‹ Traité de toxicologie (volume 3)Chapitre 39 sur 85 · DE L’ARSENIC MÉTALLIQUE · texte numérisé non relu

DE L’ARSENIC MÉTALLIQUE

pas de l’ arsenic , c’est comme si l’on eût dit que l’or qui es| appliqué sur une assiette de porcelaine n’est pas de l’or, parce qu’il est étalé et grandement divisé.

Ai * sente en masse. — Il est solide, gris d’acier et brillant lorsqu’il est récemment préparé ; sa texture est grenue et quelquefois écailleuse , sa dureté peu considérable , sa fragilité très grande ; son poids spécifique est de 5,189 ; il est insipide, et répand une légère odeur lorsqu’on le frotte. Si on le chauffe en vaisseaux clos , il se sublime et cristallise en tétraèdres. S’il est pulvérisé, sa poudre est brillante, à moins qu’elle n’ait été ternie par le contact de l’air. Mis sur des charbons ardents ou sur tout autre corps chauffé au rouge , il se volatilise en répandant une fumée noirâtre au moment où elle se forme , devenant blanche quand elle est disséminée dans l’air, et exhalant une odeur analogue à celle de l’ail. On le distinguera facilement de tous les corps connus à l’aide de l’acide azotique , alors même que l’on ne pourra disposer que de quelques atomes; c’est donc à tort que M. Devergie annonce que si la proportion d’arsenic est faible il y aura lieu de se demander si c’est de l’arsenic , et qu’il proscrit l’emploi de l’acide azotique. Que l’on chauffe une parcelle de ce métal avec deux ou trois gouttes de cet acide pur et concentré dans une petite capsule de porcelaine , il se dégagera du gaz bi-oxyde d’azote , et l’arsenic sera transformé en acide arsénique contenant à peine de l’acide arsénieux ; une ou deux minutes suffiront pour obtenir un résidu blanc , à peine visible , composé des deux acides arsenicaux. Qu’on laisse refroidir la capsule et qu’on touche ce résidu par une goutte d’azotate d’argent en dissolution très concentrée , à l’instant même il se formera de l’arséniale d’argent ronge brique ; qu’une autre portion de ce résidu blanc soit dissoute dans l’eau bouillante, et qu’après avoir introduit la dissolution dans un petit tube de verre et l’avoir acidulée par une goutte d’acide chlorhydrique et autant d’acide sulfureux dissous dans l’eau , on la fasse traverser par un courant de gaz acide suif hydrique lavé, il se précipitera sur-le-champ du sulfure d’ arsenic jaune serin, insoluble dans l’eau et soluble dans l’ammoniaque avec décoloration de la liqueur ; cette dissolution ne serait pas toutefois complète si le sulfure d’arsenic était mêlé de soufre.

Il n’ existe aucun corps volatil qui se comporte ainsi avec V acide azotique, l'azotate d’argent, l’eau , l’acide suif ‘hydrique et V ammoniaque.

Anneau et taches arsenicales . — Si les propriétés physiques de l’arsenic, sous ces deux états, diffèrent un peu de celles de l’arsenic en masse, la chaleur, l’acide azotique, l’azotate d’argent, l’acide sulfhydrique , etc., agissent sur lui exactement comme il vient d’être

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dit; je décrirai cet anneau et ces taches à l’article acide arsénieux. (Voy. p. 387 et 392.)

L’arsenic métallique est-il vénéneux ? Voici ce que je disais dans la première édition de cet ouvrage , en 1814.

« Bayen a donné à des chiens jusqu’à 4 grammes de ce métal ré- » cemment préparé sans que leur santé ait été sensiblement altérée. » Renault a fait prendre à ces animaux 8 grammes de mispickel (al- » liage formé d’arsenic et de fer) : ils n’ont jamais eu de nausées ni » de vomissements , et il n’est résulté aucun dérangement dans leurs » fonctions. Ce fait semble confirmer les résultats obtenus par Bayen , » mais il ne suffit pas pour mettre l’innocuité de l’arsenic métallique » hors de doute ; car, dans plusieurs expériences , il est arrivé que » l’administration de cette substance a causé la mort des animaux aux- » quels on l’avait fait prendre. Cet effet dépendait il de la facilité avec » laquelle l’arsenic se convertit en acide arsénieux dans l’estomac ? »

Depuis cette époque j’ai été chargé, avec MM. Barruel et Chevallier, d’une expertise médico-légale dont les résultats établissent l’action vénéneuse de ce métal ; en effet , nous avons constaté que la matière extraite de l’estomac du cadavre de J. L. , soupçonné mort empoisonné, était formée d’un mélange à' arsenic métallique , d’oxyde de fer, de sable quartzeux et de paillettes de mica ; l’arsenic formait la moitié du poids de ce mélange, qui se présentait sous forme d’écailles à éclat métallique , dont quelques unes avaient la couleur gris d’acier, tandis que d’autres étaient irisées ; ces dernières avaient la plus grande ressemblance avec le cobalt ou l’arsenic métallique du commerce pul-

les symptômes de l’empoisonnement par les préparations arsenicales , et les animaux sont morts au bout de dix heures ; nous nous sommes assurés que les liquides contenus dans l’estomac et dans les intestins de J. L. ne contenaient aucune trace d’acide arsénieux , en sorte que l’empoisonnement avait été l’effet du métal à l’état pulvérulent. (Rapport par MM. Orftla , Chevallier et Barruel , Journal de Chimie médicale , année 1839 , p. 3.)

L’observation publiée par M. Batilliat dans le Journal de Chimie médicale (année 1840, p. 33) , sous le titre à' empoisonnement par l'arsenic métallique , n’est pas, à beaucoup près, aussi probante que celle dont je viens de parler, car il est évident que les accidents éprouvés par MM. S..., père et fils, après avoir bu du vin contenu dans une bouteille au fond de laquelle il y avait de l’arsenic métallique , dépendaient d’une certaine quantité d’acide arsénieux qui s’était formé aux dépens de ce métal qui avait été pendant huit mois en contact avec le vin.

DE L ACIDE ARSÉNIEUX

IDE Ii’ ACIDE ARSÉNIEUX (Arsenic blanc, Oxyde blanc, etc.)

Action sur l’économie animale.

L’acide arsénieux , administré à l’intérieur ou appliqué à l’extérieur à très petite dose , agit avec beaucoup d’énergie , et détruit la vie dans un espace de temps ordinairement très court. Quelle est l’action de ce poison , comment la mort survient-elle ?

Expériences faites par Jœger (1). — 1° Les animalcules connus sous le nom d'infusoires , et qui se trouvent dans les infusions végétales et animales , périssent clans l’espace de dix à trente minutes lorsqu’on verse une demi-goutte de dissolution d’acide arsénieux dans le liquide qui les contient.

2° Les insectes , tels que les araignées, les mouches, etc., meurent subitement lorsque la dissolution d’acicle arsénieux est introduite dans les organes digestifs , ou appliquée sur les parties molles extérieures. La mort est précédée de mouvements désordonnés des parties irritables et de l’augmentation des excrétions. Les larves des mouches vivent un peu plus long-temps que les insectes ayant subi la métamorphose.

3° La mort des crustacés, déterminée par ce poison (2) , est précédée d’une excrétion très abondante , même dans les organes les plus éloignés du point où la substance vénéneuse a été applicpiée. Les muscles sont violemment affectés et dans un état alternatif de contraction et de repos. L’irritabilité est éteinte dès que les mouvements spontanés ont cessé.

li° Les vers, les sangsues, etc., périssent également par l’action de l’acide arsénieux; la partie qui est immédiatement en contact avec le poison meurt la première, et la vie s’éteint successivement dans les autres. La mort est toujours précédée d’excrétions fréquentes et de mouvements suivis de l’anéantissement de l’irritabilité.

5° Parmi les mollusques , les limaçons périssent de la même manière, surtout lorsque la dissolution arsenicale est appliquée sur la plaie résultant de l’ablation de la tête ou des tentacules : cependant on aperçoit déjà dans cette classe d’animaux des effets différents , suivant la partie sur laquelle le poison a été appliqué ; mais dans tous les cas , il y a constamment augmentation d’excrétion et de mouvement qui est suivie de langueur, de l’anéantissement de l’irritabilité et de la mort.

6° Parmi les poissons , le saumon et le goujon , plongés dans une dissolution d’acide arsénieux , périssent d’autant plus vite que celle-ci est plus concentrée : du reste on observe les phénomènes que nous avons déjà décrits.

(1) Disserlatio inaugurcilis de effeciibus arsenici in varios organismos , etc. Auclor Geor. Frieder. Jœger. Tubingæ, 1808.

(2) Jœger entend par crustacés la puce monocle , le cloporte et l’écrevisse de mer.

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T Les oiseaux semblent résister davantage à l’action de ce poison. Plusieurs de ces animaux ont vécu après avoir pris une dose d’acide arsénieux suffisante pour tuer des amphibies d’un égal volume. Voici les phénomènes qu’ils ont présentés après l’introduction de cet acide dans le canal digestif, dans la cavité abdominale, ou après son application sur le tissu cellulaire et sur les muscles : calme général ; clignotement des paupières; déjections alvines fluides, quelquefois sanguinolentes ; mouvements spasmodiques du pharynx; contraction antipéristaltique de l’œsophage et de la poche, suivie de vomissements et d’un tremblement général; soif; érection des plumes et crispation des téguments. Si la dose du poison n’est pas assez forte pour les tuer, ils restent dans un état de langueur, perdent l’appétit, rendent une très grande quantité de matières liquides semblables au vert-de-gris, et finissent par se rétablir. Si au contraire la quantité d’acide arsénieux est assez forte pour les faire périr, ils éprouvent une grande faiblesse, et perdent l’usage des sens externes et des facultés intellectuelles; enfin la mort est précédée d’opisthotonos et de paralysie. Le cœur, la trachée-artère, l’œsophage et les muscles des membres, soumis à l’action de la pile voltaïque immédiatement après la cessation des mouvements spontanés, donnent encore quelquefois des signes d’irritabilité ; mais le plus souvent cette propriété s’éteint avec la vie , tandis qu’elle persiste pendant assez long-temps chez les mêmes espèces d’oiseaux que l’on a décapités.

8° L’acide arsénieux détermine constamment la mort de tous les mammifères. On observe d’abord que ces animaux sont tranquilles ; quelques uns cependant , tels que les chiens et les chats, poussent des cris, bâillent, éprouvent des mouvements spasmodiques dans les paupières , perdent l’appétit, sont dévorés par la soif, tremblent, vomissent des matières écumeuses, et évacuent par en bas des matières liquides abondantes; leur respiration est stertoreuse, leur marche vacillante, et il ne leur est guère possible de se soutenir sur les pattes ; la respiration devient plus lente, et ils sont si peu irritables qu’il est impossible de déterminer la contraction de leurs paupières, même en les piquant avec une aiguille; la pupille est à peine dilatée ; ils sont en proie à des mouvements convulsifs, principalement dans les muscles extenseurs; enfin l’opisthotonos se manifeste et ne tarde pas à être suivi de la mort. Les cadavres offrent les muscles dans un grand état de contraction; l’irritabilité des intestins, du cœur, des muscles volontaires, est entièrement ou presque entièrement éteinte.

Expérience ix*. — J’ai souvent administré à des chiens de moyenne taille 15 à 20 centigrammes d’acide arsénieux dissous dans 150 à 200 grammes d’eau distillée, et j’ai lié l’œsophage pour empêcher le vomissement. Les animaux sont morts au bout de trois, quatre ou cinq heures, après avoir éprouvé des accidents semblables à ceux qui viennent d’être indiqués à l’expérience 8e. L’ouverture des cadavres a été faite immédiatement après la mort , et aussitôt j’ai soumis aux opérations chimiques, qui permettent de déceler l’arsenic, le foie, la rate, les reins, les poumons, le

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cœur, le cerveau ei les muscles , et j’ai constamment obtenu une plus ou moins grande quantité d’arsenic sous forme de lâches arsenicales ou d’un anneau métallique. Ces résultats étaient très sensibles surtout lorsque j’opérais avec le foie. L’urine contenue dans la vessie de ces animaux m’a souvent donné aussi de l’arsenic.

Expérience x(‘. — J’ai introduit dans l’estomac d’un chien de moyenne taille, à jeun , 1 gramme d’acide arsénieux dissous dans 96 grammes d’eau distillée ; l’œsophage a été lié aussitôt. Une heure vingt-cinq minutes après, j’ai ouvert l’abdomen et incisé l’aorte, afin d’obtenir une grande quantité de sang. Pendant cette opération, le canal digestif n’a pas été atteint par l’instrument, en sorte qu’il ne s’est écoulé aucune trace du liquide qu’il renfermait.

Le sang obtenu, dont je pouvais évaluer la proportion à 2^0 grammes, a été desséché dans une capsule de porcelaine et mélangé avec son poids d’azotate de potasse pulvérisé; le mélange a été enflammé dans une bassine de fonte et traité par l’acide sulfurique concentré, comme il sera dit en décrivant le procédé auquel je donne la préférence.

Le produit liquide obtenu , mis dans l’appareil de Marsh , a donné une quantité notable d’arsenic.

Le foie , la rate , les reins, le cœur, les poumons et le cerveau, traités de la même manière et séparément , après avoir été parfaitement lavés avec de l’eau distillée , et débarrassés , autant que possible , du sang qui les mouillait, ont également fourni de l’arsenic; le cerveau en contenait à peine ; il y en avait un peu plus dans les poumons ; le cœur et les reins en renfermaient davantage , et à peu près autant l’un que l’autre ; le foie et la rate en donnaient encore plus que les autres viscères.

Les muscles et les os du même cadavre , après avoir bouilli pendant six heures dans environ douze litres d’eau distillée, ont fourni une liqueur que l’on a passée à travers un linge et que l’on a fait évaporer jusqu’en consislance de sirop épais; dans cet état on l’a mélangée avec 256 grammes environ d’azotate de potasse solide, finement pulvérisé ; la masse enflammée dans une bassine de fonte, et traitée par l’acide sulfurique, a donné une quantité notable d'arsenic dans l’appareil de Marsh.

Expérience XIe. — On appliqua 35 centigrammes d’acide arsénieux sur une plaie faite au dos d’un lapin. Peu de minutes après, l’animal était languissant; la respiration était courte et accélérée, le pouls faible et imperceptible, les extrémités postérieures paralysées; il devint insensible et immobile ; mais il avait de temps en temps des mouvements convulsifs ; il mourut cinquante-trois minutes après l’application de l’acide » arsénieux. A son ouverture , on trouva le cœur se contractant encore , mais très faiblement , et avec lenteur ; son action ne put pas être prolongée par l'insufflation d’une portion d’air dans les poumons. La membrane interne de l’estomac était légèrement enflammée (1).

Expérience xne. — Si l’on applique 25 ou 30 centigrammes d’acide

1) Rrodir, Phitosophical 7 'ramacfions, année ISt ? ouvrage déjà cité .

arsénieux à l’extérieur du corps d’un animal de moyenne grosseur, on détermine la mort en dix-huit ou vingt heures. Les symptômes sont analogues à ceux qui résultent de son administration intérieure : douleurs , anxiétés, nausées, vomissements répétés, déjections quelquefois sanguinolentes, convulsions dans quelques cas, abattement, syncopes plus ou moins répétées, insensibilité générale et la mort. Quelquefois, lorsque la quantité d’acide appliqué est peu considérable , les symptômes dont je parle ne se manifestent pas, et Ton n’observe qu’un engourdissement et une insensibilité semblable à celle que produit le sublimé corrosif. Il en est de même quand l’acide est injecté dans les veines.

A l’ouverture des cadavres , on trouve , d’après M. Smith , l’estomac constamment enflammé , tantôt avec , tantôt sans ulcérations ; le fond de ces ulcères est couvert de sang caillé qui leur donne l’apparence gangréneuse; les intestins grêles sont remplis de bile mêlée à une assez grande quantité de mucosités ayant une odeur fétide ; le duodénum offre quelquefois des ulcérations analogues à celles de l’estomac; les rides du rectum sont ulcérées.

Le cœur, dont le tissu n’est pas lésé , paraît toujours plus flasque que dans l’état naturel ; il est quelquefois plus rouge qu’à l’ordinaire , et offre des taches vermeilles ou noires, larges, dans le ventricule gauche, et dont quelques unes se prolongent de 2 millimètres dans le tissu charnu; il en est aussi qui occupent la base des colonnes charnues les plus grosses. Les poumons semblent un peu gorgés de sang. Le cerveau n’offre aucune altération. (Smith, Dissertation inaugurale sur l’usage et Valus des caustiques , soutenue à Paris en 1815.)

Expérience xiiic. — A onze heures du matin, j’appliquai 15 centigrammes d’acide arsénieux solide sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un petit carlin ; le lendemain matin , l’animal n’offrait de remarquable qu’une grande accélération dans les battements du cœur ; il mourut dans la nuit. Le cadavre était roide ; la membrane muqueuse de l’estomac, de couleur naturelle, ne présentait que deux petites taches noires presque ulcérées près du pylore ; les tuniques du canal intestinal paraissaient dans l’état naturel. Les colonnes charnues du cœur étaient parsemées de taches d'un rouge foncé , presque noires : on en voyait aussi quelques unes sur les valvules mitrales et tricuspides. Les poumons , le foie et le cerveau ne semblaient pas altérés.

Expérience xive. — La même expérience , répétée avec 1 décigramme d’acide arsénieux pulvérisé , a amené la mort au bout de vingt-quatre heures. On voyait sur les plis de la membrane muqueuse de l’estomac , près du pylore , plusieurs ecchymoses de la largeur d’une grosse lentille , et entre ces plis, un état pointillé qui paraît être le premier degré de l’ecchymose; mais nulle part on ne découvrait des traces de ramollissement ni d’ulcération.

Expérience xve. — Un autre chien, empoisonné comme le précédent, mourut au bout de trente-quatre heures; la membrane muqueuse de l’estomac , de couleur naturelle , n’était pas ramollie , et offrait au milieu de

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sa face postérieure une ulcération de la largeur d’une pièce de 50 centimes, et trois plus petites dans le voisinage du pylore, sans la moindre trace d’ecchymose.

Expérience xvie. — Un décigramme du même poison fut appliqué sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un chien robuste. Six heures après, l’animal était dans un grand état d’abattement; il mourut le lendemain. A l’ouverture du cadavre , on ne découvrit aucune trace de lésion organique.

Expérience xvne. — A onze heures du matin, j’appliquai sur le tissu cellulaire du dos d’un chien faible , 20 centigrammes d’acide arsénieux solide : l’animal vomit au bout d’une demi-heure , et mourut à quatre heures, sans avoir éprouvé d’autre symptôme que de l’abattement. A l’ouverture du cadavre qui fut faite immédiatement après la mort , on ne découvrit qu’une rougeur marquée de la valvule mitrale du cœur. Le foie , la rate , les reins , les poumons, le cœur , le cerveau , le canal digestif, les [muscles, soumis séparément aux opérations qui permettent de déceler la présence de l’arsenic, et qui seront décrites plus loin , donnèrent des taches arsenicales plus ou moins nombreuses ; on en obtint surtout du foie , de la rate et des reins.

Expérience xviii6. — Le 30 juillet 1840 , à dix heures du matin , j’appliquai sur la cuisse d’un chien robuste et de moyenne taille 12 centigrammes d’acide arsénieux finement pulvérisé ; à midi et demi, j’injectai dans l’estomac 500 grammes d’eau tenant en dissolution 10 grammes de nitre et 20 grammes de vin blanc ; cette injection fut renouvelée trois fois, à deux heures , à trois heures et demie et à cinq heures. A six heures un quart, l’animal, qui n’avait pas vomi, urina considérablement. On lui lit prendre 500 grammes d’eau de Seltz ; il urina abondamment pendant la nuit. Le lendemain , il paraissait bien. A neuf heures et demie , on injecta 750 grammes d’eau de Seltz. A midi, il urina abondamment, sans éprouver d’accident notable ; il urina encore beaucoup pendant la nuit. Le 1er et le 2 août , on lui administra cinq fois, tantôt 500 grammes, tantôt 800 grammes de l’une des boissons précitées, ce qui détermina l’expulsion d’une quantité considérable d’urine. Ce liquide , analysé depuis le commencement de l’empoisonnement aussitôt qu’il était rendu , fournit chaque fois des taches arsenicales nombreuses. Le 10 août, lorsque l’animal mangeait avec appétit, et qu’il était parfaitement rétabli , on le pendit, et il fut impossible de déceler la moindre trace d’arsenic dans le foie, la rate , les reins, les poumons , le cœur, etc.

Expérience xixc. — J’ai souvent introduit dans l’estomac ou dans le rectum de cadavres déjà froids de chiens ou de l’homme 2 ou 3 grammes d’acide arsénieux dissous dans U à 500 grammes d’eau distillée, et j’ai examiné les divers viscères au bout de huit, dix, quinze ou vingt jours. Constamment j’ai pu reconnaître les effets de Vimbibition cadavérique : les tranches du foie ou des autres organes qui touchaient le canal digestif , coupées avec soin et analysées , fournissaient de l’arsenic , tandis que je n’en retirais pas sensiblement , ou meme pas du tout , des tranches qui

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n’avaient pas été en contact avec ce canal. Si le cadavre était resté couché sur le dos, lorsque l’acide arsénieux avait été introduit dans l’estomac, je retirais ce métal de la moitié gauche du diaphragme et du lobe inférieur du poumon gauche , tandis que je n’en obtenais pas des autres portions du diaphragme ni du poumon droit.

Observation lre. — Le docteur A. Cazenave, agrégé distingué de la Faculté de médecine de Paris, qui a si souvent administré les préparations arsenicales, et qui a suivi pendant si long-temps la pratique éclairée de Biett, sur ce point, à l’hôpital Saint-Louis, m’a transmis des détails propres à éclairer la question qui m’occupe. « L’arsenic, qui paraît avoir d’ailleurs une action spéciale sur l’estomac et les intestins, dit-il, doit être placé à la tête des agents de la médication tonique-stimulante. Les résultats obtenus parla voie expérimentale sont tout-à-fait d’accord avec ceux que fournil l’observation pathologique, lîarles en a fait prendre à des adultes sains, depuis 2 jusqu’à 16 milligrammes. Nous l’avons donué, M. Biett et moi, à un très grand nombre d’individus qui se trouvaient dans des circonstances analogues, c’est-à-dire qui étaient atteints d’une éruption chronique, sans dérangement de la santé générale, sans trouble des fonctions; nous administrions 2 à 6 milligrammes d'arséniate de soude.

r n Sous l'influence des premières doses, il survient un sentiment de comiriction à la gorge , quelquefois un mouvement fébrile plus ou moins fort , remarquable , dans quelques circonstances , par les variations du pouls; celui-ci est alternativement mou, faible, serré, fréquent, etc.; mais bientôt après il y a augmentation de la chaleur de tout le corps , qui devient plus sensible à mesure que l’on élève la dose. Ce phénomène est surtout très saillant dans les maladies chroniques de la peau. Sous riniluence des préparations arsenicales, les plaques malades se gonflent, s’animent, s’échauffent, la vie y devient plus active; il s’établit un travail de résolution, qui souvent amène très promptement la disparition de ces plaques. L’appélit est augmenté ; ce phénomène est presque instantané. Si on élève la dose, il est remplacé par les suivants : perte d’appétit, vomituritions, nausées, soif, constipation ou évacuations alvines plus fréquentes. La sécrétion de Vu rine est augmentée , ou bien il y a augmentation de sueur . Il se manifeste aussi une salivation plus ou moins abondante.

» Tels sont les principaux symptômes qui suivent presque constamment l’emploi des préparations arsenicales : or ce sont ceux des agents de la médication tonique-stimulante ; ils ne peuvent laisser de doute sur le mode d’action de V arsenic , qui ne peut être considéré qu’à ce titre, au moins sous le rapport thérapeutique.

» Ce qui le démontre encore ce sont, i° les applications qui en ont été faites; ainsi , c’est un médicament précieux dans le traitement des fièvres intermittentes , des névroses , des maladies chroniques de la peau, etc., toutes affections pour le traitement desquelles on a recours le plus ordi-

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nairementà des médicaments dont les effets immédiats sont ceux des agents toniques ou stimulants; T le caractère des symptômes qui traduisent son effet exagéré ; ces symptômes consistent dans un état fébrile , la cha~ leur de la peau , la rougeur delà langue , et plus tard , si on prolonge l’emploi de l’arsenic, ou si l’on augmente la dose, la douleur du ventre et le dévoiement ; 3° le soin que l on prend de l’associer souvent à des agents calmants , atomiques , tels que la ciguë , l’opium, etc.; lx° le rôle que l’ arsenic paraît jouer dans les tisanes de Feltz , iYArnoud, dontles effets immédiats sont ceux des médicaments stimulants ; 5° la nature des symptômes locaux et généraux qui suivent son application externe , et le mode de traitement par lequel on le combat avec avantage (Y érysipèle^ le gonflement considérable , la douleur , la fiècre , le délire et le vomissement qui cèdent promptement aux boissons acides, aux évacuations sanguines locales ou générales); 6° la nature du traitement , qui a été généralement admis pour remédier aux accidents déterminés par l’arsenic, à doses toxiques, traitement qui partout a toujours été composé, sinon d’évacuations sanguines, au moins, de médications émollientes, atoniques , antiphlogistiques.

» En résumé, dit M. Cazenave, la lecture des auteurs qui se sont occupés de l’arsenic , l’expérience et l’opinion de M. Biett, mon maître , les observations très minutieuses que j’ai faites moi-même, l’élude attentive des travaux et des discussions toxicologiques récentes, me laissent convaincu que l’arsenic est un agent sthénique, et toutes les fois que je serai à même de constater des accidents qu’il aurait produits, je n’hésiterai point à lui opposer les remèdes dits antiphlogistiques , et au besoin les évacuations sanguines. »

Observation 2e. — Le docteur Scliedel résume ainsi les effets qu’il a observés à l’hôpital Saint-Louis, sous la direction de Biett : « J’ai constamment vu que les symptômes généraux qui se développent chez les malades atteints de maladies chroniques de la peau , et auxquels on administrait l’arsenic à doses très fractionnées, sont de nature sthénique ou excitante. Lorsque cet état est porté à un certain degré , l’on remarque tous les symptômes de la fièvre inflammatoire de Pinel : il y a rougeur et chaleur à la peau ; le visage est fortement coloré , le pouls est plein ,Adur et accéléré ; il y a de l’agitation, de la soif, et tous les accidents sont calmés très promptement par l’emploi de la saignée.

» Je ne parle ici, je le répète, que de malades chez lesquels les préparations arsenicales ont été employées à doses très fractionnées, et de manière à ne donner lieu à aucun symptôme d’irritation gastrique. Beaucoup de malades ne présentent souvent aucune trace d’excitation; mais lorsque ces accidents se développent , ces accidents sont essentiellement de nature sthénique.

» Tous les médecins qui ont administré Parsème à doses très minimes savent qu’il convient d’en diminuer la dose à mesure que le traitement avance. L’arsenic paraît en effet s’accumuler dans l’économie , et c’est probablement sur le système sanguin que ses effets nuisibles se font sen-

tir ; mais toujours est-il que ces accidents disparaissent promptement par l’emploi de la saignée et des antiphlogistiques. Quant aux alcooliques et aux excitants, je crois que c’est se jouer de la vie des hommes que de les administrer en face d’une aussi vive excitation.

