‹ Traité de toxicologie (volume 3)Chapitre 53 sur 85 · ORFILA · texte numérisé non relu

ORFILA

2>ES OXYDES D’AMTIMOÏNE.

Les oxydes d'antimoine obtenus en calcinant l’antimoine métallique , en chauffant ce métal avec l’acide azotique , etc , se revivifient facilement lorsqu’on les chauffe avec du charbon dans un creuset de terré; ils sont insolubles dans l’acide azotique; mis en contact avec l’acide chlorhydrique, iis se dissolvent et donnent un chlorure précipitable en blanc par l’eau, et ch bouge plus ou moins foncé par l’acide sulfhydrique ; mis dans un appareil de Marsh ils fournissent de l’antimoine métallique. Ces caractères suffisent pour distinguer ces oxydes de tous les corps avec lesquels ils pourraient être confondus. Leurs propriétés vénéneuses sont assez énergiques.

DtJ KERMÈS MINÉRAL.

BU EERRE B’AMTIMOINE.

Le verre d’antimoine est formé de protoxyde d’antimoine , de protosulfure de ce métal et d’acide silicique; il contient ordinairement aussi du fer, du manganèse et de l'alumine. Il est transparent , et lorsqu’on l’introduit dans un appareil de Marsh il est désoxydé et fournit de l’antimoine métallique. Traité par l’acide chlorhydrique à la température de 50 à 60° , il se dissout en entier , à moins qu’il ne contienne une très grande quantité d’acide silicique : la dissolution , composée principalement de chlorure d’antimoine , précipite par l'eau un oxychlorure d’antimoine blanc , et par l’acide sulfhydrique du sulfure d’antimoine orangé ou rouge.

Le verre d’antimoine peut occasionner des accidents plus ou moins fâcheux. « Cognitci no bis sunt aliquot exempla , dit Hoffmann, ubi vit mm antimonii in substantiel pr opina lum , prœsertim, cum jam prima regio spasmis obnoxia fuit, non secus ac arsenicum inlra aliquot fieras mortem intulit, prœcedentibus omnibus signis ac symptomatibus quœ propinalum venenum indicant et sequuntur (1). » Cet auteur célèbre rapporte l’observation d’un individu atteint de fièvre intermittente , à qui on fit prendre du verre d’antimoine quelques instants avant l’accès : des vomissements abondants, des déjections alvines fréquentes , des convulsions , un tremblement général et une grande anxiété, tels furent les symptômes qui se manifestèrent et qui cessèrent pendant le stade de la chaleur. Le lendemain, tourmenté par un nouvel accès, le malade succomba aux accidents développés par le poison. A l’ouverture du cadavre on trouva l’estomac enflammé et sphacélé (2).

DU KERMÈS MIMER Ali ET DU SOUFRE BORÉ

D’ANTIMOISTE.

Le kermès, connu aussi sous les noms d 'oxyde d'antimoine hydro-su! furé brun , d'oxy - sulfure d'antimoine hydraté , est un mélange de protoxyde et de sulfure d’antimoine. Sa couleur rouge brune est d’autant plus foncée, toutes choses égales d’ailleurs, qu’i a été mieux préservé du contact de la lumière. Lorsqu’on l’introduit dans un appareil de Marsh , même en proportion excessivement minime, il se décompose et donne de i’antimoine métallique. Il est inso-

(J) Friderici Hoffmùnni Opéra omnia , tcm. r, 176/, pars. U, cap. u, dus F enenis , p. 197. Genevœ.

(2) /ctem,pars u, cap. y, p..213.

DES POISONS IRRITANTS

lubie dans l’eau. Si on le fait bouillir avec une assez grande quantité de dissolution de potasse caustique , il se décompose sur-le-champ , perd sa couleur, et se transforme en protoxyde blanc d’antimoine insoluble, et en un liquide qui n’est autre chose que du polysulfure de potassium, tenant un peu d’oxyde d’antimoine en dissolution : on peut s’assurer que ce liquide renferme du protoxyde d’antimoine en le mêlant avec quelques gouttes d’acide azotique ; sur-le-champ cet acide s’unit à la potasse, et on voit paraître un précipité d’un jaune plus ou moins rougeâtre, composé de sulfure d’antimoine.

Le soufre doré d’antimoine, composé comme le kermès, si ce n’est qu’il contient plus de soufre, offre une couleur jaune rougeâtre, et se comporte comme lui avec les agents précités.

Ces deux médicaments , surtout le dernier, sont nuisibles lorsqu’ils sont administrés inconsidérément. On a vu le soufre doré produire des vomissements abondants , des selles copieuses et l’inflammation d’une portion du canal digestif.

©U PROTO-CHLORURE B’AMTIMOISfE (Beurre d’Antimoine).

Il est sous forme d’une masse épaisse graisseuse, incolore, qui jaunit à l’air, deiui-transparente et d’une causticité extrême ; il attire l’humidité de l’air, et donne un liquide dense, oléagineux, très caustique aussi, qui n’a rien laissé précipiter. Mis dans l’eau, il est décomposé et transformé en oxychlorure d’antimoine blanc insoluble; une portion de ce précipité reste dissous dans l’acide chlorhydrique qui s’est formé par suite de la décomposition de l’eau; le liquide surnageant l’oxychlorure précipité , fournit avec l’acide sulfhydrique du sulfure d’antimoine orangé. Enfin, il suffit d’introduire dans un appareil de Marsh une petite quantité de protochlorure d’antimoine (beurre), pour obtenir au bout de quelques instants de l’antimoine métallique sous forme de taches ou d’anneau.

Le beurre d’antimoine agit sur l’économie animale à la manière des caustiques les plus puissants.

BI L’OXYCHLORURE !>’ ANTIMOINE.

Il est blanc, insoluble dans l’eau, et soluble dans l’acide chlorhydrique; l’acide sulfhydrique donne avec lui, qu’il soitdissous ou solide, du sulfure d’antimoine orangé; il fournit bientôt de l’antimoine sous forme de taches ou d’anneau , quand on l’introduit dans un appareil de Marsh.

Olaüs Borrichius rapporte qu’un marchand de Copenhague , qui souffrait depuis long-temps des douleurs de goutte et d’une grande

DU VIN ANTIMONIÉ.

faiblesse clans les genoux, se mit entre les mains d un chirurgien de vaisseau, qui lui persuada qu’il ne guérirait jamais de ses infirmités sans la salivation. Il prit donc , de l’avis de ce chirurgien , quelques doses un peu fortes de mercure de vie (oxychlorure d’antimoine) qui le purgèrent violemment par haut et par bas, et qui lui causèrent ensuite une salivation si considérable, qu’il tomba enfin dans un état d’é puisement et de faiblesse qu’on ne saurait imaginer. Appelé vers la fin de juillet, il le trouva froid comme de la glace, quoiqu’il y eût un grand feu dans sa chambre; son pouls était imperceptible; il respirait avec une extrême difficulté; il jouissait cependant de toutes ses facultés intellectuelles. Il mourut dans la nuit (1).

BU VIN ÂNTIMONIB.

Le vin antimonié porte aussi le nom de vin émétique : sa composition varie suivant la manière dont il a été préparé : ordinairement on l’obtient en faisant digérer pendant dix à douze jours 130 grammes de verre d’antimoine, dans 1 kilogramme de vin de Malaga ou de tout autre vin blanc. Les acides tartrique, malique et acétique contenus dans le vin dissolvent une certaine quantité d’oxyde d’antimoine, auquel ce médicament doit ses principales propriétés.

Ce vin antimonié est d’une couleur jaune, d’autant plus foncée qu’il est plus concentré , au point qu’il paraît rouge lorsqu’il est dans un grand état de concentration ; sa saveur est douceâtre et légèrement styptique. Il est transparent : cependant, lorsqu’il n’a pas été filtré, il est trouble, et il jouit alors de propriétés médicales beaucoup plus énergiques. Il rougit fortement la teinture de tournesol. Si on le met dans une cornue de verre à laquelle on adapte un ballon , et qu’on chauffe graduellement cette cornue , on obtient dans le récipient de l’alcool, et il reste un liquide épais, composé des différents principes fixes du vin et des sels antimoniaux. Ce liquide, mis dans un appareil de Marsh aussi bien que le vin antimonié lui-même , donne de l’antimoine métallique. Le vin antimonié ne précipite point par l’eau. Si l’on fait passer du gaz acide suif hydrique dans une grande quantité de vin émétique , on obtient un précipité rouge foncé ( sulfure d’antimoine). L’acide sulfurique le précipite sur-le-champ; le dépôt est d’une couleur jaune foncée, tirant légèrement sur le gris. L’infusion alcoolique de noix de galle se comporte avec cette liqueur comme avec la dissolution de tartre émétique ; elle la précipite en blanc sale.

Ces caractères suffisent pour distinguer le vin antimonié de toutes

X)' Acta hicdiva phi/osophico Hufniermia , ami. 1 077, vol. v, obs. LU, p. Ht.

DES POISONS IRRITANTS

les autres préparations médicinales. 11 arrive quelquefois que le vin émétique soumis à l’analyse se comporte un peu différemment avec les réactifs dont je viens de faire mention : cet effet dépend de la nature du vin qui entre dans sa composition , de la quantité d’oxyde d’antimoine qu’il tient en dissolution, et de la manière dont il a été préparé. Dans ce cas, on doit avoir recours à deux des caractères que j’ai fait connaître, et qui sont toujours constants: 1° la possibilité d’obtenir de l’alcool par la distillation de ce médicament; 2° la séparation de l’antimojne métallique du résidu de cette distillation, à l’aide de l’appareil de Marsh.

Si le vin émétique a été préparé en faisant dissoudre du tartrate de potasse antimonié dans du vin blanc , ses propriétés différeront un peu de celles dont je viens de parler ; mais il sera toujours aisé de le reconnaître , en ayant égard à tout ce qui précède et aux caractères du tartre stibié. (Voy. page û87. )

Le vin antimonié jouit des propriétés délétères les plus énergiques : aussi ne l’emploie-t-on en médecine que sous forme de lavement, depuis 8 jusqu’à 130 grammes. Je vais rapporter deux observations d’empoisonnement par ce liquide mêlé avec une certaine quantité de verre d’antimoine.

Observation lre. — On lit dans Manget, qu’une femme laissa digérer pendant une heure , quelques décigrammes de verre d’antimoine dans du vin blanc, et qu’elle avala le lendemain matin le liquide et la portion de verre qui n’avait pas été dissoute : le poison ne produisit d’abord aucun accident ; mais il détermina ensuite des vomissements abondants et si violents, que, ne pouvant plus se soutenir, elle tomba par terre. Son mari la trouva dans cette situation, avec les membres froids et roides comme si elle était morte; il employa différents moyens excitants pour la faire revenir, et enfin il parvint à lui rendre la respiration en jetant de l’eau froide sur sa figure. Quand elle eut recouvré l’usage de ses sens, elle ne cessa cependant pas de vomir et d’ètre agitée par des mouvements convulsifs, jusqu’à ce qu’une boisson abondante de bouillon eût sut monté l’action violente de ce poison ; mais elle resta long-temps faible. Lorsqu’elle commençait à reprendre des forces, elle fut atteinte d’une douleur très vive au pied droit; le lendemain , la gangrène s’en empara : on en fit l’amputation à environ ü centimètres du genou. Elle était presque guérie des suites de l’amputation, lorsqu’il se manifesta, dix -sept jours après l’empoisonnement, un catarrhe suffocant qui la fit périr peu après (1).

(1) Manget, Biblioth. medic ., tom. IV, lib. xvm , p. 449. Genevœ , 1G39.

Sans prétendre expliquer l'affection gangréneuse du pied droit, que l'on pourrait peut-être attribuer au froid glacial des extrémités, je crois que l’affection thoracique a pu être le résultat de l’irritation occasionnée sur les

DFS VAPFFHS ANTIMOMALFS.

A l’ouverture, on trouva que les poumons adhéraient fortement à la plèvre, principalement du coté dioiL; i!s étaient tachetés; les bronches étaient remplies dans toute leur étendue q un puicus écumeux. Les ca« vités de la poitrine contenaient heaucotip d’eau dans l’endroit où les poumons étaient libres. Le cœur renfermait des concrétions polypeuses. L’estomac était distendu. Le foie , d’une couleur jaune, un peu bigarrée , adhérait au diaphragme dans quelques endroits. La rate était plus volumineuse qu’à l’ordinaire.

Observation — Fabrice de Hilden dit qu’une femme qui se plaignait de douleurs a l’estomac, prit en deux fois, par ordre du médecin . une potion qui n’était autre chose que du vin dans lequel on avait mis du verre d’antimoine. La première dose occasionna des vomissements al)on: délits et répétés, qui furent encore plus considérables lorsqu’elle avala la seconde portion. La malade devint sourde de l’oreille droite (1).

