DE L’ELLÉBORE NOIR
douleurs atroces auxquelles l’animal "était en proie; mais elles démontraient aussi ses pénibles contorsions pour tâcher de vomir ; il y parvint en effet, mais une seule fois, après laquelle il retomba dans un état d'immobilité absolue. La circulation devint par degrés moins rapide, et la mort survint presque immédiatement (vingt minutes après l’administration du poison). L’ouverture du cadavre fut pratiquée à l’instant même. Tout le canal digestif était enflammé, depuis l’œsophage exclusivement jusqu’à l’extrémité du rectum ; l’estomac était distendu et rempli d’une grande quantité d’un mélange d’os et de viande, et d’une partie du poison liquide non encore absorbé : les plis de la membrane muqueuse de ce viscère étaient dans unétat d’inflammation très intense, d’une couleur rouge cramoisi bien manifeste , mais sans aucune trace de corrosion ; le duodénum présentait les mêmes caractères; mais ce qui est assez singulier, l’extrémité pylorique de l’estomac offrait des traces d’une inflammation beaucoup moins vive que dans les deux organes précédents. Les intestins étaient très enflammés; mais l’inflammation diminuait progressivement jusqu’au rectum. La vessie ne contenait point d’urine ; sa membrane interne était considérablement épaissie et d’une couleur rouge. La poitrine n’offrait rien de particulier : cependant le ventricule droit du cœur contenait un peu de sang, et le poumon gauche était légèrement engorgé par ce fluide. (M. Caventou, Journal universel , avril 1818, p. 127.)
Expérience xic. — A cinq heures du matin, on a saupoudré le tissu cellulaire de la cuisse d’un petit chien avec 8 grammes de poudre de racine d’ellébore noir, épuisée par l’eau bouillante ; on a réuni les lambeaux de la plaie par quelques points de suture. Trois jours après, l’animal n’avait offert d’autre phénomène que l’abattement qui accompagne constamment cette opération. 11 est mort au cinquième jour. Le membre opéré était à peine enflammé, et il n’y avait aucune lésion appréciable dans les organes intérieurs.
Expérience xiic. — A deux heures et demie, on a introduit dans l’estomac d’un chien très fort 16 grammes d’extrait aqueux d’ellébore noir solide alcalin , préparé en faisant macérer à froid de la racine sèche d’ellébore noir dans de l’eau aiguisée de carbonate de potasse (cet extrait fait la base des pilules toniques de Bâcher ) ; on a lié l’œsophage. A huit heures et demie du soir, l’animal éprouvait quelques vertiges; sa marche était chancelante, et il se plaignait un peu. Il est mort le lendemain à neuf heures du matin. La membrane muqueuse de l’estomac était d’un rouge cerise dans toute son étendue; il n’y avait point de lésion sensible dans les intestins. Les poumons, gorgés de sang dans quelques parties, étaient d’une couleur foncée noirâtre, et plus denses que dans l’état naturel. Les ventricules cérébraux ne contenaient aucun fluide; les vaisseaux veineux qui parcourent la surface externe de cet organe étaient gorgés de sang noi, et la pie-mère fortement injectée.
Expérience xme. — Désirant connaître si l’ellébore noir est moins actif que le blanc, on prit deux chats de même force; on enfonça dans les
muscles de la cuisse de l’un d’eux une aiguille contenant 2 centigrammes d’extrait alcoolique d’ellébore blanc ; il éprouva des douleurs et les symptômes ordinaires. Au bout de cinquante minutes, il ne respirait plus que cinq fois par minute. A sept heures, la température du ventre était de 16° ; celle du rectum de 18°. Le surlendemain on le trouva mort.
On opéra de la même manière sur l’autre chat , en employant 3 centigrammes d’extrait alcoolique d’ellébore noir : l’animal périt au bout de vingt-cinq minutes, au milieu des convulsions. [Schabel.) (1).
Expérience xive. — Dans le dessein de constater si les astringents empêchaient les effets délétères de l’ellébore noir, on a dissous 5 grammes 30 centigrammes d’extrait aqueux de cette plante dans 125 grammes d’eau; le solutum a été filtré et précipité par un excès de teinture de noix de galle ; le précipité obtenu pesait 2 grammes ZiO centigrammes; on en a appliqué 30 centigrammes sur une plaie faite à la cuisse d’un chat, et on n’a observé aucun phénomène notable. Huit grammes du liquide surnageant le précipité furent introduits dans l’œsophnge : l’animal tomba aussitôt, et rejeta une grande quantité d’écume, sa respiration devint profonde et lente. Au bout de sept minutes, on administra Zi grammes de teinture de noix de galle étendue d’une assez grande quantité d’eau ; onze minutes après, l’animal vomit les aliments qu’il avait pris une heure auparavant ; la respiration fut de plus en plus difficile; le corps se refroidit , devint flasque ; le péristhotonos se manifesta , et la mort eut lieu au bout de dix-sept minutes. L’estomac était tout plissé; il n’y avait point de changement dans les autres organes. (Schabel.)
