CLASSE DEUXIÈME
On désigne généralement sous le nom de poisons narcotiques ceux qui déterminent la stupeur, l’assoupissement, la paralysie ou l’apoplexie et des mouvements convulsifs, et qui le plus ordinairement n’enflamment pas les parties avec lesquelles ils ont été mis en contact. Confondus pendant long-temps avec les narcotico-dcres , ils en diffèrent pourtant beaucoup ; ainsi plusieurs de ces derniers, non seulement provoquent une vive excitation du système nerveux, qui n’a rien de commun avec un état comateux, mais développent encore une phlogose plus ou moins intense des tissus sur lesquels ils ont été appliqués ; d’autres, à la vérité, n’exercent pas une irritation locale sensible, et pourraient sous ce point de vue être assimilés aux narcotiques , mais ils en diffèrent par l’intensité des accès convulsifs qu’ils occasionnent et surtout par les intervalles lucides qui séparent ces accès les uns des autres ; tels sont les strychnos. Au reste, il faut l’avouer, rien n’est difficile comme d’établir des caractères qui distinguent les poisons narcotiques des narcotico-âcres , et de ranger ces poisons dans l’une ou l’autre de ces deux classes, chacun d’eux, si toutefois on en excepte les strychnos , offrant dans son mode d’action quelque chose de spécial : aussi serai-je sobre de généralités et m'étendrai-je davantage sur les descriptions particulières.
(1) On lit dans le Journal universel que plusieurs vignerons de Saint-Privé (prés Orléans) furent très malades pour avoir mangé une anguille qu’ils avaient pêchée dans un fossé ir'es bourbeux; des chiens et des chats qui mangèrent les débris de l’animal périrent le jour même ou le lendemain.
(2) Narcotique déri.ve du grec vap^vi , assoupissement.
Symptômes.
Los poisons narcotiques donnent le plus souvent lieu à quelques uns des symptômes suivants : engourdissement , pesanteur de tête, somnolence , vertiges , sorte d’ivresse , assoupissement , état comme apoplectique , délire furieux ou gai , douleurs légères d’abord , puis insupportables , cris plaintifs, mouvements convulsifs, partiels ou généraux, faiblesse ou paralysie des membres et en particulier des membres abdominaux , dilatation ou resserrement de la pupille (1) , sensibilité diminuée des organes des sens, nausées, vomissements, surtout si la substance narcotique a été appliquée sur la peau ulcérée
(I) I.a pupille est-elle nécessairement dilatée dans l’empoisonnement par les narcotiques? Telle est la question que JI. le président de la Cour d’assises de Paris adressa à Chaussier dans l'affaire Castaing : « Je le pense, » répondit Chaussier; et comme j’avais établi dans ma déposition orale que dans l'empoisonnement par les narcotiques la pupille pouvait aussi bien cl re contractée que dilatée, M. le président lit observer à Chaussier que je n’étais point d’accord avec lui : « C’est fort possible, dit ce professeur; mais j’ai une expérience , et lui il n’en a pas. •> ( Journal des Débats du 15 nov. 1823.) Cette manière insolite de résoudre une question importante ne parut satisfaire ni les magistrats qui avaient besoin d’être éclairés, ni les gens de l'art qui cherchaient à puiser dans ce procès célèbre des notions propres à les guider dans des cas analogues. Voici ce que l’observation apprend à cet égard : lü chez tous les malades qui prennent de la morphine pure ou combinée avec les acides, la pupille reste contractée ; il n’y a que très peu d’exceptions à cet égard, pourvu que les doses de morphine soient administrées successivement et sans produire rie trouble ; 2° lorsque la morphine est donnée à forte dose, de manière à occasionner des vomissements, des angoisses, de l’agitation , etc., il y a amant de faits où les pupilles sont contrariées que de faits où elles sont dilatées ; on observe même dans ces cas une variété qui se remarque en peu d’instants ( Bally, Mémoire sur T Opium ) ; 3° administré à des chiens , à des chevaux et à des chats à des doses capables de les empoisonner, l’acétate de morphine détermine tantôt le resserrement, tantôt la dilatation de la pupille (voy. Mémoire sur L'Acétate de morphine , par MM. Déguisé, Dupuy et Leuret, Paris, 1824 ); 4° tous les praticiens savent que dans l’empoisonnement par l’opium, par le laudanum liquide de Sydenham, etc., la pupille est contractée , dilatée, ou dans l’état naturel. Parmi les faits publiés avant l’affaire Castaing , qui prouvent que la pupille peut être resserrée, je citerai l'observation consignée dans le Traité de Mat. méd. d’Alibert, 3e édition, 1814, pag. GO , t. n (voy. pag. 219 de ce volume), et celle du docteur Suchet, imprimée en juin 1823 (voy. p. 221 de ce vol.). Depuis, MM. Ollivier et Marye ont inséré dans les Archives le fait de ce genre le plus extraordinaire (voyez p 222 de ce vol.). On lit aussi une observation analogue dans le Journal général de Médecine (année 1825). Chaussier s’csl donc trompé, et s’est mis en opposition avec les faits les mieux avérés, lorsqu’en 1823 , à l’occasion d’une accusation d’empoisonnement par l’acétate de morphine, il a voulu établir que les poisons narcotiques devaient nécessairement dilater la pupille.