CHAPITRE PREMIER
DES MOYENS PROPRES A CONSTATER INEXISTENCE DE l.’EMPOISONNEMENT.
Pour ctudier ce sujet d’une manière complète, il faut examiner, 1° quels indices le médecin peut tirer des symptômes auxquels le malade est en proie, et des altérations de tissu constatées après la mort de ceux que l’on soupçonne avoir été empoisonnés; 2° quelles sont les maladies qui peuvent être confondues avec l’empoisonnement aigu ; 3' quelle est la marche à suivre pour reconnaître la nature des matières suspectes; 4° quelle est la valeur des expériences tentées sur les animaux vivants dans le dessein de reconnaître si ces matières exercent ou non sur eux une action délétère; 5° s’il est nécessaire, pour établir que l'empoisonnement a eu lieu, de recueillir une quantité déterminé e de substance vénéneuse , ou bien s’il suffît de prouver que cette substance existe dans une proportion quelconque.
ARTICLE PREMIER
Des indices que le médecin p«'ut tirer des symptômes auxquels le malade est en proie, et des altérations de tissu trouvées apres la mort.
J’ai souvent combattu , dans le courant de cet ouvrage, l’opinion des médecins qui pensent que l’on peut reconnaître, par le seul examen des symptômes ou des lésions de tissu , non seulement qu’il y a eu empoisonnement , mais encore la nature du poison qui a été ingéré : les faits qui ni’, nt servi à réfuter celte assertion sont tellement nombreux et tellement frappants, qu’il me semble inutile de m 'appesantir davantage sur ce sujet. Cependant je suis loin de prétendre qu’il soit inutile de faire un examen attentif de ces symptômes et de ces lésions: au contraire, je suis parfaitement convaincu que dans la plupart des cas, il est indispensable d’en tenir compte pour affirmer qu’il va eu intoxication, et que dans quelques circonstances, ils U. ‘ k'\
DE L’EMPOISONNEMENT
peuvent aider à déterminer à quelle classe appartient le poison dont on cherche à connaître la nature.
Dans aucun cas V existence d’un poison dans une matière suspecte ne suffit seule pour conclure à un empoisonnement , et il faut nécessairement joindre à cet élément important de l’expertise médicolégale , les preuves tirées des symptômes éprouvés par les malades , et souvent aussi des altérations de tissu trouvées après la mort. Ce serait une erreur grave que de croire qu’il suffise d’avoir retiré une quantité quelconque d’une substance vénéneuse d’une matière vomie ou rendue par les selles , et même d’un cadavre , pour affirmer qu’il y a eu empoisonnement; l’cxperl-chimiste, ordinairement chargé de ces sortes d’analyses, doit se borner à indiquer qu’il a obtenu par tel ou tel autre procédé de l’arsenic, du cuivre , de l’antimoine, etc. L’élément qu’il fournit à l’instruction est sans doute précieux, mais il est insuffisant; en effet, la malveillance aurait pu introduire une substance vénéneuse dans le canal digestif, après la mort, ou la mélanger avec la matière des vomissements ou des selles. D’un autre côté, le malade pouvait avoir fait usage, peu de temps avant fa mort, d’un médicament arsenical, antimonial, cuivreux , etc.., à des doses faibles ou fortes , et l’on retrouverait probablement une partie de ce médicament , soit dans le canal digestif , soit dans les viscères, il se peut encore qu’il existe naturellement dans le corps de l’homme une minime proportion de la substance vénéneuse donnée par l’expertise , en sorte que si l’on ne cherchait pas à reconnaître si le poison obtenu provient de celui qui se trouve à l’état normal ou d’une portion qui aurait été ingérée , on s’exposerait à commettre des erreurs graves, en attribuant les symptômes dont on a été témoin à un toxique ingéré ou appliqué à la surface des corps, tandis que ces accidents pourraient être dus à une autre cause. A la vérité , rien n’est aisé comme d’établir si le plomb et le cuivre , qui sont les seuls métaux dangereux dont l’existence dans le corps de l’homme soit mise hors de doute , proviennent d’une préparation cuivreuse ou plombique ingérée, ou de la portion dite normale de ces métaux.