©SS AUTB.ES PRÉPARATIONS ANTIMONIALES.

L’antimoine diaphonique lavé et non lavé, la matière perlée de Kerkringius, le foie d’antimoine, le safran de mars ou crocus métal lorum , etc., sont autant de préparations vénéneuses, contenant touîe| une plus ou moins grande quantité d’un composé d’oxygène et d’antimoine uni à d’autres matières.

On peut extraire l’antimoine métallique de ccs diverses préparations en les introduisant dans un appareil de Marsh La présence de ce métal suffit seule pour prononcer dans un cas d’empoispnn.cment. Je ne m’étendrai pas davantage sur l’histoire de ces préparations dont la plupart sont bannies aujourd’hui de la matière médicale, et qui sont rarement, pour ne pas dire jamais, l’objet des recherches médico-légales.

©ES VAPEURS ANTIMONIALES.

Les individus exposés à l’action des vapeurs antimoniales éprouvent une grande difficulté de respirer, un serrement à la poitrine accompagné d’une toux plus ou moins sèche, et qui n’est souvent que le prélude d’une hémoptysie; ils sont sujets à des coliques et au dévoiement. Fourcroy parle de cinquante personnes chez lesquelles tous ces symptômes se développèrent dix ou douze heures après avoir respiré les vapeurs du sulfure d’antimoine qu’on avait fait détoner avec

poumons par la préparation antimoniale : du moins celte opinion nie paraît extrêmement probable d’après les faits nombreux rapportés par M. Magendie, dans son premier Mémoire sur l’émétique.

(1) Fubricii Uilduni , ouvrage cité, cent, v, obs. xu, p. 233. Lugduni, 3G4h

DES POISONS IRRITANTS

du nitre. M. Lohmerer a vu quatre individus qui étaient fréquemment exposés à des émanations antimoniales dans un établissement où l’on préparait en grand du tartre stibié , du beurre et du verre antimonié , où l’on fondait de la poudre d’Algaroth , et où il se dégageait surtout des vapeurs d’acide antimonieux , d’acide antimonique et de chlorure d’antimoine. Il a observé les symptômes suivants : douleurs de tête, difficulté de respirer, point de côté et douleur pongitive dans le dos, râle muqueux et sifflement dans la poitrine, expectoration difficile de quelques grumeaux tenaces, insomnie , sueurs abondantes et abattement général, anorexie, diarrhée, dysurie avec écoulement de mucosités causant un sentiment de brûlure dans l’urètre, flaccidité de la verge, dégoût du coït, et meme impuissance complète , pustules sur différentes parties du corps, mais principalement sur les cuisses et sur le scrotum, douleurs dans les testicules, atrophie de ces organes ainsi que du pénis. ( Journal de Chimie médicale , année 1840, page 629.)

il n’est pas douteux* que l’action prolongée de ces vapeurs ne puisse amener la mort; mais il n’est pas encore démontré que les accidents dont il vient d’être fait mention , ne soient dus , en partie du moins , aux vapeurs arsenicales que fournissent la plupart des antimoines du commerce, lorsqu’ils sont chauffés ou traités par quelques agents énergiques.

M. Lohmerer conseille les antiphlogistiques , le lait, et plus tard l’opium , le tannin , et surtout le quinquina à l’intérieur et en lotion.

DI ^ÉMÉTINE.

Les nombreux rapports qui existent entre les symptômes et les lésions de tissu développés par le tartre stibié et l’émétine , m’engagent à placer ici l’histoire de cette substance alcaline découverte par M. Pelletier dans le cephœlis ipecacuanha , dans le psycothria eme tica , et dans le viola emetica.

L’émétine pure est composée d’oxygène, d’hvdrogène, de carbone et d’azote. Elle est pulvérulente , d’un blanc quelquefois jaunâtre , légèrement amère et très peu soluble dans l’eau , quoiqu’elle se dissolve plus facilement que la morphine et la strychnine. Elle est très fusible et se liquéfie vers le 50e degré du thermomètre centigrade. Mise sur les charbons ardents, elle se tuméfie, se décompose et laisse un charbon très léger et spongieux. Exposée à l’air, elle s’y colore légèrement sans éprouver d’autre altération. Elle se dissout très bien flans l’alcool . et la dissolution ramène au bleu le papier de tournesol

DE L’ÉMÉTINE.

rougi par un acide . Elle est peu soluble dans l’éther. Tous les acides minéraux la dissolvent , et forment des sels dont la noix de galle précipite des flocons abondants d’un blanc sale.

La substance décrite sous le nom d 'émétine, en 1817 , par MM. Pelletier et Magendie, est composée d’émétine, d’un acide et d’une matière colorante. Administrée à la dose de 5 , 10 ou 15 centigrammes, elle détermine des vomissements plus ou moins violents. Introduite dans l’estomac des chiens depuis 30 jusqu’à 50 centigrammes, elle commence par occasionner des vomissements qui se prolongent plus ou moins, et auxquels succède un état d’assoupissement; nu bout de douze ou quinze heures, les animaux succombent, et l’on découvre, comme avec l’émétique, une violente inflammation du tissu propre du poumon et de la membrane muqueuse du canal digestif, depuis le cardia jusqu’à l’anus. On observe des effets pareils lorsque l’émétine dissoute dans une petite quantité d’eau est injectée dans la veine jugulaire , dans la plèvre , dans l’anus ou dans le tissu des muscles. M. Magendie pense que Y émétine pure est trois fois plus active que celle dont je parle.

Le meilleur moyen de s’opposer aux effets vénéneux de ces substances consiste à faire prendre une légère décoction de noix de galle, qui a la propriété de la décomposer. ( Recherches chimiques et physiologiques sur t’ipécacuanha , par MM. Magendie et Pelletier, Journal de Pharmacie, n° 4, 1817.)

La violette ( viola odorata de L. renferme dans toutes ses parties, et notamment dans la racine , d’après un travail de M. Boullav, un principe alcalin comparable par ses propriétés à l’émétine , dont il diffère seulement par une moindre solubilité et une plus grande âcreté, et qui a reçu le nom de violine ou d 'émétine indigène. Introduite dans l’estomac ou appliquée sur le tissu cellulaire sous-cutané des chiens à la dose de 30 à 50 centigrammes, la violine occasionne la mort dans l’espace de vingt-quatre à quarante-huit heures.

DES POISONS IRRITANTS

Æ*répa»'a€’®MS JJÆercurieWes*

BU SUBLIMÉ CORHÜSÎF.

Action sur l’économie animale.

Expérience ire. — Broclie a injecté dans l’estomac d’un lapin, au moyen d’une sonde de gomme élastique, 30 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans grammes d’eau distillée : trois minutes après l’injection, l’animal, sans avoir éprouvé la moindre souffrance, est devenu insensible ; il a eu quelques mouvements convulsifs, et il est mort quatre minutes et demie apres que l’injection a été faite. On a remarqué après la mort un tremblement des muscles volontaires, qui a duré pendant quelque temps. A l’ouverture du thorax, on a trouvé le cœur sans aucune action, et le sang contenu dans le côté gauche de ce viscère d’une couleur écarlate. L’estomac, très distendu, renfermait dans sa portion cardiaque la nourriture de l’animal délayée dans le fluide injecté ; la portion pylorique contenait quelques matières dures et solides; il y avait au centre de ce viscère une forte contraction musculaire qui avait empêché le passage du liquide vénéneux de la portion cardiaque à la portion pylorique. La membrane muqueuse de celle dernière partie était dans son état naturel ; mais celle qui appartient à la portion cardiaque était d’une couleur grise brunâtre, et se déchirait facilement; sa texture était complètement détruite dans quelques endroits, au point de ressembler a une pulpe.

Expérience 11e. — On a injecté dans l’estomac d’un gros chat 1 gramme 30 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 2/ 1 grammes d’eau distillée : cinq minutes après , l’animal a eu deux vomissements ; il a été inquiet, souffrant, immobile ; ses pupilles étaient dilatées. Vingt-cinq minutes après le moment de l’injection du poison, il a éprouvé des mouvements convulsifs des muscles volontaires , et il est mort. A l’ouverture du thorax, faite immédiatement après la mort, on a observé que le cœur ne se contractait que très faiblement. L’estomac était parfaitement vide ; la membrane muqueuse offrait dans toute son étendue une couleur grise brune; elle avait perdu sa texture, et, comme dans l’expérience précédente, elle se déchirait, et se séparait avec la plus grande facilité de la membrane musculaire ; celle qui fait partie du premier quart du duodé num offrait une pareille altération, mais moins prononcée.

Expérience iiic. — L’injection d’une égale quantité de sublimé corrosif a été faite dans l’estomac d’un lapin et d’un chat morts : l’altération de la membrane muqueuse a été la même, à peu de chose près, que celle que je viens d’indiquer.

Expérience ive. — On introduisit dans l’estomac d’un lapin dont les nerfs de la huitième paire avaient été coupés, une dissolution de sublimé

DU SUBLIMÉ CORROSIF. 507

cor osif : les effets du poison furent les mêmes que si les nerfs n’eussent pas été coupés.

Expérience vc. — On coupa sur un lapin les nerfs de la huitième paire au cou, et la moelle épinière au milieu du dos; on injecta dans l’ab lomen une dissolution de sublimé corrosif : Faction du cœur cessa dans le même instant.

Expérience vip. — Une petite quantité de sublimé corrosif fut injectée dans la partie postérieure de l’abdomen d’une grenouille : cinq minutes après, le cœur ne se contractait plus, mais la sensibilité n'était pas diminuée; l’animal était encore un peu sensible au bout d’une heure. Les effets du poison furent les mêmes que ceux qu’aurait produits l’excision du cœur.

Expérience vne. — On enleva la moitié postérieure de la moelle épinière de manière à empêcher la communication entre les nerfs des extrémités postérieures avec le reste du système nerveux; alors on injecta une dissolution de sublimé corrosif entre la peau et les muscles de la eu Use et de la jambe. Le cœur cessa de battre sept minutes après l’injection du sublimé.

Expérience vme. — On injecta dans l’abdomen d’un lapin qui était sous l’influence du woorara ( voy. tom. n) , et dont la circulation était soutenue par la respiration artificielle , une dissolution de sublimé corrosif. Le cœur cessa d’agir peu de temps après l’injection, comme si le woorara n’eût pas été administré : cependant nous verrons que le propre de ce prison est de détruire la sensibilité du système nerveux.

Expérience ixe. — On recommença l’expérience, avec cette différence que l’on coupa au cou la moelle épinière, et que l’on détruisit la substance du cerveau au moyen d’un instrument, avant de faire l’injection du sublimé dans l’abdomen , lorsque l’animal était déjà sous l’influence du woorara : le cœur cessa de se contracter comme à l’ordinaire (!).

Expérience xe. — Après avoir fait un certain nombre d’expériences, M. Lavort s’exprime ainsi (2) : « En supposant qu’une partie de sublimé ait passé dans les voies de la circulation , et en calculant l’effet qu’il doit produire sur les liquides avec lesquels il se mêle, par faction qu’il exerce sur les solides qui lui sont soumis, on verra combien devrait être prompte la mort qui suivrait une pareille inoculation : en effet , il est facile de démontrer par des observations journalières et par des expériences faites sur les animaux vivants, que la plus petite partje d’uu liquide âcre, caustique, ou même légèrement acide, intrmhffte dans les vaisseaux d’un animal, détermine la mort avec une promptitude extrême; mais il faut bien noter que, dans ce cas , les accidents qui la précèdent et l’amènent ne sont pas du tout ceux que produit le sublimé appliqué à 1 extérieur. Plusieurs animaux que l’on a soumis à ces expériences n’ont jamais sur-

(t) Furlher experiments and observations on the action oj poisons on llie animal System-, by C. Brorlie, Pliilosophical Transactions, 1812.

(<0 Dissertation inaugurale, p. 19, 22 thermidor an x.

DES POISONS IRRITANTS

vécu plus de quelques minutes à l'injection du liquide. Chez quelques uns la mort a clé si prompte , que l’on n’a pu saisir aucun des symptômes qui l’ont précédée. Presque tous ont passé de la vie à la mort d’une manière si peu sensible, que l’on a eu beaucoup de peine à s’apercevoir de ce changement d’état. Immédiatement après l’opération, l’animal lombait dans un état de torpeur, les yeux se fermaient, la respiration devenait rare, les mouvements du cœur imperceptibles, et il expirait sans avoir donné le plus léger signe de douleur.

