ARTICLE V
De l’influence de la quantité de poison recueillie à la suite d’une expertise.
Est-il nécessaire, pour établir que l’empoisonnement a eu lieu , de recueillir une quantité déterminée de substance vénéneuse , ou bien suffit-il de prouver que cette substance existe dans une proportion quelconque P — Cette question a été surtout agitée dans ces derniers temps , depuis que nous sommes parvenu à déceler les plus petits atomes de préparations arsenicales , antimoniales, cuivreuses , etc. On s’est demandé s’il n’y avait pas témérité à conclure qu’il y avait eu empoisonnement, alors que l’on ne parvenait à découvrir que des quantités excessivement minimes d’une substance vénéneuse. Des médecins peu versés dans l’étude de la toxicologie ont paru disposés à n’accorder que peu de valeur aux résultats des expériences chimiques, quand ils n’auraient pas pour effet d’extraire des matières suspectes une quantité de substance vénéneuse qui ne serait pas par trop minime. Il nous sera aisé de prouver que rien n’autorise à adopter un pareil principe, et qu’en le consacrant on compromet sérieusement les intérêts de la société.
Je me propose d’établir dans cet article : 1° que dans certains cas d’empoisonnement par des substances minérales susceptibles d’être décelées par des réactifs , l’expert peut se trouver dans l’impossibilité de découvrir le plus léger atome de ces substances; 2° que dans beaucoup d’autres cas , il ne peut , quoi qu’il fasse , retirer des matières suspectes que des proportions excessivement minimes de poison , et qu’il serait dès lors absurde d’exiger qu’il eût obtenu une quantité assez notable de substance vénéneuse pour conclure à l’existence d’un empoisonnement.
A. Dans certains cas d' empoisonnement par des substances minérales susceptibles d'être décelées par des réactifs , l’expert peut se trouver dans l' impossibilité de découvrir le plus léqer atome de ces substances. — On sait que , parmi les poisons dont je parle , il en est un bon nombre qui sont absorbés, en sorte que les recherches chimiques propres à les découvrir peuvent porter à la fois sur le canal
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digestif ou sur les matières vomies, et sur les viscères plus ou moins éloignés qui ont reçu le poison ; je vais supposer qu’il s’agit d’une de ces substances vénéneuses, et me placer par là dans l’hypothèse la plus défavorable pour établir la justesse de la proposition énoncée. Admettons , pour ce qui concerne le canal digestif et les matières des évacuations , que celles-ci n’aient pas été recueillies ou qu’on les ait . soustraites , et que par suite de vomissements fréquents et de selles réitérées pendant plusieurs jours , l’estomac et les intestins aient été complètement débarrassés du poison qu’ils renfermaient; évidemment , l’expert ne découvrira plus la moindre trace de substance vénéneuse, quoique l’ empoisonnement ait eu lieu. S’agit-il de la portion du toxique qui a été absorbée , l’expérience démontre que si l’intoxication date d’un certain nombre de jours, il peut arriver qu’on ne décèle plus un atome de poison dans les viscères où il aurait été facile d’en démontrer la présence quelque temps auparavant. Que l’on empoisonne plusieurs chiens, en appliquant sur le tissu cellulaire sous-cutané de la partie interne de l’une des cuisses, 10 centigr. d’acide arsénieux ou de tartre stibié finement pulvérisés ; que l’on abandonne quelques uns de ces animaux à eux-mêmes, etqu’aprèsleur mort, qui aura lieu au bout de trente ou quarante heures, on soumette leurs viscères aux opérations chimiques propres à décéler ces poisons, on ne tardera pas à retirer de ces viscères des quantités notables d’arsenic et d’antimoine. Que d’autres animaux, empoisonnés de même , soient au contraire soumis à l’action d’une médication diurétique abondante ; si l’on parvient à les faire uriner considérablement pendant trois ou quatre jours , ces animaux ne périssent pas , et si on les lue vers le neuvième ou le dixième jour, on pourra s’assurer qu’il n’existe plus dans leurs viscères la plus légère trace d’arsenic ou d’antimoine , tandis que l’urine rendue pendant tout le temps qui s’est écoulé depuis l’empoisonnement aura constamment fourni des quantités appréciables de ces métaux. J’ai répété ces expériences devant un public nombreux qui assistait aux séances que j’ai faites en octobre et en novembre 18Ù0 , en présence d’une commission nommée par l’Académie royale de médecine. (Voy. les procès-verbaux de ces séances.) Est-il possible de mieux justifier la proposition dont je m’occupe? Nous voyons ici des animaux , qui avaient été évidemment empoisonnés, ne plus fournir un atome d’arsenic ou d’antimoine au bout de quelques jours. Il peut donc arriver qu’un individu ait pris une certaine dose d’une substance vénéneuse, insuffisante pour le faire périr en quelques heures, qu’il ait éprouvé pendant huit, dix , douze ou quinze jours des symptômes d'empoisonnement, que pendant ce temps le toxique ait été entièrement expulsé par les vo-
Tà ?»