Il faut donc , pour conclure à une intoxication , d’autres éléments de conviction que ceux qui nous sont fournis par la chimie ; la pathologie revendique à juste titre une grande part dans la solution de ce problème, et ceux-là se trompent qui imaginent ne pouvoir considérer que comme un léger accessoire l’ensemble des symptômes éprouvés par les malades. Je sais qu’il est des cas où des individus non empoisonnés, mais atteints de choléra sporadique , d’iléus, de gastrite aiguë , etc., et même d’indigestion, présentent une série de
symptômes analogues à ceux que déterminent les poisons les plus communément employés, et que le médecin doit être circonspect dans l’appréciation de la cause qui a développé les accidents ; j’ai suffisamment indiqué dans mes précédentes éditions tout ce qu’il y aurait de dangereux à confondre ces maladies spontanées avec un empoisonnement aigu , pour que l’on m’accuse de ne tenir aucun compte de cette difficulté. Mais il ne faut pas pousser les choses jusqu’à l’extrême , en n’accordant presque aucune valeur aux symptômes , et serait-on raisonnablement admis à annuler les avantages que l’on peut retirer de leur examen , comme on l’a si souvent tenté dans ces derniers temps? C’est à tort que des défenseurs imprudents, médecins ou non , saisissent indistinctement toutes les occasions qui leur sont offertes de prêter appui aux accusés et prétendent que l’argument tiré des symptômes éprouvés par les victimes d’un empoisonnement, n’a point de valeur réelle. Les experts qui ont été à même d’observer, ceux qui ont attentivement examiné des malades aux diverses époques de l’intoxication, pensent tout le contraire, et ne se laissent pas fasciner par des généralités banales , invoquées à tout propos dans chaque espèce. Ils savent, malgré tout ce que l’on pourra dire sur les maladies spontanées, qu’il y mra présomption grave d'empoisonnement toutes les fois qu’un individu bien portant ou légèrement indisposé éprouvera tout-à-coup , après avoir mangé ou bu un aliment quelconque , un malaise, des douleurs abdominales vives, des vomissements fréquents, des évacuations alvines abondantes, et bientôt après des syncopes , des spasmes, des mouvements convulsifs ou des convulsions intenses, etc., surtout lorsque ces symptômes persisteront avec ténacité pendant plusieurs heures ou plusieurs jours. Ils savent qu’un ensemble de pareils symptômes ne se manifeste presque jamais, pour ne pas dire jamais, hors le cas d’empoisonnement , et qu’il est par conséquent matériellement faux qu’on l’observe communément dans plusieurs maladies spontanées , ainsi qu’ont voulu le faire croire dans ces derniers temps des hommes étrangers à notre profession , et notamment M. Raspail. Aussi pensons-nous devoir appeler l’attention des gens de l’art sur ce point , et les engager, toutes les fois qu’ils seront témoins de faits semblables , à faire garder au besoin les matières des vomissements et des selles aussi bien que l’urine rendues par les malades; la négligence sous ce rapport, il faut le dire, est poussée au dernier degré ; il est rare que les médecinsaccomplissent ce devoir, tant ils sont éloignés de soupçonner souvent qu’ils sont requis pour combattre les effets funestes d’un poison. Combien de fois déjà n’a-t-on pas eu à déplorer l’omission d’une semblable précaution ! et n’est-il pas incontestable que
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dans beaucoup de cas les matières vomies, les selles el l’urine eussent fourni des preuves non équivoques d’intoxication, alors qu’il a été impossible de la constater après la mort en analysant les restes trouvés dans le canal digestif ou dans les autres organes? il est d’ailleurs fort utile, pour imprimer au traitement de la maladie une direction convenable, de connaître promptement si elle est réellement due à l’ingestion d’un toxique , et quel est ce toxique.