» Pour juger de l’action constitutionnelle de l’arsenic il me paraît nécessaire de le donner ainsi qu’il a été employé chez les malades dont j’ai l’honneur de vous entretenir (c’est-à-dire à doses très fractionnées). L’on obtient alors une action lente et progressive, et les accidents qui se montrent proviennent d’une sorte d’imprégnation de tous les tissus. Il serait impossible d’admettre en ce cas, ainsi qu’on pourrait le faire dans un em • poisonnement par une certaine dose d’arsenic , que les symptômes inflammatoires observés proviennent, non de l’action constitutionnelle du poison , mais bien des lésions produites par son contact avec les membranes muqueuses.

«Veuillez, monsieur et très honoré doyen , excuser cette communication d’une personne qui vous est inconnue; mais en vérité je me sens tellement convaincu de la fausseté d’une théorie qui attribue une action asthénique à l’arsenic, que je n’ai pu m’empêcher d’élever la voix, et de rappeler des faits pratiques devant l’autorité desquels une théorie contraire doit s’écrouler. » ( Lettre du 26 mars 1840. )

Observation 3e. — M. Tonnelier fut appelé, le 9 nivôse an x, à onze heures du soir, chez madame L***, pour donner des secours à sa fille, âgée de dix-neuf ans, qu’on annonça être dans un état cruel. Il la trouva en effet dans un abattement extrême. Agenouillée sur le plancher de sa chambre, la tête appuyée sur les bras de son frère, elle ne pouvait pas se soutenir ; son visage était inégalement rouge et couvert de sueur ; ses yeux étaient entr’ouverts, injectés, remplis de larmes, ses paupières bordées d’un rouge vif, sa voix presque éteinte , sa respiration courte, fréquente, plaintive ; elle éprouvait dans l’estomac des douleurs horribles , semblables à celles qu’aurait produit du feu , et elle faisait des efforts extrêmement pénibles pour vomir. Il y avait quatre heures qu’elle était dans cet état. Interrogée par M. Tonnelier, elle avoua qu’elle avait pris de l’arsenic (acide arsénieux) dans la matinée. On croit que c’est vers onze heures du matin qu’elle prit ce poison dans une soupe qu’elle avait faite pour son déjeuner. Cependant il ne se manifesta aucun accident très fâcheux avant le soir ; dans la journée elle avait offert différentes fois des changements de couleur au visage, et quelques autres signes d’une personne qui souffre et qui est dans l’inquiétude ; mais elle s’était efforcée de cacher sa douleur, et même de montrer un visage serein. Elle avait dîné assez bien à deux heures; à sept heures du soir, des vomissements se déclarèrent avec une extrême violence; à huit heures, elle eut une légère convulsion qui dura plusieurs minutes , ensuite les vomissements reprirent avec la même violence qu’auparavant. Comme elle avait refusé de boire, la matière des vomissements se réduisait à peu de chose : elle était composée d’une partie de son dîner, d’une matière visqueuse , quelquefois sans couleur, quelquefois d’un jaune pale, d’un peu de salive

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écumeuse , et de quelques stries de sang. La malade fut mise dans son lit, d’après les conseils de M. Tonnelier. Son pouls était petit, inégal, irrégulier, très fréquent. L’épigastre était d’une sensibilité excessive , et il y avait aussi des douleurs très vives dans le canal intestinal. La déglutition était déjà très difficile : cependant on vint à bout de la faire boire copieusement ; elle vomit , par ce moyen , plus facilement et sans interruption jusqu’à une heure : alors les vomissements cessèrent pendant une dizaine de minutes ; la malade s’appuya sur son oreiller ; elle parut s’endormir ; on l’entendit même ronfler. Mais bientôt une secousse d’estomac la réveilla, et les vomissements reprirent jusqu’à deux heures. Son état devint de plus en plus fâcheux.

A deux heures un quart, nouvelle apparence de sommeil pendant huit minutes, ronflement, respiration plus lente, hoquets, vomissements pendant un quart d’heure , froid du visage , des mains et des avant-bras ; cris par intervalles , agitation extrême , contorsion de tous les membres ; une selle spontanée, qui était la deuxième depuis l’invasion des accidents. A trois heures , un peu de calme; elle prie les assistants de ne point parler de son malheur. La respiration devient plus lente encore , le froid augmente, nouveaux signes d’agitation, rêvasseries; le pouls est insensible. A quatre heures, elle ouvre les yeux et se plaint de ne pas voir la lumière; elle gémit sur son sort; ses bras sont comme morts. A cinq heures, le visage est glacé, le nez et les lèvres sont violets, les battements du cœur presque totalement insensibles; un râle léger survient, et la mort.

Cette jeune personne, tourmentée par le chagrin, avait déjà tenté deux fois de se détruire par le poison. Neuf mois auparavant, M. Tonnelier, appelé pour lui donner des secours, la trouva dans un état assez semblable à celui que je viens de décrire; mais les symptômes avaient un degré d’intensité beaucoup moindre, sans doute parce que la dose du poison avait été très petite, La malade se rétablit en peu de temps, à l’aide de boissons mucilagineuses : seulement il lui resta une douleur vers la partie inférieure droite de l’estomac, dont elle se plaignit dans la suite constamment. Quant au second empoisonnement, il fut moins grave encore que le premier.

Ouverture du cadavre. — A l’extérieur, contraction des muscles de la face, roideur insurmontable des membres, couleur violette plus ou moins foncée des jambes , des cuisses , des reins et du dos ; visage pâle , lèvres violettes; chaleur assez marquée du cadavre vingt-six heures après la mort.

A l’intérieur, les poumons étaient extraordinairement gorgés de sang dans les deux tiers de leur volume et surtout à leur partie postérieure. Les tranches qu’on en sépara présentaient un tissu compacte assez dur, d’où suintait, à la moindre pression , du sang, sans apparence de bulles d’air, par une multitude de petits poinls. Les parties antérieures des poumons étaient rougeâtres à leur superficie, mais du reste assez élastiques et remplies d’air. Les deux ventricules du cœur contenaient du sang

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extrêmement noir; le ventricule aortique en renfermait un peu plus que l’autre. L’estomac était très distendu par le liquide dont il était encore rempli; sa surface externe présentait une infinité de petits vaisseaux injectés de sang. Il en était de même du canal intestinal , tant à sa surface externe qu’à sa surface interne, dans quelques points de son étendue. Le foie et la rate étaient aussi très gorgés de sang. L’estomac ayant été vidé et ouvert dims toute son étendue, offrit une surface grenue, déterminée par le volume augmenté des glandes muqueuses dont la couleur était noirâtre , tandis qu’elle-même était d’un rouge plus ou moins foncé et parsemée çà et là , principalement vers l’orifice pylorique , de plaques extrêmement noires; l’épiderme de la membrane muqueuse avait été entièrement enlevé : on voyait à l’orifice cardiaque une ligne de démarcation qui, surmontant d’une manière plus sensible que dans l’état naturel le niveau de la surface interne de l’estomac, prouvait bien cet enlèvement : au reste il n’y avait aucune érosion profonde. Deux jours après l’ouverture, la couleur rouge avait presque totalement disparu, et la couleur noire s’était changée en un rouge foncé.

On trouva dans le liquide qu’on avait retiré de l’estomac un kyste formé, selon Dupuytren , par une expansion de la membrane muqueuse de l’estomac, dans laquelle on pouvait encore voir des vestiges de vaisseaux ; il avait environ U centimètres de long, 2 centimètres de diamètre , et ses parois avaient à peu près 1 millimètre d’épaisseur : de la face intérieure de ce kyste partaient des cloisons minces, d’apparence celluleuse, et qui renfermaient, dans des espaces distincts, les fragments inégaux d’une matière cristalline qui, soumise à divers essais faits successivement par Dupuytren et par Vauquelin , offrit tous les caractères de Y arsenic (acide arsénieux). Le savant chirurgien que je viens de citer pense que la production de ce kyste tient aux deux empoisonnements antérieurs à celui qui a terminé la vie : cette opinion lui paraît d’autant plus fondée que la malade ressentait des douleurs constantes à l’endroit de l’estomac correspondant à celui où le kyste fut trouvé (1).

Observation 4e. — Le 22 avril dernier, la nommée Menbidlc, fille d’environ vingt-sept ans, trouva malheureusement le moyen de se procurer de l’arsenic; on le lui donna en masse, je ne sais à quelle dose. Elle en croqua sous ses dents une partie de la journée, et en mit de petits fragments dans un verre d’eau qu’elle avala. Mais on la surprit : ce qui resta au fond du verre décela son dessein funeste, et , après avoir nié long-temps que ce fût de l’arsenic, elle fut convaincue par un morceau de la grosseur d’une aveline qu’on trouva encore dans sa poche, et qui paraissait avoir été rongé/

Pendant quelques heures, celle fille, obstinée dans son projet exécrable, refusait opiniâtrement toute espèce de secours. Elle protesta n’avoir pris que très peu de poison. Elle avait l’air de la plus grande

(1) Journal de Médecine , Chirurgie ei Pharmacie , par Corvisart, Leroux et Boyer, t. iv, an x, p. 15.

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tristesse, et sa physionomie exprimait le chagrin et la morosité. Il fallut lui faire avaler de force de l’eau, de l’huile , du lait.

.l’arrive dans ce moment, vers six heures du soir. Quand, après bien des instances, je lui eus arraché son fatal secret, et que j’eus comparé avec la très petite quantité de poison qu’elle m’avoua avoir prise , la légèreté des symptômes dont je la vis affectée, j’avoue que je fus dupe de sa fausse confession , et que j’espérai que le délétère avalé en petites masses , par conséquent point dissous, et attaquant ainsi moins de points dans le velouté de l’estomac, pourrait être plus aisément évacué, et ne produirait dans cet organe que des érosions légères.

Je me croyais d’autant plus fondé à espérer que celte malheureuse hile pourrait être sauvée d’un suicide prémédité, que je la vis enfin céder de bonne grâce à mes instances pour boire abondamment, demander à parler à son directeur, affecter un air sûr et tranquille , et ne souhaiter autre chose que du repos, m’assurant qu’elle ne souffl ait absolument aucune douleur : en effet, l’ayant examinée très attentivement, elle était fraîche; son pouls était tranquille et point serré, sa bouche naturelle, sans la moindre excoriation, sans enflure, sans ptyalisme; point de spasme à la gorge ni à la mâchoire, point de gonflement d'estomac ni de ventre, point de nausées. Elle n’avait point eu de vomissements avant mes secours; mais elle en eut beaucoup après, et ils s’exécutaient avec la plus grande aisance : chaque vomissement était suivi de poison, partie à demi dissous, partie en petits fragments encore durs, et de la grosseur de grains de millet.

Je commençais, d’après la quantité que mirent sous mes yeux les vomissements, à me défier de la sincérité de la malade dans l’aveu qu’elle m’avait fait. Elle me parut, vers huit heures seulement, souffrir de l’estomac; il semblait que ma présence et mes soins lui étaient très à charge; elle ne sollicitait instamment que mon éloignement. Elle demanda ses poches à plusieurs reprises; je les fis fouiller; on y trouva beaucoup d’arsenic en petits morceaux , mêlés avec de la mie de pain sèche. Je fis donner, dans un verre de lait et d’eau de guimauve, U grammes de sel d’absinthe, et j’en fis dissoudre une égale dose dans deux où trois verres qui restaient : la malade avait pris tout cela à dix heures, et avait beaucoup vomi , et toujours de la substance arsenicale. J’eus soin, dans la même soirée, de lui faire administrer plusieurs lavements gras.

Vers les onze heures, elle affecta une tranquillité plus grande que jamais. Elle s’était retournée sur le côté, et me témoigna la plus grande envie de dormir. Elle était toujours dans le même état de tranquillité apparente que j’ai décrit plus haut , au premier quart d’heure où je l’avais vue. On lui donna des lavements et on lui fit boire du lait coupé jusqu’à trois heures du matin , qu’elle s’assit sur son séant, se plaignit un peu du mal d’estomac , et expira sans la moindre agonie.

L’ouverture fut faite le lendemain. Le cadavre découvert, nous aperçûmes un bon nombre de taches livides, surtout autour de la bouche,

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du cou, des clavicules et du sein droit. Le bas des fausses côtes offrait aussi à la vue plusieurs petites ecchymoses.

L’œsophage et l’estomac ouverts nous offrirent un grand engorgement et une dilatation variqueuse dans les vaisseaux de ces parties. La cavité du ventricule contenait une assez grande quantité d’une liqueur brune, qui ne nous parut être que le résidu des boissons que la malade avait prise la veille. Nous trouvâmes de plus un repli ou froncement au cardia, rempli d’un gros caillot de sang et d’une mucosité contenant plusieurs fragments d’arsenic blanc à demi dissous et de la grosseur de grains de millet, tels que, la veille, nous en avions vu rejeter à la malade. Le canal intestinal était vide ; ses vaisseaux étaient très distendus et engorgés : nous y reconnûmes aussi, mais moins abondamment que dans le ventricule, de petits morceaux d’arsenic encore durs, mais dont la dissolution, commencée sans doute depuis le sac alimentaire, a été aussi la cause, par sa causticité, de la mort prompte de la malade.

Les autres viscères du bas-ventre et de la poitrine n’ont offert rien de particulier à nos recherches.

D’après ce procès-verbal d’ouverture , il est certain que la fille Menbielle est morte empoisonnée par l’arsenic ; mais en comparant les symptômes avec l’événement fatal , quel est le mode de destruction qu’a éprouvé ici la nature? Point de vomissements vifs, point de signes de fortes douleurs , point de convulsions, peu de soif, point de sécheresse à la bouche. La mort pourtant a suivi de près (1).

Observation 5e. — JV1***, âgé de quarante-cinq ans environ , dans le délire d’une passion violente, prend, vers huit heures du matin, environ 12 grammes d’acide arsénieux en poudre , étendu dans un verre d’eau , et sort immédiatement après pour faire ses adieux à ses amis , en déclarant qu’il vient de s’empoisonner. On reconnaît une poudre blanche dans le liquide qu’il a bu sous les yeux de sa nièce , qui est l’objet de son amour ; on s’adresse à un homme de l’art pour constater la nature de celte substance, qui est véritablement de l’acide arsénieux; on fait pendant deux heures des recherches inutiles pour trouver M***. Enfin il rentre chez lui vers dix heures ; on lui représente tous les dangers de sa position ; il convient qu’il a avalé 12 grammes d’acide arsénieux, et il consent à prendre en trois doses et à demi-heure d’intervalle, 15 centigrammes de tartrate de potasse et d’antimoine: ce sel est donné sans aucun résultat. On administre beaucoup de lait et de boissons mucilagineuses qui ne tardent pas à déterminer l’évacuation de la majeure partie des liquides ingérés. On ne crut pas nécessaire d’examiner leur nature chimique , parce qu’il était suffisamment constant, par l’aveu du malade , qu’ils contenaient de l’acide arsénieux. Aune heure, M***, qui jusque là avait peu souffert, se plaignit d’un resserrement douloureux à la région épigastrique, de chaleur brûlante, de soif; la figure était altérée; les traits

IJ* ( t) Observation rapportée par Laborde, médecin, Journal de Médecine , t. lxx , p. 89, année 1787.

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grippés, le pouls accéléré. Ces symptômes devinrent bientôt plus intenses; les parois de l’abdomen semblaient contractées vers la colonne vertébrale; le pouls était petit, serré, intermittent, la face décomposée ; à quatre heures, sueurs froides de la face et des extrémités, pouls à peine perceptible. Mort à cinq heures du soir.

Ouverture du cadavre. Les traits conservent encore l’expression de souffrance de la veille. Le ventre ne contient aucun liquide épanché; tous les viscères de l’abdomen ont Y aspect naturel ; la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins ne présente dans toute son étendue aucune inflammation , aucune rougeur , aucune altération de texture; une matière purulente , mêlée avec une portion des boissons administrées , fut recueillie en assez grande quantité et séchée : la plus grande partie était renfermée dans l’estomac ; on en trouva une très petite portion dans le duodénum : elle offrait les caractères de l’acide arsénieux. ( Missa , de Soissons. )

Observation 6e. — Un homme, âgé d’environ quarante-cinq ans, buvait souvent près d’un litre d'eau-de-vie par jour. Le 2 juillet 1821 , vers trois heures de l’après-midi, il conçut le dessein de s’empoisonner en prenant de l’acide arsénieux , et il en avala aussitôt une assez grande quantité. Dès que sa famille s’aperçut du malheur, elle appela un chirurgien , qui, d’après la tranquillité du sujet , était disposé à douter de l’accident; mais il vit le poison dans la bouche du malade qui le croquait. Cet homme ne voulait point de secours et menaçait de son couteau ceux qui tentaient de l’approcher. Il but du lait , de l’huile, du cidre, de l’eau. D’après le rapport des assistants, il n’eut aucun vomissement jusqu’à huit heures moins un quart du soir; il fut aussi calme gu on pouvait le désirer : les extrémités devinrent ensuite froides, les jambes se fléchirent convulsivement sous les cuisses, et la mort arriva peu d’instants après le vomissement.

Ouverture du cadavre. — La face était peu altérée,, les yeux encore assez brillants; le ventre, loin d’être météorisé, paraissait plutôt resserré sur lui-même. Toutes les parties postérieures du tronc et les extrémités étaient d’un rouge violet. L’intérieur de la bouche , du pharynx , de l’œsophage , était blanchâtre , et la membrane muqueuse se détachait facilement en lambeaux ; les points que touchaient dans cette partie des parcelles d’arsenic n’étaient pas différents en couleur du reste de la membrane. [L’estomac offrait à l’extérieur sa forme et sa couleur naturelles; les vaisseaux de sa grande courbure étaient à peine engorgés; ils contenaient des fluides dont la nature variait ainsi que la quantité : à la grande courbure et aux orifices , c’était une mucosité sanguinolente , ailleurs une mucosité jaunâtre ; de gros et longs grumeaux d’arsenic, enveloppés de mucus sanguinolent, se voyaient auprès des deux orifices ; la membrane muqueuse était très enflammée et rouge comme du sang dans une grande partie de son étendue. Le duodénum ne contenait qu’une mucosité blanchâtre; il paraissait parfaitement sain i, ainsi que tous les autres intestins, qui , resserrés tous, surtout les grêles, renfer-

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maient un liquide qui avait l’odeur du cidre, La vésicule du fiel était pleine. Les poumons étaient d’un violet beaucoup plus foncé que de coutume dans toutes leurs parties. L’oreillette droite et le ventricule droit du cœur étaient pleins d’un sang fluide et noirâtre; les deux autres cavités de cet organe étaient vides. Les autres viscères n’offraient rien d’extraordinaire. Cette observation est remarquable par le calme que témoigna le malade et par la légèreté apparente des symptômes , que suivit une mort si prompte. (Gérard, de Beauvais. Bulletin de la Société médicale d’Émulation , décembre 1821.)

Observation 7e. — Macé et Goval , écrivains publics, vivant en commun du produit de leur travail, trouvèrent dans leur chambre, trois cervelas et un morceau de pain enveloppés dans du papier ; ne sachant pas comment ces aliments avaient pu être introduits chez eux , ils n’osèrent pas d’abord en manger : cependant le dimanche soir 29 juillet 1822, n’ayant rien pour souper, ils t’y décidèrent et mangèrent le morceau de pain , chacun un cervelas , et entamèrent même le troisième. Deux ou trois heures après, ils commencèrent à éprouver des coliques et des envies de vomir ; pendant toute la nuit les coliques augmentèrent, des vomissements eurent lieu. Un pharmacien qu’ils allèrent consulter leur fn boire beaucoup de lait ; mais les coliques , les vomissements ne cessèrent pas. Le lendemain , à dix heures, ils se présentèrent à la consultation publique de l’Hôtel-Dieu.

Goval paraissait peu souffrant ; son visage , le son de sa voix, n’étaient pas altérés ; il dit qu’il avait eu de très forts vomissements et d’abondan'es évacuations ; mais il ne tarda pas à se rétablir. Macé marchait avec peine, le corps courbé, la figure pâle, portant l’empreinte de la plus profonde douleur. Dans la journée, il eut plusieurs évacuations alvines, de fréquents vomissements de matières liquides jaunâtres qui furent recueillies ; l’épigastre était très douloureux à la pression , la face grippée. Le malade était dans un état d’agitation et de contraction continuelles; il ne pouvait répondre que par monosyllabes aux questions qu’on lui faisait. On lui administra une grande quantité de décoction de graine de lin et de racine de guimauve. Le soir, même état de souffrance. ( Potion calmante , 'plusieurs lavements avec addition de huit à [dix gouths de laudanum dans chaque. ) Le pouls était accéléré ; mais on ne l’a pas examiné avec assez de soin pour qu’on puisse rien dire de positif sur son état. Le 31 juillet , les vomissements avaient cessé ; les selles contenaient des mucosités sanguinolentes ; il survint du délire ; la peau des extrémités se refroidit; le malade se leva, et se fit, en tombant, une petite plaie à la partie postérieure de la tête : il mourut à dix heures du soir, quarante-huit heures après le souper suspect.

Ouverture du cadavre faite trente heures après la mort. — Le corps est dans un état de roideur générale; les doigts et les oiteils sont fortement rétractés. On voit â la tête la petite plaie dont j’ai parlé; les os du crâne conservent leur intégrité. La surface convexe du cerveau offre un léger enduit rougeâtre; il y a un peu de sang épanché à la

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partie inférieure de la fosse temporo-occipitale droite : ces lésions sont regardées comme l’effet de la chute qui avait eu lieu quelques heures avant la mort.

L 'estomac paraît sain à l’extérieur; il contient environ 256 grammes d’un liquide jaunâtre : en épongeant ce liquide, on trouve un grand nombre de petits grains blancs, durs , de grosseur et de forme diverses; la surface interne de cet organe offre une couleur rouge foncée qui ne disparaît pas par des lotions réitérées , ni par des frictions faites avec des linges et la lame des scalpels; vers l’orifice duodénal existaient plusieurs taches d’une forme inégalement arrondie, d’une largeur variable depuis celle d’une pièce de 50 centimes jusqu’à celle d’une pièce de 5 francs, d’une couleur brune ; à l’endroit de ces taches, les membranes paraissent boursouflées , mais elles ne se déchirent pas avec plus de facilité que dans les autres points de l’estomac; la tunique séreuse n’est point altérée. L "œsophage est dans l’état naturel. Le duodénum et le commencement de Yintestin grêle offrent une couleur rouge foncée; mais on n’y remarque pas de taches comme dans l’estomac. Dans tout le reste du canal digestif existe une très forte injection vasculaire. On trouve dans toute l’étendue du canal intestinal de petits corps blancs semblables à ceux qui étaient dans l’estomac , et que l’analyse démontre être de Yacide arsénieux. Les poumons ne présentent rien de remarquable. Le péricarde contient 32 grammes environ de sérosité incolore.

La surface externe du cœur est dans l’état naturel; mais , à l’intérieur, on observe une altération remarquable ; les cavités gauches sont d’une couleur rouge arbrée; dans le ven'riculede ce côté, et principalement sur les colonnes charnues, on voit de petites taches d’un rouge cramoisi; en incisant sur les points où elles existent, on reconnaît qu’elles ne sont pas bornées à la surface , mais qu’elles pénètrent dans la substance charnue du cœur. Les cavités droites offrent une couleur rouge beaucoup plus foncée ci presque noire; sur les colonnes charnues du ventricule on remarque aussi quelques taches, mais moins nombreuses et moins prononcées que dans le ventricule gauche. L’aorte , l’artère et les veines pulmonaires ne présentent aucun signe d’altération.

Cette ouverture a été faite en présence de M. le procureur du roi , de Dupuylren, Petit et moi ; elle est surtout intéressante par les altérations du cœur , qui sont semblables à celles que l’on remarque sur les chiens qui ont été empoisonnés par l’acide arsénieux. Je regrette beaucoup de ne pas pouvoir joindre les détails d’un autre cas d’empoisonnement par cet acide, observé à Brest par M. Mollet, second chirurgien de la marine, qui m’a dit avoir également constaté des lésions analogues dans le tissu du cœur. (Arch. génér. de mèd., février 1823.)

Observation 8e. — Mardi 19 mars 1839 , à dix heures du soir, j’étais à l’Hôtel-Dieu , lorsqu’un gardien de la prison vint chercher l’interne de garde ; je partis immédiatement, et au bout de quelques instants j’arrivai près de Soufllard.

Je le trouvai assis sur une chaise, les bras et les mains emprisonnés

par la camisole de force , les traits horriblement altérés ; il vomissait. Sa longue barbe , ses vêtements , toute sa personne étaient souillés par des matières blanchâtres au milieu desquelles on reconnaissait du lait caillé et des débris d’aliments. — Il ne me vit pas entrer. L’un des gardiens lui dit : « Soufflard , voici le médecin ; dites-lui avec quoi vous vous êtes empoisonné. » A ces mots il dressa vivement la tête , me regarda fixement d’un air de désappointement , et ne répondit pas. Je réitérai la même question ; même silence. On m’apprit alors qu’au sortir de l’audience il avait demandé de l’eau, en avait bu plus d’un litre, et que, ramené dans son cachot , il s’était mis à vomir. C’est à ce moment qu’on m’envoya chercher.

On n’avait aucun renseignement sur la nature du poison qu’on le soupçonnait d’avoir pris. Seulement un gardien avait extrait , avec le doigt , de la bouche de Souftlard , une matière blanchâtre , semblable ‘à du tartre , placée entre la lèvre inférieure et la gencive. Malheureusement cette matière n’avait pas été conservée. Je ne pus en retrouver de traces dans la cavité buccale. Je constatai toutefois que la lèvre inférieure avait été fortement cautérisée, car sa membrane muqueuse était blanche, fendillée, et le moindre attouchement y provoquait une excessive douleur.

En cherchant avec les doigts dans le vase où étaient les produits du vomissement, je sentis deux petits graviers que je retirai pour les examiner. Leur couleur était d’un blanc sale ; ils me parurent amorphes. J’en mis un sur ma langue, et j’y trouvai une saveur douceâtre d’abord , puis fortement styptique. L’autre, placé sur un charbon allumé , se volatilisa en répandant des vapeurs épaisses qui exhalaient une odeur d’ail très prononcée. Je dis alors à Soufflard : « Malheureux ! vous vous êtes » empoisonné avec de l’arsenic ! — Oui , répondit-il avec sa forte voix n qu’il grossissait encore , vous dites vrai. J'ai avalé de quoi tuer six » hommes ; mon affaire est sûre, je le sens. »

Je prescrivis aussitôt 5 centigrammes d’émétique dans un verre d’eau, afin de faire rendre le lait qu’on avait administré et d’évacuer les portions d’arsenic qui se trouvaient encore dans le canal digestif. Le malade vomit abondamment. On lui fit boire de l’eau tiède pendant que je courais à rHôtel-Dieu chercher de l’hydrate de sesqui-oxyde de fer. J’en trouvai un bocal à la pharmacie, et je me hâtai de l’apporter à la prison.