CONSIDÉRÉ D’UNE MANIÈRE GÉNÉRALE, missements et par les selles, par la voie de l’urine et peut-être par d’autres énioactoires , et qu’au moment où la mort survient, soit par suite de l’empoisonnement , soit par une autre cause , on ne trouve plus dans les viscères la portion de poison que l’on y aurait infailliblement décelée , si la vie eût été promptement détruite.
L’expert se gardera donc de conclure que l’intoxication n’a pas eu lieu par cela seul qu'il n a pas pu déceler la substu7tce vénéneuse ; il devra être d’autant plus circonspect à cet égard , que l’insuccès de ses recherches , indépendamment de la cause que je signale, peut tenir aussi à la mauvaise direction donnée à ces recherches , et à ce qu’il n’aura pas mis en pratique les procédés les plus propres à faire découvrir les poisons , ou bien à ce que l’empoisonnement aura été produit par une de ces nombreuses tnaLières qui échappent encore aujourd’hui à nos investigations. S’il est vrai que l’on puisse parvenir, à l’aide d’analyses délicates, à déceler dans le canal digestif , dans les selles ou dans les matières vomies, des proportions notables de strychnine, de brucine, de morphine, d’acide cyanhydrique, etc. , on sait aussi combien il est dilïicile de démontrer la présence de petites proportions de ces différents corps, notamment quand il s’agit de les rechercher dans le sang ou dans les organes où ils ont été portés par voie d’absorption; on connaît surtout l’impuissance de l’art en ce qui concerne l’analyse d’une foule de poisons végétaux actifs, tels que le dalura stramonium, la jusquiame, l'aconit, la ciguë, la digitale, etc. , alors même que les sucs ou les .extraits de ces plantes sont mélangés, en assez furie proportion , avec les liquides de l’estomac et des intestins , ou avec les matières des évacuations. Dans tous les cas d’empoisonnement présumé , où la recherche de la substance vénéneuse aura été infructueuse , l’expert devra donc , avant de se prononcer, examiner attentivement toutes les circonstances qui ont précédé , accompagné ou suivi la maladie ; la nature et la marche de celle-ci lui permettra , dans certains cas , d’élever des soupçons ou d’établir des probabilités sur l’existence d’un empoisonnement, et de fournir par là à l’instruction un élément important; dans d’autres cas, il se bornera à déclarer qu’il n’est pas impossible que le malade soit mort empoisonné , tandis qu’il lui arrivera quelquefois de pouvoir affirmer que la mort reconnaît une autre cause que l’intoxication.
B. Dans beaucoup de cas d’empoisonnement, l’expert ne peut , quoi qu’il fasse, retirer ■ des matières suspectes que des proportions excessivement minimes de poison. Puisque je viens d’établir qu’il est des circonstances dans lesquelles on ne trouve plus un atome de substance vénéneuse quand l’empoisonnement était incontestable, on admettra sans peine qu’il y ait des cas où l’expert le plus habile
Tùk de l’empoisonnement
n’en découvrira que des traces; en effet, si la mort, au lieu d’arriver dix , douze , ou quinze jours après l’empoisonnement, alors que déjà tout le poison a été expulsé , survenait vers le quatrième ou le cinquième jour, on pourrait ne déceler que la minime proportion de toxique non encore éliminée, et l’on se tromperait étrangement si l’on établissait que l’individu n’a pas été empoisonné, parce qu’on n’aurait obtenu que des atomes de poison. D’ailleurs, je le demanderai aux personnes qui seraient tentées de soutenir une opinion contraire , qu’entendent-clles par une certaine quantité de poison, et quelle est au juste la quantité qu’il faudra avoir extraite pour affirmer qu’il y a eu empoisonnement; est-ce 1, 2, 3 ou k milligrammes; est-ce 1 ou 2 grammes; faudra-t-il, suivant que les poisons seront plus ou moins actifs, que cette proportion soit double on triple ; savons-nous quelle est la quantité de chaque substance vénéneuse nécessaire pour empoisonner, et pouvons-nous dans aucun cas recueillir la totalité de celle qui se trouve dans les diverses parties d'un1 cadavre au moment de la mort ; ne savons-nous pas , au contraire , que les moyens employés par les hommes les plus habiles ne sont pas tels que l’on ne perde pas nécessairement une portion du poison, alors même que l’on agirait sur toutes les parties du cadavre , ce qui est impraticable? Quel vague et quelle confusion n’introduirait-on pas dans la science , si de pareilles idées trouvaient la moindre faveur ! tous les coupables échapperaient à l’action de la justice, au grand détriment de l’ordre social. Ce n’est pas tout : quelque soin que mette l’autorité judiciaire à choisir les experts, nous devons reconnaître qu’ils ne sont pas tous également aptes à se livrer à des opérations souvent délicates, et il est aisé de voir que dans telle espèce , par suite d’expériences mal combinées ou mal exécutées, on n’aura retiré qu’une très petite proportion de substance vénéneuse d’un ou de plusieurs organes, qui en auraient fourni beaucoup plus à des mains plus habiles. Ces diverses considérations nous permettent de conclure qu’il serait absurde d'exiger que l’on eût obtenu une quantité assez notable de matière vénéneuse pour conclure à l'existence d’un empoisonnement (1).