Je sais que dans des circonstances, à la vérité fort rares , des individus empoisonnés , même par des poisons irritants , ont succombé sans avoir éprouvé les symptômes qui accompagnent ordinairement l’intoxication , et que cette absence d’accidents a encore été mise en avant par des esprits superficiels pour diminuer la valeur que l’on doit attacher aux caractères tirés des symptômes. C’est de leur part un tort grave, caries cas dont il s’agit sont tout-à-fait exceptionnels; à peine pourrions-nous en citer quatre ou ci. q de bien avérés, au milieu de la foule innombrable d’espèces où l’on a vu le contraire. Que ces exemples, loin de nous faire négliger les preuves que nous devons puiser dans l’élude des symptômes, nous engagent donc à prêter une attention plus sérieuse à l’examen des accidents qui accompagnent ordinairement l’intoxication.
Je ne terminerai pas ce sujet sans blâmer sévèrement tous ceux qui étant appelés à .apprécier devant les tribunaux la valeur des symptômes éprouvés par les victimes d’un empoisonnement, s’appuient, pour nier cet empoisonnement , sur ce que les malades n’ont pas offert tous les symptômes décrits par les auteurs comme appartenant à l’intoxication qui fait l’objet du litige. Croirait-on que dans une espèce de ce genre, où l’un des accusés avouait le crime, un de nos confrères argumentait contre moi de ce que le malade n’avait présenté que quelques uns des symptômes de l’empoisonnement par l’arsenic insérés dans mes ouvrages? L’objection n’avait rien de sérieux et ne devait trouver aucune faveur devant la cour. Les auteurs qui décrivent d’une manière générale tous les symptômes que l’on a observés jusqu’à ce jour chez les divers malades empoisonnés par une même substance, ne prétendent pas que l’on doive nécessairement constater X ensemble de ces symptômes dans charpie espèce ; en donnant un résumé de leurs observations, ils veulent faire connaître la totalité des accidents qui ont déjà été remarqués, mais évidemment ils n’ont jamais voulu dire que tous ces accidents dussent se retrouver indistinctement chez tous les individus ; on conçoit , au contraire , qu’il y ail à cet égard des variétés infinies, suivant la dose du poison , l’âge , la constitution et l’état de santé de la personne empoisonnée, la durée de la maladie , les moyens employés pour la combattre , etc.
Les réflexions qui précèdent s’appliquent en grande partie au caractère tiré c/es altérations de tissu constatées a]irès la mort. Ici comme pour les symptômes, on a voulu ne pas tenir grand compte des lésions anatomiques, parce qu on en observe d’analogues dans plusieurs maladies spontanées, ou bien parce qu’elles manquent souvent dans beaucoup de cas d’empoisonnement. Je ne saurais attaquer avec assez de force ces prétentions exagérées et absurdes. Il est des altérations de tissu tellement graves , surtout en ce qui concerne le canal digestif, qu’on ne les voit presque jamais, pour ne pas dire jamais, hors le cas d’empoisonnement. Telles sont les perforations avec une vive inflammation des parties qui entourent les portions perforées, bien distinctes par conséquent des perforations dites spontanées , les escarres dans l’estomac et les intestins, qu’elles soient petites et nombreuses, ou larges et en petit nombre, les inflammations étendues et intenses , avec ou sans ecchymose , ulcérées ou non. Ce serait abdiquer la puissance de l’art que de prétendre ne pouvoir pas faire servir avec succès cet élément pathologique à la solution qui m’occupe.
Peu m’importe, après cela, qu’il existe des cas d’empoisonnement incontestable où , par suite de l’absence de lésions anatomiques appréciables à nos sens, le médecin se trouve dans l’impossibilité de puiser une partie de sa conviction dans l’anatomie pathologique ; cela prouve uniquement que celle-ci ne vient pas toujours à notre aide, tout en établissant d’une manière irrévocable qu’il est impossible de dire que l’intoxication n’a pas eu lieu parce qu’on aura constaté que les organes étaient à peu près à l’état normal.