Revenu près de Soufflard, mon premier soin fut de lui faire ôter la camisole, il se mit alors la tête dans ses mains, et s’écria': Innocent! innocent ! — Je lui présentai un verre d’eau froide dans laquelle j’avais agité une cuillerée d’oxyde de fer, autant que le véhicule pouvait en tenir en suspension. Il l’avala d’un seul trait et le vomit presque immédiatement. Il poussait des cris bruyants , sans articuler de paroles intelligibles. Je lui pris la main pour explorer le pouls ; je pus à peine sentir les pulsations de l’artère radiale : elles étaient petites, concentrées, irrégulières. La pe^u avait le froid du marbre; une sueur visqueuse la couvrait, surtout vers le front et les tempes. De temps en temps le malade roidissait les membres , les maintenait fortement étendus pendant quel-

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX

ques instants, puis les laissait retomber dans un état complet de résolution. C’est alors que les vomissements reparaissaient avec une nouvelle énergie. Ils étaient formés de lait caillé et delà boisson que je lui faisais prendre.

Toutes les cinq minutes Soufflard buvait une tasse d’eau ferrée , puis il restait calme quelques secondes. — Interrogé par moi sur le siège des douleurs qu’il éprouvait , il me dit en montrant son estomac : « C’est là que je s uis brûlé. Oh ! que c'est atroce ! »

Il était onze heures et demie. Le malade pouvait avoir pris environ 180 grammes d’oxyde de fer. Son état paraissait plus satisfaisant. Toutà-coup il se lève , claque des dents, contracte les muscles de sa face avec d’etfroyables contorsions, et s’écrie : J’ai froid, je n’en peux plus. — Il tremblait comme au début d’une fièvre intermittente. Cependant on avait mis un poêle dans le cachot , et la température de l’air environnant était plutôt élevée que basse.

J’ordonne qu’on lui enlève ses vêtements et qu’on lui prépare son lit, ce qui est fait à l’instant. Pendant que debout il se prêtait à ce qu’on le déshabillât, des matières semi fluides s’échappent en quantité de l’orifice inférieur du rectum. Je ne peux mieux comparer leur sortie spontanée qu’au jet formé par un liquide qui s’élance par le robinet qu’on vient d’ouvrir; il en a rendu de quoi remplir un bassin. Blanches d’abord comme le lait qu’il avait vomi, elles sont ensuite jaunâtres, et paraissent n’être autre chose que la boisson dont il fait usage.

On le couche dans son lit, que je n’avais pu faire chauffer faute d’appareils convenables; comme il ne se trouvait qu’une couverture, je fais mettre un matelas par-dessus. Soufflard reste calme quelques instants ; sa respiration est plaintive et précipitée, sa peau glacée, sa figure affreusement pâle. Je cherche en vain à lui tâter le pouls : il m’est impossible de percevoir le moindre frémissement de l’artère. J’applique la main sur la région précordiale, pas le plus léger battement. Je me baisse comme pour approcher l’oreille de sa poitrine, mais il me repousse d’un air sombre, et j’avoue que je ne crus pas prudent d’insister.

Depuis huit minutes les vomissements n’ont pas reparu, bien que le malade ait bu plusieurs fois de la même potion. Mais à minuit ils éclatent de nouveau. Des flots de matières jaunâtres, mêlées à des caillots de lait, sont rejetés de l’estomac. On aurait entendu les cris de Soufflard à une assez grande distance , et je ne puis mieux comparer leur timbre qu’aux rugissements d’une bête féroce. Couché tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche , il changeait de posture avec une vivacité de mouvements que je ne pourrais dépeindre. Par instants il restait étendu sur le dos, les talons rapprochés des tubérosités sciatiques, les genoux élevés en l’air et écartés l’un de l’autre. Puis, par une sorte de culbute, il pirouettait sur lui-même et reprenait une autre attitude.

A minuit un quart , il s’écrie : « Ma mère, ma pauvre mère ! Innocnit ! » puis il murmure à voix basse des paroles confuses, comme si son imagination était préoccupée d’images sinistres.

DES POISONS IRRITANTS

u II répond avec justesse, niais sèchenlent, à toutes les questions. Quand on lui demande qui lui a donné le poison : « C’est mon secret , dit-il, personne ne me V arrachera. »

Cependant les vomissements se répétaient de cinq minutes en cinq minutes , par crises entre lesquelles il y avait quelques moments de calme. Comme la peau était restée glacée, je fis mettre des bouteilles d’eau chaude le long des avant-bras , des cuisses , des mollets , et â la plante des pieds.

A minuit trente-cinq minutes , Soufflard , qui jusque là n’avait accusé jle douleurs que vers l’estomac , presse la main droite sur l’ombilic , et élevant la gauche vers moi : « Mon Dieu , s’écrie-t-il, on me brûle les intestins. » Le ventre cependant était souple, non météorisé. Je craignis un instant qü’il ne se fût fait une perforation intestinale : mais peu à peu les souffrances se calmèrent, et elles ne reparurent ensuite que sous forme de tranchées , à d’assez longs intervalles.

Il est une heure moins un quart. Je n’ai pu réchauffer le malade, dont la figure , les mains et les pieds ont pris une teinte bleuâtre. Le pouls ne bat plus. Je continue à préparer la boisson ferrée que Soufflard prend avec avidité , tourmenté qu’il est par une soif ardente ; j’y ajoute quelques gouttes de laudanum et d’eau de fleur d’oranger par tasse : les vomissements semblent un peu diminuer. Les mots f ai soif! à boire! sont les seuls qu’il prononce. Sa voix est lugubre, mal articulée, car il ne peut rapprocher les lèvres , l’inférieure étant cautérisée, pendante, renversée en dehors et excessivement douloureuse.

A une heure cinq minutes , Soufflard se plaint du besoin d’uriner qu’il dit ne pouvoir satisfaire. Je palpe la région hypogastrique : la vessie ne paraît pas distendue. Cependant les plaintes continuent. Je pratique à l’instant le cathétérisme; mais la sonde ne donne issue qu’à quelques çuillerées d’urine assez claire. Le malade se prête sans difficulté à cette opération.

Dans l’espoir de ranimer un peu le pouls et de calmer les souffrances du malade, nous prescrivons, M. Bonnet et moi, une potion avec l’eau de menthe, l’extrait de quinquina , l’étlier, le sirop d’opium , les seules substances convenables que nous trouvons à la pharmacie de la prison. Nous mettons les doses à peu près, n’ayant rien pour les mesurer.

A deux heures moins dix minutes, M. l’aumônier, que j’avais fait appeler, nous dit avoir trouvé les facultés intellectuelles de Soufflard parfaitement intactes. Quel a été le résultat de cet entretien? Jç f ignoré. Seulement je remarquai qu’à notre retour le malade était plus calme ; nous crûmes même qu’il sommeillait.

Cependant , bientôt les vomissements reparurent. Je lui fis prendre par cuillerées la potion que nous avions préparée, mais à peine avait-elle touché l’estomac, qu’elle était rejetée au milieu d’affreuses contorsions.

Il est deux heures et demie. Le pouls ne s’est pas. relevé; on ne le perçoit même pas. — Froid glacial de toute la surface du corps, bien que la

chaleur du cachot soit entretenue par un poêle où l’on fait un grand feu. — Je demande à Soufïlard comment il se trouve : « Mieux , répond-il , je sens que ça produit son effet , » et il accompagne ces mots , je ne dirai pas d’un sourire , mais d’une contorsion affreuse du visage qui exprime son contentement de voir la mort approcher.

t)e trois à quatre heures du matin , l’état du malade ne change pas. Même agitation , même absence de chaleur animale , mêmes vomisseinents. Il ne souffre ni à la tête , ni au cœur, ni dans les membres : la douleur, et elle est atroce et continue, est concentrée tout entière vers l’estomac. — Tranchées abdominales fréquentes.

À quatre heures nous lui mettons des sinapismes aux extrémités, afin de réveiller la température et la circulation : mais tout est inutile. Le cœur ne fonctionne plus , ou du moins ses contractions ne se révèlent ni par le choc du pouls ni par les battements de la région précordiale.

Nous remarquons que le malade porte sans cesse ses mains sur l’épigastre, et se gratte la peau avec ses ongles, comme s’il éprouvait une démangeaison superficielle en ce point. Ce n’est point de la car^hologie.

Vers cinq heures Soufïlard s’écrie à plusieurs reprisés , en se tordant dans son lit : J'étouffe !... Par moments il lance avec ses pieds et ses mains ses couvertures à une assez grande distance, et, ouvrant lai bouche largement, comme pour aspirer l’air qui lui échappe, il reste ainsi plusieurs secondes dans une effrayante immobilité.

A dater de ce moment la gêne de la respiration fut le phénomène prédominant. — Il demande de l’eau fraîche , on lui en donne; il désire des fruits rafraîchissants, M. Bonnet lui envoie chercher un citron qu’il suce par tranches avec avidité.

Entre six et sept heures , la déglutition commence à devenir difficile. Les boissons, en tombant dans l’arrière-gorge , font entendre un gargouillement de mauvais augure. Comme il paraît dégoûté de sa tisane ferrée, nous la remplaçons par de l’eau sucrée , avec un peu de vin d’o-

Pmm W- , . . , .

Cependant il se plaint de ses sinapismes : nous les retirons. La peau n’est ni rouge , ni chaude , ni tuméfiée dans les points où ils ont été appliqués. Leur effet s’est borné à une simple exaltation de la sensibilité.

A sept heures et demie , un des gardiens l’a entendu s’écrier : « Mère de Dieu , en grâce soulcigez-moi ! » — Je n’oublierai de ma vie le spectacle épouvantable de ce criminel haletant, se roulant comme un forcené, puis redevenant immobile, criant sans cesse, rejetant par la bouche çt les narines des matières qui le brûlaient, et, au milieu de tout cela, conservant la netteté de ses idées et toute la vigueur de son système musculaire.

Depuis qu’il était couché , il n’avait pas eu de déjections alvines : ce n’est que vers huit heures qu’il a sali ses draps avec des matières sem-

(1) Soufïlard avait pris environ 600 grammes d’hydrate de sesqui-oxyde

de fer.

DES POISONS IRRITANTS

ZVl

blables à celles qui s’échappaient delà bouche. Il n’a point rendu d’urine ni volontairement ni involontairement; je m’en suis assuré.

Les parois abdominales étaient fortement contractées et rapprochées de la colonne vertébrale. On sentait les muscles droits tendus comme dans la colique de plomb. Le palper n’était pas très douloureux, excepté vers le creux de l’estomac, ce dont on était averti par la manière un peu brutale avec laquelle Soufïlard repoussait les mains. — Nous lui fîmes quelques frictions sur le ventre avec un liniment composé de baume tranquille, d’huile d’amandes douces et de laudanum. Il ne fut pas soulagé.

Touté^la surface tégumenteuse était bleuâtre, violacée. — La respiration devenait déplus en plus difficile. L’anxiété du malade allait toujours croissant. « Tuez-moi , répétait-il, ou donnez-moi quelque chose qui me soulage. » — Il prononçait souvent le nom de sa mère. Nous l’entendîmes s’écrier : « Mon Dieu! quand cesserez-vous donc de me faire souffrir 1

Vers neuf heures tous les symptômes de l’asphyxie se déclarent au plus haut degré. Soufïlard est plus calme ; mais ce calme est celui qui précède la mort.

A dix heures , tout annonce une fin prochaine , et pourtant le malade n’a rien perdu de son énergie morale et physique. Je m’entretiens avec lui de son état. C’est à dix heures et demie qu’il me donne des détails sur son empoisonnement. J’apprends de lui qu’il a pris 12 grammes d’acide arsénieux, et qu’il n’a demandé de l’eau que pour entraîner la portion de poison que sa salive n’avait pu délayer. Un gardien profitant de cette occasion pour lui demander de quelle manière il s’était procuré de l’arsenic : « ) ous êtes bien curieux , lui a-t-il répondu; je ne dis que ce que je veux , et vous ne saurez rien. »

Enfin les bronches se sont engorgées. La poitrine ne se dilatait plus que par intervalles ; il s’est mis à râler.

C’est à onze heures cinq minutes que Soufïlard est mort. Il n’a eu, dans ses derniers moments , ni convulsions , ni symptômes cérébraux, ni aucun désordre vers le système nerveux. Il s’est éteint en se roidissant tous les muscles et grinçant les dents : c’est à la détente général et subite de tout son corps qu’on a reconnu qu’il avait cessé de vivre (1).

Je demande maintenant à l’Académie la permission de résumer, en quelques mots , les principaux phénomènes présentés par chaque appareil. Ainsi dépouillée de ses circonstances accessoires , cette observation n’aura plus alors qu’un caractère exclusivement médical.

Résumé. Appareil respiratoire. — Gêne de la respiration toujours croissante et aboutissant à l’asphyxie. Le malade ne tousse et n’expectore que dans les efforts de vomissement. Crachotement continuel de salive et

(1) M. Orfila a déclaré, devant un nombreux auditoire qui se pressait à son cours, qu’il était impossible de sauver Soufïlard, et que, appelé à ma place, il n’eùtpas agi autrement quejel’avais fait; cependant il aurait en outre tenté la saignée, si toutefois elle était praticable.

DE l'acide arsénieux. 325

de mucosités gutturales ; point de douleur vers la plèvre ni les parois thoraciques. — Je n’ai pu ausculter, encore moins percuter.

Appareil circulatoire. — C’est par la concentration du pouls et l’affaiblissement des contractions du cœur que la scène a ouvert. A 11 heures et demie, tout mouvement circulatoire paraît suspendu. Depuis cet instant jusqu’au moment delà mort, je n’ai plus senti de pouls ni de battements du cœur. Il n’y a point eu de cardialgie , point de syncope , point de palpitations. J’interroge et j’examine à tout instant le malade ; il n’a pas témoigné de souffrances vers le cœur pendant toute la durée de sa cruelle agonie.

La circulation capillaire ne se faisait plus. En appuyant le doigt sur un point de la peau , on déterminait une empreinte blanchâtre , puis la teinte bleue se reproduisait, mais avec lenteur, comme si le sang n’eût repris sa place que pour se remettre en équilibre dans ses vaisseaux. Je n’ai pas aperçu d’ecchymoses ni d’éruptions pétéchiales.

Les veines, surtout les jugulaires, étaient dilatées, ce qui donnait à toute la peau un aspect violacé.

Il n’y a pas eu d’apparence de réaction. Tout le corps était glacé ; la chaleur n’y est pas revenue un instant. La température des téguments s’échauffait un peu dans les parties ou étaient appliquées les bouteilles chaudes; mais c’était par la transmission directe du calorique, car, après qu’on avait retiré ces bouteilles, on ne retrouvait plus qu’un froid glacial.

Appareil digestif. — C’est vers l’estomac que toutes les souffrances étaient concentrées. Le malade y portait continuellement les mains, exprimant par ses cris qu’il ressentait des douleurs horribles. Retour fréquent de coliques atroces. Le malade n’a eu que quelques instanls de relâche dans ses vomissements. ‘Je n’ai point aperçu de sang dans les matières rejetées de l’estomac et du rectum.

Soufflard se plaignait d’un goût affreux dans la bouche et l’arrièregorge ; la langue était tuméfiée et grisâtre.

Système ner veux. — L’intelligence n’a pas été pervertie une seconde. Au début, au milieu, à la fin, les réponses de Soufflard étaient parfaitement calculées , et il sentait toute la valeur de ses paroles.

La sensibilité générale est restée intacte : elle n’a été ni exaltée ni diminuée.

Les mouvements n’ont offert aucun désordre. Pas de convulsions , de soubresauts de tendons ni de carphologie.

Rien de modifié vers les sens. Les yeux seulement étaient parfois tournés en haut et dans un état de strabisme; mais ils reprenaient leur direction naturelle quand on appelait l’attention du malade. Les pupilles paraissaient contractées. Il n’y a point eu de céphalalgie , de bourdonnements d’oreilles , ni d’horripilations.

Je me suis assuré qu’il n’existait pas de priapisme.

En proie continuellement à d’effroyables tortures, Soufflard n’a pas eu un instant de sommeil.

Sécrétions.

DES POISONS IRRITANTS

■ Les sécrétions n’ont rien offert de particulier, à part cette sueur froide et visqueuse qui recouvrait toute la peau comme une

sorte d enduit.

Quant à l’habitude extérieure du corps , je ne puis mieux comparer Soufflard qu’à un cholérique dans la période algide.

Autopsie cadavérique. — Le jeudi 21 mars , à 9 heures du matin , l’autopsie de Soufflard fut faite à la Morgue, sur la réquisition du procureur du roi, par MM. Orfila , Le Sueur et Ollivier (d’Angers).

Le cadavre avait une rigidité extrême. Les traits du visage conservaient l’expression que je leur avais connue pendant la vie. Les yeux largement ouverts brillaient dans l’orbite avec une sorte d’aspect farouche. Point d’éruption pétéchiale sur la peau, qui offrait une teinte violacée. Soufflard devait avoir une force musculaire très grande , car ses membres étaient charnus, robustes, sa poitrine large, et tout annonçait une copstitution puissante.

La mâchoire inférieure ayant été sciée à sa partie moyenne, nous pûmes explorer l’intérieur de la cavité buccale. Les gencives et la face interne des j'oues, le voile du palais, les piliers; la luette, toutes ces parties offraient une rougeur vive. La lèvre inférieure était profondément cautérisée et son volume double de ce qu’il est à l’état naturel. La langue avilit l’aspect saburral ; son épithélium , détruit dans divers points , surtout à

la face supérieure de l’organe et au-dessous du frein , laissait à nu les papilles gonflées et rougeâtres. Elle était extrêmement tuméfiée.

Injection assez vive du pharynx et de l’œsophage ; ce ne sont pas des arborisations vasculaires , mais des plaques , les unes grisâtres, les autres sanguinolentes, disséminées par intervalles.

L’estomac s’offrit dans un état de désorganisation complet ; il contenait environ trois ou quatre verres d’un liquide rougeâtre, filant, mélangé de caillots de lait. La membrane muqueuse gastrique n’existait plus, ou du moins ce n’était qu’une pulpe noirâtre, glutineuse , facile à détacher avec le doigt. Au dessous d’elle on apercevait une surface saignante, granuleuse , mamelonnée , qui ressemblait à ces plaies recouvertes de végétations gangréneuses. Dans certains points, le tissu des parois stomacales, sphacélé à une certaine épaisseur, ne paraissait plus réduit qu’au feuillet séreux : près du pylore, on voyait une place grisâtre , large de trois doigts , qui était comme tannée. La membrane muqueuse qui la recouvrait semblait avoir été cautérisée avec un acide. Il est probable que c’est là qu’avait séjourné le poison avant d’être dissous par les mucosités gastriques. Il n’y avait nulle part de perforation. Nous avons extrait des quantités assez considérables d’acide arsénieux , surtout au voisinage de l’anneau pylorique.

Le duodénum et les autres parties du tube intestinal sont examinés avec le plus grand soin. Nous n’y trouvons plus de ces larges cautérisations; ce sont des plaques semées de distance en distance et creusées à îa manière des plaques typhoïdes. Elles sont d’autant moins npmpreuses qu’on s’éloigne davantage de l’estomac. La tunique muqueuse qui les sé-

pare est parfaitement saine. Au centre de chaque plaque est un petit fragment d’acide arsénieux qui paraît avoir agi sur l’intestin comme la pierre à cautère sur la peau. Il est probable que ces divers fragments, entraînés par des caillots de lait, ont parcouru impunément un certain trajet , jusqu’au moment où ils ont été arrêtés par les replis de la membrane muqueuse. Ceci explique le retour de ces coliques intercurrentes que le malade éprouvait, et leur cessation quand l’escarre était produite.

Nous fumes frappés du calibre du gros intestin : c’est à peine s’il admettait la branche de l’entérotome. Était-ce un rétrécissement morbide produit parle poison; était-ce une disposition congéniale? J’inclinerais plutôt vers cette dernière supposition, attendu qu’il n’y avait que très peu de lésions dans la tunique muqueuse du gros intestin , et que les autres parties du canal digestif, qui étaient beaucoup plus altérées, conservaient leur diamètre naturel.

Péritoine intact. Il contenait dans sa cavité quelques cuillerées de sérosité légèrement jaunâtre.

Les autres viscères de l’abdomen nous ont paru être dans leur état normal. Pden de particulier vers le foie. La bile remplit la vésicule; mais lés canaux cholédoques sont libres, car on la fait sourdre dans le duodénum par une pression légère. La rate est volumineuse : un sang noi?, liquide, en distend les cellules.

Les reins ne sont point injectés. Les bassinets sont vides. Point de rougeur à l’intérieur des uretères. La vessie contient environ un verre d’urine qui n’offre aucun caractère physique spécial ; ses parois ont leur coloration et leur consistance habituelles. Il en est de même du col vésical.

Tout le système veineux abdominal était fortement gorgé de sang liquidé. La veine porte offrait un volume énorme. On observait cet état de réplétion générale jusqu’aux radicules des veines mésentériques.

On ouvre avec précaution la cavité thoracique. Le sang qui s’écoule est noirâtre , non coagulé : il rougit faiblement au contact de l’air.

Les plèvres sont saines. Il n’y a pas d’épanchement ni d’exsudations çseudo-membraneuses dans les cavités droite et gauche de la poitrine. Cependant le poumon ne s’est pas affaissé sous l’influence de la pression atmosphérique. D’où vient cette perte d’élasticité ? De l’infiltration sanguine et de l’induration de son tissu. Coupé par tranches , le poumon offre tous les caractères physiques de l'engouement : il est rouge, gorgé de sang, à peine crépitant. J’en mets un morceau dans un baquet plein d’eau : il va d’abord au fond , puis revient à la surface pour redescendre encore; ce n’est qu’après plusieurs mouvements oscillatoires qu’il sutnage ; mais son poids spécifique a tellement augmenté, qu’il est presque égal à celui de l’eau. Les deux poumons sont engorgés à un même degré dâns toutes leurs parties, au sommet comme à la base, en avant comme én arrière. L’insufflation de l’air par les tuyaux bronchiques n’épanouit pas leur parenchyme , qui semble être devenu imperméable. Certains points sont d’une couleur violacée, uniforme, comme s’il y avait eu de ces hémorrhagies capillaires connues sous le nom d’apoplexie. — Dans

DES POISONS IRRITANTS

les autres points de son épaisseur, le poumon est uniformément noirâtre.

J’ai coupé une tranche de ce viscère dans un endroit où il offrait ces deux colorations à la fois ; j’en ai exprimé le sang avec mes doigts par une pression ménagée, et je l’ai lavée dans de l’eau. Le tissu pulmonaire a repris sa texture spongieuse et une partie de son élasticité. Les deux nuances de coloration avaient disparu.

Toutes les divisions de l’artère pulmonaire sont remplies de sang incoagulable. Il en est de même du ventricule droit, de l’oreillette et des deux veines caves, qui ont un volume monstrueux.

Au contraire, les veines pulmonaires sont à peu près vides, leurs parois sont revenues sur elles-mêmes. Les cavités gauches du cœur ne contiennent presque pas de sang.

C’est donc dans le. poumon que la circulation s’est arrêtée. Peut-être le ventricule droit avait-il perdu l’énergie suffisante pour faire parcourir au sang son trajet habituel à travers l’appareil respiratoire; peut-être aussi le sang, privé de sa coagulabilité, était-il devenu impropre à circuler dans ses capillaires et s’était-il extravasé. Quoiqu’il en soit, on comprend comment le sang, arrêté dans les poumons, séjournait dans les cavités droites et s’accumulait dans les veines caves, et, de proche en proche, dans le système veineux général.

Le péricarde était parfaitement sain. Point d’épanchement dans son intérieur ni de rougeur sur ses feuillets fibreux et séreux.

Le cœur avait son volume ordinaire. Je viens de dire que ses cavités gauches étaient à peu près vides. Cette circonstance n’expliquerait-elle pas l’absence du pouls ? En effet si le ventricule ne recevait plus de sang du poumon , il ne pouvait pas en envoyer dans le système artériel.

Entre les colonnes charnues du ventricule gauche et à la base des piliers de la valvule mitrale, existait une rougeur disséminée çà et là avec des nuances inégales de coloration, sans ulcération de la membrane interne. Ces rougeurs étaient-elles le simple produit de phénomènes cadavériques? Il n’y en avait point d’apparentes dans le ventricule droit, ce qui laisserait à penser que si elles ont été sensibles dans le gauche, cela pourrait tenir à la couleur plus vermeille du sang artériel , qui ferait ressortir davantage les moindres traces d’imbibition.

Le tissu cardiaque était sain dans son épaisseur.

Quant au système nerveux cérébro-spinal, un mot me suffira pour exprimer son état : il n’offrait aucune trace de lésion dans son tissu ni dans ses enveloppes. Point de rougeur des méninges, excepté que les vaisseaux de la pie-mère étaient un peu dilatés. — Point d’injection de la pulpe nerveuse; seulement, quand on coupait par tranches la substance cérébrale , de grosses gouttes de sang veineux venaient sourdre à la surface des incisions. Il y avait bien loin de ces congestions passives à un état inflammatoire véritable. — Les sinus étaient gorgés de sang. Le liquide céphalo-rachidien ne nous a présenté rien de particulier dans sa quantité ni dans ses caractères physiques.

Le canal vertébral n’a point été ouvert ; mais la conservation intacte

DE L* ACIDE ARSÉNIEUX

du mouvement et de la sensibilité dans toutes les parties du corps éloigne l’idée d’une lésion de la moelle épinière. (Observation lue par le docteur C. James, à l’Académie royale de médecine, en mars 1839.)

Le cadavre de Soufïïard ayant été mis à ma disposition, je constatai pour la première foisc//cs ï homme que l’acide arsénieux était absorbé et porté dans tous les tissus; en effet , je retirai, en opérant comme je le dirai plus loin , des quantités notables d’arsenic métallique de plusieurs parties du corps et notamment du foie , de la rate , des reins , des poumons , du cœur et des muscles.

Observation 9e. — Le 28 janvier 1839, vers les deux heures, trois domestiques de l’hôtel des Alpes, nommés François Ragot, Alphonse Bouju et Elise Belbot, furent pris simultanément de vomissements immédiatement après leur repas, composé d’un ragoût de mouton aux pommes de terre , dans lequel on avait fait entrer, au lieu de farine , environ trois cuillerées d’une poudre blanche dont on me présenta le reste sur une assiette , et que l’analyse démontra être de l’acide arsénieux.

Le premier avait mangé à satiété de ce ragoût, auquel les deux autres, surtout la dernière , touchèrent à peine , à cause de l’âcreté qu’il donnait au goût. Appelé presque aussitôt, je m’empressai, après avoir ordonné de l’eau tiède , de faire reconnaître le poison à la pharmacie Jordan et d’administrer le sesqui-oxyde de fer hydraté , qui fut donné à haute dose environ une demi-heure après l’accident et continué toute la soirée.

La jeune fdle vomit à plusieurs reprises pendant quelques heures, et dès lors n’éprouva plus d’autres accidents qu’un léger mal de tête qui dura plusieurs jours.

Alphonse continua son travail malgré les vomissements, qui ne s’arrêtèrent qu’après vingt-quatre heures écoulées. Le lendemain, il avait un très violent mal de tête, accompagné d’une forte fièvre et de sensibilité à l’épigastre. Vingt sangsues suffirent pour calmer ces symptômes; le jour suivant il était surpied ; toutefois la céphalalgie persista pendant huit jours.