(1) M. Worbe est loin de partager ma manière de voir à cet égard. Suivant lui, « les rapports fondés sur l’analyse chimique des infiniment petits obtiennent peu de considération en justice. Si c’est avec raison que les juges les repoussent en définitive, les experts ne doivent pas y attacher autant d’importance dans le principe; le médecin doit singulièrement se garantir de toute illusion scientifique. » — «Si pour découvrir la matière présumée du crime vous n’en recueillez que quelques parcelles, si vous ne pouvez à Y œil nn la reconnaître ab'olument et exclusivement à toute autre, si vous ne la trouvez que par des réactifs, méfiez-vous de la science et île vous-même, et
Je ne saurais donc m'élever avec assez de force contre une des assertions émises par M. Devergie à la page 526 du tome me de sa Médecine légale , 3e édition. A propos d’un moyen proposé par M. Boutigny pour découvrir des atomes d’un sel cuivreux , que les réactifs ordinaires ne pourraient pas déceler, moyen qui n’est pas nouveau et qui consiste à suspendre , à l’aide d’un cheveu , la moitié d’une aiguille fine au milieu du liquide préalablement acidulé, M. Devergie dit : « Qu’il faudra, pour être en droit de déclarer qu’il y a eu » empoisonnement , pouvoir déceler la présence du poison par les » réactifs énoncés ci-dessus (lame de fer, cyanure de potassium, etc. ) , » et ne pas conclure lorsque le moyen seul de M. Boutigny aura fait » reconnaître l’existence du cuivre. » Le principe que voudrait consacrer notre confrère ne sera nécessairement admis par personne, après les faits qui précèdent et les réflexions qui les accompagnent. Comment ! on aurait la prétention de faire croire que parce qu’une liqueur suspecte , qui contient un sel de cuivre en dissolution , n’en renferme pas assez pour que les réactifs ordinairement employés le décèlent , elle ne peut pas provenir d’une préparation cuivreuse qui aurait servi à un empoisonnement? on ne conçoit donc pas que par suite de vomissements réitérés, etc., il puisse ne rester dans cette liqueur que des atomes de la préparation cuivreuse? C’est comme si l’on disait : l’acide sulfhydrique ne décèle pas de l’acide arsénieux
tremblez de prononcer qu’il y a eu empoisonnement, parce que vous avez été affecté de telle odeur, que tel métal aura subi telle altération à sa surface, et que vous aurez obtenu tel précipité : ces expériences ne conduisent pas nécessairement à la vérité, et surtout à la vérité légale.» — <■ Ainsi, il vient d’ètre démontré en Angleterre que les oignons digérés ou pilés, traités par l’acide hydrosulfurique, donneront un précipité jaune doré semblable à celui que fournit l’oxyde d arsenic avec le même réactif. »
Je n’hésite pas à le dire, l’opinion de M. Worbe ne sera partagée par aucun homme éclairé : en effet, il suffit de connaître les plus simples éléments de la chimie pour savoir que l’on n’a pasbesoin d’agir sur des quantités considérables d’une substance pour la reconnaître , et que , par exemple, Ton parvient à constater aussi bien la présence de l’acide arsénieux lorsqu’on expérimente sur 1 milligramme que lorsqu’on opère sur 500 grammes. La proposition de M. Worbe relative à l’infidélité des réactifs peut être traduite en ces termes : Gardez-vous de dire que vous avez agi sur telle substance , parce que vous avez reconnu les propriétés de celte substance : ainsi la dissolution d’acide arsénieux est le seul liquide précipitant en blanc par l’eau de chaux, en jaune par l'azotate d’argent, en vert par le sulfate de cuivre ammoniacal, et en jaune par l’acide sulfhydrique (ce dernier précipité se dissout dans l’ammoniaque). Qu’importe ! lorsqu’on vous présentera une semblable dissolution , ne dites pas que c’est de l'acide arsénieux, parce que vous n’avez pu le reconnaître à l’œil nu. Étrange manière de raisonner! L’expérience relative aux oignons digérés, mise en avant poqr appuyer cette hérésie toxicologique, ne fournit aucun des résultats annoncés par M. Worbe.
DE L’EMPOISONNEMENT dans un liquide suspect , soit parce que le poison y est peu abondant, soit parce qu’il est retenu par de la matière organique; vous ne conclurez pas qu’un pareil liquide puisse provenir d’un empoisonnement, quoiqu’à l’aide de l’appareil de Marsh, agent beaucoup plus sensible que l’acide sulfhydrique, vous reliriez plusieurs taches évidemment arsenicales, et voire même un anneau d’ arsenic métallique! ! Voilà à quelles conséquences erronées on a été conduit, faute d’avoir apprécié à sa juste valeur la question de quantité qui fait le sujet de cet arlicle.