Dans quelques circonstances , l'examen des symptômes et des altérations de tissu peut aider à déterminer à quelle classe appartient le poison dont on cherche à connaître la nature. Il est évident que si les quatre classes de poisons que j’ai adoptées étaient bien faites, c’est-à-dire si elles offraient des caractères propres à les faire distinguer constamment l’une et l’autre , et si chacune d’elles renfermait des substances dont l’action sur l’économie animale fût à peu près la même, il est évident, dis- je, qu’alors on pourrait, à l’aide des symptômes, rapporter un poison à la classe à laquelle il appartient; mais ces conditions manquent dans plusieurs cas, ce qui prouve que la classification est loin d’être parfaite. En attendant que cette partie de la science ait fait les progrès que l’on est en droit d’attendre des savants qui la cultivent , je vais exposer quelques considérations qui me paraissent assez importantes.
Phénomènes qui peuvent faire soupçonner que le poison in y ère
appartient à la classe des irritants . En général , ces poisons ont
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une saveur âcre, chaude, brûlante; ils déterminent une constriction dans la gorge, et une sécheresse extraordinaire dans la bouche et dans l’œsophage; ils occasionnent des vomissements violents de ma tières différentes mêlées quelquefois de sang des douleurs abdominales , principalement dans la région épigastrique , et des déjections alvines. Ces symptômes ne tardent pas à être suivis de ceux qui caractérisent l’inflammation des membranes de l’estomac et des intestins. Pour l’ordinaire, ces poisons ne déterminent ni des vertiges, ni la paralysie des membres abdominaux , à moins qu’ils n’aient été employés à forte dose ou que l’individu ne soit très susceptible; et, lorsque ces symptômes se déclarent, ce n’est jamais au commencement de la maladie. En général , le malade conserve l’usage de ses facultés intellectuelles pendant les premières périodes ; .mais peu de temps avant la mort, il tombe dans un état de grande insensibilité et d’immobilité, et il est agité de mouvements convulsifs.;
La quantité du poison avalé influe singulièrement sur la nature et sur l’intensité des symptômes : ainsi , par exemple, trois animaux qui auront pris des doses différentes de sublimé corrosif, offriront , avant de périr, des symptômes qui seront loin d’être les mêmes; en sorte que je serais très embarrassé pour donner quelque chose de précis à cet égard.
Phénomènes qui peuvent faire soupçonner que le poison ingéré appartient à la classe des narcotiques. — Les poisons de cette classe n’ont point une saveur caustique ; leur action sur la bouche et sur l’œsophage est différente de celle dont je viens de parler ; ils ne déterminent pas de douleurs peu de temps après leur ingestion ; ils occasionnent rarement des vomissements , et lorsque ceux-ci se manifestent , ils sont moins opiniâtres que ceux qui sont produits par les poisons irritants ; les déjections alvines sont aussi plus rares : mais ils donnent souvent lieu , peu de temps après leur ingestion , à des vertiges et à la paralysie des membres abdominaux ; il y a beaucoup de propension au sommeil, à la stupeur, au coma; les facultés intellectuelles sont perverties , les pupilles sont contractées , dilatées ou dans l’état naturel : en général, les membres sont agités de légers mouvements convulsifs; quelquefois cependant ces mouvements sont forts, principalement vers la fin de la maladie ; alors il y a douleur aiguë.