Observation l‘c. — Morgagni fait mention d’un individu qui prit 2 grammes d’ellébore noir, et qui succomba huit heures après. Il éprouva des douleurs et fut pris de vomissements. Tout le canal digestif était enflammé ; l’inflammation était plus intense dans les gros intestins que dans les petits; plusieurs portions de ces derniers offraient alternativement un état de constriction et de relâchement ; il n'y avait point de gangrène; quarante-deux heures après la mort, les membres étaient encore flexibles.
Observation 2e. — Un domestique, dans une métairie près Saint- Brieuc, éprouve un malaise depuis deux ou trois mois. Plus inquiet sur l’avenir que gêné des douleurs présentes, il se décide à faire quatre lieues pour aller consulter Pierre Tanguy, dit le Mouton , un de ces ignorants malheureusement trop répandus, qu’on appelle vulgairement
(1) Cette expérience est loin de démontrer la supériorité ni même l’égalité d’action de l’ellébore noir : en effet, il a été employé à la dose de 3 centigr., tandis que l’autre n’a été appliqué qu’à la dose de 2 centigrammes ; d'ailleurs, l’ellébore noir était récent et très actif, tandis que, d’après M. Schabel , le blanc avait moins de force que d’autres échantillons plus frais. La résistance vitale offerte par ces deux animaux peut encore différer assez pour que l’on ne doive tenir aucun compte d’une expérience qu’il aurait nécessairement fallu répéter.
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guérit tout. Il en reçoit trois substances que l’on a reconnues être , l’une la racine du sceau de Salomon, l’autre les feuilles du lierre terrestre, et la troisième a paru être la racine de V ellébore noir. Cet homme fait bouillir ces ingrédients dans du cidre, jusqu’à réduction d’un demi-litre de liquide; il en boit un verre, et, par curiosité, son maître en avale une même dose. Trois quarts d’heure après, les symptômes d’empoisonnement commencèrent à se manifester d’une manière alarmante. Mais ces malheureux étaient loin de prévoir les funestes effets dont leur trop aveugle confiance allait les rendre victimes. En effet, l’un d’eux (le domestique), n’entrevoyant sans doute dans les douleurs déchirantes qu’il ressentait qu’une crise salutaire propre à chasser la maladie , crut devoir la seconder en prenant un deuxième, verre du breuvage qu’il avait préparé; mais, loin de se calmer, les accidents n’en devinrent que plus graves: bientôt les vomissements suivis de délire, les contorsions les plus violentes accompagnées d’un froid excessif que rien n’a pu diminuer, la mort enfin, furent les tristes résultats de l’administration de ce prétendu spécifique.
Il est à remarquer, dans cette circonstance, que la violence des symptômes et des accidents suivit une marche assez régulière, et qui coïncida parfaitement avec les quantités différentes de liquide prises séparément par les deux individus : aussi le maître ne mourut-il que deux heures et demie après en avoir pris un seul verre , tandis que le domestique , qui en avait pris le double , succomba trois quarts d’heure plus tôt.
L’ouverture cadavérique fut faite seize heures après la mort des individus. Elle présenta les mêmes altérations dans les deux cas, mais d’une manière beaucoup plus marquée chez le domestique , qui avait pris une plus grande dose de liquide. Les poumons étaient gorgés de sang ; la membrane muqueuse de l’estomac se trouvait dans un état d’inflammation considérable, d’une couleur brune noirâtre , et réduite à un état presque gangréneux ; l’œsophage et , ce qui est assez remarquable , les intestins n’offraient rien de particuliei’. ( Observation rapportée par M. Ferrary, pharmacien à Saint-Brieuc. Journal universel , avril 1818, p. 121.)
MM. Caventou et Cloquet , chargés d’examiner cette observation , pensent que l'ellébore noir n’était pas la seule substance active de ce breuvage et qu’il pourrait bien y avoir été ajouté quelque autre corps de nature métallique , également susceptible d’empoisonner.
