‹ Traité de toxicologie (volume 2)Chapitre 167 sur 172 · ARTICLE VI · texte numérisé non relu

ARTICLE VI

l)e l’empoisonnement de plusieurs personnes à la lois.

Les exemples d’empoisonnement de plusieurs personnes à la fois ne sont point rares, et ils semblent, au premier abord, n’offrir aucun intérêt pour le médecin; en effet, si dans un repas où il y a plusieurs convives on sert un mets empoisonné par mégarde ou par malveillance, et que quelque temps après tous éprouvent des accidents analogues, suffisants pour caractériser l’empoisonnement, l’homme de l’art doit agir là d’après les principes que j’ai établis jusqu’à présent. Mais il n’en est pas de même si quelques uns des convives sont seulement atteints, tandis que les autres ne ressentent aucune incommodité; si les uns n’éprouvent que des accidents légers, lorsque d’autres périssent ou sont en proie à des symptômes alarmants, etc. Il est évident que cette disparité d’effets , là où il semblerait n’y avoir qu’une même cause, doit compliquer ce cas de médecine légale, puisqu’il s’agit de rendre raison d’une multitude de contradictions apparentes qui se présentent. Avant d’exposer les préceptes qui doivent servir de guide à l’expert dans ces cas épineux , je vais rapporter une observation du célèbre Morgagni , propre à éclairer ce sujet.

Observation. — Dans le mois de mai i 711, quatre personnes, savoir: un prêtre, deux femmes, dont l’une était belle-sœur du prêtre, et un autre individu , tous bien portants et en voyage, s’arrêtèrent à une auberge pour dîner. S’étant remis en route après le repas , bientôt le prêtre se sentit si mal au ventre qu’on fut obligé de le descendre de cheval. Malgré des déjections abondantes de haut et de bas, les douleurs augmentèrent d’un instant à l’autre, et il fallut ramener le malade à Césenne, lieu où l’on avait dîné , et où le prêtre arriva à demi mort. Un médecin qu’on envoya chercher , croyant n’avoir affaire qu’à une colique ordinaire , employa beaucoup de fomentations , de lavements , de potions purgatives , anodines , etc. Quoiqu’il vît que l’une des femmes avait aussi de fortes évacuations avec des douleurs et des faiblesses, et que l’autre individu se plaignait de douleurs et d’un poids à l’estomac, il ne soup-

çonna jamais qu’il y eût du poison, parce que l’autre femme n’avait aucun mal , et que l’hôte assurait avec imprécations , qu’il n’y avait rien eu de dangereux dans ses mets; mais les évacuations sauvèrent les malades, et ayant un peu diminué le lendemain au matin, elles leur permirent de se faire transporter à la proximité de Morgagni, qu’ils appelèrent aussitôt. Ce grand médecin s’étant informé s’il y avait eu dans le repas quelque plat dont la femme qui se portait bien n’avait pas mangé, apprit que oui , et que c’était un grand plat de riz qui avait été servi le premier, d’où il conclut que c’était ce plat qui avait été empoisonné. La dilïiculté était que le prêtre, qui en avait le moins mangé, et qui avait été très sobre en tout, était précisément celui qui avait le plus tôt et le plus souffert ; que la femme qui en avait mangé plus que le prêtre avait été moins malade que lui, et que l’autre individu, qui en avait mangé plus que tous les autres, était celui qui était le moins incommodé. N'y avait-il pas du fromage râpé sur ce riz , demanda Morgagni Oui , répondit-on; et le prêtre, qui était dégoûté, ne mangea presque que du fromage. Dans ce cas, dit Morgagni, vous comprenez déjà qu’il y avait de l’arsenic parmi ce fromage, que probablement on avait préparé pour tuer les rats, et que n’ayant pas été suffisamment mis à l’écart, quelqu’un l’a pris pour servir sur votre riz pendant le temps que vous pressiez l’hôte de hâter le moment de votre dîner. Ces conjectures se trouvèrent vérifiées par l’aveu de l’hôte, qui, ayant appris que les malades étaient hors de danger, ne craignit plus de confesser que telle avait été la cause de ce malheureux accident. Morgagni fut seulement étonné que l’on n'eût trouvé aucun mauvais goût dans ce fromage; et il parvint à guérir heureusement ces trois malades par l’usage du lait, du petit lait et de l’huile d’amandes douces; mais il survint au prêtre divers symptômes dont il est inutile de parler ici (1).

L’expert ne saurait porter un jugement exact dans des circonstances de ce genre, s’il n’avait pas égard , 1° à l’état dans lequel se trouvait l’estomac des différentes personnes empoisonnées; en effet , celles qui auraient pris beaucoup d’aliments ou de boissons, ressentiraient en général des accidents moins graves que les autres ; 2° à la nature des mets et des boissons, ainsi qu’à la quantité que chaque individu en a mangée ou bue; 3° à l’existence ou à l’absence des vomissements et des déjections alvines. Il est évident qu’il peut arriver que des personnes aient mangé une assez grande quantité d’un mets empoisonné sans qu’il se manifeste de symptômes graves, par cela même que le mets était abondant , et qu’il a déterminé facilement des évacuations copieuses, au moyen desquelles le poison aura été expulsé.

(1) Foderé , ouvrage cité, t. iv, p. 242.

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DE L’EMPOISONNEMENT

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