Phénomènes qui peuvent faire soupçonner que le poison ingéré appartient à la classe des nàrcotico-âcres. — Dans cette classe , il y a quelques substances qui déterminent à peu pi es les mêmes symptômes que les poisons narcotiques ; excepté qu’ils ont été précédés d’une légère excitation ; mais il y en a un très grand nombre, c îme le camphre , la coque du Levant , la noix vomique , les diverses es-
pèces de strychnos, la fausse angusttire , etc., qui sont doués d’une saveur amère insupportable , qui n’occasionnent presque jamais le vomissement, et qui, peu de temps après leur ingestion , donnent lieu à des mouvements convulsifs horribles : les membres deviennent excessivement roides; ils sont agités en tous sens; l’individu tombe, sa respiration est suspendue par l’immobilité du thorax, les yeux sont saillants , hors des orbites ; la langue , les gencives et la bouche offrent tous les signes de l’asphyxie. Ces phénomènes durent deux, trois, cinq minutes, et alors l’individu paraît être comme dans l’état naturel; il peut marcher pendant quelque temps, jusqu’à ce qu’il soit sous l’influence d’un nouvel accès. On n’observe jamais cette intermittence dans l’empoisonnement par les poisons narcotiques ; en effet , les substances de cette classe ne déterminent point d’accès, et les symptômes persistent jusqu’à la mort.
Lésions de tissu produites par les poisons irritants. — En général, ces substances vénéneuses excitent une inflammation qui s’étend depuis la bouche jusqu’au duodénum, mais qui est plus marquée dans l’estomac : assez souvent l’intestin rectum se trouve aussi enflammé , tandis que les autres portions du canal intestinal sont dans l’état naturel. Dans d’autres circonstances, l’inflammation se développe dans toute l’étendue du tube digestif : cette inflammation varie par rapport à son intensité : tantôt les tissus sont d’un rouge Ciair , sans aucune trace d’ulcération , tantôt d’un rouge cerise ou d’un rouge foncé, avec des plaques longitudinales ou transversales d’une couleur noirâtre , formées par du sang extravasé ; tantôt il y a des ulcérations, des escarres. Mais il est arrivé dans quelques circonstances que les poisons de cette classe ont occasionné la mort après avoir été avalés , sans déterminer la moindre lésion : tel est le cas de cette jeune fdle dont parle Etmuller, qui périt après avoir pris de l’arsenic. J’ai souvent observé le même phénomène en donnant à des animaux de très fortes doses de sublimé corrosif ou d’arsenic qui otlt détruit la vie en très peu de temps (1). Marc rapporte que, dans ud cas d’empoisonnement par l’arsenic, au lieu deconstater l’état d’érosion des membranes de l’estomac , on les trouva épaissies. Quoi qu’il en soit, il faudra toujours, dans l’examen des lésions des tissus du canal digestif, suivre le précepte donné par Baillou, qui consiste à examiner scrupuleusement ces tissus en les plaçant entre l’œil et la lumière ;
(l) J’omets à dessein de parler des lésions des autres organes, parce que je suis persuadé qu’elles sont souvent les mêmes que celles qui sont développées par les poisons des autres classes; peut-être poun ait-on en excepter les poumons, qui paraissent être plus particulièrement all'ectés par les poisons narcotiques.
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en effet , par ce moyen , on a découvert quelquefois de petits trous qui avaient échappé à la simple inspection de l’organe.
Lésions de lissa produites par les poisons narcotiques. — Je n’ai jamais observé la moindre trace d’inflammation dans le canal digestif des animaux empoisonnés par les substances vénéneuses que j’ai rangées dans la classe des narcotiques : quelques auteurs disent en avoir remarqué ; toujours est-il vrai que ce cas est excessivement rare, et, dans quelques circonstances, l’inflammation peut tenir aux liquides irritants que l’on a administrés pour faire vomir ou pour s’opposer aux effets du narcotique. Mais si le canal digestif n’est pour l’ordinaire le siège d’aucune inflammation, les poumons offrent presque constamment des taches livides et même noires ; leur tissu est plus dense et moins crépitant. Je suis loin pourtant de donner ce caractère comme suffisant pour distinguer les poisons narcotiques; car il se retrouve souvent dans l’empoisonnement par les narcoticoâcres, et même dans l’empoisonnement par les substances irritantes.