» Si l’on rapproche ce genre de mort de celui qui résulte de l’application à l’extérieur du sublimé corrosif; si l’on compare les accidents qui, dans ces deux cas, la précèdent et l’amènent, on ne pourra qu’être frappé du peu d’analogie qu’ils ont enlre eux. Dans le premier, la sensibilité paraît éteinte ; l’animal meurt sans donner aucun signe de douleur. Dans le second, la sensibilité est portée à son plus haut degré, et l’animal périt livré aux douleurs les plus atroces. D’un côté l’on voit des spasmes , des convulsions , des sueurs froides , du délire , et cette longue série d’accidents qui caractérisent la lésion du genre nerveux; le coma, la torpeur, l’insensibilité, caractérisent le second état, et on peut dire que, si dans l’un et l’autre le système nerveux est lésé, il l’est du moins dans tous les deux d’une manière absolument opposée. »

Expérience xie. — M. Campbell qui n’a fait qu’un très petit nombre d’expériences sur cet empoisonnement , conclut que les chats qui ont été l’objet de ses essais sont merts à la suite d’une vive corrosion déterminée par le sublimé, qui, du reste, agit sur les intestins et sur les glandes salivaires (1).

Expérience xii*. — Lorsqu’on applique sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un chien depuis 20 centigrammes jusqu’à 1 gramme de sublimé corrosif, même enveloppé dans un linge lin, la tristesse, l’inappétence, quelquefois des vomissements, des déjections souvent sanguinolentes, la faiblesse, la paralysie générale, sont les seuls symptômes qui précèdent la mort, laquelle a constamment lieu sans symptômes convulsifs. En ouvrant le cadavre, on remarque que l’estomac offre tantôt une inflammation évidente de la membrane muqueuse, avec exhalation sanguine à sa surface interne, tantôt des taches noires, tantôt enfin des ulcérations. Le rectum est le siège de deux altérations bien distinctes : tantôt c’est un amincissement remarquable de ses parois , qui ont contracté une lividité plus ou moins forte , par le contact d’un liquide roux , noirâtre , très fétide qu'il contient souvent ; tantôt, et dans le plus grand nombre des cas, cet intestin est contracté sur lui-même , et les plis que forme alors la membrane muqueuse sont ronges ou noirâtres, soit dans leur totalité, soit seulement dans un point de leur étendue, et c’est le plus souvent à la partie supérieure. On observe également cette altération des gros intestins lorsque le poison a été appliqué sur le cou ou in-

(l) l'entamen medicum inaugurale de venenis mineralibus , par Campbell. Edimbourg , 1813.

DU SUBLIMÉ CORROSIF

jecté dans les veines. Le duodénum a offert quelquefois auprès du pylore quelques taches noires semblables à celles qui existaient dans l’estomac. Les autres intestins grêles ont paru peu altérés. Dans une de ces expériences, le cœur présentait des taches noires dans son tissu charnu, immédiatement au-dessous de la membrane interne des ventricules. Les poumons sont souvent le siège d’une altération sensible; quelquefois ils sont gorgés d’un sang noir qui ne les empêche pas cependant d’être crépitants; le plus souvent ce sont des taches noires ou des infiltrations sanguines existant sur le bord antérieur de ces organes, et dont le centre fait quelquefois une saillie comme tuberculeuse au-dessous de la plèvre.

On a remarqué les mêmes lésions organiques lorsqu’on a injecté dans la veine jugulaire 5, 10 ou 12 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans l’eau (Smith).

Expérience xme. — A onze heures du matin, j’appliquai sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un chien robuste et de moyenne taille, 15 centigrammes de sublimé corrosif à l’état solide ; à six heures du soir, l’animal paraissait un peu abattu. Le lendemain, à onze heures , le pouls était très accéléré, la langue humide et de couleur naturelle ; du reste , il n’y avait aucun signe de paralysie ni de vertige. A cinq heures , la respiration était difficile ; l’animal était couché sur le côté sans pousser la moindre plainte : on le trouva mort le jour suivant.

Ouverture du cadavre. — Le membre opéré était infiltré et assez enflammé ; la partie sur laquelle le poison avait été appliqué était grisâtre. La membrane muqueuse de l’estomac, de couleur naturelle, offrait, près du pylore, six ou sept taches noires comme du charbon, produites par du sang veineux extravasé dans l’épaisseur de la membrane ; les intestins grêles ne présentaient aucune altération ; l’intérieur du rectum était un peu rouge. Les poumons, crépitants, d’une couleur brune, contenaient une assez grande quantité de sang, et nageaient sur l’eau. La valvule mitrale du ventricule gauche du cœur était d'un rouge cerise dans toute so?i étendue; du reste, cet organe paraissait dans l’état naturel.

Expérience xive. — A onze heures du matin, j’appliquai sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un chien très fort 30 centigrammes de sublimé corrosif solide. A une heure, l’animal vomit. Le lendemain, il eut une soif ardente ; du reste, il ne présentait aucun symptôme remarquable. Le jour suivant, il refusait les aliments, cherchait à avaler de l’eau qu’il ne tardait pas à vomir ; il eut de légers vertiges sans donner le moindre signe de convulsion ni de paralysie; il ne poussait aucun cri plaintif, et mourut à quatre heures de l’après-midi.

Ouverture du cadavre. — Le membre opéré était très infiltré et fortement enflammé ; on ne découvrait plus un atome de sublimé corrosif ; la plaie, était grisâtre. L’estomac contenait une assez grande quantité de mucus jaunâtre ; sa membrane muqueuse offrait çà et là quelques points d’un rouge-cerise; elle était légèrement ulcérée près du pylore. Les intestins grêles paraissaient dans Létal naturel. Le rectum était très en-

Üè des ftâêêiïs imitants.

flammé. La valvule friruspide ou auriculaire droite du cœur était parsemée de taches noires , de la grosseur de la tête d’une épingle, formées par du sang extravasé, et qu’il suffisait de frotter légèrement pour convertir en ulcère; du resté, le cœur n’était le siège d aucune autre altération. Les poumons étaient crépitants, un peu infiltrés , et nageaient sur l’eau.

Expérience xvc. — À onze heures du matin , j’appliquai 30 centigrammes de sublimé corrosif solide sur le tissu cellulaire de la partie inférieure et latérale du cou d’un chien de moyenne taille; l’animal mourut au bout de trente-six heures.

Ouverture du cadavre. — La plaie et les parties environnantes ét aient dans le même état que dans l’eNpéricnce précédente. La membrane muqueuse de l’estomac était très enflammée; la portion Cardiaque était d’un rouge-cerise; la partie qui avoisine le pylore offrait une couleur noirâtre , comme si elle Côt été scarifiée; les autres portions du canal digestif étaient un peu rouges. Il fut impossible de constater quel était l’état du cœur et des poumons.

Expérience xvie. — Le 13 septembre â onze heures du matin, j’ap pliquai sur le tissu cellulaire du dos d’un chien petit et faible 30 centigrammes de sublimé corrosif solide. Lë 15, l’animal n’éprouvait d’autre symptôme remarquable que de l’inappétence et une soif ardente; il vomit l’eau peu de temps après en avoir avalé. Le 16, le 17 et le 18, même état, accélération marquée des battements du cœur : il mourut dans la nuit du 18 au 19.

Ouverture du cadavre. — - Le canal digestif ne paraissait être le siège d’aucune altération. La membrane qui tapisse l’intérieur des deux ventricules du cœur était rouge d enflammée; on voyait plusieurs taches de la même couleur sur quelques unes des colonnes charnues de cet organe ; les paquets graisseux contenus dans les ventricules et dans les oreillettes étaient enflammés. Les poumons étalent gorgés et tachetés de points noirs.

Expérience xvii®. — Le docteur Gaspard injecta dans les veines d’une chienne de taille médiocre environ 7 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans l’eau, et il survint une espèce de dyssenteric accompagnéede vomissements et d’excrétion gélatineuse, sanieuse , sanguinolente; en outre , salivation considérable de temps en temps, et ce qui est surtout remarquable, des symptômes d'inflammation pulmonaire, et la mort trois jours après. Le rectum était très enflammé, le foie noirâtre, la vésicule pleine de bile noire, épaisse et très visqueuse , les poumons parsemés d'une foule de petits abcès séparés les uns des autres par le tissu du poumon, à peu près sain.

Expérience xviile. — 5 centigrammes du même poison injecté dans la veine jugulaire d’un grand chien ont bientôt causé la salivation, la dyspnée et les symptômes inflammatoires pulmonaires précédents. Les jours suivants, ces derniers ont été plus graves, avec vomissements, déjections liquides, fièvre, mouvements convulsifs. L’animal est mort le quatrième jour. Les poumons étaient parsemés de tumeurs noirâtres, grosses

DÜ SUBLIMÉ CORROSIF.

comme des pois ou des noisettes, les unes enflammées, d’cîtifres supjmrées, quelques unes gangrenées; le foie était noir et ramolli ; Ici vésicule était pleine de bile noire, épaisse it visqueuse.

Expérience xixc. — On a introduit dans la veine jugulaire d'une chienne 25 centigrammes de sublimé dissous dans Zi5 grammes d’eau distillée : ranimai a témoigné de la douleur vers la lin de l’expérience; il a éprouvé de la dyspnée et un grand malaise , et a évacué de Llirine; il a péri au bout de quelques secondes. Les poumons étaient déjà un peu tachés, ccehymosés et gorgés de sang.

ExpéRiènce xxe. — On a injecté 7 centigrammes 5 milligrammes de sublimé dans la veine jugulaire d’un chien de moyenne taille, qui a éprouvé de la dyspnée et de la douleur à la poitrine, des vomissements bilieux et quelques convulsions ; il a poussé des cris perçants et il est mort au bout de cinq minutes. Les poumons étaient un peu engorgés, parsemés d’une foule de points li vidés et voisins de l’état d’inflammation.

Expérience xxte. - l\ cèntigrainmes de sublimé dissous dans 16 grammes d’eau distillée ont été injectés dans la veine jugulaire d’une chienne. Quinze minutes après , elle a été affectée de fris ons, de malaise, de déjections alvines, puis de vomissements, de dyspnée, de douleur à la poitrine, de salivation, etc. ; enfin les symptômes péripneumoniqucs et dyssentériques augmentèrent; il y eut ténesme, selles muqueuses et sanguinolentes, et la mort survint cinq heures et demie après l’injection. Les poumons étaient en grande partie enflammés, gorgés de sang, et se précipitaient an fond de l’eau. La membrane muqueuse intestinale était rouge, phlogosée, enduite de mucosités sales, sanguinolentes et sanieuscs. (Journal d? phgsïologie expérimentale , tom. i, 1821.)

Expérience xxne. — Le 23 septembre, je fis avaler à un chien robuste 9 de moyenne taille, 7 centigrammes 5 milligrammes de Sublimé corrosif dosons clans 55 grammes d’eau. L’animal commença a voin r au bout de quatre minutes ; le lendemain il refusa les aliments et parut un peu abattu ; le 25, on lui administra h cen dgrammes de sublimé corrosif dissous dan» 30 grammes d’eau : il vomit à plusieurs reprises au bout de quatre minutes et tomba dans l’abattement ; il refusa les aliments et mourut dans la nuit du 30. Ouverture du cadavre. État de maigreur remarquable. L’estmuac cl les intestins grêles contenaient une très grande quantité de bile jaunâtre et filante; du reste leurs tuniques ne paraissaient pas altérées. L’intérieur du rectum offrait plusieurs rides d’un ronge foncé. Le cœur était flasque; les paquets graisseux contenus dans les cavités de cet organe étaient d’un muge foncé. Les poumons semblaient plus compactes et plus ratatinés que dans l’état naturel. Le cerveau, le foie et les reins n’étai nt le siège d'aucune altération sensible.