François, sujet de cette observation, est âgé de vingt-huit ans, d’une taille moyenne, brun, ayant ordinairement la face colorée : il m’avait paru avant l’accident robuste, sans prédominance musculaire et d’une activité médiocre; il mangeait habituellement beaucoup. Les symptômes que j’observai chez lui s’enchaînèrent de la manière suivante.

Le 1er jour, les vomissements furent fréquents et tenaient en suspension du sesqui-oxyde de fer tant qu’on en administra ; plus tard ils rejetèrent de la bile verte , devinrent de moins en moins fréquents et s’arrêtèrent complètement vers la fin du quatrième jour.

Du reste, nulle douleur à l’épigastre ni â l’abdomen ; absence totale d’évacualions alvines; peau fraîche, pouls petit, sans trop de fréquence.

Le lendemain 29, pesanteur de tête, peau chaude sans sécheresse, pouls un peu plus élevé que la veille , langue médiocrement sèche sans rougeur ; légère sensibilité à l’épigastre et à la région iliaque gauche , les vomissements continuent; pas de selles; les mouvements sont faciles.

Diète,boissons mucilagineuses , limonade gazeuse, potion avec 16 grammes de sirop digcode, lavements émollients ; application à l’épigastre de vingt-cinq sangsues , qu’on ne peut faire dégorger et qui meurent de suite : les piqûres laissént échapper beaucoup de sang.

Le 30, cessation des symptômes précédents, à l’exception des vomissements, qui persistent à de plus longs intervalles ; mêmes boissons. Les deux jours suivants , un peu d’étonnement dans la physionomie, pesanteur de tête saps céphalalgie , abattement , peau plus chaude et pouls un peu plus élevé, vomissements rares, ventre indolore, même à la pression; pas de selles ; continuation des mêmes boissons, compresses froides sur le front , pédiluves.

Le 2 février, aggravation des symptômes précédents; yeux fixes et étonnés, stupeur, pas de céphalalgie, délire léger; le malade fait des mouvements pour déplacer la glace qu’on lui met sur la tête ; yeuy injectés comme au commencement des fièvres éruptives , pouls plus él'évé, 88 pulsations; battements de cœur tumultueux ; rien du côté des voies digestives. Boissons douces , glace sur la tête , sinapismes aux pieds, vingt sangsues à l’anus qui donnent peu de sang; bain.

Le 3 à midi, consultation avec M. Orfila; la nuit a été agitée; délire léger; hébétude; intelligence obtuse; toutefois le malade répondait directement aux questions; pas de céphalalgie; les battements du cœur sont tumultueux, sans bruit de soufflet; le pouls, saccadé, large et fort, donne 90 pulsations ; la peau est chaude et sèche. Le malade indique depuis quelques jours, dans l’étendue de l’œsophage, une sensation douloureuse, qu’il désigne sous le nom d’éraillement; la langue est un peu sèche , sans rougeur ; on remarque sur le front, autour des yeux , sur les pommettes, le haut des bras, les épaules, le haut de la poitrine, une éruption de pustules blanches peu nombreuses, qui devinrent analogues, pour la forme et la marche, à celles de la petite-vérole. Ces pustules, dont quelques unes étaient isolées, la plupart Confluentes et faciles à déchirer, furent remplacées par des croûtes épaisses, qui laissèrent des cicatrices très apparentes. On observe encore l’impuissance presque absolue des membres, plus prononcée du côté gauche; la sensibilité, bien qu’émoussée, est conservée. Continuation du froid, large saignée qui se couvrit de couenne, se prend en caillots, et dans laquelle M. Orfila découvrit par l’analyse des traces d’arsenic.

Les û , 5 et 6 février, nuits plus agitées ; symptômes cérébraux plus marqués, toutefois sans céphalalgie; délire plus fort, surtout dans la nuit du 5 au 6 , où l’agitation a été des plus grandes; le malade est inquiet , et parle sans cesse d’un confesseur ; l'obscurité de la chambre empêche d’attacher une grande importance à la dilatation de la pupille ; le cœur, encore plus tumultueux, bat largement , et laisse entendre un fort bruit de soufflet; le pouls, toujours plein et saccadé,

s'élève à 110 ; apparition de sueurs abondantes qui ne s'arrêtèrent complètement que dans les premiers jours de mars. Bien du côté des pôumons et des voies digestives, si ce n’est l’augmentation de la soif.

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX

Boissons douces , variées , continuation du froid et des cataplasmes sina-

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pisés, application de vingt sangsues à la région du cœur; le dernier jour, administration de 2 décigrammes de digitale unie à la thrîdace ; demi-lavement avec miel mercurial.

Le 7, consultation avec M. Orfila : stupeur, cessation du délire , somnolence continuelle, battements de cœur et bruit de soufflet toujours très marqués , pouls un peu moins fort , sueurs abondantes ; les boutons de l’éruption commencent à se déchirer. M. Orfila est d’avis de continuer le froid et la digitale, que j’ai administrée jusqu’au. 1 lx février, à l’intérieur à la dose cle plusieurs décigrammes, et à l’extérieur sous forme d’emplâtre.

Du 7 au 11, diminution des symptômes précédents ; toutefois la stupeur est toujours très marquée ; la résolution des membres existe toujours ; le bruit de soufflet s’apaise graduellement ; le pouls , moins élevé , mais encore fréquent , dépasse 100 pulsations.

Le 11, on remarque un peu d’aggravation ; le bruit de soufflet n’est pas encore éteint; le pouls est plus élevé ; la langue belle; l’épigastre est sensible à la pression ; le ventre se ballonne. Application de dix sangsues à l’épigastre , cataplasmes, bains , lavements émollients.

Du 12 au 15, état plus satisfaisant, stupeur moins grande; on remarque seulement une prostration plus marquée; le pouls, plus faible, mais encore fort , donne au-delà de 100 pulsations. Cessation du bruit de soufflet; les sueurs continuent moins abondantes; langue belle et humectée; il y a eu plusieurs selles mouillées, fétides , par l’effet des lavements ; le malade ne peut supporter l’usage du bouillon de poulet.

Du 15 au 20 , aggravation des symptômes ; au premier aspect on croirait le malade atteint de fièvre typhoïde ; somnolence continuelle ; stupeur plus marquée ; air d’hébétude; tintement d’oreilles; point de douleur ni de céphalalgie ; injection rouge des pommettes ; ophthalmie légère qui cède en plusieurs jours aux résolutifs; décubitus dorsal; résolution des membres et du tronc ; maigreur très prononcée ; peau sudorale ; les battements du cœur se font sentir avec force à la main appliquée à la région précordiale; matité peu étendue de cette région; à l’auscultation, on entend des bruits qui ne diffèrent de l’état normal que par la fréquence, la force et l’éclat très intense ; le pouls, large sous le doigt, donné de 95 à 100 pulsations ; rien du côté du poumon ; la langue est assez nette , sans sécheresse ; la pression ne détermine aucune douleur daps l’abdomen; mais le ventre, rétracté, excavé, débordé de toutes parts par la poitrine et le bassin , laisse voir la saillie de la colonne vertébrale et les battements de l’aorte ; gargouillement ; pas de dévoiement ; incontinence d’urine qui continue jusqu’au 10 mars.

Le malade a été vu dans cet état par MM. les docteurs Orfila, Mathieu, Beauvoisin et Pidausat, élève des hôpitaux ; ces messieurs ont approuvé une évacuation sanguine de 360 à A20 grammes que j’ai pratiquée le 18. Le sang à caillots, consistant, non couenneux, fut analysé par M. Orfila, qui

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trouva encore de l’arsenic ; continuation du froid; des boissons ‘

DES POISONS IRRITANTS

des lavements émollients, deux bains. Je fais transporterie malade dans une chambre plus aérée ; du 2 au l\ mars, amélioration sensible ; l’espérance se peint sur la physionomie et dans les paroles du malade.

Les sueurs cessent; la peau est sèche et un peu chaude; le pouls, encore fort, conserve toujours de la fréquence, 90 pulsations.

Les mouvements , plus faciles dans les bras et les cuisses , et tant à droite qu’à gauche , sont toujours impossibles dans les mains et les pieds ; nuits calmes. Frictions avec Peau chlorurée , cessation du froid sur la tête , lait coupé , quelques cuillerées de bouillies légères.

Le 5 mars , faciès satisfaisant , sommeil facile ; le tintement d’oreilles continue ; le pouls se maintient à 90 sans être petit; pas d’appétit prononcé; la langue, belle et humide, est couverte seulement au milieu d’un enduit blanchâtre; le ventre, toujours indolore , est un peu moins rétracté ; pas de selles, toujours l’incontinence d’urine. Continuation du lait coupé , pomme cuite. Lotions chlorurées.

Du 5 au 17, faciès riant; le pouls peu développé donne de 80 à 88 pulsations ; l’appétit se développe graduellement ; les mouvements sont plus faciles, aux extrémités inférieures surtout. Le malade peut rester assis plusieurs heures; cessation de l’incontinence d’urine, bouillons coupés, fruits cuits, potages légers, un peu d’eau rougie vers les derniers jours, œufs et poisson en petite quantité.

Le 18 , à la suite d’une alimentation trop abondante , le malade est depuis la veille dans un état moins satisfaisant. Le faciès est toujours bon, la peau plus chaude ; le pouls, peu développé, donne 9Zi pulsations ; l’appétit a diminué ; la langue un peu rouge à la pointe , sans sécheresse ; légère sensibilité à la pression de l’épigastre; épreintes douloureuses, à la suite desquelles le malade laisse échapper des gaz et des matières sans dévoiement. Diète , boissons douces émollientes.

Aujourd’hui 21 mars, cinquante-troisième jour de la maladie, j’ai trouvé le malade assis ; son état est amélioré ; son sommeil a été naturel ; le faciès est bon; l’appétit a reparu; le tintement d’oreilles n’existe plus que dans la position verticale ; la peau est sans sécheresse ni chaleur; le pouls, clépressible , se maintient à 88; le ventre est moins rétracté; les épreintes ont presque entièrement disparu ; plusieurs selles liquides ont été rendues sans coliques; les mouvements, faciles dans les bras et les jambes, sont toujours impossibles dans les doigts et les orteils ; la main reste toujours fléchie; l’état général fait espérer qu’à force.de soins, le malade obtiendra sa guérison. ( Observation recueillie par le docteur Coqueret; voy. Journal des connaissances médico-chirurgicales , t. xii.)

Voici ce que j’ai appris depuis sur l’état de François, qui à dater de ce moment habite la campagne.

Le 11 juin , la main gauche peut être étendue sur l’avant-bras ; le malade ne peut encore faire exécuter ce mouvement à la main droite. Les doigts de la main gauche commencent à obéir à l’empire de la volonté ; le

de l’acide arsénieux. 33 S

malade peut les fléchir aux deux tiers, leur extension restant tout-à-fait nulle; ces mêmes mouvements ne sont encore qu’à l’état naissant à la main droite. Quand le malade se tourne sur le côté gauche du corps, il peut élever assez facilement la jambe droite tout d’une pièce, la porter horizontalement en dedans ou en dehors, le pied étant renversé en dedans , c’est-à-dire les orteils regardant la jambe gauche ; ces mouvements sont encore très bornés ou presque nuis dans le membre gauche. L’extension volontaire du pied sur la jambe est impossible de l’un et de l’autre côté. Des douleurs lancinantes, vives comme des coups d’aiguille, se font sentir aux mains et aux pieds. On administre de la strychnine depuis quelque temps, et on a recours aux frictions, aux douches, aux vésicatoires, etc. Il y a un peu de chaleur à la peau, de la soif , de la tristesse et de l’inquiétude.

Le 26 août 1839 , le malade est gai , causeur, sans inquiétude ; la peau est fraîche ; toutes les fonctions s’exécutent parfaitement, excepté celles des parties qui ont été paralysées ; l’appétit est bon. La main gauche peut toujours être naturellement étendue sur l’avant-bras ; le malade s’appuie assez solidement sur le poignet de cette main ; mais ses doigts sont toujours rebelles à l’action des muscles extenseurs ; la main droite est dans le même état que par le passé.

A son arrivée , le malade ne pouvait lever ses jambes sans voir ses pieds traîner constamment sur le lit , sans cesser un seul instant d’y loucher; plus tard, c’est-à-dire le 11 juin, il lui fallait se coucher sur le côté gauche pour pouvoir lever la jambe; aujourd’hui il peut lever facilement les deux jambes d’une seule pièce à la hauteur de plus de 2 centimètres , et cela sans que les pieds se renversent en dedans ou en dehors. Les jambes ne fléchissent plus sous le poids du corps ; mais les orteils sont toujours sans extension ni flexion volontaires.

Le 19 juillet 18/jO, le malade est renvoyé à Paris à peu près guéri. La strychnine employée en potion et par la méthode endermique, les douches, les frictions, les bains de vapeur aromatiques, l’insolation et le laitage ont été suivis des meilleurs effets.

Observation 10e. — Le 20 septembre 1821, au matin, étant convalescent de dysenterie, je mêlai de la poudre de quinquina dans un verre dans lequel un de mes élèves avait laissé 3 grammes 5 décigrammes d’acide arsénieux : j’en avalai le contenu, moins ce qui resta adhérent aux parois du vase ; je fis ensuite six à sept milles à cheval pour aller voir un malade. En chemin , j’éprouvai du malaise à l’estomac et des nausées : à mon arrivée ces phénomènes augmentèrent à ce point, qu’après d’inutiles efforts pour dormir, je provoquai le vomissement en m’introduisant un doigt dans la gorge ; mais je ne suis pas certain d’avoir rendu ni le quinquina ni l’arsenic. J’eus alors un peu de sommeil interrompu par des rêves effrayants et accompagné de malaise fort pénible à l’estomac , d’une vive douleur de tête, de battements cardiaques et artériels très forts, et de tremblement général des muscles. Quatre heures se passèrent ainsi lorsque arriva fort effrayé mon élève, E. Pichett de Huntsville Alabama, aujourd’hui docteur.

DES POISONS IRRITANTS

Uk

Il me dit que d’après les traces qui restaient dans le verre j’avais dû prendre 3 grammes environ d’acide arsénieux. Tout effrayante que fût cette nouvelle , elle me fit développer une énergie mentale assez forte pour régulariser et raffermir l’action du système vasculaire jusque là assez inégale. Je ressentais ou croyais ressentir à l’estomac une chaleur insolite, et mon pouls était devenu plus développé ; je me fis faire une saignée du bras de 1 kilogr. 280 grammes , et huit heures plus tard une seconde de 800 grammes. Je bus en grande quantité des boissons mucilagineuses coupées avec du lait , que je vomissais presque immédiatement. Puis je pris des cathartiques tels que des sels , du séné, etc. Mais l’estomac les rejetait immédiatement. Enfin j’avalai toutes les deux heures 50 centigrammes de calomel en pilules, ce qui fit 12 grammes environ dans l’espace de quarante heures ; l’action en fut favorisée par des lavements. Les vésicatoires , les rubéfiants et les bains tièdes furent employés comme pioyens auxiliaires. Les jours suivants, mon pouls continua à augmenter de fréquence, et le samedi, vers minuit , il parut s’arrêter. Le froid des extrémités semblait avoir gagné le tronc. Pendant plusieurs heures, je restai presque sans respiration et souffrant tout le malaise qui annonce une mort prochaine. Je sentais un poids sur la poitrine, une suffocation affreuse ; je pus à peine communiquer à voix basse mon désir d’être placé dans un bain chaud. Je m’y endormis, et me réveillai le lendemain dans un état beaucoup plus satisfaisant. ( Docteur Perrine , American Journal of the medical sciences, vol. xi, p. 61. )

^Observation 11e. — La femme E. T., de forte constitution, âgée de trente-cinq ans, et arrivée au septième mois de sa grossesse , prit 16 grammes d’oxyde blanc d’arsenic dissous dans un litre d’eau chaude. Huit minutes après avoir été ingéré , le poison commença à agir. Malaise extrême, vives douleurs, et autres symptôme^ alarmants. Appelé près de cette femme, le 31 août, vers huit heures du matin , je la trouvai très affaiblie par les vomissements et les efforts les plus pénibles. Elle se plaignait d’éprouver un grand froid aux extrémités, une soif inextinguible, des douleurs spasmodiques dans les intestins, surtout vers la région épigastrique; la bouche était très sèche, les yeux rouges, la face injectée ; elle était très agitée. Pouls à 120. Je ne perdis pas de temps pour lui administrer la potion suivante : Carbonate de magnçsie, 32 grammes ; vin d’opium, 6 grammes; sucre blanc, 16 grammes; eau distillée, 500 grammes. Prendre de cette potion un petit verre tous les quarts d’heure ; y joindre l’emploi de boissons mucilagineuses , gruau , eau d’orge , bouillons , etc. Tenir les extrémités chaudes.

A midi je revis la malade. Les vomissements sont moins fréquents et moins violents. Peau très chaude , soif intense , douleur brûlante à l’estomac , sensibilité à la presssion , céphalalgie , beaucoup d’agitation , poujs fort à 136; saignée du bras de 6Û0 grammes; continuer la potion avec la magnésie, en ne répétant les doses que toutes les demi-heures.

A sept heures du soir il y a plus de calme. La bouche et la gorge sont douloureuses; moins de vomissements et d’efforts; douleur à l’épigastre

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX

et à l’hypochondre droit; pouls à 106 : 32 grammes d’huile de ricin ; 12 sangsues sur le point douloureux ; continuer la potion.

Les jours suivants, les accidents diminuèrent progressivetheiit , éi la malade se rétablit sans avortement. ( J. W. Edwards, Medical and Phjysiçal Journal , vol. xlix, p. 117, 1823. )

Observation 12e. — Le 27 avril 1836, à huit heures du matin, je fus appelé à donner des soins à J. B., âgée de dix-sept ans, qui la veille au sBir avait pris 16 grammes d’acide arsénieux. Il s’en était promptement suivi des vomissements et des selles qui continuèrent toute la nuit, et qui contenaient une notable quantité du poison non dissous. Examinant la jeune malade, je trouvai le pouls irrégulier a lio ; il y avait de la céphalalgie et delà douleur à la gorge et à l’estomac; le pharynx paraissait rouge et tuméfié ; les yeux étaient très injectés; il y avait des soupirs fréquents. Bien que la malade fût affaiblie par l’action du poison sur l’estomac, je fis imrtiédiatement une saignée du bras de 6/iO grammes, qui me parut amener plus de régularité dans le pouls , et, dans le but de combattre l’inflamniàtion du canal intestinal, je fis prendre toutes les trois heures 32 grammes d’huile de ricin, et toutes les deux heures un verre à pied de la solution de 32 grammes de sulfate de magnésie dans un litre d’eaü dé savon , jusqu’à effet purgatif.

À six heures du soir , je trouvai que les vomissements avaient fait rejeter tout ce que la malade avait avalé , et que l’effet purgatif était très faible : pouls plus fréquent , douleur de l’esfomacplus vive. Je fis diminuer la quantité du purgatif.

Le 28, au matin, la potion avait agi sur le canal intestinal ; l’estomac paraissait moins irritable ; la malade se plaignait de plus de douleur dans la gorge et dans l’estomac. Je prescrivis des sangsues au cou et à l’épigastre.

A six heures du soir, pouls plus fréquent , langue rouge sur ses bords , malaise général, prurit delà peau; un peu de ténesme et de strangufie. Prescription : prendre toutes les heures une cuillerée à thé de solution de tartre stibié et d’acide acétique faible , jusqu’à ce que l’agitation soit calmée ; eau panée pour boisson.

Le 29 au matin , les symptômes présentent de l’amélioration. La niàlade a mangé un peu. Purgatif salin et continuer la solution antimohiafe. Le soir, un peu d’aggravation des symptômes. Même prescription.

Le 30 , la malade est beaucoup mieux ; elle a mangé un peu. Continuer les mêmes moyens.

Le 3 mai, la malade put se lever; elle était convalescente ; elle se plaignait seulement de faiblesse et de douleur à la langue ; les extrémités inférieures étaient un peu œdématiées, et son pouls conservait de la fréquence, mais sans dureté. v , ,

A la fin de ce mois, elle était revenue à Son état de parfaite santé. (J. T. B. Skillmann, de New-Brunswick, American Journal ôfthe medical sciences; vol. xvm, p. 531. 1836.) ( .

Observation 13e. Une femme de trente-huit ans prit 8 grammes

d’acide arsénieux dans de l’eau panée. Vomissements fréquents et abondants. On administre un grande quantité d’eau de savon. Le lendemain, à sept heures du matin, saignée de 320 grammes. A une heure de l’aprèsmidi, nouvelle saignée de 256 grammes. Le troisième jour, saignée de 320 grammes. Guérison. Les autres moyens employés sont : la magnésie suspendue dans du lait, des pilules d’opium, des vésicatoires à l’épigastre; des lavements purgatifs. (J. Greening, dans the Lancet , 7 mars. 1835, p. 812.)

Observation 1 Ae. — Une jeune fille de dix-neuf ans avala de l’acide arsénieux (la quantité n’est pas indiquée). Vomissements très abondants. Le lendemain, saignée de 38/i grammes. Mort après six jours de maladie. Les moyens employés sont : potion purgative d’huile de ricin, de manne et de carbonate de potasse; potion stimulante, alcool et œuf; vésicatoire à l’épigastre. ( The Lancet , 28 mai 1825, p. 25A. )

Observation 15e. — Quatre enfants sont empoisonnés par une préparation arsenicale. Accidents graves , vomissements. Un des enfants se remet promptement; deux autres succombent. On pratique une saignée de 256 grammes au quatrième ; des sangsues sont appliquées à l’abdomen. Guérison. Lavements huileux, vésicatoires, potion laxative saline.

Le même auteur, qui se loue beaucoup de l’emploi de la saignée, a vu ce moyen amener la guérison chez une jeune femme qui s’était empoisonnée avec de l’acide arsénieux. (Davies, the Medical and Physical Journal , vol. xxviii, p. 3Zi5. Novembre 1312. )

Observation 16e. — Une jeune fille s’empoisonne avec 96 grammes de laudanum et 8 grammes d’acide arsénieux. Pas de symptômes d’empoisonnement par cette dernière substance ; pas de vomissements. On donne des boissons abondantes; saignée de la jugulaire, sangsues, vésicatoires, affusions froides ; mort neuf heures après l’ingestion du poison. ( Jeunings , Medical and Physical Journal , vol. lxv , p. 295 , 1831. )

Observation 17*. — Le 2 juin 1817, à neuf heures du soir, un jeune homme de dix-sept ans avala pour se suicider 3 grammes 50 centigrammes d’oxyde blanc d’arsenic grossièrement pulvérisé. Un quart d’heure après on provoqua des vomissements au moyen de 30 centigrammes de tartre stibié. Le lendemain , symptômes de réaction. Le malade fut copieusement saigné. Lavements , potions gazeuses , vésicatoires à l’épigastre. Guérison au bout de quelques jours. (J. Toogood , Provincial medical and surgi cal Journal, janvier, vol. i, 1842, p. 269. ) Observation 18e. — Une jeune fille de dix-neuf ans avala 3 grammes 30 centigrammes d’oxyde blanc d’arsenic. Vomissements fréquents ; quinze heures après, saignée du bras de 576 grammes. Le troisième jour , sept sangsues sur le côté. Guérison au bout de dix-neuf jours. ( P. M. Uoget, London médico-chirurgical Transactions , vol. n, p. 137, 1811. ) Observation 19e. — Un jeune homme de dix-sept ans avala environ 6 grammes d’acide arsénieux. Vomissements huit heures après l’ingestion du poison; seize sangsues sont appliquées à l’épigastre. On favorise l’écoulement du sang avec des cataplasmes. Dix-huit heures plus tard, nou-

DE l’acide arsénieux. 337

velle application de douze sangsues , qui ne fournissent pas plus de 12 grammes de sang. Mort quarante-une heures après l'empoisonnement. (Ward, Edmburgh Medical and surgical Journal , vol. 33,

Observations 20, 21, 22e. — Le docteur Macleod fut appelé auprès de trois jeunes filles empoisonnées par imprudence avec de l’acide arsénieux , et qui avaient des vomissements fréquents.

La première fut saignée du bras ( 256 grammes) vingt-quatre heures après l’accident. Le second jour deuxième saignée ( 224 grammes). Guérison.

La deuxième fut saignée de la jugulaire (128 grammes). Guérison.

La troisième fut saignée du bras (256 grammes). Guérison. ( Edinburgh Medical and surgical Journal, vol. xv, p. 553.)

Observations 23, 24, 25, 26, 27e. — Le docteur W. G. Ramsag fut appelé à donner ses soins à une famille composée de douze personnes, empoisonnées en mangeant de la soupe dans laquelle on avait mis de l’acide arsénieux.

1° Une jeune fille de dix-neuf ans. Vomissements; 384 grammes de sang tiré par des ventouses à l’épigastre. Le lendemain 192 grammes de sang par des ventouses à la nuque. Troisième jour, douze sangsues au cou. Guérison.

2° Jeune fille de dix-sept ans. Vomissements; 384 grammes de sang par des ventouses à l’épigastre. Guérison.

3° Femme de cinquante ans. Mêmes symptômes; saignées de 384 et de 192 grammes par des ventouses à l’épigastre. Guérison.

4° Jeune fille de dix-huit ans. Mêmes symptômes, 384 grammes de sang par des ventouses à l’épigastre. Guérison.

5° Femme de trente-cinq ans. Vomissements ; 192 grammes de sang par des ventouses à l’épigastre. Guérison. ( American Journal of the medical sciences , vol. xve, p. 259, 1834. )

Observation 28e. — Le docteur G. Shipman donna des soins à une femme qui avait avalé une cuillerée à thé d’acide arsénieux ; après avoir provoqué des vomissements il pratiqua deux saignées, l’une de 768 grammes et l’autre de 572 grammes; la malade fut guérie. ( London medical Repository , vol. ix, p. 455. )

Observation 29e. — Le docteur Odier fut appelé auprès d’un garçon de dix-liuit ans , qui avait pris une grande quantité d’acide arsénieux et qui vomissait fréquemment ; il pratiqua une forte saignée et le malade ne tarda pas à guérir. ( Ancien Journal de médecine , tom. xlix, p. 333.. );

Observation 30e. — Plusieurs domestiques empoisonnés par cet acide furent traités par le docteur Barrier , qui fit une saignée à chacun d’eux; tous furent guéris. (Ibid., tom. lix, p. 353. )

Observation 31e. — J. Murray rapporte qu’ayant été appelé auprès d’un homme de vingt-deux ans, qui avait des vomissements fréquents pour avoir pris 75 centigrammes d’acide arsénieux, il pratiqua une saignée de 500 grammes, et il fit appliquer vingt sangsues à l’épigastre. Le

DES P01S0INS IRRITANTS

malade ne tarda pas à guérir. ( Quarterly Journal of îhe Calcutta me dical and physical fociéty , décembre 1837. )

Observations 32 à 56e. — Depuis la publication de la troisième édition de cet ouvrage, j’ai eu occasion de voir un grand nombre d’empoisonnements par l’acide arsénieux; toutes les fois que j’ai constaté des phénomènes non équivoques de réaction , tels qu’une chaleur intense à la peau, l’accélération du pouls et de la respiration , l’injection de la face et des yeux, un léger délire, des douleurs abdominales plus ou moins vives, etc., j’ai conseillé une ou plusieurs saignées de 300 à 700 grammes chacune ; vingt et un des malades ont été guéris ; quatre ont succombé malgré les saignées; à la vérité l’un d’eux est mort d’une phlébite. Plusieurs de ceux qui ont été guéris ont conservé pendant plusieurs mois , et quelques uns pendant deux ou trois ans , de la faiblesse dans les articulations des mains et des pieds, qui étaient roides et parfois douloureuses ; deux d’entre eux sont restés pendant six mois paralysés de presque toute la moitié inférieure du corps. J’ai souvent remédié à ces accidents articulaires par des fumigations excitantes, et mieux encore par des bains tièdes et par des bains de vapeur.