Ferai-je mention, comme certains médecins, de l’altération delà face, de l’état des yeux, qui sont entr’ouverts , de la distension extraordinaire de l’estomac et des intestins, etc., caractères qui ont été indiqués comme pouvant servir à distinguer l’empoisonnement par les narcotiques? Ces signes sont communs à un très grand nombre de poisons des autres classes, et par conséquent sont plutôt propres à induire en erreur qu’à éclairer. Je suis également loin d’admettre que les cadavres des individus qui sont morts par les effets d’un narcotique se pourrissent constamment en très peu de temps, que leurs membres soient flexibles et le sang fluide. Combien de fois n’ai -je pas remarqué, en ouvrant de ces cadavres vingt-quatre, trente-six heures après la mort, que la putréfaction n’était pas plus avancée qu’à l’ordinaire, que les membres étaient aussi roides que chez ceux qui avaient été empoisonnés par des substances d’une autre classe, enfin que le sang était coagulé ! Comment pourront se former, dans ce i as, les plaques rouges livides, violettes, qui viennent à la surface de la peau , que l’on a aussi données à tort comme caractère de cet empoisonnement, et dont on attribuait la formation à la prompte putréfaction et à la grande fluidité du sang qui s’extravasait et suintait par les pores ?
Lésions de tissu, produites par les poisons narcotico-âcres. — Les poisons de cette classe peuvent être divisés en deux sections par rapport à l’état dans lequel se trouve le canal digestif après la mort : les uns déterminent une inflammation accompagnée quelquefois d’ulcération : tels sont la belladona , le stramonium , les diverses espèces de ciguë, l'alcool, etc. ; les autres ne l’enflamment pas le plus ordi-
nairement; de ce nombre sont la noix vomique, les diverses espèces d’ttpas, la fève de Saint-Ignace, etc. Cette considération peut être d’une grande utilité pour distinguer les poisons de cette classe des narcotiques, surtout lorsqu’on y joint les indices tirés des symptômes; en effet . supposons qu’après l’ingestion d’une substance vénéneuse il se manifeste des signes d’excitation suivie de vertiges, de la paralysie des membres abdominaux , etc. , et qu’après la mort on trouve le canal digestif enflammé, il est à présumer que le poison ingéré appartient aux narcotico-àcres , parce que les narcotiques ne produisent presque jamais l’inflammation de ce canal. Le poison appartiendra encore aux narcotico-àcres si les animaux ont été fortement excités , agités de mouvements convulsifs violents avec les symptômes de l’asphyxie, qu’il y ait eu des intervalles lucides après lesquels il s’est déclaré un nouvel accès (1) , enfin que l’on ne découvre aucune inflammation dans le canal digestif. Guidé par ces observations, j’ai souvent déterminé chez les animaux à laquelle de ces deux classes le poison appartenait ; cependant il y a des faits qui prouvent que, dans cette classe comme dans celle des irritants, les signes tirés des lésions cadavériques sont sujets à induire en erreur : ainsi , par exemple , on sait que les feuilles de laurier rose enflamment les tissus de l’estomac lorsqu’elles y séjournent quelques heures. Morgaqni rapporte pourtant une observation dans laquelle le suc de ces feuihes détermina la mort, et le canal digestif ne se trouva point enflammé.
« Une pauvre femme âgée de soixante ans , ennuyée de la vie , et qui avait déjà voulu se noyer, avala une asez grande quantité de suc de feuilles de laurier-rose dans du vin. Trois heures après elle eut des vomissements violents, des syncopes, et perdit la parole; les lèvres étaient noires, le pouls petit, faible, tendu; enfin elle mourut à la neuvième heure. Le cadavre était violet par derrière depuis la tète jusqu’aux pieds ; la partie antérieure était dans l’état naturel; il n’y avait point de météorisme; le ventre et la poitrine conservaient un peu de chaleur, quoiqu’il se fût déjà écoulé dix-sept heures depuis la mort: les vaisseaux sanguins de l’estomac, des intestins et de l’épiploon étaient très distendus ; l’estomac contenait une certaine quantité d’un liquide verdâtre ; ses membranes paraissaient saines ; la face postérieure du poumon droit était rouge et adhérente ; le poumon gauche était flétri ; tous les autres viscères étaient dans l’état naturel (2). »
(l) Il peut cependant arriver que les animaux succombent à la fin du premier accès, lorsque la dose du poison avalé est très considérable.