Expérience xxnff. — Il est aisé de s’assurer que le sublimé corrosif introduit dans l’estomac des chiens à la dose de 1 ou de plusieurs grammes en dissolution dans l’eau distillée peut être retrouvé dans le foie. (/{<?-* cherches médico-légales , page 56Zi et suivantes, expériences Zic et 5e. )

DES POISONS IRRITANTS

Observation l,e. — M. B., négociant de Liège , âgé de trente ans , d’un tempérament bilieux, d’une constitution robuste, et n’ayant jamais éprouvé aucune indisposition, vint à Paris terminer quelques affaires avec M. D. , chez lequel il logeait. Le 6 août 1813 , il fut pris, sans cause apparente, d’un dévoiement léger qui dura trois jours , et qui fut heureusement combattu par l’ipécacuanha. Le 13 du même mois il paraissait parfaitement rétabli. La température étant ce jour-là très élevée, et M. B. ayant soif, prit en rentrant chez lui, vers les trois heures de l’aprèsmidi , une certaine quantité d’un liquide spiritueux et limpide renfermé dans un flacon sans étiquette (1). La saveur horrible de celte boisson causa à M. B. un tel dégoût et une crainte si grande du danger imminent dans lequel il pouvait se trouver, qu’il cessa tout-à-coup de boire, rejeta tout ce qui était contenu dans sa bouche , et brisa en plusieurs nu ice iux le flacon dans lequel ii y avait encore un peu de liquide. Malheureux ement M. B. en avait avaié une partie. Un resserrement à la gorge et des douleurs atroces dans la région épigastrique furent les premiers symptômes qui se manifestèrent. Je fus appelé sur-le-champ, et j’arrivai auprès de lui à quatre heures cinquante minutes : on me dit qu’il avait vomi beaucoup de matières verdâtres, amères, nullement sanguinolentes, et qu’il avait eu trois selles. Voici quel était son état :

Décubitus sur le dos, face rouge, gonflée et animée; les yeux étaient étincelants et d’une grande mobilité , la pupille resserrée, la conjonctive légèrement injectée , les lèvres sèches, gercées et de couleur naturelle, la langue peu humectée et enduite d’une couche jaune; des douleurs atroces se faisaient sentir dans toute l’étendue du canal digestif , principalement au pharynx ; l’abdomen était tuméfié , douloureux , surtout par la pression. Les vomissements avaient cessé depuis quelques instants, mais les déjections alvines continuaient ; elles étaient peu abondantes et d’un caractère entièrement bilieux ; le pouls, régulier, petit et serré, donnait 112 pulsations par minute; la chaleur de la peau était intense et mordicanle , surtout au front , la respiration gênée , l’urine rare , rendue avec difficulté et rouge. Intégrité parfaite des sens externes , réponses tardives et pénibles, tendance à l’assoupissement; de temps en temps mouvements convulsifs des muscles de la face, des bras et des jambes; crampes continuelles dans tous les membres. ( Trois litres d’eau albumineuse froide donnée par verres à peu de distance l’un de l'autre; vingt sangsues à la région épigastrique , qui furent posées à cinq heures précises ; deux lavements émollients frais.)

A cinq heures et demie, mieux-être marqué; le malade avait pris toute la quantité de boisson qu’on lui avait prescrite; il avait beaucoup vomi et il avait eu quatre selles. ( Deux litres de décoction de graine de lin donnée par verres, diète, impossibilité de faire des fomentations

(I) Je me suis assuré que ce liquide contenait du sublimé corrosif dissous dans l’alcool, reste d’une composition que M. D. , son ami, avait employée quelques jours auparavant pour se traiter d’une maladie vénérienne. M. B. ne connaissait pas la nature de ce corps.

DIT SU MJ MK CORROSIF.

à cause de la sensibilité de l’abdomen.) A six heures, nouveaux vomissements, cessation des crampes et des évacuations, pouls ne donnant que 100 pulsations et offrant le même caractère ; persévérance des autres symptômes , désir de s’entretenir de tout ce qui lui était arrivé. A neuf heures, sommeil très imparfait. A minuit, sentiment de cuisson vers l’extrémité inférieure du rectum, selles abondantes et sanguinolentes, douleurs vives dans l’S iliaque du colon, pouls toujours petit et serré, 115 pulsations. ( Dix sangsues sur le trajet de la portion descendante du colon , trois litres d’eau saturée de gomme , deux lacements émollients avec addition de 2 grammes de laudanum.) Nouveaux vomissements, quatre selles beaucoup moins sanguinolentes, cessation presque subite de la douleur, mieux-être bien marqué, envie de dormir. Le l/j, à huit heures du matin (deuxième jour de la maladie), abdomen peu tuméfié et moins douloureux, langue humectée, nulle envie de vomir ni d’aller à la selle , anus légèrement douloureux , pouls un peu développé et ne donnant que 96 pulsations, peau moins chaude, face moins rouge, membres un peu roides, nul mouvement convulsif, intégrité parfaite des sens et des facultés intellectuelles. ( Potion antispasmodique faite avec, 60 grammes d'eau distillée de fleurs d'oranger , 60 grammes d'eau de menthe, trente gouttes de liqueur minérale anodine, et 45 grammes de sirop d’écorce d'orange. Quaire litres de décoction de graine de lin , à prendre dans la journée, trois lavements émollients et narcotiques à deux heures d’intervalle.) Nouveaux vomissements, nouvelles évacuations alvines non sanguinolentes; ce qui soulage beaucoup le malade. Le soir, exacerbation, 106 pulsations par minute, chaleur plus forte à la peau, sans augmentation des douleurs. ( Eau de gomme , julep huileux, lavement émollient, et narcotique.) Le 15, au matin (troisième jour de la maladie), le maladese sent beaucoup mieux; il a dormi une partie de la nuit; il ne désespère plus; il se plaît à parler du danger dans lequel il s’est trouvé ; il demande à manger ; la langue est humide , les douleurs diminuées, la faiblesse grande ; le pouls est presque dans l’état naturel. ( Eau d’orge, deux bouillons , potion antispasmodique, fomentations émollientes.) Le soir, même état. Le 16, au matin ( quatrième jour de la maladie ), le malade a assez bien dormi, et il ne se plaint que de douleurs légères et non continues dans la région épigastrique : l’appetit est bon. ( Eau d'orge, bouillon.) Le 17 et le 18, même état. Le 19, les douleurs étant presque dissipées, on lui a permis de prendre deux potages. Le 21 et le 22 , il est entré en convalescence. Le 30, il était très bien portant, et il est parti pour son pays.

Pour peu qu’on fasse attention au début de cette maladie, on verra combien il était aisé de la confondre dans les premiers instants avec le choléra-morbus ; en effet, le tempérament de l’individu, l’affection bilieuse dont il avait été atteint quelques jours auparavant, les vomissements bilieux et les selles non sanguinolentes, les convulsions et les crampes dans les membres lorsque la température de l’air était très élevée, tout cela pouvait faire croire à l’existence de cette maladie: cepen-

DES POISONS [MUTANTS.

dant le commémoratif, l’analyse chimique des liquides vomis et l’aveu du malade, prouvent jusqu’à l’évidence qu’il y a eu empoisonnement. La maladie dont M. B. a été atteint est une véritable phlegmasie de la membrane muqueuse intestinale et du péritoine, compliquée d’une affection bilieuse, dont le développement tient à la présence du corrosif, et surtout à la disposition dans laquelle se trouvait M. B.

Il est de la plus haute importance que le médecin ne perde jamais de vue l’analogie qu’il y a entre les symptômes produits par certains poisons et ceux qui constituent plusieurs maladies spontanées. L’ignorance de cette partie de la médecine entraînerait l’homme de l’art dans des erreurs très graves.

Observation. 2e (1) — « Un homme assez robuste , d’un tempérament sanguin, âgé de quarante ans environ, prit, vers les dix heures du soir, on ignore pour quelle raison , un reste de sublimé corrosif qu’il avait chez lui pour faire crever les rats. La dose n’était pas petite. Il avait dissous ce poison dans de la bière. Dès l’instant qu’il l’eut avalé, la bouche, l’œsophage et l’estomac se ressentirent de son effet caustique. L’inflammation de la bouche , une chaleur âcre et brûlante à la région de l’estomac , des douleurs déchirantes succédèrent bientôt à la première impression du sublimé corrosif , et se communiquèrent promptement à tout le canal intestinal , avec des douleurs aussi cruelles que celles de l’estomac. Bientôt le visage se gonfla beaucoup et devint d’un rouge cramoisi. Les yeux étaient étincelants , la respiration des plus gênées. Il y avait des anxiétés précordiales, des inquiétudes et des jactations continuelles. Le pouls fut fébrile et petit. On donna d’abord 30 centigrammes d’émétique dans un verre d’eau: s’il n’en résulta que peu de vomissements, les douleurs en augmentèrent beaucoup. Dans cette perplexité , on fit avaler au malade h grammes de thériaque, qui n’apporta aueun calme. Le poison faisait des progrès rapides , et on ne tarda plus à demander M. Dumonceau , qui , vu les circonstances , se pressa de prescrire U grammes de sel d’absinthe dans un verre d’eau , pour décomposer les deux sels métalliques, spécialement le sublimé corrosif. Il y joignit des incrassants et des involvants. Je fus appelé en consultation , et ne pus qu’applaudir aux remèdes que M. Dumonceau, mon confrère, venait d’administrer, et nous jugeâmes à propos de les continuer. Les douleurs atroces reprenaient cependant par intervalles avec vigueur, et semblaient annoncer une corrosion de la membrane interne de l’estomac et des entrailles. Elle eut effectivement lieu. Le malade rendit des selles sanguinolentes; il trouva néanmoins, dans l’usage du sel d’absinthe, dissous à la dose de 8 grammes dans 6 grammes de décoction incrassante de Fuller ( après en avoir pris U grammes en deux fois à peu d’instants d’intervalle) , il trouva , dis-je, un soulagement bien marqué. Quoique les douleurs revinssent encore de temps en temps avec violence , elles se calmèrent cependant peu à peu, de sorte que le lendemain au matin le calme avait succédé à l'orage.

(t) Dumonceau et Pr.AKCfiON , Journal de Médecine , tom. xlix, p. 36.

DU SUBLIMÉ CORROSIF

Tous les symptômes effrayants étaient dissipés; mais il restait une sensation douloureuse de tout le canal alimentaire, et un sentiment général de faiblesse du corps , qui avait été si rudement secoué. »

Observation 3e. — Un enfant de deux ans et demi étant entré secrètement dans la boutique d’un orfèvre , y avala UO centigrammes environ de sublimé corrosif. Il ne tarda pas à éprouver de violentes tranchées , le ventre se gonfla , il se déclara une salivation fort abondante. Le médecin Sigismonde Konig administra un sirop émétique dans lequel il fit entrer du suc de coing , ce qui détermina des vomissements très abondants ; il fit boire ensuite au malade une grande quantité de lait de chèvre mêlé à une décoction mucilagineuse de psyllion. Le gonflement du ventre disparut , les tranchées se dissipèrent , et cet enfant dormit dans la nuit qui suivit immédiatement cet accident. Soixante-quatorze jours après, le malade étant menacé de phthisie , le même médecin crut devoir le mettre de nouveau à l’usage du lait de chèvre coupé avec une décoction de fleurs de mauve et de semences de coing. 11 dit qu’il était en assez bon état lorsqu’il a communiqué son observation (1).

Observation Ue. — Le 25 février 1825, à neuf heures du matin, M. Thénard faisait à l’École polytechnique une leçon sur les azotates et en particulier sur l’azotate de mercure; il avait à côté de lui et dans deux verres semblables de l’eau sucrée et une dissolution concentrée de sublimé corrosif : il avale par mégarde une gorgée de ce dernier liquide , et éprouve aussitôt une saveur horrible; il demande de l’eau albumineuse, et en attendant prend à plusieurs reprises de l’eau tiède ; on se procure des blancs d’œufs , on les délaie dans de l’eau et on les administre cinq minutes après l’empoisonnement. Jusqu’alors il n’y avait point eu de vomissement, quoique le gosier et la luette eussent été titillés. Peu de temps après que l’eau albumineuse a été avalée , les vomissements ont lieu , et la matière rendue présente les caractères du sublimé corrosif combiné avec l’albumine : en effet , le liquide est blanc , floconneux et semblable à l’eau albumineuse dans laquelle on a versé du bichlorure de mercure dissous. Dupuytren arrive lorsque déjà il y a eu quatre ù cinq vomissements et que l’eau albumineuse a été prise plusieurs fois. M. Thénard se sent tellement soulagé , qu’il annonce à Dupuytren qu'il est guéri. On fait prendre de l’huile de ricin et quelques lavements purgatifs. A neuf heures et demie du soir, M. Thénard, qui avait vomi jusqu’alors vingt à vingt-cinq fois, se trouvait à merveille ; il n’y a jamais eu de douleur à l’épigastre ni dans le canal intestinal. Une selle très abondante avait eu lieu dix minutes après l’empoisonnement et hier, avant l’administration des purgatifs. ( Journal de chimie médicale , mars 1825.)

Observation 5e. — Un cuisinier condamné à mort pour avoir volé deux plats d’argent à son maître, convint avec Charles IX qu’il prendrait un

(1) Jacobi Mangeti Bibliolh. med., tom. iv, pars n, p. 455 , hisl. 3 ex. com municatione excell. D. D. Sigismundi Konig., Pliysici bernensis. Geneva*, i 739.

