expériences: «Les caustiques. ont souvent été infructueux , quoiqu’ils aient été employés quatre, six, huit , douze , quinze minutes après la morsure. Ils ont été constamment inutiles lorsqu’on les a appliqués plus tard. Quant aux animaux qui ont été sauvés, il faudrait tenter de nouvelles recherches avant de pouvoir établir quelque chose de positif. »
d° Ventouses. — Les expériences intéressantes du docteur Barry (voy. t. I, p. 12) l’ont conduit à appliquer la ventouse sur les morsures de la vipère, et les résultats ont été fort satisfaisants. Deux lapins ont été mordus à la cuisse par la même vipère irritée, mais à une heure d’intervalle; la ventouse a été appliquée à l’un immédiatement après la morsure; son application a duré trente-cinq minutes; on l’a retirée alors . et l’animal n’a éprouvé aucun accident L’autre lapin ne fut point soumis à l’influence de la ventouse, et quoiqu’il fût plus fort que le premier, et qu’il eût été mordu le dernier , il éprouva de graves accidents dont il faillit périr, et dont il ne guérit qu’après quelques jours.
6° H-unault et Geoffroi ont démontré que Y huile d’olives n’était pas un spécifique contre la morsure de la vipère , comme cela avait été annoncé dans les Transactions philosophiques de Londres (n° hhZ). Ils ont cependant reconnu l’utilité des fomentations faites avec ce corps gras.
7° Au rapport de Fontana, les acides, les cantharides, la thériaque, la graisse de vipère, les sangsues, la succion , tant employés par les Psylles, et les ÜJarses, n’empêchent aucunement les dangereux effets de la vipère. Les scarifications , d’après le même auteur , sont plus nuisibles qu’utiles. Les bains d’eau chaude diminuent les dangers, qui cessent par une amputation prompte de la partie mordue (1). Enfin les ligatures garantissent quelquefois des accidents.
Après avoir examiné succinctement chacun des moyens proposés jusqu’à ce jour comme spécifiques contre la morsure des reptiles venimeux , je vais exposer la marche que doit suivre l’homme de l’art, appelé pour des cas de cette nature. Cette marche sera sans doute modifiée lorsqu’on aura aprécié à leur juste valeur les effets du guaco et de l’acide arsénieux.
(1) Les expériences que Russel a faites avec les serpents de l’Inde sont loin de confirmer cette assertion de Fontana, savoir, que les accidents cessent par l’amputation de la partie mordue.
TRAITEMENT
Traitement extérieur de la morsure des vipères et des serpents.
On commencera par placer une ligature légèrement serrée immédiatement au-dessus de la morsure , et on ne se servira ni de ficelle ni d’autres liens trop minces qui irriteraient la peau ; celte ligature ne sera pas continuée pendant long-temps , car elle augmenterait la teinte livide et favoriserait le développement de la gangrène. On laissera saigner la plaie , et même on la pressera doucement pour en retirer le venin. S’il est possible , on trempera pendant quelque temps la partie mordue dans de l’eau tiède; on la pressera légèrement et on l’enveloppera d’un linge mouillé. Aussitôt après on appliquera une ventouse et on la laissera agir sur la blessure pendant vingt ou vingtcinq minutes (voy. p. 676).
Si la maladie est grave , que l’enflure soit trop considérable , les douleurs très vives , etc. , on supprimera la ligature , dont l’objet n’était que de retarder la circulation du sang en le gênant, et on se gardera bien de faire des incisions et des scarifications multipliées, qui aggravent souvent les accidents. On cautérisera la plaie avec le fer rouge, la pierre infernale ou la pierre à cautère, le beurre d’antimoine , etc.
Caustiques.
Fer rouge. — On fera rougir jusqu’au blanc un morceau de fer plus large que la plaie, et on la brûlera; la douleur sera d’autant moindre et le succès d’autant plus sûr que le fer sera plus chaud.
Pierre infernale. — Ce caustique est écrasé ou réduit en poudre , et appliqué sur toute la surface de la plaie ; on le recouvre de charpie, on met un bandage serré, et au bout de cinq à six heures on lève l’appareil.
Pierre à cautère. — On doit l’employer de la même manière que la précédente.