Quelques autres malades, empoisonnés et comme foudroyés par l’acide arsénieux, ne m’ont pas paru dans des conditions favorables pour être saignés , et je me suis abstenu. Leur pouls était à peine sensible, la peau froide et tachetée de plaques bleuâtres ; tout annonçait une mort prochaine.

Observation 57e. — Le 5 thermidor an k , dit Desgranges, j’ai été appelé (1) précipitamment, à mon retour de Lyon, pour une jeune femme de chambre près de Rolle, laquelle avait eu l’imprudence, pour faire passer des poux, de se frotter la tète six à sept jours auparavant avec de la pommade chargée d’arsenic. La tête était très saine et sans entamure quelconque : aussi s’écoula-t-il plusieurs jours avant la manifestation des funestes effets de cette application; mais alors, sans doute par un effet de l’absorption , soit à travers les pores naturels du cuir chevelu , soit à la faveur d’une érosion due à l’impression caustique du mélange, la malade a été atteinte des douleurs les plus cruelles; toute la tête est devenue enflée ; les oreilles , doublées de volume , se sont couvertes de croûtes ; plusieurs plaies à la tête ont participé à cet état, et les glandes sous-maxillaires, les jugulaires, celles du tour du cou , du derrière de la tête, les parotides même se sont engorgées rapidement... Les yeux étaient étincelants et gros; le visage tuméfié et presque érysipélateux; la malade avait le pouls dur, tendu et fiévreux , la langue aride , la peau sèche; elle se plaignait d’une chaleur vive sur tout le corps, et d’un feu dévorant qui la consumait. A ces maux extérieurs s’étaient joints des vertiges, des faiblesses syncopales , des cardialgies, des vomissements de temps à autre , de l’altération , de l’ardeur en urinant , une longue constipation et des tremblements dans les membres avec impossibilité de

(1) Recueil périodique de la Société de Médecine de Paris , tom. vi, p. 22.

DE l’acide arsénieux. 330

se soutenir sur ses jambes. La tête s’embarrassait; il y avait des moments de délire.

Je fis sur-le-champ ( à sept heures du soir ) une saignée copieuse â la malade, et je recommandai de la saigner au pied pendant la nuit: je prescrivis une ample boisson d’eau de poulet émulsionnée et nitrée , de s lavements fréquents avec la graine de lin , les fleurs de bonhomme et le miel mercuriel, des pédiluves d’eau bouillie avec de la cendre de foyer ; et , vu le besoin de lâcher le ventre et d’évacuer doucement , j’indiquai de préférence un mélange liquide de magnésie calcinée , de gomme arabique et de sirop de tussilage pour en prendre une cuillerée à café toutes les deux ou trois heures. Je fis graisser la tête avec la pommade en crème décrite dans la Pharmacie de Baumé, contenant un quart de son poids de craie blanche en poudre... Le lendemain il y eut un peu d’amendement , mais il y avait de l’assoupissement. Je fis appliquer alors huit à dix sangsues aux cuisses : malgré cela la nuit fut agitée 9 l’enflure de la tête parut s’être accrue, et sur le matin tout le corps se couvrit d’une éruption considérable de petits boutons à pointes blanches comme du millet, surtout aux mains et aux pieds. La malade fut très faible, et ne pouvait rester assise sans éprouver des maux de cœur ; je donnai quelques cuillerées d’une potion rendue cordiale par l’addition des gouttes d’Hoffmann et plusieurs verres de tisane de bardane miellée. Le surlendemain, je fis rapprocher les doses de magnésie calcinée seulement mêlée au sirop de tussilage , afin de déterminer plus décidément des évacuations par le bas. En moins de quarante-huit heures l’éruption se sécha et tomba par desquammations ; le ventre s’ouvrit , tous les accidents diminuèrent ; et le huitième jour, à compter de celui de ma première visite, la malade a été absolument hors de danger. Gomme il restait de l’irritation et de la sécheresse dans la poitrine avec un peu de toux, j’ai terminé la cure par le lait d’ânesse. Dans le cours de la convalescence les cheveux sont tombés.

Observation 58e. — Un homme de quarante-cinq ans portait depuis un grand nombre d’années un ulcère situé au pourtour de l’une des malléoles. Un charlatan, auquel il eut recours, le couvrit d’acide arsénieux. En peu d’instants, des douleurs très vives se développèrent; six heures après , le malade , ne pouvant les supporter, s’efforça mais vainement , à ce qu’il paraît, d’enlever ce dangereux caustique : les souffrances continuèrent ; la douleur était bridante. Le surlendemain , il survint des vomissements, des coliques, une épistaxis passive; le corps se couvrit ensuite de taches rouges ; le sang parut dans les matières des vomissements et des selles, qui bientôt devinrent noires; il y avait des défaillances continuelles. Le cinquième jour, la langue était sèche et noire, les ecchymoses avaient pris la même teinte. On remplaça les adoucissants mis en usage jusqu’alors par la limonade et une décoction de quinquina acidulée. Il survint du délire, de l’agitation; on mit des vésicatoires aux jambes ; les douleurs s’exaspérèrent , et le lendemain , seizième jour de l’empoisonnement, le malade n’était plus, L’ouverture du corps ne put

340 DES POISONS IRRITANTS

re faite. (Bill, médicale , t, lxxiv, année 1821, observation de M. Meau[ 1).)

Symptômes de l’empoisonnement par l’acide arsénieux.

Les symptômes de cet empoisonnement varient suivant les doses d’acide arsénieux ingéré , la forme sous laquelle il a été pris ( dissolution, fragment, poudre fine), l’état de plénitude ou de vacuité de l’estomac , l’état antérieur du canal digestif, qui peut être sain ou malade , la constitution et l’âge de l’individu , etc. Il est réellement impossible de donner une description générale des phénomènes qu’il développe : aussi vaut-il mieux tracer en abrégé les principaux groupes de symptômes que l’on remarque le plus souvent , tout en convenant que je n’ai pas la prétention de prévoir tous les cas qui peuvent se présenter.

A. Saveur à peine sensible au moment de l’ingestion et tout au plus légèrement âpre et nullement corrosive ; bientôt après ptyalisme fréquent , crachotement continuel , constriction du pharynx et de l’œsophage, agacement des dents, nausées, vomissements; ceux-ci ne se manifestent le plus ordinairement que deux, quatre ou six heures après l’empoisonnement, si l’acide arsénieux a été avalé solide, car ils se manifesteraient au bout de cinq, dix, quinze, vingt ou trente minutes, si l’acide avait été pris en dissolution et qu’il eût été promptement absorbé ; ils se répètent quelquefois à des intervalles fort rapprochés et persistent pendant des heures entières, un, deux ou plusieurs jours; les matières vomies sont muqueuses ou bilieuses, parfois mêlées de sang, et contiennent de l’acide arsénieux en dissolution , ou sous forme de poudre ou de fragments. Anxiété , défaillances fréquentes , ardeur dans la région précordiale ; douleur avec un sentiment de brûlure dans la région de l’estomac , qui ne peut pas sup-

(1) Je pourrais rapporter un bien plus grand nombre d’observations d’empoisonnement par cet acide; je me contenterai d’indiquer une partie des ouvrages dans lesquels il faut les chercher.

Dehaen, Ratio meclendi , t. v, pars ix, cap.vi, §vi, pag. 183; et dans le même tome , pars x , cap. ii, § vu , pag. 324.

J.-B. Morgagni , Epit. Anat. Med., lix , art. ni , pag. 244. ( De Sedibus et Ca’isis Morbontm.)

Fabrice de Hilden , ouvrage cité, obs. lxxx, pag. GOG; et obs. lxxxi, pag. 607, Francofurli ad Mœnum , 1646.

Wepfer, De Cicutâ aquaticâ, pag. 289, hist. xm , an 171G.

Sauvages, Nosologie méthodique , traduite par Gouvion, t. vi, pag. 286; et t. vin , pag. 217.

Nayier, ouvrage cité, t. i, pag. 16.

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX. 341

porter les boissons les plus douces; soif intense; coliques; déjections alvines fréquentes , verdâtres ou noirâtres et d’une horrible fétidité ; hoquet , pouls accéléré , développé , irrégulier et quelquefois intermittent ; battements de cœur forts et inégaux ; respiration fréquente et gênée ; chaleur vive sur tout le corps , démangeaison h la peau qui se couvre de sueur ; éruption surtout à la partie antérieure de la poitrine de boutons miliaires non vésiculeux , ou de pustules qui 11e tardent pas à brunir ; quelquefois cette éruption a l’aspect de petites ampoules semblables h celles que produisent les piqûres d’orties; le visage est coloré et animé, les yeux brillants et injectés, la tête douloureuse ; un léger délire accompagne ces accidents ; t’urine, souvent rare, est rouge et dans certains cas sanguinolente ; les pieds et les mains sont le siège de douleurs intenses ou bien ils sont insensibles et comme paralysés. Cet état persiste un ou plusieurs jours et se termine par la guérison et plus souvent par la mort ; celle-ci est alors précédée^ le plus ordinairement, de convulsions presque toujours atroces , de contorsions horribles et de douleurs excessivement aiguës. Si la guérison a lieu , il n’est pas rare d’observer pendant plusieurs mois et même pendant des années, une gêne dans les mouvements des bras et des jambes dont les articulations restent souvent tuméfiées et douloureuses ; les individus vaquent difficilement à leurs affaires , à moins qu’on 11e parvienne h les soulager par des fomentations tour à tour émollientes et aromatiques , par des bains de vapeur, des saignées locales, etc.

On 11e remarque guère l’ensemble de ces symptômes chez le même individu; toutefois, si la maladie dure quelques jours , il peut arriver qu’ils se manifestent presque tous à des époques différentes.

B. Si la dose du poison ingéré est plus forte, les malades, après avoir éprouvé des vomissements, des douleurs abdominales, etc. , sont comme foudroyés et ressemblent jusqu’à un certain point à ceux qui seraient atteints du choléra asiatique ; les traits de la face sont promptement altérés , la peau est pâle et quelquefois violacée et couverte de sueurs froides ; les malades ressentent un froid glacial ; le pouls est fréquent , petit , filiforme et parfois insensible ; une vive anxiété précordiale et des syncopes fréquentes se manifestent, la respiration s’embarrasse, l’affaissement devient de plus en plus grand, et la mort arrive quelques heures après l’invasion des accidents, quelquefois sans avoir été précédée de convulsions.

C. Dans certains cas , à la vérité fort rares , les individus périssent sans avoir éprouvé d’autre symptôme que des syncopes souvent légères. Laborde , Chaussier et Renault ont rapporté quelques observations de ce genre.

3Ô2 DES POISONS IRRITANTS

D. Si Fempoisonnement dure depuis plusieurs jours , parce que les malades auront pris plusieurs fois , à des intervalles plus ou moins éloignés , des doses d’acide arsénieux qui ne soient pas très fortes , ou par toute autre cause , comme cela s’est vu , les symptômes seront en général analogues à ceux que j’ai décrits à la p. 3ô0 (voyez A. ) ; mais le plus souvent les vomissements et les déjections alvines persisteront opiniâtrement. On conçoit aisément que la marche de la maladie doive être modifiée dans ces cas , au point de ne pouvoir pas être prévue ici.

Lésions de tissu produites par l’acide arsénieux.

Le canal digestif peut être le siège d’altérations plus ou moins prononcées. Il importe toutefois de noter que dans un assez grand nombre de cas , les traces d’inflammation ne sont pas aussi profondes qu’on le croit ordinairement ; on a même des exemples de mort produite par l’acide arsénieux sans qu’il ait été possible de découvrir la moindre lésion du canal digestif.

Dans le fait signalé par Ghaussier, il n’y avait pas la plus légère apparence d’érosion ni de phlogose dans le canal digestif. Etmuller parle d’une jeune fille empoisonnée par l’acide arsénieux et chez laquelle ni l’estomac ni les intestins n’offrirent aucune trace d’inflammation ni de gangrène : cependant l’arsenic fut trouvé dans ce viscère (1). Marc rapporte que dans un cas d’empoisonnement, par l’oxyde d’arsenic , loin de trouver les membranes de l’estomac érodées , on constata qu’elles étaient épaissies (2). M. Missa n’a pas observé d’altération dans l’estomac et les intestins d’un individu qui avait pris 12 grammes d’acide arsénieux. (Yoy. observation 5e, p. 316.) Sallin dit : « A l’ouverture d’un » homme empoisonné , et de l’estomac duquel on a retiré U grammes » d’arsenic en poudre , on n’a trouvé rien contre nature dans la » bouche et dans l’œsophage (3). »

Que penser maintenant de l’assertion de ce dernier auteur, lorsqu'il cherche à établir une différence entre le sublimé corrosif et l’arsenic? « L’arsenic produit , à la vérité, des effets assez analogues à ceux du sublimé : cependant il y a des différences notables, en ce qu’il gangrène et perfore quelquefois l’estomac , en ce qu’il porte son action sur la totalité de ce viscère , sur la bouche et tout le long de l’œsophage, et qu’il existe une éruption à la peau. » {Recueil périodique de la Société de Médecine de Paris , tome vit , page 357.)

L’existence ou lr non-existence de lésions cadavériques , l’étendue

(1) Ephemerid. Eat. Curios , cenlur. ni et iv, obs. cxxvi, cînn scholio.

(2) Marc, traduction de Rose : Manuel d’ Autopsie cadavérique , p. CG, note,

(3) Journal de Médecine , lom. lviii, p. 17G.

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX

et le siège de ces altérations ne suffisent donc jamais pour affirmer qu’il y a eu empoisonnement , et ne peuvent servir qu’à corroborer les conclusions qui se déduisent des symptômes et de l’analyse chimique des matières.

Voyons maintenant quelle est la nature des diverses altérations que l’on a constatées après la mort par l’acide arsénieux. Dans plusieurs cas rinflammation de l’estomac est extrêmement légère : elle commence à se développer immédiatement après que le poison a été avalé et elle est d’autant plus intense que la mort tarde plus à survenir. Les parties enflammées sont en général rouges dans toute leur étendue ; quelquefois la rougeur n’existe que par plaques. Les principaux vaisseaux de l’estomac sont distendus par le sang ; mais l’inflammation est ordinairement bornée à la membrane muqueuse, qui est ramollie, comme macérée , facile à déchirer et à séparer de la tunique musculeuse qui conserve le caractère propre à son tissu. Quelquefois on remarque de petites taches , véritables ecchymoses formées par quelques portions de sang extravasé sur la surface de la membrane muqueuse ou dans l’espace qui la sépare de la tunique musculeuse , et développées le plus souvent dans des points où un petit fragment d’acide arsénieux a séjourné. Il est rare de trouver des ulcérations, à moins que la mort n’ait tardé à survenir. Dans certains cas, il existe des escarres grisâtres et dures , d’une petite étendue : cependant on en a vu qui étaient de la grandeur d’un franc. M. Brodie a fait remarquer à cet égard , et avec raison, que l’on a souvent pris pour des escarres des taches formées par une couche très mince de sang coagulé , d’une couleur foncée et fortement adhérent à la membrane muqueuse; on peut voir, dans le muséum de Hunter, une pièce d’anatomie pathologique offrant l’altération dont il s’agit. Quelques auteurs disent avoir trouvé l’estomac perforé; je n’ai jamais constaté une pareille lésion.

L’œsophage peut être enflammé, strié et offrir des ecchymoses purpurines , principalement vers le cardia ; la bouche , les amygdales , le voile du palais et la luette ont été trouvés phlogosés dans quelques circonstances. Les intestins sont quelquefois rétrécis; dans certains cas, loin d’être contractés, ils étaient distendus. Le jéjunum, l’iléum et le rectum participent parfois à l’inflammation, qui n’atteint guère le cæcum et le colon.

Les poumons sont souvent gorgés de sang , comme dans la mort par asphyxie , et quelquefois la membrane muqueuse de la trachéeartère offre une rougeur très prononcée. La cavité droite du cœur contient , en général , beaucoup de sang. La membrane interne des oreillettes et des ventricules, les valvules mitrales ou tricuspides, et

les principaux faisceaux musculeux de cet organe , peuvent être le siège de taches rouges ou noirâtres plus ou moins étendues. Morgagni, Ruvsch , Brodie , etc. , ont attiré l’attention des observateurs sur l’état fluide du sang cpii est comme sirupeux. Le système veineux abdominal est constamment gorgé de sang noir. Les tuniques des vaisseaux sanguins ne paraissent point altérées , quoiqu’elles soient imprégnées de sang et que dans quelques circonstances on y remarque c'a et Ta des taches livides formées par ce fluide.

Les glandes du mésentère , le pancréas , le foie , les reins et le cerveau n’offrent aucune altération notable ; les vaisseaux qui se distribuent à ce dernier viscère sont quelquefois gorgés de sang. Les membranes séreuses ne paraissent pas affectées. Les muscles volontaires sont quelquefois frappés d’une roideur telle qu’il faut employer une certaine force pour séparer les mâchoires et fléchir les articulations.

L’application extérieure de l’acide arsénieux est ordinairement suivie aussi d’altérations analogues à celles qui viennent d’être décrites.

Je ne terminerai pas ce sujet sans faire observer que dans certaines circonstances , on remarque çà et là dans l’estomac et dans les intestins des personnes empoisonnées par l’acide arsénieux une multitude de points brillants que l’on serait tenté de prendre au premier abord pour de l’acide arsénieux. Ces sortes de grains sont formés de graisse et d’albumine ; mis sur les charbons ardents , ils décrépitent en se desséchant, et font entendre un bruit que l’on a quelquefois mal à propos qualifié de détonation ; ils s’enflamment comme les corps gras s’ils contiennent une proportion notable de graisse , et répandent une odeur de suif et de matière animale brûlés. On peut les trouver sur des cadavres d’ individus qui n’ont pas été empoisonnés , et l’on ne saurait trop apporter d’attention à les distinguer de l’acide arsénieux (1). Je pourrais citer plusieurs faits où de semblables globules ont été la cause de méprises qui pouvaient devenir funestes. Je me bornerai à rapporter les suivants :

1° Le 2 août 1824, M. le procureur du roi de Saint-Brieuc ordonne l’exhumation du cadavre d’un individu âgé de trente-huit ans , que l’on soupçonnait avoir péri empoisonné quarante-quatre jours auparavant. L’extrémité inférieure de l’œsophage , la membrane muqueuse de l’estomac et du duodénum sont enflammées. On trouve dans le canal digestif une multitude de grains blanchâtres, que l’un des rapporteurs désignés pour analyser les matières croit être de l’acide

(1) Billard en a vu chez deux femmes dont Tune, âgée de soixante-douze ans, était morte d’une gastro-colite chronique, et l’autre, âgée de cinquante ans, avait succombé à la phthisie pulmonaire : chez cette dernière, les intestins présentaient de nombreuses ulcérations.

DE l’acide arsénieux. 345

arsénieux altéré par une matière animale. Voici comment il s’exprime dans son rapport : « L’estomac et le duodénum sont parsemés d’une substance grenue non adhérente , excepté vers le pylore : cette substance, d’une couleur blanche, friable, appartient au règne minéral, d’après sa pesanteur ; elle n’a pas présenté tous les caractères de l’oxyde d’arsenic : néanmoins je pense que son long séjour dans l’estomac l’a animalisée au point de masquer en partie sa nature , et en la brûlant j’ai cru sentir à travers l’odeur d’une substance animale en combustion, celle de l'oxyde d'arsenic; mais ne m’en fiant point à mes propres lumières, je suis d’avis de faire adresser aux grands maîtres. de l’art habitués à ces sortes d’examens toutes les pièces, afin d’éclaircir mes doutes avant de prononcer sur une matière d’une aussi haute importance. »

Un rapport semblable devait engager le ministère public à faire faire de nouvelles recherches. L’estomac et les matières suspectes furent envoyés à Paris , et je fus désigné par M. le procureur du roi de Saint-Brieuc pour faire un rapport; mais j’étais [absent, et l’analyse fut confiée à Vauquelin et à Barruel. « La matière contenue dans le petit flacon , disent ces chimistes, avait une couleur blanche-jaunâtre, une forme de grains arrondis parmi lesquels il y en avait de demi-sphériques : ces grains n’avaient point de dureté et s’écrasaient facilement entre les doigts sans produire de bruit ; ainsi écrasés , ils étaient doux au toucher comme du savon ; ils n’avaient point de saveur sensible ; mis sur un fer chaud , ils exhalent une vapeur blanche dont l’odeur est semblable à celle des matières animales mêlées de graisse; ils se fondent , se boursouflent , noircissent et laissent une matière charbonneuse légère , d’où il ne se dégage aucune trace d’odeur arsenicale.

» L’alcool n’a aucune action sur cette matière ; mais l’eau bouillante la dissout en grande partie ; la dissolution est légèrement laiteuse , et n’éprouve aucune altération de la part de l’acide suif hydrique.

» L’acide azotique chaud opère la dissolution de cette matière granuleuse , et prend une couleur jaunâtre qui devient d’un rouge orangé foncé par l’addition d’un alcali.

» La membrane muqueuse de l’estomac était tapissée par un grand nombre de grains blanchâtres semblables aux précédents ; on remarquait sur plusieurs parties de cette membrane des traces profondes d’une forte inflammation. Les grains recueillis avec une carte et lavés avec de l’eau distillée , ayant été soumis aux mêmes essais que les autres , n’ont présenté aucune différence. L’eau qui avait servi à laver ces grains, éprouvée par l’acide suif hydrique , et par divers autres réactifs propres à faire reconnaître les substances vénéneuses , n’en a

DES POISONS IRRITANTS

pas donné le plus léger signe. Un lambeau de l’estomac détaché dans la partie la plus enflammée a été soumis à l’ébullition avec de l’eau distillée : celle-ci , filtrée et éprouvée par l’acide sulfhydrique et par d’autres réactifs , n’a donné aucune trace de poison. L’autre portion de l’estomac , conservée dans l’alcool , contenait aussi à la surface interne des grains blancs qui présentaient absolument les mêmes propriétés que ceux dont nous avons parlé précédemment.

» D’après les expériences que nous venons de rapporter, il nous paraît évident que les grains blancs qui sont renfermés dans le petit flacon , ainsi que ceux qui étaient disséminés sur la surface interne des deux portions de l’estomac, sont composés d’une matière animale particulière , et d’une petite quantité de graisse : de ces mêmes expériences, l’on peut conclure aussi qu’il n’y a dans l’estomac aucune trace de poison minéral ni végétai reconnaissable. » Cette conclusion est analogue à celle qui avait été tirée par les deux autres rapporteurs de Saint-Brieuc.

2° Maryc père et M. Devergie furent mandés par JVL le procureur du roi, le 7 septembre 1824, pour faire l’ouverture du corps du nommé Julien Danguy, qui avait succombé après quarante-huit heures de maladie. L’estomac offrait une altération remarquable ; il était très volumineux , distendu par des gaz , et d’un rouge violacé à l’extérieur; sa membrane muqueuse , épaisse, d’un rouge très foncé, était parsemée d’une foule de petits corps blancs, légèrement adhérents , d’une forme variable ; la plupart d’entre eux étaient arrondis ; ils avaient quelque ressemblance arec V acide arsénieux , mais ils en différaient par la densité; car en les comprimant entre les doigts, ils se laissaient aplatir et offraient au toucher quelque chose de poisseux et de gras.

Il fut reconnu que Danguy avait été empoisonné par la coloquinte ; les corps blancs semblables à l’acide arsénieux furent analysés par Vauquclin, qui les trouva composés de graisse et d’une matière animale.

Conclusions. — - Il résulte des expériences et des observations précédemment rapportées :

1° Que l’acide arsénieux est un des poisons les plus énergiques du règne minéral; les chiens les plus robustes succombent dans l’espace de vingt, trente ou trente-six heures lorsqu’on applique 10 centigrammes de ce poison en poudre fine sur le tissu cellulaire sous-cutané de la partie interne de la cuisse ; il en serait de même si cette dose était introduite dans l’estomac et que l’acide arsénieux ne fut pas promptement expulsé par les vomissements ou par les selles. Le docteur Lachèzc fds , médecin à Angers , établit , d’après un assez grand

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX

nombre de faits recueillis chez l’homme, que l’arsenic pris par un adulte sain à la dose de 6 milligrammes détermine plusieurs accidents , qu’à la dose de 1 à 3 centigrammes il donne lieu à des symptômes assez graves pour caractériser un véritable empoisonnement, et que s’il est pris à la dose de 5 à 10 centigrammes il peut occasionner la mort. (Annales d’ Hygiène et de Médecine légale, t. xvn).