DES POISONS IRRITANTS

certain poison , et immédiatement après du bézahar, antidote beaucoup vanté au roi, et dont le monarque désirait connaître l’etïicacité. Le malheureux devait être mis en liberté s’il échappait à l’action du poison. Voici comment Ambroise Paré rend compte de cet événement extraordinaire : « Et tost après un apothicaire servant luy donna certain poison en potion , et subit de la dite pierre de bezahar. Ayant ces deux bonnes drogues en l’estomach , il se print à vomir, et bientost aller à la selle auecques grandes épreintes, disant qu’il auoit le feu au corps, demandant de l’eau à boire , ce qui ne luy fut refusé. Vue heure après , estant adverty que le dit cuisinier auoit prins cette bonne drogue, ie priay le seigneur de la Trousse me vouloir permettre l’aller uoir, ce qu’il m’accorda, accompagné de trois de ses archers, et trouuay le pauure cuisinier à qvatre pieds , cheminant comme une beste , la langue hors de la bouche , les yeux et toute la face flamboyante, désirant toujours vomir, auec grandes sueurs froides , et iettoit le sang par les oreilles, nez , bouche , par le siège et par la verge. le luy feis boire enuiron demy-sexlier d’huile, pensant luy aider et sauuer la vie ; mais elle ne luy seruit de rien , parce qu’elle fut baillée trop tard, et mourut misérablement, criant qu’il luy oust mieux vallu estre mort à la potence. Il vescut sept heures ou environ ; et estant décédé, ie feis ouuerture de son corps en la présence du dit seigneur de la Trousse et quatre de ses archers, où ie trouuai le fond de son estomac noir, aride et sec , comme si un cautère y eust passé , qui me donna cognoissance qu’il auoit avallé du sublimé , et par les accidens qu’il auoit eus pendant sa nie (1). »

Observation 6e. — Une fdle de petite stature , d’une constitution robuste, avala à onze heures du soir, le 23 janvier 1818, après avoir soupé avec du pain, du fromage et du jambon, lx grammes de sublimé corrosif dissous dans de la bière ; quelques minutes après, les gémissements qu’elle jetait appelèrent auprès d’elle les personnes de la maison où elle servait, et on la trouva à genoux, se plaignant d’un sentiment de brûlure qui partait du creux de l’estomac et s’étendait à la gorge et à la bouche : cette douleur fut bientôt suivie de vomissements; elle rendit son souper, mêlé de mucus visqueux. On lui donna 2 grammes de sulfate de zinc et des blancs d’œufs battus dans de l’eau tiède et dans de l’eau de gruau. On répéta le vomitif une heure après. Après qu’elle eut bu le blanc d’œuf, la matière du vomissement devint floconneuse , semblable à du lait caillé. A trois heures du matin les vomissements étaient bilieux et mêlés de sang; il y eut trois selles brunâtres extrêmement fétides; le pouls était petit , serré et battait 100 fois par minute ; la douleur était diminuée; il y avait de l’assoupissement dont la malade était retirée par le retour de la douleur; la face exprimait l’anxiété. A neuf heures du matin on prescrivit un julep huileux et laxatif, des fomentations émollientes sur l’épigastre, eau de gruau, blancs d’œufs : la malade

(1) OEuvres de Paré , onzième édition, liv. xxi /des Venins , chap. xliv, p. 507.

Dû SUBLIMÉ CORROSIF. 51 1

paraissait mieux. Le soir la douleur d’estomac était moins vive , mais la gorge était très douloureuse et très enflammée. ( Gargarisme émollient , lavement toutes les deux heures.) Le 23, à trois heures du soir, point de selles; la malade n’a point uriné depuis hier matin; point de tension ni de sensibilité à l’abdomen. On sonde la malade avec difficulté , à cause de l’inflammation et du gonflement de l’urètre et de la vessie ; quelques gouttes d’urine s’échappent. (Laxatifs salins diurétiques , lavements.) Le 2/t, évacuations alvines ; la sonde ne fait point couler l’urine ; estomac moins douloureux ; inflammation de la gorge, sentiment de constriction, gencives douloureuses , dents légèrement vacillantes, légère augmentation de la salive. ( Boissons mucilagineuses.) Le 25 , la malade est assise auprès du feu ; elle se trouve mieux ; mais il est évident qu’elle s’affaiblit et décline; selles fréquentes, très fétides; dents très lâches, ptyalisme abondant , haleine extrêmement fétide ; peu de douleur à la pression de l’abdomen. Le cathéter, introduit dans la vessie, ne fait point couler l’urine , et on l’en retire d’une couleur bleue foncée qui ne disparaît qu’à force de frotter cet instrument avec de la craie. Dès ce moment la malade s’épuisa de plus en plus, et elle expira sans douleur quatre-vingt-dix heures après l’ingestion du poison. L’ouverture du cadavre ayant été faite trois jours après la mort, on ne put reconnaître les désordres qui existaient. Fétidité extrême; abdomen ballonné, d’une couleur très foncée ; bouche remplie de mucosités visqueuses ; la face est restée dans des contorsions hideuses. (Observation d’Adjutor dans le Journal de Fothergill , mars 1819.)

Ce fait est loin de pouvoir être présenté comme un modèle de traitement, et si nous l’avons transcrit, c’est pour avoir l’occasion de faire ressortir les vices de la méthode curative employée et pour combattre certaines réflexions de M. Àdjutor. On a de la peine à concevoir qu’on n’ait pratiqué aucune saignée, et qu’on ait fait usage d’émétiques irritants et de laxatifs salins lorsqu’il était certain que la malade était en proie à une gastro-entérite , à une angine, etc. Il est également difficile d’expliquer l’impossibilité où l’on a été de reconnaître les désordres cadavériques trois jours après la mort, pendant le mois de janvier, c’est-à-dire à une époque où les cadavres tardent beaucoup à se décomposer.

Observation 7e. — Je fus appelé le vendredi G mai 1825, à huit heures du soir, par M. M**:< pour donner des soins à sa femme, qui venait d’être affectée tout à-coup d’une maladie aiguë. N’ayant pu m’y transporter qu’à onze heures, je la trouvai dans l’état suivant : elle était étendue dans son lit, les membres abandonnés à eux-mêmes, la peau froide, couverte de sueur, la face pâle, décolorée, les yeux ternes, abattus, entourés d’une auréole bleuâtre, exprimant la souffrance et l’horreur de la position où se trouve une personne qui sent qu’elle n’existe plus que pour mourir ;

DES POISONS IRRITANTS

les lèvres et la langue étaient blanchâtres, contractées, la soif vive; la déglutition était tellement difficile et douloureuse que les moindres gorgées de liquide, par l'irritation qu’elles déterminaient, amenaient des contractions de Toesophage et de l’estomac, suivies de vomissements de matières blanchâtres, muqueuses, filante^, et de matières bilieuses vertes lorsque les efforts de vomissement étaient prolongés. La pression du cou était suivie de douleur ; un sentiment de chaleur et de cuisson existait dans tout le trajet de L’œsophage ; la peau de l’abdomen était froide dans tous les points ; la région épigastrique seule dénotait de la douleur à la moindre pression. La malade y accusait la chaleur la plus vive et des douleurs insupportables. Des évacuations alvines avaient eu lieu, et des envies d’aller à la selle se répétaient fréquemment ; elles étaient tellement pressantes que la malade demandait avec précipitation qu’on la fît descendre de son lit pour l’asseoir sur le vase de nuit; elle a toujours eu le même courage jusqu’à ses derniers moments : quant au pouls, il était faible, filiforme, à peine sensible ; la respiration s’exécutait d’une manière très lente.

Sur le plancher de la chambre et le long du lit de la malade étaient des matières muqueuses blanches qui paraissaient provenir de vomissements nombreux. Dans d’autres points du plancher existaient des matières analogues, mais plus blanches et plus grumeleuses; leur aspect était tel qu’on pouvait y soupçonner la présence du lait. Sous une table , et dans un coin de la chambre, on voyait un endroit humide parsemé d’une poussière blanche qui n’avait pas été dissoute dans le liquide, et qui, d’après l’aveu de la malade , était le reste d’une substance vénéneuse qu’elle avait avalée. Cette poudre avait la saveur et l’aspect du sublimé corrosif. Chacune de ces matières fut recueillie isolément à l’aide de linges très propres.

M. M*** m’apprit que depuis la perte d’un héritage sur lequel il comptait, sa femme était restée triste et rêveuse; qu’étant en outre affectée d’une amaurose complète de l’œil droit, et voyant que la vue de l’œil gauche diminuait sensiblement, elle avait manifesté à plusieurs reprises son dégoût pour la vie ; ce qui avait engagé M. M*** à garder constamment sur lui la clef d’une armoire ou il déposait son argent, et où étaient renfermés trois paquets de sublimé corrosif de ilx grammes chacun, reste d’un traitement antisyphilitique par les bains mercuriels que je lui avais fait subir; que le vendredi 6 mai, à six heures du soir, étant occupé à travailler au rez-de-chaussée, il avait entendu beaucoup de bruit dans sa chambre, et que s’y étant transporté, il avait trouvé sa femme étendue sur le carreau , vomissant fréquemment et exprimant des souffrances horribles; que, soupçonnant qu’elle s’était empoisonnée, il en avait acquis la certitude en vérifiant le nombre des paquets de sublimé qui lui restaient; qu’il s’était empressé d’envoyer chercher du lait, et lui en avait fait prendre un litre environ. (Prescription : eau albumineuse , quarante sangsues à l’épigastre , quinze le long des parties latérales du cou., un large cataplasme sur le ventre. )

DU SUBLIME CORROSIF

A îmil heures du matin, la malade me parla plus facilement qu’à ma première visite ; le pouls était plus développé , il y avait plus de chaleur à la peau; la douleur de l’abdomen s’était étendue à la région ombilicale; la respiration était un peu plus accélérée. ( Vingt-cinq sancjsues sur V abdomen, lavement opiacé , fomentation , eau gommée.) A midi, abattement plus grand , froid des extrémités ; pouls petit , faible et rare ; parole difficile; la malade peut à peine me dire qu’elle sent la moitié inférieure de son corps morte ; la sensibilité était en effet éteinte dans toute l’étendue des membres inférieurs ; on pressait fortement la peau sans que la malade en reçût aucune impression ; les mouvements volontaires s’exécutaient encore. J’appris que peu de temps avant mon arrivée , la malade avait eu une syncope dans laquelle on avait cru qu’elle allait expirer. A cinq heures de l’après-midi , elle cessa de vivre. La garde qui lui donnait des soins m’assura qu’elle avait conservé sa connaissance jusqu’à ses derniers moments, et qu’elle avait expiré dans une syncope. Je n’ai jamais remarqué de trace de délire dans tous les instants où je l’ai vue.

Autopsie cadavérique faite dix-sept heures après la mort. — Cadavre très gras, très fort; roideur cadavérique très prononcée; chaleur éteinte à l’extérieur ; membres supérieurs dans la demi-flexion ; membres inférieurs dans l’extension ; aucune trace d’ecchymose à la peau, ni dans le tissu cellulaire, ni dans les muscles. Vaisseaux de la dure-mère remplis de sang ; arachnoïde injectée , principalement du côté gauche ; 125 grammes environ de sérosité sanguinolente dans les ventricules du cerveau et le rachis; substance cérébrale légèrement injectée, plus consistante que dans l’état naturel. Langue épaisse, contractée; ses papilles et ses cryptes muqueux très développés ; ces derniers avaient presque le volume d’un petit pois; cavité du larynx grisâtre et injectée ; face inférieure de l’épiglotte offrant une plaque d’apparence gangréneuse. Trachée-artère rosée ; bronches et toutes leurs divisions présentant une teinte violacée. Poumons crépitants , leur tissu rougeâtre ; cœur plus volumineux que de coutume ; cavités droite et gauche dilatées ; parois épaissies ; surface interne sans aucune trace de rougeur. Pharynx rougeâtre, ses piliers fortement injectés en arrière; une ecchymose à la partie postérieure de la luette. OEsophage presque dans son état naturel , excepté dans son tiers inférieur, où commence une injection qui se prononce de plus en plus à mesure que l’on approche de l’estomac. Ce dernier organe est enfoncé sous les côtes , contracté sur lui-même , épaissi ; sa surface externe est d’un rouge brique ; on voit au-dessous de sa tunique séreuse une foule de petites ecchymoses qui lui donnent un aspect marbré ; les veines qui le parcourent sont distendues par de l’air ; sa surface interne est d’un rouge noirâtre dans toute son étendue, et principalement sur les plis qu’elle forme par sa contraction ; la membrane muqueuse se laisse déchirer très facilement ; le liquide qui est renfermé dans cet organe est verdâtre ; on trouve entre les plicatures de la tunique muqueuse un assez grand nombre de petits grains blancs, analogues pour l’aspect à du sublimé ou à du calomélas. Le duodénum offre des traces

DES POISONS IRRITANTS

d’inflammation , mais beaucoup moins prononcées ; il est rempli par de la bile très verte. L’épiploon gastro-hépatique et gastro-colique présentent des ecchymoses multipliées le long des deux courbures de l’estomac ; les autres intestins n’offrent rien de remarquable, si ce n’est le rectum , qui présente quelques traces d’injection. Le foie, la rate et les reins sont dans l’état sain. L’ovaire droit offre une ecchymose dans le point par lequel il correspondait au péritoine ; cette ecchymose était de la largeur d’un pouce. L’analyse chimique, faite par Barruel, de la poudre ramassée dans le coin de la chambre de la malade, et de celle qui était contenue dans les paquets dont il a été parlé plus haut, prouva que cette substance était du sublimé corrosif. Ni les matières vomies, ni le liquide contenu dans l’estomac ne renfermaient aucune trace de bichlorure de mercure : cependant on en retirait du mercure métallique par divers procédés , ce qui prouve que le sublimé corrosif avalé (12 grammes au moins) s’était entièrement combiné avec le lait, l’albumine , etc. (Extrait d’un rapport fait à M. le procureur du roi, le 9 mai 1825, par M. Devergie.)