(2} MorgaGini, de Sedibus et Cumin Morborum , epist. ux , n® 12.
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Il résulte de tout ce qui vient d’être dit relativement aux symptômes et aux lésions du tissu :
1° Que les poisons irritants et une partie des narcotico-âcres déterminent presque toujours l’inflammation dans une ou plusieurs parties du canal digestif lorsqu’ils ont été avalés à assez forte dose : qu’il n’en est pas de même des narcotiques et d’une partie des narcotico-âcres ;
2° Qu’il est cependant parfaitement prouvé que , dans certaines circonstances , quelques uns des poisons irritants ont donné la mort sans laisser la moindre trace d’altération dans le canal digestif;
3” Que le médecin appelé pour un cas d’empoisonnement ne peut pas nier son existence par cela seul que ce canal n’offre aucune altération , l’empoisonnement ayant pu être produit par les narcotiques, certains narcotico-âcres, etc. ;
k° Que , dans le cas où , après la mort prompte d’un individu atteint tout-à-coup de symptômes graves, le canal digestif se trouverait enflammé , corrodé , ulcéré , etc. , on pourrait fortement soupçonner un empoisonnement , parce qu’il est excessivement rare d’observer l’ensemble des symptômes et des lésions de tissu dont je parle dans les maladies spontanées ;
5" Qu’en général , les lésions des poumons , du cerveau , du cœur et des autres organes, peuvent être produites par un trop grand nombre de causes pour que l’on puisse les faire servir comme preuves de l’empoisonnement ;
6° Que le médecin ne peut affirmer qu’il y a eu empoisonnement qu’autant qu’il a prouvé l’existence de la substance vénéneuse d’une manière irrévocable , par l’analyse chimique ou par les propriétés physiques ;
7° Que , dans le cas où il aurait été dans l’impossibilité de découvrir cette substance par un des motifs qui seront indiqués à l’article 5 voy. p. 731 ) , si les symptômes et les lésions de tissu étaient analogues à ceux que l’on remarque dans le cas d’intoxication , il devrait se borner à dire au magistrat qu’il y a des probabilités en faveur de l’empoisonnement, mais qu’il ne peut pas affirmer qu’il ait eu lieu (1).
(1) Il importe beaucoup , dans l’examen des lésions du canal digestif, de ne point confondre la couleur rouge ou violet te qui appartient à l’inflammation avec celle qui dépend quelquefois d’une boisson particulière ou de toute autre cause. Voici une observation propre à jeter du jour sur ce sujet.
« Un particulier de Châlons-sur-Marne, qui entraiten convalescence après une maladie qu’il venait d’éprouver, prit un léger purgatif à la suite duquel il mourut subitement. On le crut empoisonné par l’effet d’un quiproquo de
Je viens d’examiner tout ce qui a rapport aux lésions des cadavres d’individus empoisonnés ; j’ai supposé que leur ouverture a été faite quelques heures après la mort; mais il peut arriver que l’on soit obligé d’y procéder plusieurs jours et même plusieurs mois après leur inhumation. Dans ce cas, les cadavres peuvent être putréfiés et offrir des taches violettes, noires, ou quelques autres altérations que l’on n’aurait pas découvertes si l’ouverture avait été faite peu de temps après la mort. Dans des circonstances de ce genre, l’expert ne saurait être assez circonspect , et il ne devrait prononcer qu’après avoir eu égard à l’état sain ou corrompu du cadavre , à la saison , aux variations de température, etc. ( Yoy. mon Traité de Méd. lèg., art. Mort. )