2° Qu’il agit avec plus d’intensité lorsqu’il est dissous dans l’eau que dans le cas où il est solide ; que sa présence est facilement constatée dans les matières vomies et dans le canal digestif, quand il a été donné en dissolution , malgré l’assertion contraire de MM. Hombron et Soullié ;

3° Qu’il détermine l’empoisonnement , soit qu’on l’introduise dans le canal digestif ou dans les veines, soit qu’on l’injecte dans les cavités séreuses ou dans le vagin , soit enfin qu’on l’applique sur le tissu cellulaire sous-cutané ;

4° Qu’il produit des effets aussi funestes lorsqu’il est appliqué sur le tissu cellulaire du dos , que dans le cas où on le met en contact avec le tissu cellulaire de la cuisse , ce qui n’a pas lieu pour le sublimé corrosif;

5° Qu’il est absorbé , porté dans le torrent de la circulation et dans tous les tissus de l’économie animale où sa présence est parfaitement décelée ; qu’il devient indispensable de le chercher dans ces tissus et particulièrement dans l’estomac , le foie , la rate et les reins , quand on ne l’a pas trouvé dans le canal digestif ou sur les autres parties sur lesquelles il avait été immédiatement appliqué , ou dans la matière des vomissements , et qu’un rapport médico-légal devra être déclaré incomplet et insuffisant par le seul fait, que, dans le cas indiqué , on aura omis de rechercher l’acide arsénieux dans les viscères où il existe après avoir été absorbé ;

6° Qu’il se trouve en plus grande quantité dans les organes sécréteurs et très vasculaires ; qu’il ne séjourne pas indéfiniment dans ces organes et qu’il est entièrement expulsé par l’urine et peut-être par d’autres voies d’excrétion ; en effet , l’urine rendue pendant les premières périodes de l’empoisonnement renferme de l’acide arsénieux , tandis que les viscères qui en auraient fourni si les individus fussent morts quelques jours après l’invasion des accidents, n’en contiennent plus au bout d’un certain temps (1);

(t) En janvier 1839, j’ai mis hors de doute l’absorption de l’acide arsénieux et son transport dans tous les tissus; bientôt après j’ai fait voir, par des expériences nombreuses, qu’il en était de même des préparations antimoniales, cuivreuses, plombiques, mercurielles, etc. Les recherches que j’ai publiées à cet égard sont consignées dans le tome vin des Mémoires de l’Académie

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7° Que lorsqu’il est mis en poudre fine sur le tissu cellulaire souscutané des chiens, il n’y en a guère que 75 à 100 milligrammes d’absorbé , quelle que soit la proportion employée ; et que cette faible dose suffit pour occasionner la mort , puisqu’il est impossible d’attribuer celle-ci à l’irritation locale , habituellement fort légère, que détermine ce poison dans ces circonstances ;

8° Ou’il y en a davantage d’absorbé, sans que l’on puisse en préciser la quantité, lorsqu’il a été introduit dans le canal digestif , après avoir été dissous dans l’eau , ou quand l’acide solide , par son contact prolongé avec les sucs de l’estomac ou des intestins , a fini par se dissoudre en totalité ou en partie;

royale de médecine, ou dans les numéros de mai, juin, juillet et août du Journal de chimie médicale, année 1842. Jusqu’alors, on avait dit que ces poisons devaient être absorbés, mais personne n’avait prouvé leur existence dans la trame des tissus où ils avaient été portés par voie d’absorption ; nous verrons plus bas cependant que des tentatives avaient déjà été faites dans ce but par quelques physiologistes, et notamment par Beissenhirlz. J’ai été plus loin ; j’ai voulu que cette découverte fut dorénavant appliquée à la médecine légale, et que les nouvelles données sur l’absorption vinssent éclairer les affaires judiciaires^ peu après, je suis parvenu dans plusieurs cas à déceler de l’arsenic dans les viscères d’individus soupçonnés morts empoisonnés, lorsque le canal digestif manquait, et il a été démontré qu’un crime avait été consommé, ce qu’il aurait été impossible de faire avant 1839. Dès que mes travaux ont été connus, bon nombre d’experts en France ont eu maintes occasions d’en faire ressortir l’importance devant les cours d’assises où ils étaient appelés. MM. Fau et Rergès, àFoix; MM. Chapeau et Parisel , à Lyon; M. Rigal, à Albi, et bien d’autres que je pourrais citer, ont conclu à l’existence d’un empoisonnement en mettant à profit ces nouvelles recherches. Désormais lorsqu’il faudra opérer dans des cas d’intoxication par des composés de mercure , d’antimoine, de cuivre, de plomb, d’étain, d’arsenic, etc., et que l’on ne découvrira aucune trace de substance vénéneuse dans le canal digestif, ce qui est plus commun qu’on ne pense, on agira donc sur le foie, la rate, les reins, etc., ou sur l’urine, et souvent on découvrira le corps du délit qui aurait échappé avant la publication de mes travaux.

Il en a été de ma découverte comme de toutes celles qui , par leur importance, font quelque bruit : des esprits malveillants ont cherché à m’en dépouiller. M. Magendie a prétendu qu’il avait prouvé que tous les poisons étaient absorbés, quand il est notoire qu’il s’était borné à répéter ce qui avait été émis quelques siècles auparavant par beaucoup d’hommes éclairés, savoir que les poisons dmnenf être absorbés, 'et à publier quelques expériences physiologiques sur un petit nombre de toxiques , expériences qui tendaient à faire croire que l’absorption avait eu lieu, mais qui étaient loin de la mettre hors de doute. M. Gerdy, avec un sang-froid imperturbable , a annoncé en pleine académie qu’il était établi dans un passage de l’ouvrage du docteur Christison que Mohr avait vu bien avant moi ce que je proclamais être nouveau; mais il m’a sufli de donner lecture dudit passage pour montrer qu’il contenait tout le contraire de ce qu’on avançait, et pour forcer l’orateur à rétracter son assertion. Aussi l’Institut d’abord , et l’Académie royale de médecine ensuite, ont-

, DE l’acide arsénieux. 349

9° Qu'il n’est pas douteux , d’après les cas d’empoisonnement observés jusqu’ici , qu’il n’agisse de meme chez l’homme; toutefois il est à présumer que la portion absorbée nécessaire pour déterminer la mort , devra être plus considérable que celle qui est nécessaire pour tuer les chiens ;

10° Que son action est d’autant plus énergique que le tissu sur lequel on l’applique communique plus directement avec le système sanguin ; ainsi il est plus actif quand on l’injecte dans les vaisseaux artériels ou veineux , que lorsqu’il est introduit dans l’estomac ou dans le vagin ; il est moins vite absorbé dans les gros intestins que

ils reconnu que j’avais prouvé le premier que l’acide arsénieux est absorbé et porté dans tous les organes, pour être plus tard éliminé par l’urine, et que les applications que j’ai faites de mon travail à la médecine légale sont exactes.

Depuis la clôture de tant de discussions passionnées, j’ai voulu savoir si par hasard quelques auteurs n’auraient pas abordé le sujet qui m’avait tant occupé, et je n’ai rien trouvé, après avoir fait les recherches les plus minutieuses , qui valût la peine d’être cité, si ce n’est un travail de M. Beissenhirlz, publié le 22 janvier 1823, à Berlin, sous le titre de Arsenici ejficacia periculis illustrata. L’auteur fit prendre à un cheval en état de santé, le premier jour, 4 grammes d’acide arsénieux uni à du miel et à de la poudre de guimauve; le* deuxième jour, IG grammes d’acide arsénieux; le quatrième jour, 24 grammes du même poison ; le cinquième jour, 8 grammes ; le septième jour, 30 grammes. L’animal mourut le lendemain. L’auteur, après avoir décrit avec soin les lésions cadavériques , dit au chapitre 8, pag. 29 :

« In elaboranda hacmateria scopum præfixum habui, ut mihi persuaderem, » an arsenicum digestionis et assimilationis processu partibus organismi ani- » malis admisceatur, an secretione et cutis actione ex iis iterum eliminetur. » Magis tamen credidi, substanliam hanc venenosam, similem in modum ac » liydrargyri præparata cum texturâ partium organicarum communicari. » Hæc opinio potissimum experimentis a patruo meo factis confirmari vide- » batur, quippe qui e libris sex sanguinis equo detractis qui drachmis sex acidi » arsenicosi interemptus erat, arsenicum sejunxit. Quum periculis illis fidem » maximam habeam , prætereaque jure meo credam , arsenicum in sanguinis » molem totius corporis traductum fuisse, parum dubito, quin reliquæ cor- » poris partes per sanguinem eo inquirientur, quod et ipsa analysis chemica » quam ego institui, testatum facit.

» Doctor Otto similia instituit pericula, neutiquam vero e sanguine excepto » et reagentibus chemicis submisso arsenicum obtinuit. Facile liquet, cur » expérimenta hujus viri irrita fuerint, etenim animalcula hune ad scopum » adhibita, tantilla fuerunt ut paucis hujus veneni granis exstinguerentur, » sin minus, liaustum tamen arsenicum vomitu autalvi dejectionibus maxi- » mam partem expellerent. Horum igitur animalculorum , quæ vel paucas » horas post ingestum arsenicum trucidabantur, vel venenum antea evacua- » verant, ut ne assimilari quidem sanguinique admisceri posset, Doctor Otto » sanguinem excepit et arsenicum ex eo oblinere studuit, quod utique » arduum opus videtur, ubi enim nihil est, niliil reperies. Ut igitur de » præsentia arsenici in sanguine certiores reddamur, multo aptuis esse vide- » lur, si sanguinem singularum corporis partium eorum animalium chemica*

DES POISONS IRRITANTS

dans l’estomac; la peau recouverte d’un épiderme sec et dur le transmet à peine , à moins que des circonstances particulières n’en favorisent l’absorption, et les nerfs peuvent supporter son contact sans donner lieu à des altérations notables ;

11° Que s’il est vrai que l’acide arsénieux irrite et enflamme presque tous les tissus avec lesquels on l’a mis en contact , on ne saurait , dans la plupart des cas, attribuer les accidents graves qu’il occasionne à l’inflammation assez souvent légère qui est le résultat de son action locale , mais bien à son absorption et par suite à son action sur un ou plusieurs des systèmes de l’économie animale ;

» analysi submitlamus, quæ per longius temporis intervalium uberiorem ar- » senici copiam devorarunt, nam bis demum rationibus eyentus exoptatus >> contingere potest.

» IJt de existentia acidi arsenicosi in textura organorum animalis interfecti » edocerer, plures partium nobiüorum duce ilî. Link examini chemico » subjeci. Quum plurima vasa in laboratorio universitatis nostræ mihi oblata, » nimis essent angusta quam ut tanta viscera, quæ equo sunt, capere pos- » sent, acquiescere me oportebat, ut organa majora in particulas dissecarem, » earumque unam vel alteram explorarem.

» Experimenlis chemicis ad melhodum Rosii ita instilulis, ut calcem arse- « nicosam ea obtenlam cum pulvere carbonum et acido boracico commisce- » rem , subiimationem e cucurbita faciendam curavi.

» E singuiis animalis interfecti organis , banc calcis arsenicosæ copiam » obtinui :

» E ventriculo drachmam unam et grana octo.

» E cœco intestino grana quinque.

» E pulmonibus grana septem.

» Ex hepate grana sex.

» E corde grana octo.

» E cerebro grana undecim.

b Hæc omnia, ut supra dictum est, cum pulverum carbonum acidoque b boracico commixta, in retortam vitream demisi ete balneo arenæ sublimab tioni subjeci, qua per aliquot lioras protacta circiter tria arsenici regulini b grana adeptus sum. b

Pour peu que l’on examine le travail du docteur Beissenhirtz , on verra combien il est loin de prouver ce que l’auteur cherchait à démontrer. 11 y a mieux : on'nc tardera pas à s’apercevoir qu’il fourmille d’erreurs. Nous savons que de tous les organes le cerveau est celui qui fournit le moins d’arsenic, et le foie celui qui en donne le plus; or, ici c’est tout le contraire. On a obtenu avec le premier 65 cenligramines de chaux arsenicale , et avec le foie 30 centigrammes seulement; le cœur et les poumons, qui en contiennent toujours moins que le foie, en renfermaient plus que lui. On ne dit pas comment on a détruit l’énorme quantité de matière organique sur laquelle on opérait, ni comment on s’est assuré que l’on avait réellement recueilli de l’arsenic métallique. Quoi qu’il en soit , j’ai cru devoir, par un sentiment d’équité , transcrire textuellement le passage de l’ouvrage du docteur Beissenhirtz, dont je n’ai eu connaissance qu’à la fin de 1841 , et dont le contenu n’avait fait aucune sensation en Allemagne et n’avait reçu aucune application utile.

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX

12° Que cette action, lorsque le poison a été pris à une dose capable de produire un empoisonnement intense , est d’une nature spèciale , et que c’est par conséquent à tort que Rasori , Giacomini , Boudin , etc. , la considèrent comme hyposthénisante ; que les arguments puisés dans les effets de diverses médications dirigées contre l’empoisonnement , ne viennent nullement à l’appui de cette dernière hypothèse ; qu’en effet la médication tonique et stimulante tant vantée dans ces derniers temps par l’école italienne et par M. Boudin a constamment échoué dans les expériences tentées sur des chiens et sur des chevaux , devant deux commissions de l’Académie royale de médecine, tandis que la médication antiphlogistique , employée convenablement et en temps opportun , compte des succès nombreux tant sur l’homme que sur les chiens (voy. p. 333 à 338 et p. 372) ; qu’il est peu conforme aux véritables principes de la science , de considérer comme étant l’effet d’une action hyposthénisante des phénomènes d’abattement, la petitesse et la faiblesse du pouls, le refroidissement du corps, la diminution de la contractilité et d’autres phénomènes de ce genre que l’on observe dans certains cas d’empoisonnement par l’acide arsénieux, parce qu’ils existent aussi, sinon tous, du moins en grande partie dans quelques maladies évidemment inflammatoires contre lesquelles les antiphlogistiques sont suivis de succès , telles que la fièvre typhoïde à sa dernière période , et dans d’autres affections que l’on pourrait appeler spécifiques , telles que le choléra asiatique , maladie dans laquelle la saignée a été souvent pratiquée avec avantage;

13° Que l’action spéciale exercée par l’acide arsénieux se rapproche assez de l’action sténique ou excitante , pour que l’on ne dût pas balancer à l’envisager comme telle, s’il fallait absolument la ranger dans l’une ou l’autre des actions sténique ou hyposthénisante ; que les faits recueillis jusqu’à ce jour chez l’homme sont d’accord avec cette opinion, adoptée aujourd’hui par tous les praticiens, sans idées préconçues , qui ont eu occasion d’examiner des individus empoisonnés par des doses d’acide arsénieux qui n’amenaient la mort qu’au bout de quelques jours;

là0 Que, d’après Jœger , l’action dont je parle aurait pour effet de déterminer la lésion du cœur et de détruire la contractilité. Suivant Brodie , le système nerveux et les organes de la circulation sont atteints, en sorte que la mort est le résultat immédiat de la suspension des fonctions du cœur et du cerveau , et si les animaux ne succombent pas aux premiers accidents produits par le poison , si l’inflammation a le temps de se développer, il n’y a point de doute qu’elle ne puisse anéantir la vie. Earle rapporte, ajoute Brodie, qu’une femme qui avait pris de l’acide arsénieux, résista aux symptômes alarmants

DES POISONS IRRITANTS

qui se déclarèrent d’abord , mais qu’elle mourut le quatrième jour ; à l’ouverture du cadavre , on trouva la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins ulcérée dans une très grande étendue. ( Philoso phical Trans. , année 1812.) Le docteur Smith pense aussi que l’acide arsénieux exerce une action spéciale sur le cœur, et que la mort générale n’arrive que par l’interversion ou la cessation des mouvements de cet organe. Le résultat de mes observations me porte à croire que l’acide arsénieux tue en agissant sur le système nerveux et sur le cœur dont il anéantit la contractilité et dans le tissu duquel il développe assez souvent des phénomènes de congestion appréciables après la mort ; on sait d’ailleurs que les fonctions de ce dernier organe sont constamment altérées pendant la vie des malades qui sont sous l’influence de ce poison. Je pense aussi qu’il exerce une action délétère sur le canal digestif , car indépendamment des symptômes qui annoncent une altération constante de cet organe, il n’est pas rare de le trouver enflammé après la mort, alors meme que le poison a été appliqué sur le tissu cellulaire ou injecté dans une cavité séreuse .

Traitement de l’empoisonnement par l’acide arsénieux.

Existe-t-il quelque contre-poison de l’acide arsénieux? Renault a fait une série d’expériences dans le dessein de déterminer la valeur de plusieurs réactifs , tels que les sulfures métalliques solubles, les acides acétique et suif hydrique , proposés comme contre-poisons de cette substance. Voici les résultats obtenus par ce médecin. ( Nouvelles expériences sur les contre-poisons de V arsenic, Thèse, an x.)

Sulfures de potassium et de calcium. — Expérience ire. — A l’aide d’une sonde de gomme élastique, on introduisit dans l’estomac d’un chien de moyenne grandeur 10 centigrammes d’acide arsénieux, et 336 grammes d’eau qui tenait en dissolution environ 3 grammes de sulfure de potassium : le tout avait été mêlé deux heures auparavant. Douze à quinze minutes après , et pendant une heure et demie , les vomissements furent si violents et si répétés , que la liqueur fut presque entièrement expulsée de l’estomac; la respiration devint embarrassée; l’animal poussa des cris plaintifs, eut des déjections alvines, urina, et mourut quatre heures après l’injection. A l’ouverture du corps, on trouva l’estomac légèrement livide à l’extérieur ; il n’était enflammé à l’intérieur que vers le pylore. Le duodénum et le commencement du jéjunum présentaient quelques taches rouges éloignées les unes des autres ; l’inflammation intéressait les autres intestins grêles à l’extérieur et à l’intérieur.

Expérience iT. — 20 centigrammes d’acide arsénieux dissous, et la même quantité de sulfure de potassium que dans l’expérience précé-

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX

dente, mêlés au moment même, furent injectés dans l’estomac d’un chien de moyenne grandeur : presque aussitôt il fit de violents efforts pour vomir, et il rejeta une portion de la liqueur, tant par les narines qu’à travers les espaces interdentaires. Bientôt il eut des évacuations abondantes par les deux extrémités du canal alimentaire ; les forces tombèrent dans l’affaissement, puis dans une sorte d’anéantissement, et l’animal mourut sept heures et demie après l’injection. A l’ouverture du corps, on trouva les deux poumons dans leur état naturel; l’estomac contenait environ 750 grammes d’un liquide trouble et de couleur brune ; la tunique intérieure de ce viscère , livide et presque noire , était comme doublée par une fausse membrane d’un jaune peu foncé. La grande quantité de mucosités épaissies qui tapissaient les intestins grêles les avait apparemment préservés de l’action du poison; car les gros intestins , où semblable défensif n’existait pas, étaient enflammés, tandis que les premiers ne l’étaient pas.

Expérience me. — Un jeune chien de moyenne taille prit 15 centigrammes d’acide arsénieux liquide , mêlé avec 3 grammes de sulfure de calcium dissous dans 38ù grammes d’eau ; il commença à vomir au bout d’un quart d’heure : la liqueur fut entièrement chassée dans l’espace de trois heures , tandis que, d’un autre côté , elle produisait l’effet d’un violent purgatif. Le produit du vomissement recueilli fut injecté de nouveau, et rendu presque aussitôt par l’anus, sans avoir éprouvé aucun changement apparent. L’animal expira une demi-heure après. L’estomac offrait une fausse membrane qui dérobait à la vue la membrane muqueuse : celle-ci avait, dans toute son étendue, une teinte livide qui était plus foncée vers la grande courbure ; les intestins étaient remplis de mucus épais, et enflammés dans toute leur longueur.

Expérience ive. — On fit prendre à un chien le précipité obtenu en décomposant 20 centigrammes d’acide arsénieux par une quantité suffisante de polysulfure de calcium ; ce précipité avait été délayé dans l’eau. L’animal fit de grands efforts pour vomir ; mais on parvint à faire refluer toute la liqueur vers l’estomac. Il mourut en cinq heures de temps, après avoir rendu deux ou trois selles , et poussé des cris plaintifs pendant plus d’une heure. L’estomac contenait plus de 500 grammes de liquide ; sa membrane muqueuse était d’un rouge peu foncé, et recouverte d’une couche de mucosités visqueuses et demi-transparentes. Le canal inîes tinal était légèrement enflammé dans toute sa longueur.

Ces expériences suffisent pour démontrer l’inutilité de ces sulfures dans le cas d’empoisonnement par l’acide arsénieux : en effet , les animaux meurent dans un temps aussi court et même plus court quand on leur administre ce prétendu contre-poison , que lorsqu’ils prennent l’acicle arsénieux seul.

Le docteur Vandendale, médecin de l’hospice civil de Louvain, rapporte un cas d’empoisonnement par l’acide arsénieux , dont la guéri on lui paraît devoir être attribuée au sulfure de potassium , ce I. 23

DES POISONS IRRITANTS

qui ne s’accorde aucunement avec les expériences dont je viens de parler. Voici l’observation.

« Filia 26 annorum , temperamenti mélancholici , et irrequietœ conscientiœ ftuctibus jam per aliquot annos agitata , m omnibus benè ratiocinons , sed in eo solum delirabat quod se crederet esse sub potestate dœmonis ipsam continué persequentis , summo manè ad tectum laqueo se suspendit; fratres tumultu expergefacti inveniunt sororem suspensam et moribundam , omnibus adhibilis tandem revixit : post duos menses se occidendi causcl , assumpsit ad minimum drachmam unam et semis arsenici fortissimi; inveni ipsam inflato toto corpore sursùm et deorsùm evacuantem cum fœtore intolerabili et meteorismo abdominis frigidam instar cadaveris; tanta fuit vis veneni , ut non tantum tempore decem dierum per alvum secederent primarum viarum involucra , sed et ipsa cuticula abscederet à ca * pite adpedes, cum defluvio capillorum et perditione unguium manum et pedum , ut verè esset horrendum monstrum; tardiùs accedens evacuantia dare non potui , cùm jam primœ viœ tantœ quantœ essent inflammatœ; sola ergo obvolventia per os et anum administrant; sola salus fuit in hepate sulphuris , quod per quatuor septimanas sumpsit ad drachmas duas de die in decocto hordei ; quibus sensim evasit œqra instar miraculi , et perfectissimè fuit sanata : cùm tamen inhœ reret infelicibus ideis sibi vitam adimendi, familia ejus ipsam conduxit ad Gheel (commune où les maniaques sont mis en sûreté) ; sed proh dolor, vix per mensem ibi rnorata , se prœcipitavit inputeum , in quo inventa est mortua , viciima irrequietœ conscientiœ, tantorum malorum et triplicis tentaii suicidii (1).

Malgré l’estime dont jouit à juste titre M. Vandendale , je ne crois pas devoir attribuer la guérison de cet empoisonnement au sulfure de potassium ; il est extrêmement probable que presque tout l’arsenic fut rejeté avec la matière des vomissements et des selles que la malade avait déjà rendue en grande quantité lorsque le médecin fut appelé. D’ailleurs , cette observation n’est pas assez précise ; il faudrait , avant de pouvoir apprécier l’effet du sulfure de potassium , savoir si l’estomac était vide ou plein lors de l’ingestion du poison , quelles étaient la nature et la quantité des matières vomies , quels étaient les symptômes que l’on avait observés avant le jour où le sulfure de potassium fut administré , à quelle époque ce médicament fut donné pour la première fois, et quelle fut son action , etc. Enfin un fait de cette nature , quelle que soit l’exactitude avec laquelle il ait été rapporté , ne suffit pas pour contre-balancer les expériences de Renault ,

(1) Manuel de Toxicologie de Frank , p. 28 , note du traducteur. Anvers ,

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX. 555

et l’auteur a bien raison de regarder cette guérison comme miraculeuse {instar miraculi).

Acide sulfhydrique. — Expérience v*. — 20 centigrammes d’acide arsénieux en dissolution, mêlé, douze heures avant l’expérience, avec khS grammes d’eau chargée de gaz acide sulfhydrique, ont été injectés dans l’estomac d’un gros chien : le premier jour, il n’a éprouvé ni nausées ni malaise ; le lendemain matin , il a paru triste et abattu , et il n’a témoigné aucun désir de manger; mais l’appétit lui est revenu dans la soirée , et le troisième jour sa santé a été entièrement rétablie.

Expérience vie. — 40 centigrammes d’acide arsénieux dissous , mêlé , au moment même de l’injection , avec 442 grammes d’acide sulfhydrique liquide, furent donnés à un chien de moyenne taille. Il eut pendant quinze heures un grand nombre d’éructations , et rendit une certaine quantité d’écume limpide et filante ; mais ce ne fut que pendant la nuit qu’il rejeta, par le vomissement, environ un quart de la totalité du liquide injecté. Dès le lendemain matin , il manifesta de l’appétit, et sa santé ne parut pas avoir éprouvé la moindre atteinte.

Expérience vii®. — Des résultats semblables furent obtenus avec un chien auquel on avait donné 50 centigrammes d’acide arsénieux.

Expérience viii6. — On injecta dans l’estomac d’un chien 25 centigrammes d’acide arsénieux dissous; quelques minutes après on y introduisit 320 grammes d’acide sulfhydrique liquide. Dans moins d’un quart d’heure il rejeta , par le vomissement , environ un cinquième de la liqueur injectée. En peu de temps il reprit l’attitude du bien-être ; U mangea dès le soir même ; le lendemain il fut triste ; mais il avait un tel appétit , qu’il dévora presqu’en entier un petit chien qui venait d’expirer à ses côtés.

Plusieurs autres chiens auxquels on avait injecté de l’acide sulfhydrique liquide quelques minutes après leur avoir fait prendre de l’acide arsénieux, offrirent des résultats semblables.

Renault croit pouvoir conclure de ces expériences « que le nouveau corps formé dans l’estomac par l’acide sulfhydrique et l’acide arsénieux dissous dans l’eau , peut être pris impunément à des doses assez fortes. Maintenant, ajoute-t-il, si l’on fait attention, 1° que l’acide sulfhydrique peut être avalé en grande quantité sans aucun inconvénient; 2° qu’il agit sur l’acide arsénieux liquide à une température inférieure à celle de l’homme , et que son action est prompte , on sera forcé de conclure qu’il est le contre-poison de l’acide arsénieux dissous dans » l’eau. »

Je ne crois pas pouvoir adopter cette conséquence ; car je suis convaincu que le sulfure d’arsenic produit par l’action directe de l’acide sulfhydrique sur l’acide arsénieux , est vénéneux; à la vérité, il l’est

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moins que cet acide. ( Voyez Sulfure jaune d'arsenic.) (1). 11 faut donc admettre que l’eau suif hydrique peut être utile pour diminuer et non pour détruire entièrement les propriétés vénéneuses de l’acide arsénieux dissous dans l’eau. Mais en est-il de même lorsque ce poison a été pris à l’état solide ? Les expériences faites par Renault prouvent que, dans ce cas, l’acide sulfhydrique n’est d’aucune utilité; et comme malheureusement l’empoisonnement arrive presque toujours par l’acide arsénieux solide , on conçoit que l’emploi du gaz acide sulfhydrique présentera fort peu d’avantages pratiques. Je vais rapporter deux expériences à l’appui de cette dernière assertion.

Expérience ixe. — On a mêlé hO centigrammes d’acide arsénieux en poudre impalpable avec 336 grammes d’acide sulfhydrique liquide ; on a agité long-temps les deux substances dans un flacon bien fermé, et on les a introduites une heure après dans l’estomac d’un chien d’une taille au-dessus de la médiocre. Il n’a commencé à vomir qu’au bout de deux heures et demie ; ces vomissements se sont succédé pendant cinq heures ; il a poussé des cris plaintifs et des gémissements jusqu’au moment de la mort, qui a eu lieu douze heures après l’injection. L’estomac renfermait plus de 500 grammes d’un liquide noirâtre , assez clair, qui avait l’odeur de la bile ; il n’était enflammé que dans le trajet de sa longue courbure. De tous les intestins , le duodénum seul avait la membrane muqueuse phlogosée.

Expériencè xc. — On a répété cette expérience avec un chien plus gros que le précédent ; l’animal a vomi cinq fois pendant les trois premières heures, et il est mort au bout de quinze à dix-huit heures, sans avoir manifesté le moindre signe de douleur. L’estomac et le liquide qu'il renfermait présentaient les mêmes altérations que dans l’expérience précédente ; le duodénum et le pylore ne participaient aucunement à l’inflammation de l’estomac.

Après avoir fixé la valeur des sulfures alcalins et de l’acide sulfhydrique , considérés comme contre-poisons , Renault fait observer avec raison que le vinaigre, rangé parmi les antidotes de l’acide arsénieux, ne peut pas dissoudre cet acide à une basse température ; que la dissolution ne s’opère qu’au degré de l’ébullition , et que le produit résultant , qui n’est autre chose que de l’acétate d’acide arsénieux , est tout aussi dangereux que l’acide arsénieux ; ce qui suffit pour faire rayer ce corps de la liste des contre-poisons de cet acide.