Observation 8e. — Une jeune femme succomba à la gangrène du pharynx , six jours après avoir mis dans sa bouche 8 grammes de sublimé solide qu’elle n’eut pas le courage d’avaler. ( Johnstone , Essay of minerai poisons , page 52.)

Observation 9e. — Un homme de quarante-sept ans but par erreur une demi-cuillerée de sublimé dissous dans un petit verre d’eau-de-vie. En l’avalant, il éprouva une sensation très pénible de brûlure dans la gorge, et fut pris immédiatement de roideur de la mâchoire , de vomissements, de vives douleurs dans le ventre, suivies de selles sanglantes et accompagnées de crampes. Le même soir, il survint de la salivation et de l’inflammation de la bouche : de temps à autre les douleurs abdominales devenaient extrêmes.

Le malade ne fit rien pendant neuf jours ; au bout de ce temps il entra à l'hôpital. 11 se plaignait plutôt de faiblesse que de vives douleurs , si ce n’est dans la bouche. Les gencives étaient gonflées et saignantes. La salivation était considérable, l’haleine d’une fétidité mercurielle. Pas de douleurs dans le ventre ; il est indolore à la pression. Pas de symptômes du côté des voies urinaires. Pouls à 96 , un peu faible ; la figure annonce l’abattement.

Malgré un traitement actif, les forces du malade continuèrent à décliner. Il rendit plusieurs fois par ia bouche des quantités considérables de sang, mais sans aucun effort de vomissement qui put faire penser qu’il dût provenir de l'estomac. Le malade mourut le quatorzième jour.

Autopsie. — La membrane muqueuse buccale est enflammée et ulcérée dans quelques points. Il existe une petite ulcération sur l’une des amygdales. Le pharynx et l’œsophage offrent quelques plaques irrégulières, d’une couleur brune, et mamelonnées. L’estomac contenait 190 grammes de sang coagulé ; à sa face postérieure, et immédiatement au-dessous de l’orifice cardiaque, la membrane muqueuse gastrique était ramollie, verdâtre, et formait une escarre dont l’extrémité était flottante. Dans le

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reste de son étendue, la tunique muqueuse de l’estomac était d’une teinte rouge uniforme. Le duodénum paraissait sain ; la membrane muqueuse de l’intestin grêle était uniformément rouge. A partir du cæcum, on voyait des plaques ecchymotiques, qui formaient des tumeurs d’apparence hémorrhoïdale, et qui devenaient plus nombreuses à mesure qu’on se rapprochait de l’anus.

Il existait beaucoup de sérosité dans les ventricules du cerveau et dans le tissu cellulaire sous-arachnoïdien.

Rien dans la poitrine.

L’appareil génito-urinaire était parfaitement sain. (À. Wood , Edinburgh medical and surgical Journal , vol. li, page 11 Zi.)

Observation 10e. — Le 27 février , un homme de cinquante ans but 2 grammes de sublimé corrosif dissous dans un demi-litre d’eau. Immédiatement après il fut pris d’efforts de vomissements, d’un sentiment très pénible de constriction à la gorge , avec une sensation de brûlure et difficulté d’avaler. On lui administra de l’huile et 1 gramme de sulfate de zinc. Deux heures après l’accident, les vomissements continuaient, et faisaient rejeter au malade des mucosités mêlées de sang. Une selle composée de matières semblables avait eu lieu. Pouls 120, faible; langue blanche et humide; hoquet très pénible. Vers le soir, les efforts de vomissement et la gène de la déglutition diminuèrent.

Le lendemain, évacuations abondantes de matières bilieuses par la bouche et par le rectum ; pouls faible , au-dessus de 100 ; soif dévorante ; hoquet. Depuis le moment de l’empoisonnement, le malade n’a pas uriné. Pas de sensibilité du ventre , si ce n’est à l’épigastre où la pression est un peu douloureuse.

Les mêmes symptômes continuent les jours suivants jusqu’au k mars, où l’on remarque de plus une très grande fétidité de l’haleine. Mais la membrane muqueuse buccale n’est nullement enflammée, et il n’y a pas de salivation. Il y a de l’engourdissement des bras et surtout des jambes.

Le malade mourut le 5. L’autopsie ne put pas être faite. (A. Blacklqcic, Edinburgh medical and surgical Journal , vol. xxxvi , page 92.)

Observation 11e. — Un jeune homme de quinze ans, immédiatement après avoir bu une liqueur qu’il ne connaissait pas, fut pris de vomissements et d’efforts pénibles, au milieu desquels il rendait des mucosités visqueuses mêlées de sang. 11 avait une soif très vive, un goût désagréable dans la bouche, et un sentiment de brûlure et de constriction à la gorge. Les tentatives de déglutition sont suivies de contractions spasmodiques de l’œsophage et des muscles profonds du cou. La sensation de brûlure s’étend le long de l’œsophage jusqu’à l’estomac et à l’intestin. Le ventre est contracté et très douloureux à la pression. La langue, les gencives et la membrane muqueuse buccale sont ridées, et semblent avoir été touchées par une substance corrosive. Pouls faible, rapide et irrégulier. Figure pâle et contractée. La peau est couverte d’une sueur visqueuse.

DES POISONS IRRITANTS

Les symptômes et les circonstances concomitantes firent penser au docteur Reid que l'empoisonnement était dû à une solution concentrée de sublimé corrosif. II administra quelques décigrammes d’oxyde de zinc dans du lait , puis du blanc d’œuf dès qu’il put s’en procurer.

Le 7 mai, il y avait eu des vomissements continuels de matières bilieuses contenant des caillots de sang , et des selles de môme nature. On observait les symptômes d’une inflammation très intense du canal digestif. Les traits étaient abattus et livides; la peau couverte d’une sueur froide. Pouls fréquent et à peine perceptible. Le soir, il survint de l’assoupissement. Cet état de collapsus dura jusqu’au 9 dans la soirée qu’il survint de l’éréthisme mercuriel. La salivation était modérée. Le malade parut tomber dans un état typhoïde, et succomba le 12 mai, cinq jours et dix heures après l’empoisonnement. Pendant tout ce temps, le malade n’urina pas. L’examen du liquide dont le malade avait bu une petite portion ( un peu moins d’un verre à liqueur) montra que c’était une solution alcoolique concentrée de bi-chlorure de mercure. Le sel mercuriel y entrait pour l/8e.

A l’autopsie on trouva une vive inflammation avec ulcération de la bouche , de l’œsophage et de l’estomac. La membrane muqueuse intestinale était généralement ramollie , et présentait des ecchymoses nombreuses. La vessie était très contractée. Les autres organes étaient sains. ( London médico-chirurgical Review , avril 18/jO, p. 615.)

Observation 12e. — Le 15 janvier, à six heures du soir, un jeune médecin avala 6 grammes de sublimé corrosif dissous dans de l’eau. A peine l’acte consommé , il s’en repentit , et but aussitôt du lait et de l’huile. Vingt minutes après , il présentai t les symptômes suivants : peau décolorée, froide, couverte de sueur; yeux rouges, brillants; lèvres livides et gonflées; langue blanche; goût âcre et métallique; douleur brûlante dans le pharynx, l’œsophage et à l’épigastre ; soif intense; nausées et efforts pénibles de vomissements au milieu desquels le malade rend des masses de mucus blanchâtre et gluant ; selles nombreuses et accompagnées de beaucoup de ténesme; urine rendue sans effort; pouls petit , concentré , fréquent ; respiration profonde ; voix dure et rauque. On prescrivit au malade de boire de l’eau albumineuse qui détermina des vomissements très fréquents de mucus d’aborcl, puis de matières sanguinolentes. Il y eut du sommeil pendant la nuit. Le lendemain 16, les douleurs persistant au pharynx et à l’épigastre , on lit une application de douze sangsues au cou et de vingt sur le ventre. Les douleurs diminuèrent, les vomissements devinrent plus rares, et l'état du malade s’améliora jusqu’au 20. Ce jour, après avoir pris quelques cuillerées à café de vin vieux, il y eut exacerbation de tous les symptômes, et en outre du hoquet. Le 21, ce dernier symptôme continue ; il y a des vomissements et des évacuations alvines de sang liquide et coagulé.

La mort eut lieu dans la nuit du 27 au 28 janvier, douze jours après l’empoisonnement.

Autopsie trente-six heures après la mort. — L’apparence extérieure

DU SUBLIMÉ CORROSIF

da cadavre n’indique rien d’anormal. La membrane muqueuse des lèvres et de la bouche offrait çà et là de petites excoriations. Le pharynx et l’œsophage étaient vivement enflammés , et présentaient des traces de l’action corrosive du poison. A la partie inférieure de l’œsophage existait un abcès. L’estomac était généralement d’une couleur violacée qui, dans son grand cul-de-sac et le long de la grande courbure , devenait noirâtre. La membrane muqueuse gastrique était emphysémateuse , escarrifiée dans quelques points, ulcérée dans d’autres. Près du pylore, existait une escarre qui comprenait toute l’épaisseur des parois. Le duodénum était vivement enflammé ; l’intestin grêle violacé et très injecté. Dans le gros intestin existaient des points gangréneux. La vessie était vide et contractée. Tous les autres organes étaient sains. (Westrumb, llusfs niagazin fur die gesammte Heilkunde , vol. xm, p. hhS.)

Observation 13e. — Un homme de vingt-huit ans, fort et bien portant, avala 16 grammes de sublimé. (On ne put savoir si le poison était en poudre , ou en solution, si c’était un empoisonnement volontaire ou accidentel.) Aussitôt il essaya de rejeter le poison, et appela du secours. Vingt minutes après l’événement , le médecin vit le malade. La bouche était déjà très tuméfiée, et laissait écouler un liquide filant, semblable à du blanc d’œuf. Il y avait des efforts de vomissement et des vomissements de mucus glaireux. La respiration était gênée , les extrémités froides, le pouls petit et fréquent avec des intermittences. Le malade ne se plaignait que de la bouche; il n’avait de douleur ni à l’estomac, ni ailleurs. Pendant l’administration du blanc d’œuf les accidents augmentèrent. La respiration devint de plus en plus anxieuse ; il y eut perte de la parole qui n’était plus qu’un bruit rauque. La dyspnée devint si menaçante, et s’accompagna de phénomènes d’asphyxie si effrayants, que le médecin pratiqua la trachéotomie. Cette opération rendit la respiration plus facile, et le gonflement de la bouche allant toujours en augmentant , et ayant pris un volume énorme , on fit sur ces parties des incisions profondes. Une saignée fut pratiquée ; des sangsues furent appliquées , mais tout cela sans succès. La nuit fut très agitée , il survint une diarrhée très abondante et avec évacuation de matières sanglantes. De continuelles lotions de lait et d’eau amenèrent seules quelque adoucissement à la douleur de la bouche , qui était toujours ce dont le malade se plaignait le plus. Le visage et les extrémités étaient froids ; le pouls à peine sensible. Le deuxième jour, on fit encore une application de sangsues , mais sans plus de succès. La faiblesse alla en augmentant, ainsi que la dyspnée, et le malade succomba à quatre heures du matin , trente -huit heures environ après l’empoisonnement.

La membrane muqueuse de la bouche était transformée en une bouillie blanchâtre et diffluente ; elle manquait même complètement dans quelques points. La partie interne des joues, le pharynx et le larynx étaient bleuâtres, très gonflés et ramollis, et paraissaient revêtus d’une couche blanche. L’œsophage offrait le même aspect. La trachée, au contraire, semblait légèrement enflammée et remplie dans sa moitié supérieure

DES POISONS IRRITANTS

d’une mousse sanguine. La membrane muqueuse de l’estomac était enflammée et même gangrenée dans quelques points. L’intestin grêle était remarquable par la rougeur de toutes ses membranes et par la présence d’une couclie membraniforme d’un rouge foncé, due à une exsudation sanguine. Il n’existait point de perforation. (Lowenhardt, Medizinische Zeitung von Preussen , 1839 , numéro 7.)