Beurre d’antimoine. — Ce caustique, qui, après le fer rouge, doit être préféré aux autres , s’applique de la manière suivante ; à l’extrémité d’un petit morceau de bois mince, on attache un pinceau fait avec de la charpie effdée ; on trempe celui-ci dans le beurre d’antimoine , et on l’applique sur toute la surface de la plaie ; on recommence cette opération plusieurs fois, en ayant soin d’appuyer spécialement sur les parties que l’on veut cautériser avec plus de force ; puis on fait un tampon de charpie, on l’applique sur la plaie, on entoure celle-ci de charpie , et on met un bandage.
DES POISONS SEPTIQUES.
Huile de vitriol. — Ce caustique est appliqué de la même manière que le précédent.
Caustique ammoniacal de i\l. Gondret. — On chauffe doucement dans un flacon à large ouverture 16 grammes de suif de chandelle, et autant d’huile d’olives ou d’amandes douces; on ajoute peu à peu 32 grammes d’alcali volatil, et on remue jusqu’à ce que le mélange soit solide. Alors on étend la pommade sur un linge de 2 à k millimètres d’épaisseur; on l’applique sur la plaie; on le recouvre d’un bandage, et on le laisse pendant un quart d’heure ou une demiheure.
Lessive des savonniers. — Non seulement il faut nettoyer la plaie avec cette lessive , mais encore la recouvrir de charpie qui en est imprégnée; on la maintient à l’aide d’un bandage, et au bout de quatre à cinq heures, on fait une nouvelle application.
Chaux vive et savon. — On fait une pâte avec 32 grammes de savon tendre et autant de chaux vive réduite en poudre; on applique cette pâle de la même manière que le caustique de HL Gondret.
Moxa. — Le moxa est un cylindre de toile rempli de coton; on le place sur la blessure ; on met le feu à la partie supérieure , et on souffle jusqu’à ce qu’il soit entièrement consumé.
Huile bouillante. — On peut cautériser la blessure avec de l’huile bouillante; mais il importe de ne l’appliquer qu’à l’aide d’un entonnoir que l’on appuie fortement sur les environs de la plaie, afin d’empêcher la cautérisation des parties environnantes.
Si, après avoir cautérisé avec l’un ou l’autre de ces caustiques, les accidents ne diminuent pas, on élargit la plaie avec un bistouri, et on cautérise de nouveau , mais plus profondément.
Suite du traitement extérieur.
On applique des ventouses, et l’on met sur les parties engorgées , voisines de la plaie, un mélange fait avec une partie d’alcali volatil et le double d’huile. Lorsque les principaux accidents sont bien diminués , on ôte le caustique et on le remplace par un linge imbibé d’huile d’olives, puis on frotte de temps en temps le membre avec la même huile , à laquelle on ajoute quelques gouttes d’alcali volatil. Enfin, bientôt après, la plaie n’offre aucune espèce de danger, et doit être pansée avec de la charpie comme les plaies simples.
Traitement intérieur.
Ce traitement a pour objet de favoriser la transpiration et le sommeil. Immédiatement après l’accident, et pendant que l’on s’occupe
Dü SCORPION D’EUROPE. 679
du traitement externe , on fera prendre au malade un verre d’eau de sureau ou de feuilles d’oranger, dans lequel on versera 6 ou 8 gouttes d’alcali volatil ; on renouvellera cette boisson toutes les deux heures : on pourra aussi administrer un petit verre de vin de Madère ou de Xerez : le malade sera placé dans un lit bien couvert , et s’il transpire, on évitera de le refroidir. L’ipécacuanha ou l’émétique seraient administrés si des vomissements bilieux ou la jaunisse se manifestaient. Si la gangrène faisait des progrès on donnerait la potion de quinquina indiquée à la p. 540 de ce volume en parlant du seigle ergoté. Si au contraire l’intensité de la maladie diminuait , et que l’individu fût prêt à entrer en convalescence , on n’accorderait aucun aliment solide dans les premiers jours; on permettrait seulement deux ou trois potages légers et peu copieux.
Si la morsure n’a occasionné qu’une maladie légère, que l’enflure soit peu considérable , que le malade n’ait ni envie de vomir ni défaillances , on se borne à écarter les bords de la blessure avec précaution ; on y verse une ou deux gouttes d’alcali volatil , puis on la recouvre d’une compresse mouillée avec le même alcali , et on la maintient à l’aide d’un bandage; on frotte légèrement le membre avec de l’huile d’olives tiède , et on l’enveloppe de linges trempés dans l’huile.
On fait prendre à l’intérieur, toutes les deux heures, une tasse d’eau de feuilles d’oranger, de fleurs de sureau ou de camomille , à laquelle on a ajouté 5 ou 6 gouttes d’alcali volatil.
Des iaisectes venimeux.