Charbon . — Suivant M. Bertrand, le charbon et l’eau de charbon

(I) Les animaux qui ont fait le sujet des expériences de Renault ont peu souffert, parce que la dose de sulfure d’arsenic introduit dans leur estomac était trop faible. (Voy. Sulfure d'arsenic.)

de l'acide arsénieux. 357

sont les meilleurs contre -poisons de l’acide arsénieux. Voici comment s’exprime ce médecin :

Expérience xic. — Le 2 février 1811, à dix heures moins cinq minutes du matin , je donnai à un chien âgé de sept mois, ayant l’estomac vide , 30 centigrammes d’acide arsénieux en poudre mêlé avec ZiO centigrammes de charbon de noyer pulvérisé, le tout incorporé dans un morceau d’intestin de volaille. Nul effet présent et ultérieur n’eut lieu à la suite de l’ingestion de ce mélange, et l’animal conserva sa gaieté et son appétit comme de coutume. Il rendit la portion de boyau presque intacte et ne contenant rien, trois jours après, à la suite d’une autre expérience.

Expérience xii°. — Je fis prendre, le lZi février 1811, à dix heures vingt-cinq minutes du matin , à un chien âgé de six mois, n’ayant encore rien mangé de la matinée, 25 centigrammes d’acide arsénieux en poudre incorporé dans du beurre. Je lui donnai , presque immédiatement après, du blanc d’œuf bien battu. Aucun phénomène apparent de douleur et nulle évacuation ne s’étaient présentés à midi ; mais l’animal fut triste et sans appétit pendant quatre jours, au bout desquels il reprit ses allures et sa voracité ordinaires.

Expérience xme. — 30 centigrammes d’acide arsénieux incorporé dans du beurre furent donnés, le 2/t février 1811, à midi, à un chien âgé de neuf mois, qui avait l’estomac dans un état de vacuité. Trente minutes après l’ingestion de l’acide, des vomissements glaireux et légèrement sanguinolents, accompagnés d’efforts assez intenses, se manifestèrent. De l’eau de charbon de bois miellée fut administrée à une heure moins un quart. Bientôt les efforts de vomituritions et les vomissements eux-mêmes cessèrent. A deux heures, une autre prise de la décoction de charbon miellée fut donnée ; à deux heures et demie , l’animal ne paraissait éprouver aucune gêne dans le jeu de ses fonctions organiques; il avait de l’appétit, et à cinq heures il prit de la nourriture assez abondamment et avec avidité.

Expérience xivc. — Le 16 février 1813, à sept heures et demie du matin , je pris à jeun 25 centigrammes d’acide arsénieux en poudre dans un demi-verre d’un très fort solutum de poudre de charbon de bois, où j’avais mis du sucre et de l’eau distillée de fleurs de tilleul. A huit heures moins un quart , j’éprouvai une sensation de chaleur un peu douloureuse dans la région épigastrique,' avec beaucoup de soif, sans autre accident notable. Je bus de suite un autre demi-verre de solutum de charbon de bois sucré et aromatisé. A neuf heures et demie, la douleur comme oppressive ressentie â l’épigastre était nulle et semblait se propager, légèrement à la vérité , dans le reste du canal alimentaire. J’avalai, à raison de la soif que j’éprouvais encore, plusieurs tasses d’un infusum de fleurs d’oranger sucré, et à dix heures un quart, sans autres moyens thérapeutiques, je ne ressentais plus la moindre douleur ni sensation incommode. A midi, je dînai comme à mon ordinaire et sans en être incommodé. Je n’ai éprouvé depuis, de cet essai fait sur moi-même,

358 DES POISONS IRRITANTS

aucun dérangement dans le mouvement naturel de mes fonctions digestives (1).

J5ai entrepris des expériences propres à éclaircir ce sujet, et j’ai obtenu les résultats suivants :

Expérience xv0.— A une heure, on a détaché et percé d’un trou l’œsophage d’un chien de moyenne taille ; on a introduit dans son estomac un cornet de papier contenant 35 centigrammes d’acide arsénieux parfaitement pulvérisé, et mêlé avec 3 grammes de charbon passé au tamis ; on a lié l’œsophage au-dessous de l’ouverture, afin d’empêcher le vomissement : au bout de douze minutes, l’animal a fait des efforts pour vomir; à trois heures, il a eu une selle sanguinolente, et il souffrait considérablement. Il est mort cinq heures après l’ingestion de la substance vénéneuse. La membrane muqueuse de l’estomac était d’un rouge noir ; l’inflammation s’étendait jusqu’à la tunique musculeuse de ce viscère ; l’intérieur des intestins offrait quelques points rouges.

Expérience xvie. — On a fait une plaie sur le dos d’un chien très fort , et on l’a saupoudrée avec U grammes d’acide arsénieux finement pulvérisé et intimement mêlé avec 12 grammes de charbon ; on a réuni les lambeaux par trois points de suture : l’animal a éprouvé tous les symptômes de l’empoisonnement , et il est mort au bout de dix-huit heures. La membrane muqueuse de l’estomac était d’un rouge cerise dans presque toute son étendue; les intestins étaient un peu enflammés.

Expérience xviic. — On a fait avaler à un chien très fort deux bols composés d’environ 16 grammes de lard et de Zi5 centigrammes d’acicle arsénieux mêlé avec 2 grammes 20 centigrammes de charbon pulvérisé : au bout d’une heure, il a vomi des matières épaisses, d’un bleu noirâtre, assez abondantes, dans lesquelles il était aisé de reconnaître le lard ingéré. Le lendemain l’animal se portait à merveille.

Expérience xvme. — On a donné à un petit chien 30 centigrammes d’acide arsénieux mêlé et trituré avec l\ grammes de charbon : au bout d’un quart d’heure, l’animal a vomi des matières noires et épaisses, et le lendemain il paraissait parfaitement rétabli.

Expérience xixe. — Désirant savoir si le succès des deux expériences précédentes tenait à ce que le poison avait été enveloppé ou divisé par les substances avec lesquelles on l’avait administré plutôt qu’à une action chimique , j’ai fait prendre au même petit chien dont je viens de parler 30 centigrammes d’acide arsénieux finement pulvérisé et mêlé avec lx grammes d’argile : l’animal a vomi au bout d’une demi-heure des matières terreuses peu abondantes; ces vomissements se sont renouvelés six minutes après, et le lendemain il était parfaitement rétabli. Dans une autre expérience , on a substitué du sable à l’argile , et les résultats ont été les mêmes.

(i) Journal général de Médecine , décembre 1813; et Annales de Clinique de Montpellier , novembre de la même année.

D£ L’ACIDE ARSÉNIEUX

Ces expériences sont loin de démontrer que le charbon soit l’antidote de l’acide arsénieux; car, dans ce cas, il faudrait admettre que l’argile , le sable , et beaucoup d’autres substances pulvérulentes insolubles le sont également : encore est-il évident que les effets produits par l’une ou l’autre de ces poudres ne peuvent avoir lieu qu’autant qu’elles sont administrées avec l’acide arsénieux qu’elles enveloppent et divisent. C’est en vain qu’on voudrait diminuer ou arrêter l’action de ce poison si , après son injection , on faisait prendre le charbon ou toute autre matière pulvérulente.

Dans un Mémoire imprimé en 1815 ( Journal général de Médecine , rédigé par Sédillot, p. 363), M. Bertrand persiste à regarder le charbon comme antidote du sublimé corrosif et de l’acide arsénieux, et il rapporte des observations qui lui paraissent prouver qu’il l’est également du vert-de-gris. Je pense qu’il est extrêmement utile de combattre de nouveau cette assertion : pleins de confiance sur de pareils résultats , les médecins pourraient mettre en usage ces moyens inefficaces, et perdre un temps précieux dans une circonstance où il importe d’agir efficacement. C’est ce qui m’engage à démontrer que le charbon ri est pas et ne peut être le contre-poison d'aucune de ces trois substances métalliques.

1° Le charbon ne jouit pas de la faculté de décomposer , à la température de 32% aucune des trois préparations métalliques indiquées. Le raisonnement le plus simple suffit pour prouver cette proposition. Prenons pour exemple l’acide arsénieux : on sait que cet acide est très volatil , et que, lorsqu’on veut le décomposer au moyen du charbon , il faut commencer par le fixer à l’aide d’un alcali (oxyde métallique) ou du savon , dans lequel on trouve de la soude ou de la potasse, et encore ce n’est que lorsqu’on a chauffé jusqu’au rouge que cette décomposition a lieu. Il est donc impossible que cet effet se passe dans l’estomac. Mais , dira-t-on , les forces vitales peuvent suppléer au défaut de température et à l’alcali ; l’estomac n’est pas un vase chimique.

Depuis trop long-temps les médecins s’obstinent à avoir recours aux forces de ce genre , lorsqu’elles n’entrent pour rien dans l’explication de certains phénomènes chimiques qu’ils cherchent à concevoir : c’est pour eux une très grande ressource et souvent un mot vide de sens, il ne s’agit point ici de forces vitales; l’opération est entièrement du ressort de la chimie. Que l’on introduise dans l’estômac d’un animal 30 centigrammes d’acide arsénieux mêlé à 3 ou l\ grammes de charbon et à 100 grammes d’eau de charbon; qu’on lie l’œsophage afin d’empêcher le vomissement , et que l’on fasse l’analyse des liquides contenus dans le canal digestif après la mort , on retrouvera

360 DES POISONS IRRITANTS

l’acide arsénieux , et il n’y aura pas un atome d’arsenic métallique : donc les phénomènes ont lieu comme si le mélange eût été fait dans un vase inerte dont la température aurait été la même que celle de l’estomac; c'est-à-dire , que le charbon n'a pas décomposé le poison.

Je pourrais reproduire les mêmes arguments à l’égard du sublimé corrosif et du vert-de-gris.

Consultons maintenant l’expérience. On ne citera pas une seule expérience dans laquelle le charbon ou l’eau de charbon aient empêché la mort des animaux qui avaient pris une assez forte dose de l’un de ces poisons et dont l’œsophage avait été lié : tous, au contraire, sont morts après avoir offert les symptômes que ces poisons auraient développés s’ils eussent été pris seuls. J’éviterai de rapporter les nombreux détails qui m’ont mis dans le cas d’énoncer ce fait important. Comment cela aurait-il pu avoir lieu si le charbon avait opéré la décomposition de ces toxiques? Comparons les résultats de ces expériences à ceux que j’ai obtenus en donnant les dissolutions de vert-de-gris avec de l’albumine , le chlorure d’étain avec le lait , l’acétate de plomb avec un sulfate soluble, l’azotate d’argent avec le chlorure de sodium. Dans toutes ces circonstances le poison est décomposé dans l’estomac comme dans un vase inerte : aussi les animaux n’éprouvent aucun symptôme d’empoisonnement, et ne succombent pas si l’œsophage avait été lié sans être percé; et si on vient à les pendre, on voit que le canal digestif n’offre aucune trace d’inflammation quand le contrepoison a été administré en assez grande quantité.

Il est donc prouvé , par le raisonnement et par V expérience , que le charbon ne jouit pas de la faculté de décomposer , à la température de 32°, aucune de ces trois préparations métalliques , soit dans V estomac , soit ailleurs (1).

2° Le charbon n'est pas un médicament capable de diminuer les effets produits par le sublimé corrosif , t acide arsénieux et le vertde-gris ; il ne peut pas guérir la maladie qu'ils ont produite. Nous savons que ces substances irritantes développent sinon toujours du moins presque toujours une inflammation plus ou moins intense des tissus avec lesquels elles ont été en contact et une lésion du système nerveux. Or, depuis quand le charbon a-t-il été considéré comme un spécifique des maladies inflammatoires ; dans quel ouvrage de thérapeutique le voit-on figurer parmi les antiphlogistiques du premier ordre? Ces considérations permettent déjà d’élever des doutes

(1) Je n’ai pas besoin de faire sentir qu’il faut nécessairement , pour pouvoir tirer une pareille exclusion, que le poison ait été long-temps en contact avec le prétendu antidote , c’esl-à-dire que ni l’un ni l’autre n’aient été vomis, en sorte qu’il est indispensable de pratiquer la ligature de l’oesophage.

de l'acide arsénieux. 361

sur r utilité de ce médicament dans des maladies de ce genre ; mais l’expérience prouve , d’une manière incontestable , qu’il n’est doué d’aucune vertu : j’ai souvent donné à des animaux une dose de ces poisons capables de déterminer la mort au bout de dix , douze , quinze ou dix -huit heures; peu de temps après leur ingestion, j’ai fait prendre de la poudre de charbon de bois et de l’eau de charbon; j’ai réitéré tous les quarts d’heure, jusqu’à vingt-cinq et trente fois , les doses de ce médicament , sans pouvoir en obtenir le moindre succès : à la vérité , je suis parvenu à rétablir la santé des chiens qui n’avaient pris qu’une petite quantité dt ces toxiques, et qui cependant offraient les symptômes de l’empoisonnement; mais un liquide mucilagineux adoucissant a produit le même effet , et souvent même ils ont recouvré la santé sans qu’on leur donnât le moindre secours , parce que la dose du poison ingéré n’était pas assez forte pour déterminer la mort.

Il résulte de ce qui précède :

Que ni le charbon , ni Veau de charbon , n’offrent aucun avantage particulier dans V empoisonnement par le sublimé corrosif , l'acide arsénieux , le vert-de-gris , et les autres dissolutions métalliques.

Il ne sera pas inutile de citer ici la nouvelle observation que M. Bertrand rapporte en faveur du charbon : dans cette observation on ne s’est pas assuré , par l’analyse des liquides , de l’existence du poison , et l’on prononce que le charbon a agi comme contre-poison ! On admet un empoisonnement là où il n’y a souvent qu’une indigestion, un cholèra-morbus , ou toute autre maladie (1).

« Le 1er février 1815, à midi, madame B..., âgée de soixante-sept ans, sa demoiselle, âgée de trente-neuf, et sa servante, de l’âge de vingtdeux ans, ont mangé d’une fricassée de poulet préparée dans une casserole mal étamée, avec de l’eau qui avait bouilli et séjourné dans une cafetière de cuivre rouge dépourvue également d’étamage. Sur le soir et pendant la nuit, madame B... , et surtout sa demoiselle, d’une délicatesse constitutionnelle prononcée-, font de vains efforts pour vomir ; elles

(1) Je crois devoir faire remarquer que les observations analogues à celles dont parle M. Bertrand dans son Mémoire, et à celle qui a été publiée par M. Sézane, dans les Annales cliniques de Montpellier, seraient-elles mille fois plus nombreuses, ne prouvent rien ni en faveur ni contre la question; elles ne seraient valables qu’aulant que l’on aurait acquis la certitude par l'analyse que le poison a été avalé, qu’il n’a pas été vomi en entier, et que le prétendu antidote l’a transformé en une substance incapable de nuire : aussi suis-je convaincu que les chiens, sur lesquels on peut faire toutes sortes d’épreuves et que l’on peut empêcher de vomir, fourniront toujours des résultats bien plus propres à éclairer des discussions de ce genre.

éprouvent les symptômes suivants : stypticité et sécheresse à l’intérieur de la bouche, soif, vives douleurs à l’épigastre, des coliques suivies de plusieurs déjections alvines séreuses, blanchâtres. La nuit se passe dans cet état, et sans aucun soupçon de la cause des accidents, que ces dames rapportent à une indigestion. Le lendemain, dans la matinée, les accidents de la veille se prononcent davantage , et ils acquièrent une telle intensité chez la demoiselle , qu’elle est en proie à des convulsions générales , à un gonflement douloureux et rénitent des parois de l'abdomen , à des défaillances répétées. Madame et mademoiselle B... éprouvent des rapports cuivreux , des coliques violentes, avec épreintes, et suivies de quelques selles liquides verdâtres. M. Colier , chirurgien , conseille de l’infusion de thé sucrée et des fomentations émollientes sur le bas-ventre, que l’on continue toute la matinée sans aucun succès. A sa seconde visite, instruit de la cause matérielle des accidents par un examen plus approfondi des circonstances commémoratives antérieures, et surtout par l’inspection de la casserole et de l’intérieur de la cafetière, où l’on observait encore çà et là quelques restes de vert-de-gris non dissous , il proposa le lait et les huileux, qui n’ont point été mis en usage, et qui ont été remplacés par des infusions de fleurs de tilleul sucrées , alternées avec celles du thé , également avec addition de sucre. De temps à autre l’on donnait tour à tour quelques gouttes de liqueur d’Hoffmann et dp laudanum de Sydenham, sur du sucre. Les fomentations ont été continuées toute la journée. De retour, le 2 février au soir, d’un voyage de la journée, j’ai été appelé auprès des malades, que j’ai trouvées dans l’état suivant : la mère éprouvait beaucoup de chaleur et de sécheresse dans l’intérieur de la bouche et dans le trajet du canal alimentaire , un goût métallique styptique , un sentiment de douleur à l’épigastre , des coliques fréquentes suivies de loin en loin de selles liquides et verdâtres, un gonflement douloureux de l’abdomen , quelques anxiétés, un accablement général, des palpitations auxquelles elle est fort sujette; son pouls avait peu de réaction et présentait quelques irrégularités. La servante, forte et vigoureuse, offrait la même série de symptômes, avec une force plus marquée du pouls, et des coliques qui donnaient lieu à des déjections plus copieuses et de même nature.

» La demoiselle était en proie également à tout cet appareil de pliéno= mènes, avec cette différence qu’elle ressentait encore des rapports cuivreux , des douleurs intolérables à l’épigastre et à l’abdomen , sans déjections ; elle éprouvait un violent mal de tête , des lipothymies , des sueurs froides ; sa figure présentait une atteinte portée aux forces radicales de la vie ; son pouls était extrêmement serré , petit , et parfois irrégulier.

» D’après tous les renseignements que j’ai pris, et l’évidence de tous les symptômes énoncés , j’ai été certain que j’avais à combattre un empoisonnement parle vert-de-gris (1). J’ai porté dès lors alternativement

(1) J’avouerai , après avoir fait plus de six mille expériences sur les poisons, que ces données me paraissent insuffisantes pour acquérir la certitude

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX

mes idées sur l’emploi du sucre en substance à forte dose, ou sur l’albumine du blanc d’œuf, qui m’avait parfaitement réussi dans mes expériences zootomiques faites en 1811 avec ce composé cuivreux; mais j’ai été en quelque sorte machinalement conduit à avoir recours au charbon de bois. J’ai préparé une forte solution de charbon de bois de noyer dans 2û0 grammes d’eau où j’ai mis en suspension 16 grammes de la même poudre bien tamisée, du -sucre et de l’eau distillée de fleurs d’oranger. La mère en a pris une cuillerée toutes les demi-heures, et la demoiselle tous les quarts d’heure. Madame B... a éprouvé un effet sensible et une amélioration manifeste de tous les accidents mentionnés, dès la troisième prise delà potion ; et sa demoiselle a été si soulagée après la quatrième , qu’elle m’a dit, quelques minutes ensuite : i ons m'avez mis un baume sur l'estomac. J’ai continué la même potion pendant la nuit et à des distances plus éloignées. Ces dames ont goûté un sommeil tranquille , et la mère a fait une selle liquide verdâtre. La servante n’ayant pas voulu prendre la veille de la potion indiquée , a éprouvé, pendant la nuit du 2 au 3 février, des coliques atroces, accompagnées de selles liquides jaunes et verdâtres. Parfaitement résignée le 3 février au matin , à subir le même traitement, elle a obtenu, comme ces dames, le succès le plus satisfaisant. » ( Page 363 du Mémoire cité. )

Je ne chercherai pas à réfuter M. Bertrand quand il dit que la différence de résultats' que j’ai obtenus avec le sublimé corrosif et l’arsenic dépend des principes salins à base calcaire que contient l’eau de la fontaine clans laquelle il a fait dissoudre ces substances , tandis que j’avais opéré cette dissolution avec de l’eau distillée. L’acide arsénieux solide ne décompose pas les sels de chaux dissous dans l’eau de fontaine ; son action délétère n’est pas même diminuée par son mélange avec l’eau de chaux , comme je vais le dire. Quant au sublimé corrosif, il continue d’agir, même lorsqu’il est dissous dans de l’eau contenant des sels calcaires.

Eau de chaux . — Ce liquide, coupé avec du lait, a été conseillé par Navier, comme contre-poison de l’acide arsénieux. Tous les animaux empoisonnés par ce toxique solide' auxquels j’ai fait prendre de l’eau de chaux , sont morts au bout de quelques heures. Il n’en a pas été de même lorsque l’acide arsénieux était dissous : il se formait , dans ce cas , un arsénite de chaux insoluble qui n’agissait que très faiblement. J’ai donné à de petits chiens jusqu’à 20 centigrammes de ce poison dissous dans l’eau; je leur ai fait avaler de l’eau de chaux, et ils n’en ont pas été incommodés. Cette différence tient évidemment à ce que, dans le premier cas, la chaux s’unit difficilement à l’acide arsénieux solide, tandis que, dans le second cas, ces

dont parle M. Bertrand, et je pense que les grands médecins de nos jours seraient loin de conclure devant les tribunaux qu’il y ait eu, dans ce cas , empoisonnement par le vert-de-gris.

DES POISONS IRRITANTS

deux substances se trouvant dissoutes , se combinent facilement et forment un corps insoluble qui ne paraît pas agir comme poison. Or, comme c’est presque toujours à l’état solide que l’on prend cette substance vénéneuse, l’utilité de l’eau de chaux est presque nulle.

Colcothar ( sesqui-oxyde de fer anhydre). — Lorsqu’on agite, même pendant long- temps, de l’acide arsénieux dissous dans l’eau avec du colcothar, l’acide reste dans la dissolution et ne se combine aucunement avec l’oxyde , même lorsqu’on élève la température du liquide. Les animaux qui prennent des mélanges de 25 ou 30 centigrammes d’acide arsénieux* solide ou dissous et de plusieurs grammes de colcothar périssent tous , comme s’ils avaient pris simplement de l’acide arsénieux , s’ils ne vomissent pas. Donc le colcothar n’est pas le contre-poison de l’acide arsénieux. Nous allons voir qu’il n’en sera pas de même du sesqui-oxyde de fer hydraté , dont la cohésion est in Uniment moindre que celle du colcothar.

Sesqui-oxyde de fer hydraté. — Bunzen a annoncé le premier en 1834 que cet oxyde est le contre-poison de l’acide arsénieux. MM. Le* sueur, Nonat, Deville et Sanclras ont établi que les chiens ne périssent jamais empoisonnés quand on leur administre une dose d’acide arsénieux capable de les tuer, pourvu qu’on leur fasse prendre assez de sesqui-oxyde de fer hydraté pour neutraliser tout l’acide arsenical. Ces expérimentateurs ont agi sur des animaux auxquels on laissait la faculté de vomir et sur d’autres dont l’œsophage avait été lié. Mon honorable collègue , M. Bouley jeune , a obtenu les mêmes résultats avec des chevaux , animaux qui ne vomissent pas. MM. Nonat , Deville et Sandras ont conseillé avec raison de se servir de préférence de sesqui-oxyde de fer hydraté sec , parce qu’il renferme , sous le même poids , une quantité d’oxyde quatre fois au moins aussi considérable qu’à l’état de magma , et ils ont proposé de donner 16 grammes d’oxyde hydraté sec pour 5 centigrammes d’acide arsénieux que l’on voudrait neutraliser.

Les effets avantageux de cet oxyde dépendent évidemment de la facilité avec laquelle il absorbe l’acide arsénieux pour former un arsénite insoluble. Dès l’année 1839, M. Guibourt avait prouvé qu’il suffisait de 100 grammes de sesqui-oxyde de fer hydraté, à l’état de magma , pour absorber et neutraliser 2 décigrammes 1/2 d’acide arsénieux. J’ai établi depuis , par des expériences nombreuses, que si, au lieu de prendre le sesqui-oxyde de fer à l’état de magma , on l’emploie desséché , c’est-à-dire hydraté et non humide, à la température de 35° à 40°, etc. , 16 grammes peuvent neutraliser au moins 6 décigrammes d’acide arsénieux (12 grains environ) ; du moins la liqueur aqueuse surnageant les 16 grammes d’oxyde hydraté, laissée pendant

DE L'ACIDE ARSÉNIEUX- 365

quelques heures en contact avec 6 décigrammes d’acide arsénieux , ne jaunit plus par l’acide sulfhydrique additionné de quelques gouttes d’acide chlorhydrique.

Il était important de déterminer jusqu’à quel point l’arsénite de fer insoluble résultant de l’action de l’acide arsénieux sur le sesquioxyde conservait des propriétés toxiques. MM. Nonat, Deville et Sandras avaient annoncé qu’il était vénéneux. Les expériences que j’ai tentées ne laissent aucun doute à cet égard. J’ai administré à des chiens robustes et de moyenne taille 32 grammes de sesqui-oxyde de fer hydraté sec, que j’avais préalablement combiné avec 1 gramme et t décigramme d’acide arsénieux (20 grains); le composé ferrugineux ne contenait pas un atome d’acide arsénieux libre; on pouvait le faire bouillir dans l’eau sans qu’il abandonnât à ce liquide la moindre parcelle de poison. Les animaux avaient des évacuations alvines plus ou moins abondantes , et ne tardaient pas à éprouver tous les symptômes de l’ empoisonnement par l’arsenic ; ils périssaient au bout de vingthuit, trente ou quarante heures, pourvu qu’on les empêchât de vomir, et à l’ouverture des cadavres , on décelait la présence de l’arsenic dans l’urine et dans le foie. Le canal digestif était à peine enflammé.

Mais, s’il en est ainsi , comment expliquer l’avantage que l’on retire de l’emploi du sesqui-oxyde de fer hydraté dans rempoisonnement par l’acide arsénieux? C’est que l’arsénite de fer est moins délétère que l’acide arsénieux , parce qu’il n’agit comme poison qu’après avoir été décomposé par les acides de l’estomac, ce qui n’a lieu qu’au bout d’un certain temps; et encore arrive t-ii que l’acide arsénieux mis en liberté par suite de cette décomposition peut être saisi de nouveau et neutralisé par une autre portion de sesqui-oxyde de fer, lequel , comme on l’a constamment prescrit , doit avoir été employé à haute dose.

Il n’est pas rare de trouver dans le commerce du sesqui-oxyde de fer hydraté contenant une certaine quantité d’arséniate de fer, et l’on conçoit tous les inconvénients qu’il y aurait à employer un pareil oxyde, non pas parce qu’il serait lui-même vénéneux, car l’expérience prouve qu’il n’exerce aucune action nuisible sur l’économie animale, comme je le dirai plus loin , mais parce que si plus tard le malade venait à succomber et qu’il fallût se livrer à des recherches médicolégales, l’arsenic que pourrait contenir l’antidote administré serait une cause d’embarras et viendrait nécessairement compliquer les résultats. Nous verrons, en parlant des recherches médico-légales, comment il faudrait se conduire en pareil cas pour ne pas s’exposer à commettre des erreurs; mais déjà tout le monde a senti combien il importe de ne faire désormais usage que de sesqui-oxyde de fer non arsenical. MM. Schafhaentl et Legripe se sont occupés des moyens de purifier cet oxyde

DES POISONS IRRITANTS

pour les usages de la thérapeutique : « Les sels de fer dont on retire » l’hydrate de peroxyde de fer, dit M. Schafhaentl, devraient être com- » plétement privés d’arsenic, en versant la solution neutre de chaque » sel de fer dans le sulfhydrate d’ammoniaque. Après le séjour de quel- » ques heures dans une température modérée , le sulfure de fer préci- » pité sera parfaitement libre d’arsenic , ainsi que l’acide sulfurique, et » après avoir été lavé sur un filtre, il peut être dissous dans l’eau régale » et ensuite employé pour la préparation de l’hydrate. » ( Journal de chimie médicale , avril 1841.) Voici les expériences que j’ai tentées à cet égard.