Observation 14e. — Une femme de trente-deux ans, mère de deux enfants, était affectée d’une maladie syphilitique pour laquelle on la traitait par la méthode de Dzondi (30 centigrammes de sublimé pour 120 pilules et un gargarisme contenant 25 centigrammes de sublimé et 1 gramme de laudanum). Le médecin fut appelé en toute hâte près de la malade. Il la trouva pâle et les traits bouleversés. La face et les mains étaient froides, la langue blanche et sèche , le ventre distendu et douloureux , la soif intense. Il y avait des vomissements et des selles répétés; le pouls était fréquent et presque tremblant. La malade dit avoir pris dans un temps très court deux doses des médicaments indiqués (pilules et gargarismes), équivalant à 1 gramme 20 centigrammes de sublimé.

Le médecin prescrivit des sangsues , de l’albumine , etc., mais sans résultat. La malade succomba le lendemain au milieu d’inexprimables douleurs.

L’autopsie ne fut pas faite (Lowenhardt, Medizinische Zeitung von Preussen, 1839, numéro 7.)

Observation 15e. — Un négociant de. Nantes vint à Paris pour se faire traiter d’une tumeur à la partie moyenne et postérieure de la jambe gauche, du volume de deux poings, adhérente aux muscles, et dont le caractère était carcinomateux.

Un particulier promit la guérison de ce mal par l’application d’un caustique : le remède fut appliqué, il fit une escarre. Déjà le malade se disait soulagé; il sentait sa jambe plus légère, et croyait la remuer avec plus de facilité qu’auparavant. L’empirique emporta une partie de l’escarre au premier pansement, avec des chairs fongueuses qui s’étaient élevées en forme de champignons sur le pourtour de la partie cautérisée, et il saupoudra toute la surface découverte avec du sublimé corrosif. La végétation si prompte des chairs me fit mal augurer de l’état des choses, et mes idées, contraires à l’opinion des autres, ne furent malheureusement que trop justifiées dès le lendemain matin; car le domestique qui vint au lit de son maître, pour lui faire prendre un bouillon, le trouva mort (Pibrac.)

Observation 16e. — Une jeune demoiselle, âgée de huit ans, avait deux loupes, l’une à la nuque et l’autre à la partie supérieure de l’occipital. On en fit l’ouverture par l’application de l’esprit de nitre. Après l’évacuation de l’humeur qu’elles contenaient, et qui ressemblait à du suif, on se servit du sublimé corrosif pour consumer le fond du kyste. On en réitéra l’usage, et la jeune malade éprouva un sort plus cruel encore que le sujet de l’observation précédente : elle mourut le cinquième jour dans les mouvements convulsifs les plus terribles (Pibrac.)

m sur, LIMÉ CORROSIF. 525

Observation 17e. — Une femme forte et robuste , âgée de quaranteneuf ans, d’un bon tempérament, ayant un cancer ulcéré au sein, fut confiée à un empirique qui la mit à l’usage de sa poudre blanche, appliquée extérieurement : c’était du sublimé corrosif. La malade souffrit après l’application ; les douleurs augmentèrent considérablement , et au bout de quatre heures elles étaient intolérables. Il se manifesta à la fois une foule d’accidents : l’oppression , les nausées, le vomissement qui fut porté jusqu’au sang et les mouvements convulsifs les plus violents ; enfin elle souffrit dans toutes les parties de son corps une torture affreuse, dont elle ne fut délivrée que le lendemain matin par la mort la plus horrible (PibracJ (1).

Observation 18e. — Le 22 mai 1815, sur les cinq heures du soir, je plongeai mes mains à plusieurs reprises dans une dissolution très concentrée de sublimé corrosif pour en retirer des pièces d’anatomie ; j’oubliai de laver mes mains et je me livrai à d’autres occupations. Je me couchai sur les onze heures, n’éprouvant aucune incommodité. Vers une heure du matin , je fus réveillé par des douleurs très vives que je ressentais à l’épigastre ; ces douleurs s’accrurent très rapidement et devinrent déchirantes. La flexion du tronc les soulageait un peu. Elles se faisaient sentir spécialement dans la région de l’estomac et semblaient de lâ s’étendreà tout le diaphragme ; le ventre était un peu déprimé et la pression douloureuse dans la région épigastrique. J’éprouvais un sentiment de constriction dans toute la poitrine. Ma respiration était costale , gênée, inégale; mon pouls petit, concentré, irrégulier; ma bouche sèche, et j’éprouvais une soif assez vive ; une sueur abondante me couvrait le front, les tempes, la poitrine et les mains, et je ressentais dans ces parties un froid très incommode. Il y avait à peu près une demi-heure que j’étais dans cet état, lorsque plusieurs éructations se déclarèrent. Des nausées survinrent; mais je fis d’inutiles efforts pour vomir : alors seulement je soupçonnai le sublimé d’être la cause de tous ces accidents. Je portai mes doigts à ma bouche, et je m’aperçus à leur âcreté que j’avais oublié de me laver les mains, ce que je m’empressai de faire sur-le-champ; je bus en grande abondance de l’eau sucrée, et je parvins à vomir sur les deux heures, c’est-à-dire une heure après mon réveil. Les vomissements furent d’abord très violents et se succédèrent avec beaucoup de rapidité. La matière des vomissements était glaireuse, épaisse, et avait une saveur métallique extrêmement âcre, qui me causait une constriction pénible à la gorge. La région épigastrique était très sensible au toucher, et la moindre pression m’occasionnait les plus vives douleurs. Les vomissements s’arrêtèrent vers les quatre heures et demie du malin. Je ressentis alors quelques coliques dans la région ombilicale, et j’eus trois selles très fluides et accompagnées de ténesme ; je m’endormis sur les cinq heures du matin et je me réveillai sur les huit heures avec la bouche sèche et la peau couverte de sueur; mais je n’éprouvais plus le sentiment de froid

(!) Mémoires de V Académie de Chirurgie , loin, iv, p. 154 et suivantes.

DES POISONS IRRITANTS

au front , à l’estomac et aux mains : les envies de vomir avaient disparu ; mais la région épigastrique était restée très douloureuse. Je 11e pris dans la journée que six bouillons et trois crèmes de riz; le lendemain , je pus vaquer à mes occupations : cependant je conservai encore pendant huit jours un sentiment de gêne dans la région épigastrique. (J. Cloquet.)

Observation 19e. — Plenck parle d’une dame qui périt misérablement pour avoir appliqué sur son corps un emplâtre où entrait du sublimé corrosif. Les symptômes qui précédèrent la mort furent de grandes douleurs , des convulsions , l’enflure de la gorge et la salivation.

Observation 20e. — La tête d’une petite fille, qu’on avait graissée avec une pommade dans laquelle il y avait du sublimé corrosif pour tuer les poux, devint tellement enflée, qu’on craignait pour sa vie. Elle fut secourue par une lotion faite avec la lessive des cendres ; les cheveux lui tombèrent , et elle guérit (1).

Observation 21e. — En empirique appliqua du sublimé corrosif sur une petite dureté qu’une dame avait à la cuisse ; le poison produisit une escarre très épaisse , des douleurs violentes et une tumeur inflammatoire du volume du poing, outre des angoisses, des faiblesses et des convulsions effrayantes. Ces symptômes furent suivis d’une salivation immodérée. La complication de tous ces accidents emporta la malade en quinze jours (2).

Observation 22e. M ***, tourmenté par des morpions , fit usage pour s’en débarrasser d’une pommade faite avec du calomel et du cérat ordinaire. Ce moyen lui réussit parfaitement bien; mais au bout de quelque temps , ses hôtes incommodes reparurent plus nombreux qu’auparavant. Force lui fut de recourir de nouveau au moyen qui lui avait déjà réussi ; mais au lieu de calomel , on lui remit par erreur du sublimé corrosif. Il mêla 25 centigrammes de ce sel réduit en poudre très fine avec un peu de beurre salé , et fit avec ce mélange des frictions sur toute la partie inférieure de l’abdomen , sur la verge , le gland excepté , sur le scrotum et sur le périnée. Au bout de deux heures environ, il ressentit dans toutes ces parties de violentes douleurs; la peau s’enflamma très fortement, et il se forma dans plusieurs points de petites vésicules remplies de sérosité ; des applications d’eau froide et de farine apaisèrent les douleurs , et le lendemain il ne restait plus qu’un sentiment de fourmillement. L’épiderme de toutes les parties enflammées se détacha en larges plaques, et il 11’éprouva pas d’autre accident; mais sept jours après avoir fait les frictions , en frottant un anneau d’or qu’il portait à l’un des doigts avec un doigt de l’autre main , il fut tout étonné de le voir blanchir, et, en continuant le frottement, l’anneau devint bientôt

(f) Peenck, Toxicologia Mercurius sublimatus corrosivus , p. 2G3. Kiennve ,

(2) Degiseri Ilisloria medica, de Dyseniena bilioscl contagiosA, p. 250, année

DU SUBLIMÉ CORROSIF

tout blanc comme s’il eût été argenté. Il lit part de ce fait à un médecin de ses amis qui répéta l’expérience avec trois pièces d’or, qui en peu de temps furent couvertes d’une couche de mercure. Le lendemain matin , la même chose eut lieu en frottant un petit lorgnon et plusieurs objets d’or sur la face interne du bras ; on examina la bouche avec beaucoup d’attention , et on ne put y découvrir la moindre trace de ptyalisme, de rougeur ou d’engorgement; la santé était excellente; M*** ne s’était pas exposé au froid , et son régime avait été des plus simples et des plus modérés. Des faits de ce genre sont assez nombreux. On a observé des phénomènes semblables chez des personnes qui avaient fait usage de mercure à l’intérieur et à l’extérieur; mais ce qui paraît incompréhensible, c’est la petite quantité de sel mercuriel qu’il a fallu pour amener ce résultat. ( The London medical and physical journal , mai 1831. )

Observation 23e. — Un ouvrier, âgé de vingt-quatre ans, fut pris, à la suite d’une affection vénérienne mal soignée , de douleurs à la gorge; la déglutition devint gênée; la voix rauque , faible, finit par s’éteindre tout-à-fait. Le voile du palais et la luette étaient ulcérés, et les amygdales gonflées. On lui fit respirer des fumigations de bi-chlorure de mercure à l’aide de l’appareil de M. Richard. Après les premières fumigations , il ressentit quelques picotements au larynx et un sentiment de sécheresse à la gorge. Il les continua néanmoins. Ce fut quarante-huit heures après la première fumigation que survinrent la dyspnée et tous les accidents qui signalèrent l’existence de l’œdème de la glotte. (Voy. Archives générales de médecine , tome 27, page 545.)

Symptômes de l’empoisonnement par le sublimé corrosif.

Les symptômes produits par une forte dose de sublimé corrosif peuvent être réduits aux suivants : saveur âcre , styptique , métallique , insupportable ; sentiment de resserrement et de chaleur brûlante à la gorge qui ne tarde pas à être le siège d’une inflammation vive qui peut être suivie de la mort , alors même que le sublimé n’est pas arrivé jusqu’à l’estomac (voy. obs. 8e, p. 520) ; anxiété, douleurs déchirantes dans la bouche , le pharynx, l’œsophage, et surtout dans l’estomac et les intestins; nausées, vomissements de matières filantes diversement colorées , mais souvent mêlées de stries de sang ou d’une assez grande quantité de ce fluide ; diarrhée , quelquefois dysenterie : ces évacuations par haut et par bas sont en général plus fréquentes que dans les autres empoisonnements par les préparations métalliques. A cette première période en succède une autre pendant laquelle les mêmes symptômes persistent ; tandis que les malades sont plongés dans un grand abattement ; les battements du cœur sont profonds et lents, et tendent de plus en plus à s’affaiblir ; le pouls est petit, filiforme, serré et fréquent ; la respiration est singulièrement ralentie , la peau est froide

DES POISONS IRRITANTS

et couverte de sueur , et les membres dans un grand état de relâchement. Bientôt après rabattement devient extrême; il survient des syncopes, une insensibilité générale, qui commence presque toujours par les pieds, et qui est telle que l’on peut pincer la peau des membres sans que les malades s’en aperçoivent ; quelquefois il se manifeste des convulsions ; le corps continue à être couvert d’une sueur glaciale , et la mort ne tarde pas à arriver. Dans la plupart des cas , la sécrétion urinaire est diminuée et quelquefois même supprimée pendant plusieurs jours et jusqu’au moment de la mort. Il est des cas cependant , suivant la dose de sublimé ingéré et l’état de dilution dans lequel il a été pris , où les malades urinent , surtout lorsqu’on leur administre d’abondantes boissons aqueuses. On a vu également une érection douloureuse du pénis. En général , les facultés intellectuelles conservent leur intégrité jusqu’au dernier moment.