Conclusions. — Dans la première édition de cet ouvrage, qui parut longtemps avant le Mémoire de M. Schabel, j’avais tiré des expériences qui m’étaient propres les conclusions suivantes : l°la racine pulvérisée d’ellébore noir, appliquée sur le tissu cellulaire, est rapidement absorbée, portée dans le torrent de la circulation, et détermine des vomissements violents et diverses lésions du système nerveux auxquelles les animaux ne tardent pas à succomber, et qui paraissent analogues à
celles que les narcotiques développent ; 2° son effet local se borne à produire une inflammation légère , incapable d’occasionner une mort prompte ; 3° elle agit de la même manière lorsqu’on l’introduit dans l’estomac ; mais , dans ce cas , ses effets sont plus tardifs et moins intenses ; k° il peut même arriver alors qu’elle ne fasse pas périr les animaux auxquels on a laissé la faculté de vomir : dans le cas contraire, la mort est constante à une certaine dose ; 5° c’est dans la partie soluble dans l’eau que résident les propriétés vénéneuses de cette racine, qui, d’après Murray, paraissent dépendre d’un principe volatil âcre; 6° l’extrait alcalin qui fait partie des pilules toniques de Bâcher est également très actif (1).
Les expériences ultérieures et nombreuses de M. Schabel l’ont conduit à admettre les résultats suivants :« 1° Les propriétés délétères des racines d’ellébore blanc et noir ont le plus grand rapport entre elles ( voy. la note de la page 368 de ce volume). 2° Elles paraissent résider principalement dans la substance résineuse (2) , et ne sont point neutralisées par l’infusion de noix de galle. Wiborg et Schéele ont attribué leurs propriétés émétiques à la partie résineuse, et leurs propriétés narcotiques à la matière gommeuse , résultats qui ne sont point d’accord avec les expériences de l’auteur. 3° Les racines d’ellébore blanc et noir agissent non seulement sur les animaux, mais encore sur les végétaux : leur action délétère s’exerce sur les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les mollusques, les insectes, et probablement sur tous les autres animaux. k° Elles sont plus énergiques si on les introduit dans les vaisseaux sanguins , ou si on les applique sur les membranes séreuses, ou sur les organes pourvus de vaisseaux sanguins : dans ce cas , elles sont absorbées et transportées , par le moyen de la circulation , des parties infectées dans les autres parties du corps, en sorte qu’elles n’exercent pas leur influence à l’aide du système nerveux : il n’y a qu’une très faible déperdition du poison employé , c’est-à-dire que la quantité absorbée pour produire la mort est peu considérable. 5° Leur action est moins violente si elles sont introduites dans le canal alimentaire, très forte si elles sont appliquées sur des plaies saignantes , ou sur la membrane muqueuse des voies aériennes , et nulle lorsqu’elles sont placées sur l’épiderme , les organes fibreux, ou sur les nerfs. 6’ La mort, qu’elles déterminent
(1) L’eau distillée de la racine d’ellébore noir agit aussi sur le système nerveux.
(2) Suivant M. Schabel, la racine d'ellébore noir fournit 0,29 d’extrait alcoolique ou résineux , et o,38 d’extrait aqueux. La racine d’ellébore blanc déjà ancienne donna 0,10 d’extrait alcoolique ou résineux , et 0,54 d’extrait aqueux.
DE L’ELLÉBORE NOIR, chez les animaux des classes supérieures, arrive presque toujours par le même mécanisme ; l’intensité de leurs effets est en rapport avec la quantité employée. Données à grande dose , elles tuent rapidement, après avoir occasionné la dyspnée et des convulsions. La marche et la durée de l’affection qu’elles produisent sont également subordonnées à la dose.
»Le plus souvent la mort a lieu en une demi-heure ou en une heure ; quelquefois elle n’arrive qu’au bout de plusieurs heures, tandis que, dans d’autres circonstances , quelques minutes suffisent pour la déterminer.
» Peu de temps après avoir administré ces poisons aux animaux des classes supérieures , la respiration devient pénible et lente ; les battements du cœur se ralentissent, et peu de minutes après l’envie de vomir se manifeste ; l’animal vomit des matières bilieuses et muqueuses; il salive, et présente tous les phénomènes que l’on observe ordinairement dans les grandes douleurs de ventre. Il chancelle , vacille comme s’il avait des vertiges, et s’affaiblit de plus en plus ; on remarque un tremblement dans les muscles des extrémités postérieures d’abord, puis , et seulement dans certaines circonstances, dans ceux des pattes antérieures. Il arrive tantôt que la respiration et la circulation sont plus rares et plus régulières ; tantôt , au contraire , ces fonctions sont accélérées , et alors la respiration est douloureuse ; les animaux halètent comme les chiens qui ont très chaud ; la langue est pendante; la faiblesse des muscles augmente à un tel point que la démarche devient impossible, et l’animal reste étendu par terre. A cette époque, les efforts pour vomir cessent le plus ordinairement ; les convulsions se déclarent , augmentent de temps à autre , et ne tardent pas à être suivies de l’opisthotonos, de l’emprosthotonos et de la mort.