Expérience ire. — J’ai dissous à chaud dans de l’acide chlorhydrique non arsenical et étendu du tiers de son poids d’eau distillée, 60 grammes de sesqui-oxyde de fer arsenical anhydre (colcothar); il suffisait en effet d’introduire 6 à 8 grammes de cet oxyde dans un appareil de Marsh pour obtenir des taches arsenicales. Le sesqui-chlorure de fer, dissous et filtré, a été précipité par un excès de sulfhydrate d’ammoniaque, et le sulfure de fer obtenu a été parfaitement lavé ; il s’agissait de déterminer si le composé arsenical était resté en entier dans la liqueur, ou bien si le sulfure de fer n’en aurait pas retenu une certaine quantité. La liqueur filtrée, réunie aux eaux de lavage, a été chauffée avec de la potasse à l’alcool jusqu’à ce qu’il ne se dégageât plus d’ammoniaque; puis elle a été traitée par l’acide sulfurique pur. On a fait bouillir le mélange pendant une heure, afin de chasser le gaz acide sulfhydrique , sinon en totalité , du moins en grande partie , et de précipiter tout le soufre provenant de l’action de l’acide sulfurique sur le sulfure de potassium qui s’était formé pendant la décomposition du sulfhydrate d’ammoniaque par la potasse ; j’ai alors filtré la liqueur, et après l’avoir concentrée par l’évaporation, je l’ai laissée refroidir pour séparer le sulfate de potasse qui allait cristalliser ; j’ai filtré de nouveau lorsque ces cristaux ont été bien formés, et j’ai introduit la dissolution dans un appareil de Marsh : j’ai obtenu des taches jaunes nombreuses, larges, brillantes , composées de soufre et & arsenic.

Le sulfure de fer, parfaitement lavé, a été transformé en protosulfate par l’acide azotique pur; dès que la dissolution a été complète, je l’ai introduite dans un appareil de Marsh , et j’ai recueilli un nombre assez considérables de taches arsenicales , brunes , brillantes , et quelques autres, jaunes et brillantes, formées de sulfure d’arsenic.

Expérience ne. — J’ai mélangé 5 centigrammes d’arséniate de fer hydraté et sec avec 16 grammes de sesqui oxyde de fer également hydraté sec et pur ; j’ai dissous ce mélange dans l’acide chlorhydrique étendu d’eau, et j’ai versé dans la dissolution un excès de sulfhydrate d’ammoniaque ; il s’est formé un précipité abondant de sulfure de fer noirâtre que j’ai parfaitement lavé. En agissant comme je l’avais fait dans l’expérience précédente , j’ai vu que la liqueur mise dans l’appareil de Marsh donnait

des taches nombreuses , jaunes , brillantes , composées de soufre et d’arsenic ; le sulfate de fer, provenant de l’action de l’acide azotique sur le sulfure de fer formé, a également fourni un assez bon nombre de taches jaunes de sulfure d'arsenic.

Ces résultats démontrent que le procédé suivi par M. Schafhaenll n’atteint pas le but qu’il s’était proposé.

M. Legripe a conseillé de purifier le sulfate de fer arsenical dont on doit se servir pour obtenir l’hydrate , en faisant passer pendant long-temps un courant de gaz acide sulfhydrique dans la dissolution de ce sulfate; il chauffe ensuite pour faciliter le dégagement de l’acide sulfhydrique , il filtre , et il précipite l’oxyde de fer par les moyens ordinaires. Ce procédé a parfaitement réussi , dit M. Legripe , sur un sulfate de fer arsenical provenant du commerce; il est évident que l’acide sulfhydrique agit en donnant naissance à du sulfure d’arsenic qui se précipite surtout lorsqu’on chauffe la liqueur. ( Journal de Pharmacie , janvier 1842.)

L’expérience suivante démontre que M. Legripe a parfaitement raison. J’ai dissous à chaud dans de l’acide chlorhydrique pur 180 grammes de colcothar arsenical ; la proportion d’arsenic contenue dans cet oxyde était assez considérable pour qu’il fournît un grand nombre de taches arsenicales quand on en introduisait 3 ou 4 grammes dans un appareil de Marsh. Le chlorure de fer obtenu a été étendu d’eau et filtré; j’ai fait passer pendant deux heures à travers la liqueur un courant de gaz acide sulfhydrique lavé qui a aussitôt déterminé la formation d’un précipité fort abondant composé de beaucoup de sulfure d’arsenic et de soufre. J’ai filtré la liqueur et je l’ai traitée par de l’acide sulfurique pur jusqu’à ce qu’il ne se dégageât plus de vapeurs d’acide chlorhydrique ; le sulfate de fer qui s’était produit, et qui pesait 220 grammes, a été introduit dans un appareil de Marsh et n’a donné aucune tache arsenicale. Donc l’acide sulfhydrique avait précipité tout l’arsenic à l’état de sulfure jaune.

C’est par conséquent avec le sulfate de fer, ainsi débarrassé du composé arsenical qu’il pourrait renfermer, que les pharmaciens devront dorénavant préparer le sesqui-oxyde de fer hydraté, dans tous les cas où ils ne pourront pas se procurer du sulfate de fer exempt d’arsenic.

Sucre. — Marcellin Duval dit qu’ayant été appelé auprès d’un homme qui avait pris de la poudre arsenicale , il le trouva dans une agitation violente , se plaignant de déchirements à l’estomac , d’une soif ardente , et de constriction à la gorge ; il lui fit boire , à plusieurs reprises , deux litres d’eau sucrée ; des vomissements fréquents eurent lieu , et tous les accidents se calmèrent. On continua’pendant la nuit la même boisson, et on lui prescrivit deux lavements de même

368 DES POISONS IRRITANTS

nature ; le lendemain on le trouva en état de reprendre son service. Dans une autre circonstance , Duval introduisit dans l’estomac d’un chien 1 gramme 30 centigrammes d’acide arsénieux dissous dans 180 grammes d’eau; une demi-heure après, l’animal fut tourmenté par des vomissements d’une matière écumeuse , et par une agitation extrême; on lui injecta de l’eau miellée de quart d’heure en quart d’heure, jusqu’à la disparition de tout accident, qui suivit de près la huitième et dernière injection; le troisième jour il était parfaitement rétabli. (Dissertation sur la toxicologie, Paris, 1806, p. 36 et 37.)

J’ai souvent répété cette expérience , en substituant à l’eau miellée, l’eau tiède, le bouillon ou une décoction mucilagineuse quelconque, et j’ai constamment obtenu les mêmes résultats. D’un autre côté, tous les chiens qui avaient pris de l’acide arsénieux et du sucre , ou de l’eau fortement sucrée, et dont l’œsophage avait été lié, périssaient au bout de quelques heures , comme si on ne leur avait administré que de l’acide arsénieux seul ; ce qui prouve suffisamment que le sucre n’est pas l’antidote de ce poison.

Lait. Tisanes mucilagineuses. Eau de veau et de poulet. — Ces matières ne sauraient être considérées non plus comme des contre-poisons de l’acide arsénieux , quoique leur emploi ait été souvent suivi de succès ; les bons effets qu’on en a obtenus tiennent à leurs propriétés adoucissantes et à ce qu’elles facilitent le vomissement en remplissant l’estomac. Je dirai à l’appui de ce que j’avance que l’empoisonnement est en général beaucoup moins grave quand l’estomac est rempli d’une grande quantité de matières solides ou liquides que lorsqu’il est vide ou qu’il contient beaucoup moins de ces matières. Les observations suivantes mettront cette vérité hors de doute.

1° Plusieurs personnes étant à un festin , on apporta , au dessert , un mets où l’on avait mis de l’acide arsénieux en place de farine. Ceux des convives qui jusqu’alors avaient peu bu et peu mangé périrent sur-le-champ; ceux, au contraire, qui avaient l’estomac plein furent sauvés par le vomissement (1).

2° Trois enfants , dont un mâle , de deux ans , qui avait été malade , et deux filles adultes , mangèrent d’un potage dans lequel il y avait de l’acide arsénieux. Le garçon , qui n’en mangea que deux cuillerées, n’eut aucun vomissement, et mourut ; les filles, qui avaient mangé le reste, vomirent, et furent sauvées (2),

3° Maurice Hoffmann parle d’un charlatan à qui 60 centigrammes

(1) De Sedibus et Causis Morborum. Morgagni , epîst. ux, n° 4, tom. ni, p. 240, année 1779.

(5) Idem , p. 245,

DE L'ACIDE ARSÉNIEUX

d’acide arsénieux ne causaient presque aucune incommodité , parce qu’il buvait auparavant une grande quantité de lait, qui ne tardait pas à être vomi avec Je poison (1).

Marche à suivre dans le traitement de l’empoisonnement par V acide arsénieux. — Le médecin doit se hâter de provoquer le vomissement et de faire prendre aux malades, à plusieurs reprises, et à de courts intervalles, non pas du colcothar, mais 4 à 6 grammes de sesquioxyde de fer hydraté sec non arsenical , après l’avoir écrasé et délayé dans 40 ou 50 grammes d’eau froide, et mieux encore tiède. On ne devra pas négliger de chatouiller le gosier à l’aide d’une plume ou du doigt. L’efficacité de ce moyen est telle que je ne balance pas à affirmer qu’il est rare de voir succomber des individus empoisonnés par l’arsenic, quand ils ont abondamment vomi peu de temps après l’ingestion du poison , soit l’acide arsénieux en nature , soit l’arsénite de fer qui s’est formé dans l’estomac.

Dans les cas où les malades ne pourraient pas vomir, il faudrait avoir recours à la sonde de gomme élastique dont j’ai déjà parlé à la page 1 6.

Si le médecin était appelé plusieurs heures après l’empoisonnement, lorsque tout porterait à croire que le poison se trouve déjà en partie dans le canal intestinal, et qu’il n’y eût point d’évacuations aivines » il provoquerait encore des vomissements et prescrirait le sesqui-oxyde de fer hydraté , en même temps qu’il administrerait 50 ou 60 grammes d’huile de ricin, ou tout autre évacuant, dont il aiderait faction purgative à l’âide d’un demi-lavement à l’eau tiède.

Dès qu’il pourrait supposer que la majeure partie de facide arsénieux contenu dans le canal digestif aurait été expulsée par les vomissements et par les selles, il devrait recourir à l’emploi de liquides doux et diurétiques, donnés en abondance, afin d’éliminer par l'urine la portion arsenicale qui aurait été absorbée et portée dans tous les tissus. Ces liquides, composés de 3 litres d’eau, de demilitre de vin blanc, d’un litre d’eau de Seltz et de 30 à 40 grammes d’azotate de potasse , s’ils étaient pris abondamment dans la première période de l’empoisonnement , auraient l’inconvénient grave de dissoudre l’acide arsénieux et d’en favoriser l’absorption. L’utilité de ce moyen ne saurait être contestée après les expériences nombreuses que j’ai tentées; on pourra voir dans le mémoire que j’ai inséré dans le numéro de septembre 1841 des Archives générales de médecine f que tous les animaux empoisonnés par l’application de l’acide arsénieux à l’extérieur , qui seraient morts s’ils avaient été abandonnés à eux mêmes, ont guéri en très peu de temps quand on est parvenu à

(1) Miscellanea cnriosa appendix , obs. xxxvm, année 1722.

370 DES TOISONS IRRITANTS

les faire uriner abondamment, et l’on pourra s’assurer que l’uriné rendue , surtout dans les premiers jours, contenait des quantités notables d’arsenic. Ici l’expérience confirme ce que la théorie avait fait prévoir : çn expulsant par les voies urinaires l’arsenic prêt à détruire la vie dans nos organes , on agit aussi sûrement que lorsqu’on débarrasse le canal digestif de l’acide arsénieux qu’il renferme, en provoquant des vomissements et des selles.

Saignée et toniques. — La saignée et les sangsues devront être employées toutes les fois qu’il y aura réaction évidente , tant à cause des résultats fournis par les expériences qui font l’objet de mon mémoire déjà cité, que parce que leur utilité dans certains cas a été mise hors de doute depuis des siècles ( vov. pag. 329 , depuis l’observation 9e jusqu’à la 56e). On sait d’ailleurs, par les nombreuses observations recueillies à l’hôpital Saint-Louis par Biett et par MM. Cazenave et Schedel , que les accidents déterminés par une médication arsenicale trop intense sont constamment de nature inflammatoire, et qu’on leur oppose avec succès un traitement antiphlogistique. Est-cë à dire pour cela qu’il faille considérer la saignée comme un spécifique dans l’empoisonnement arsenical, coulme l’avait voulu Campbell? Non certes. Il y a mieux, les évacuations sanguines pourraient être nuisibles dans la première période de l’empoisonnement , alors qu’il existe encore de l’acide arsénieux dans le canal digestif, parce qu’elles hâteraient l’absorption du poison ; elles le seraient encore à coup sûr à toutes les époques de la maladie , si , au lieu de présenter des phénomènes de réaction et d’excitation , les malades étaient dans un état de collapsus non équivoque. On n’aura sans doute pas oublié qu’en mars 1839 l’Académie royale de médecine reçut de M. Rognetta une lettre dans laquelle il était dit que l’action de l’arsenic est asthénique , que ia saignée et tous les antiphlogistiques sont nuisibles dans le traitement de l’empoisonnement par cette substance , et que les remèdes excitants diminuent au contraire ou dissipent les symptômes de cet empoisonnement, assertions toutes empruntées à Rasori et à Giacomini. On sait aussi que, le 30 juillet suivant, M. Ollivier d’Angers lut à l’Académie, au nom d’une commission, un rapport détaillé duquel il semblait résulter que les idées de l’auteur de la lettre méritaient d’être examinées de nouveau ; toutefois le rapporteur faisait sentir que les expériences tentées par M. Rognetta devant la commission avaient été si mal conçues qu’elles étaient loin de prouver les assertions énoncées. Peu importe, le médecin napolitain , avec une audace dont il n’y avait pas eu d’exemple jusqu’alors, publia et répéta pendant dix mois que l’Académie jugeant en dernier ressort avait adopté l’emploi des toniques et proscrit la saignée. Irrité d’une pareille manière de procéder,

DE I.’ ACIDE ARSÉNIEUX. 371

et désireux de connaître ce qu’il pourrait y avoir de réel dans cette théorie, je me livrai à des recherches minutieuses , qui ne tardèrent pas à me convaincre que M. Rognetta avait induit l’Académie et le public en erreur. Je lus un mémoire à cette société savante , le 20 octobre 1840, après avoir fait cent cinquante-sept expériences, dont je donnai les détails (voy. Archives deméd., septembre 1841 ); et je démontrai la fausseté de toutes les assertions émises par M. Rognetta. Voici les principales conclusions de mon travail :

1° On tue indistinctement tous les chiens dans l’espace de vingtquatre à trente-six heures, en les soumettant uniquement , et à des intervalles de trois heures , à l’action de cinq ou six doses de la médication à la fois tonique , excitante et narcotique proposée par M. Ro * gnctta ( mélange de bouillon , de vin , d’eau-de-vie et de laudanum).

2° Les chiens qui ont avalé 30, 50 ou 60 centigrammes d’acide arsénieux en poudre fine guérissent presque constamment par l’administration de quelques doses de bouillon tonique et spiritueux , s'ils vomissent à plusieurs reprises peu après l'ingestion du poison. Ce résultat ne saurait être attribué à l’action sténique du médicament ; car on l’obtient de même, et plus sûrement encore, en faisant avaler simplement de Veau tiède aux chiens qui se trouvent dans les mêmes conditions. Dans tous les cas où la médication tonique détermine des vomissements très abondants , le rétablissement des animaux est plus rapide , comme on devait le prévoir. Si l’œsophage est lié , pendant quelques heures seulement , avant l’ingestion du médicament toniquespiritueux, la mort survient en général, et si quelques animaux guérissent, étant placés dans cette dernière condition, c’est que les vomissements se sont manifestés aussitôt après que le lien a été détaché, ou bien que les animaux ont prodigieusement uriné, sous l’inlluence de la médication tonique (1).

(1) On ne sait vraiment que penser de l’assertion émise par M. Giacomini sur les effets de la ligature de l’œsophage, assertion tellement étrange dans la bouche d’un homme qui écrit sur la matière médicale et sur la thérapeutique, que j’aurais pu croire à une faute typographique, si malheureusement je n’avais pas trouvé dans plusieurs pages du volumineux traité d’où elle est extraite, bien d’autres propositions tout aussi extraordinaires. « Cbn solo quatro grani di tarlaro slibialo , dit M. Giacomini, Magendie accise i cani quando leg'o loro esofago. Egli crede elle i cani che ebbero reiterali vomili si salvassero per causa dé vomili, che nei secondi non s’ ebbero ; ma noi crediamo in vece, che la differenza d’esilo sia dovula ail’ influenza dannosa delT a 1 1 a c i a— tura dell’ esofago;» c’est-à-dire : «Avec 4 grains de tartre stibié dissous dans » l’eau, Magendie tua les chiens quand il leur lia l’œsophage. 11 pense que » les chiens qui éprouvèrent des vomissements réitérés furent sauvés à cause

DES POISONS IRRITANTS

3° Les chiens empoisonnés par 30 , 50 ou 60 centigrammes d’acide arsénieux en poudre , et traités par une forte décoction de quinquina, périssent tous , si l’œsophage a été maintenu lié pendant dix à quinze heures.

4° Les chiens auxquels on laisse la faculté de vomir, guérissent en leur donnant seulement de Veau liède, meme lorsqu’ils ont avalé 110 grammes d’acide arsénieux en poudre, si à la suite de cette médication, qui peut n’être employée qu’au bout de quelques heures , ils vomissent promptement et à plusieurs reprises.

5° On guérit un grand nombre de chiens empoisonnés par 20, 30 ou 50 centigrammes d’acide arsénieux en poudre, à l’aide de la saignée , alors même que l’œsophage a été maintenu lié pendant trois , quatre ou cinq heures , si les animaux urinent passablement.

6° Le bouillon tonique et excitant n empêche pas la guérison des chiens empoisonnés par 25 centigrammes d’acide arsénieux dissous dans l’eau, pourvu que des vomissements aient lieu quelques minutes après l’empoisonnement ; car s’il s’est écoulé une heure et demie depuis l’intoxication , sans que les animaux aient vomi , ils périssent tous sans exception, de quelque manière et à quelque dose que le bouillon soit administré.

7° Tous les chiens empoisonnés par 25 ou 30 centigrammes d’acide arsénieux dissous dans l’eau , qui vomissent abondamment quelques minutes après l’empoisonnement, guérissent au bout de quelques heures, en leur faisant prendre simplement de l’eau tiède , alors même que le liquide n’est ingéré pour la première fois qu’une demiheure , une ou deux heures après l’ingestion du poison.

8° Les chiens placés dans la catégorie qui précède guérissent tout aussi facilement en employant à la fois et la médication aqueuse et la saignée ; celle-ci, en la supposant même inutile, n’est donc pas nuisible dans l’espèce.

9° D’où il suit que les toniques devront être soigneusement proscrits, parce qu’ils sont inutiles et qu’ils peuvent nuire.

» de ces vomissements qui n’eurent pas lieu chez les autres; mais nous croyons » au lieu de cela que la différence des résultats doit être uiiriùuée à l’influence » dangereuse de la ligature de l’œsophage. » ( T ruité phgnologiq te expérimental des secours thérapeutiques , tome v, p. 335.) I isez maintenant les résultats des expériences que j'ai consignées à la page 20; interrogez tous les expérimentateurs qui, au lieu de donner cours à leur imagination, se livrent consciencieusement h la recherche de faits nouveaux ; essayez surtout de pratiquer une ou deux fois la ligature de l’œsophage, ce que M. Giacomini n’a jamais fait, et vous reconnaîtrez tout ce qu’il y a de fabuleux dans un pareil énoncé ! ! !

Depuis la lecture de ce mémoire, M. Rognetta réunit un grand nombre de fois la commission de l’Académie , dans le but de prouver les merveilleux effets de la médication tonique-excitante sur des chevaux empoisonnés par l’acide arsénieux. On prétend, disait il, que les chiens que j’ai sauvés par les toniques n’ont été guéris que parce qu’ils ont vomi; eh bien, je vais répéter mes expériences sur des chevaux, animaux qui ne vomissent pas. Qu’est- il résulté ? Dix-huit ou vingt de ces animaux ont été consacrés à ces expériences; on leur a fait prendre des doses d’acide arsénieux suffisantes pour les tuer dans l’espace de quelques jours, et on leur a administré du bouillon, de l’eau-de-vie pure ou des narcotiques; le traitement était dirigé par M. Rognetta : toits les chevaux sont morts , à l’exception d’un seul que l’on a abattu le vingtième ou le vingt-deuxième jour ; plusieurs d’entre eux ont péri plus vite que d’autres chevaux empoisonnés de la même manière et qui n’avaient pas été soignés. On devait s’attendre à un pareil résultat en opérant sur des animaux qui ne vomissent pas, et qui ne peuvent par conséquent pas se débarrasser promptement du poison qui leur a été donné. Il est du devoir de la commission de l’Académie de faire au plus tôt son rapport , et de stigmatiser comme il convient un mode de traitement à la fois incendiaire et absurde, qui n’est, en définitive, que le rêve d’une imagination égarée.

Je ne quitterai pas ce sujet sans dire que des expériences sur les diurétiques et sur la saignée ont été tentées aussi sur des chevaux par M. Rognetta , en présence de la même "commission , et que la plupart des animaux ont succombé. Mais ces expériences ont été tellement mal dirigées, qu’il serait absurde d’en tenir compte : ainsi, peu de temps après avoir empoisonné ces animaux, on les saignait, ou bien on leur administrait des diurétiques. Je n'ai jamais proposé une pareille méthode de traitement , puisque j’ai toujours dit : Commencez par évacuer la majeure partie du poison contenu dans le canal digestif , et ce n’est qu’après avoir obtenu ce résultat que vous aurez recours aux diurétiques. Quant à la saignée, j’ai constamment conseillé de ne la pratiquer que dans les cas où il y aurait réaction évidente, et jamais dans les premiers moments de l’empoisonnement (1).

(I) Des personnes peu habituées aux recherches expérimentales et n’ayant jamais eu occasion de voir des malades empoisonnés par l’acide arsénieux, se sont élevées contre la médication diurétique, parce que, d’après elles, las unimaux lé urinent pas dans l'empoisonnement aigu que détermine ce poison. Celte, as erlion , soutenue par MM. Flandin et Danger, est tellement contraire à la véiilé, qu’il y a lieu de s’étonner que l’Académie royale de médecine n’ait pas tranché la question dans son vote, en adoptant la proposition de sa commission, et qu’elle ait cru devoir attendre que de itouvelles expériences vinssent éclairer ce sujet. Les rorps savants perdent unn grande partie do

DES POISONS IRRITANTS

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Les corps gras, comme les huiles, le beurre, les crèmes, les graisses, etc., ue sont d’aucune utilité dans l’empoisonnement par l’acide arsénieux ; ils sont même dangereux. Fourcrov avait annoncé

leur influence et de leur considération , quand ils hésitent à proclamer un fait, d’ailleurs parfaitement établi, sous prétexte qu’il n’est pas suffisamment élucidé , surtout lorsque ce fait est susceptible d’être facilement vérifié. Ainsi , d’un côté, tous les praticiens qui ont été à même de soigner des individus empoisonnés par l’acide arsénieux . savent que ces individus ont souvent uriné. J’avais mis hors de doute que les chiens urinent dans l’empoisonnement aigu, alors même qu’on ne leur administre aucune boisson , puisque j’avais constaté la présence de l’arsenic dans l’urine sécrétée pendant cet empoisonnement. Les commissions de l’Institut et de l’Académie de médecine rapportaient dans leur travail plusieurs expériences dans lesquelles les chiens avaient uriné sous l’influence de l’intoxication arsenicale; il y a mieux, j’avais déposé à l’Académie royale de médecine, huit mois avant la discussion, le procès-verbal de 157 expériences relatives au traitement de cet empoisonnement; et parmi ces expériences, la moitié, au moins, établissaient de la manière la plus incontestable non seulement que les chiens urinent dans la période aiguë de l’empoisonnement, alors même qu’on ne leur fait prendre aucun liquide, mais encore qu’on peut leur faire rendre de l’urine par torrents , si je puis m’exprimer ainsi , quand on leur administre des boissons aqueuses et nitrées , c’est-à-dire quand on les place dans les conditions où se trouvent toujours les malades empoisonnés, à qui on fait avaler des boissons. ( Voyez| mon Mémoire inséré dans les Archives générales de médecine de septembre 1841 .) On est donc en droit de se demander pourquoi l’Académie, sur la proposition de M. Bouillaud, n’a pas voulu se prononcer sur une question si nettement tranchée, et pourquoi surtout elle n’a pas imité la commission à tenter de nouvelles recherches et à lui faire un supplément de rapport sur ce point. Que devenait en présence de tant de faits l’assertion inqualifiable de MM. Flandin et Danger?

C’est sans doute pour lever à cet égard les scrupules de l’Académie que M. Delafond , professeur à l’école vétérinaire d’Alfort, a entrepris une série de recherches sur les chevaux et sur les chiens, dont les résultats confirment pleinement ce que j’avais établi. 11 résulte de ce travail, 1° que les chevaux bien portants qui n’ont ni mangé ni bu, sécrètent, terme moyen, 118 millilitres d’urine par heure; tandis que les chiens n’en fournissent que 24 millilitres, lorsqu’ils sont placés dans les mêmes conditions ; 2° que les chevaux empoisonnés, d’une manière aiguë , par l’acide arsénieux, alors qu’ils ont été privés d’aliments et de toute boisson , sécrètent par heure trente-cinq millilitres d'urine, c’est-à-dire les deux septièmes de la proportion qu’ils fournissent à l’état normal , et que les chiens, dans les mêmes circonstances, en donnent à peu près un sixième. « La sécrétion urinaire, dit M. Delafond, n’est donc pas suppri- » mée, mais notablement diminuée, dans l’empoisonnement aigu par l’acide » arsénieux.» Le tableau ci-joint, emprunté à ce professeur distingué, montrera que chez certains chevaux soumis à l’influence de l’acide arsénieux pendant quarante-trois et cinquante-une heures , la quantité d’urine rendue s’est élevée à 3 litres 45 centilitres, ou à 2 litres 55, et chez quelques chiens à six ou quatre centilitres, après un empoisonnement aigu qui n’avait duré que huit ou douze heures. Que l’on juge maintenant de la proportion d’urine qu’il est possible de faire sécréter à ces animaux, lorsqu’au lieu de les priver de

ÜE l’acide arsénieux.

ce fait, dont Renault a vérifié l’exactitude par des expériences directes : tous les animaux auxquels il a fait prendre l’acide arsénieux

lout aliment et de loute boisson , on leur donne d’abondantes tisanes aqueuses et nitrées. (V. supplément, page 715.)

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