» Dans certaines circonstances, la respiration et les mouvements du cœur deviennent plus rares; ceux-ci sont intermittents, tandis que la respiration est pénible ; la chaleur intérieure et extérieure diminue , phénomène qui est de la plus haute importance pour les physiologistes. Plus tard , la sensibilité diminue , l’animal languit et reste couché , la respiration est rare et faible , et de temps à autre , on aperçoit quelques signes de vie qui s’éteint par degrés. Quelquefois, surtout chez les oiseaux, ces poisons agissent comme purgatifs; ils déterminent rarement l’éternument ; la pupille est resserrée ou dilatée.
» Si , après l’empoisonnement , la santé se rétablit , ce qui , selon Ledelius , peut arriver même chez les personnes qui ont éprouvé des convulsions , la respiration , le pouls et la température du corps reviennent peu à peu à leur état naturel.
» Chez les animaux qui n’out pas été tués instantanément par ces poisons, on trouve les poumons lourds , gorgés de sang, recouverts d’une membrane dense et offrant plusieurs taches brunes; quelquefois ils sont emphysémateux ; la trachée-artère et ses grandes ramifications ne paraissent point altérées.
» Les vaisseaux biliaires et la vésicule du fiel sont remplis de bile; on trouve encore une assez grande quantité de cette liqueur dans les intestins grêles. Le foie est souvent gorgé de sang ; la membrane muqueuse de l’estomac est d’une couleur rouge ; on observe quelquefois une rougeur analogue dans quelques parties des intestins. Je n’ai jamais pu confirmer le fait annoncé par M. Orfila, savoir, que l’ellébore noir enflamme l’intestin rectum : plusieurs expériences faites par M. Orfila lui-même sont en opposition avec ce qu’il avance (1).
» On rencontre souvent , dans les gros troncs veineux et dans les cavités droites du cœur, une grande quantité de sang noir; il y en a aussi quelquefois dans le ventricule gauche.
» Si on ouvre les animaux peu de temps après la mort , on voit que le sang est fluide et qu’il se coagule par son exposition à l’air. Les autres organes nous ont paru sains.
« L’irritabilité des muscles volontaires et involontaires, et de ceux qui ont été touchés par ces poisons , est encore assez marquée. Les nerfs ont conservé assez de force pour transmettre les impressions qu’ils ont reçues.
» Nous n’avons jamais remarqué que les corps des animaux soumis à l’influence des racines dont nous parlons eussent une tendance plus marquée à la putréfaction.
» Il résulte de tout ce qui précède que les propriétés délétères des racines d’ellébore noir et blanc ont quelques rapports avec celles du chlorure de baryum et de Y émétique; que leur mode d’action diffère cependant surtout de la dernière de ces substances , parce qu’elles agissent avec plus de promptitude , qu’elles produisent moins de dé-
(1) Je persiste à croire que l’ellébore noir détermine l’inflammation du rectum lorsqu'il est introduit dans l’estomac. Si AI. Schabel n’a pas observé cette lésion, cela lient à ce que les animaux sur lesquels il a opéré sont morts quelques minutes après l’ingestion du poison ; tandis que , suivant moi, elle ne se développe que dans le cas où les animaux ont survécu quelques heures à son administration ( Toxicologie , t. n , p. 9, tre édit.). Qu’il me soit permis de reprocher à M. Schabel île dire que je suis en contradiction avec moi-même. Parmi les expériences rapportées dans mon article sur l’ellébore noir (lre édition), la ir' et la Ve sont lés seules qui aient été terminées par la mort après l’introduction de ce poison dans l’estomac : or, dans l’une et dans l’autre, l’intérieur du rectum était d’un rouge cerise.
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jections alvines, et qu’étant appliquées ailleurs que sur l’estomac, elles excitent plus vite et plus constammentle vomissement : en effet, d’après M. Emmert , aucune des substances vireuses ou médicamenteuses employées jusqu’à ce jour ne détermine aussi promptement le vomissement que les racines d’ellébore appliquées sur des plaies saignantes. » ( Schabel. )
L’ellébore fétide peut aussi occasionner la mort. On lit dans le London Chronicle , 1768 , n° 1760, qu’un enfant périt pour avoir pris de la racine de cette plante dans de la pulpe de pomme. On a vu également, après son emploi , des individus perdre les cheveux , les ongles, et même l’épiderme. (Oxford Magazine , pour le mois de mars 1779, page 99.)