L’usage imprudent et continué d’une petite dose de sublimé corrosif pris à l’intérieur ou appliqué à l’extérieur ( 2 ou 3 centigrammes, par exemple) produit des coliques, des vomissements; les glandes salivaires s’enflamment et deviennent très douloureuses ; la salive, sécrétée en plus grande quantité , est âcre , corrosive et d’une odeur infecte ; la langue et les gencives se tuméfient et offrent des ulcères rongeants très douloureux ; les dents commencent à noircir, à vaciller; elles tombent, et leur chute est souvent suivie de celle des os palatins ou maxillaires; l’haleine est fétide; la face et toute la tête deviennent enflées, ce qui rend la déglutition et la respiration difficiles; la voix s’éteint ou devient semblable à un mugissement. La cardialgie, la dyspepsie , la diarrhée , la dysenterie , diverses inflammations , la dyspnée, l’hémoptysie, la toux, une bronchite chronique, la phthisie pulmonaire, des douleurs très violentes dans les muscles , dans les tendons ou dans les articulations , des tremblements des membres , la paralysie, le tétanos, la fièvre lente, le marasme et la mort, peuvent être la suite du mauvais emploi de ce corps. Je suis loin de prétendre que ces symptômes se manifestent tous chez un même individu , car on peut n’en observer qu’un certain nombre à des époques différentes de l’empoisonnement.

Lésions de tissu produites par le sublimé corrosif.

Le sublimé corrosif détermine une inflammation plus ou moins intense des parties qu’il a touchées; lorsqu’il a été introduit dans l’estomac, on découvre une rougeur plus ou moins foncée de la luette, des piliers du voile du palais , de l’épiglotte ; les cartilages du larynx , la trachée, et jusqu’aux dernières ramifications des bronches, sont

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injectés on enflammés; ordinairement l’œsophage est blanchâtre, quelquefois cependant il est profondément altéré par quelques particules de sublimé solide qui l’ont touché pendant un certain temps ; l’estomac plus ou moins contracté est fortement enflammé dans son intérieur, d’un rouge brique, avec des ecchymoses çà et l'a, notamment sur les replis de la membrane muqueuse et avec des érosions plus ou moins multipliées ; tous les vaisseaux sont fortement injectés et paraissent noirs. Il arrive quelquefois que , dans cet empoisonnement , les tissus sur lesquels le sublimé corrosif a été appliqué sont d’une couleur grise blanchâtre , même du vivant de V individu; en général, les intestins sont peu altérés , si ce n’est le rectum , qui est ordinairement enflammé. On voit des ecchymoses nombreuses , noirâtres , dans les épiploons. Le cœur peut également être le siège d’une lésion remar quable ; ses cavités offrent une ou plusieurs taches rougeâtres ou noirâtres (voy. expérience 16e, p. 510). Le cerveau a quelquefois été trouvé gorgé de sang.

Les diverses altérations de tissu qui résultent de l’action des poisons sont-elles assez bien connues , ou présentent-elles des caractères assez tranchés pour qu’on puisse reconnaître à leur inspection la substance vénéneuse qui les a produites ?

Sallin , dans son Mémoire sur la recherche des traces d’empoisonnement sur le corps de Lamotte fils , soixante-sept jours après avoir été déposé dans la terre , se prononce pour l’affirmative , et dit que cet individu a été empoisonné par le sublimé corrosif. Il compare les lésions qu’auraient dû produire l’arsenic , les renoncules , la mandragore , l’opium , la belladone , la ciguë , les acides minéraux , etc. , avec celles qu’offre le cadavre qui fait le sujet de ses investigations ; et ne pouvant attribuer ces lésions à aucun des poisons énumérés, il arrive ainsi, par voie d’exclusion, à conclure que c’est le sublimé corrosif qui a été employé. « Ce sel , dit-il , ne produit jamais la perforation » du tube digestif, et il ne porte jamais son action sur la bouche ni sur » l’œsophage ; il détruit , brûle et détache la membrane muqueuse de » l’estomac sans altérer la musculaire; il étend ses traces jusqu’auprès » du cæcum, et il n’existe aucune éruption à la peau (1). »

(1) Nous n’avons observé à l’extérieur du cadavre de Lamotte, dit Sallin, ni plaies, ni fractures, ni contusions, seulement un commencement de putréfaction de l’épiderme, du corps papillaire et muqueux de la face, du cou, et du liant de la poitrine et des épaules. Après avoir fait l’ouverture, nous avons trouvé l’estomac excessivement distendu; à l’extérieur, ses membranes enflammées légèrement et par place", mais décidément vers le pylore et le duodénum ; les intestins grêles très distendus, les gros intestins dans leur état naturel.

» Après avoir enlevé l’estomac, nous avons trouvé la rate gorgée de sang, et

DES POISONS IRRITANTS

L’assertion de Sallin n’est pas admissible. Des expériences faites sur les animaux et une foule d’observations d’empoisonnement recueillies avec soin prouvent d’une manière incontestable : 1° que l’inflammation générale du canal digestif peut être produite par tous les poisons irritants ; 2° qu’il existe un bon nombre de substances vénéneuses de cette classe qui ne déterminent jamais la perforation de ce canal; 3° que la membrane muqueuse de l’estomac peut être détachée par plusieurs de ces poisons; 4° que le sublimé corrosif n’est pas le seul poison corrosif qui n’excite aucune éruption à la peau ; 5° enfin que les plaques gangréneuses des téguments peuvent également appartenir à tous les poisons qui agissent avec une trèsrgrande activité.

Conclusions. — 1° Le bichlorure de mercure est un des poisons irritants les plus énergiques du règne inorganique.

2° Il détermine la mort en très peu de temps, soit qu’on l’injecte dans les veines, soit qu’on l’introduise dans l’estomac, ou qu’on l’applique sur le tissu cellulaire du cou ou de la partie interne de la cuisse. Il est moins actif lorsqu’on le met en contact avec le tissu cellulaire du dos.

3° D’après le docteur Gaspard , il paraît agir spécialement sur les poumons, lorsqu’il est injecté dans les veines, tout en exerçant également une action sur les glandes salivaires et sur la membrane mu-

près du double de son volume ordinaire; le foie aussi très volumineux, gorgé de sang, son parenchyme ayant sa couleur et sa consistance naturelles; les membranes seulement qui recouvrent la partie convexe et la portion du diapragme qui les revêt, gangrenées et sans adhérence ; les poumons gorgés de sang, la base du lobe inférieur du poumon droit enflammée, adhérente et gangrenée par parties ; le cœur flétri , ridé et vide de sang ; l’œsophage légèrement phlogosé à la face interne de sa partie inférieure.

• L’estomac ouvert nous y avons trouvé quelques cuillerées d’une matière brune-rougeâtre, de la consistance d’une bouillie très claire; sa membrane veloutée noire par ondes, brûlée, détruite et dissoute, s’enlevant avec le doigt comme une mucosité qui aurait été appliquée sur sa membrane nerveuse, qui , à raison de sa blancheur, nous parut saine pour la plus grande partie; les membranes du petit cul-de-sac étaient fort enflammées et tachetées de gangrène, et le pylore rétréci.

» Nous ouvrîmes le duodénum et environ deux pieds du jéjunum; nous remarquâmes leur membrane veloutée moins dissoute et détruite que celle de l’estomac, et enduite de cette même substance brune-rougeâtre contenue dans le ventricule, mais plus gluante et tenace. De distance en distance nous fîmes des sections aux intestins jéjunum et iléum ; nous y avons observé les mêmes phénomènes, mais avec moins d’intensité, et ce, en raison de leur éloignement de l’estomac. Le gros intestin , depuis le cæcum , était plein et enduit de matières fécales, glaireuses et jaunâtres. Le mésentère, les reins, la capsule deGlisson, ont été trouvés à peu près dans leur état naturel. » (Recueil périodique de la Société de Médecine , tom. vil, p. 33 et suiv.; ou ancien Journal dé Mtdéçine , toi». LUI > p. 15.

DU SUBLIMÉ CORROSIF. 531

qüeusc des intestins. ( Journal de Physiologie expérimentale , t. ie‘ , 1821.) M. Smith avait pensé, au contraire, qu’il déterminait la mort en agissant sur le cœur sans qu’il y eût aucune lésion primitive du système nerveux et du cerveau. ( Dissertation sur V action et Vusage des caustiques. Paris, 1815.)

4° Appliqué sur le tissu cellulaire sous-cutané ou introduit dans le canal digestif , il est absorbé , transporté dans le torrent de la circulation, et il exerce son action délétère sur le cœur et sur le canal digestif (1). La lésion du premier de ces organes paraît prouvée par l'inflammation dont il est souvent le siège et par le trouble de la circulation pendant la vie. (Voyez les expériences rapportées aux pages 507 et 509.) L’action de ce poison sur le canal digestif, et en particulier sur la portion de la membrane muqueuse voisine du pylore et sur le rectum, est mise hors de doute par l’inflammation qu’il y détermine (2).

(1) Je ne partage en aucune manière l’opinion de Dehorne , qui pense que l’application extérieure du sublimé corrosif n’est pas aussi dangereuse qu’on l’a annoncé. Il dit même que les observations consignées dans le Mémoire de Pibrac,et que j’ai citées, ne prouvent rien contre l’innocuité de ce-corps; que les faits rapportés par cet auteur sont relatifs à des tumeurs cancéreuses qui ne doivent être excitées par aucune substance stimulante ou caustique; que ce n’est point le remède qu’il faut inculper en ce cas, mais celui qui l’a appliqué aussi témérairement. ( Exposition raisonnée des différentes méthodes d’administrer le mercure, par Dehorne, p. 126, année 1775.) Je répondrai à ces remarques : 1° que la demoiselle qui fait le sujet de l’observation 16e(p. 524) n’était affectée d’aucune tumeur cancéreuse; elle n’avait que deux loupes, l’une à la nuque, l’autre à la partie supérieure de l’occiput ; 2° que les chiens auxquels on fait une plaie un peu large, que l’on saupoudre avec du sublimé corrosif, meurent, après avoir éprouvé tous les symptômes de l’empoisonnement par le sublimé, notamment l’insensibilité générale dont j’ai parlé.

(2) Absorption du sublimé corrosif. Personne, que je sache, n’avait encore démontré que le sublimé corrosif fût absorbé. Christison n’a pas trouvé de mercure dans le sang ni dans les solides de deux lapins qu’il avait empoisonnés avec du sublimé corrosif. Zeller disait en avoir retiré du sang et de la bile; mais Klaproth et Bergmann cherchèrent en vain du mercure dans une portion du même sang et de la même bile qui leur avait été envoyée par Zeller. Buchner prétendait avoir trouvé dq mercure dans la salive , dans l’urine et dans la bile d’animaux qu’il avait tués avec du sublimé. Schubart disait en avoir extrait du sang; mais Rhades, Meissner et Schwergger ont repris ensemble les recherches de ces auteurs, et ne sont pas parvenus à déceler la moindre trace de ce métal. Rhodïus Breger , Palvasor , Guidot , Percelloni , Burghard, Didier, Haschhlter, etc., prétendaient avoir extrait du mercure de l’urine des syphilitiques. Fallope affirme que chez des malades atteints de salivation, le mercure vient se fixer à la surface de l’or que l’on place dans leur bouche; d’un autre côté , M. Colson assure qu’ayant laissé en contact du sang provenant de trois individus dont deux avaient pris du sublimé corrosif à l’intérieur, et dont l’autre avait fait usage de frictions mercurielles, avec des lames de cuivre, ces lames s’étaient recouvertes de plaques blanches qu '// dit être

DES POISONS IRRITANTS

M. Broclie a conclu de ses expériences , 1° que le sublimé, dissous et introduit dans l’estomac , corrode la portion de membrane sur la-

formées par du mercure. Mais ces assertions ne s’accordent aucunement avec les faits observés depuis par M. Devergie. « Une femme de vingt-six ans, dit ce médecin, entre le 23 mars 1826 à l’hôpital des Vénériens ; le 9 août suivant on la saigne. Deux cent six pilules d’onguent mercuriel, contenant chacune 5 centigrammes de mercure métallique, avaient été prises depuis l’entrée de la malade. Le sang est reçu sur une tige de laiton de 6 millimètres de diamètre ; la même tige reste vingt-quatre heures dans le sang, et après ce temps écoulé, je ne trouve pas d’apparence mercurielle.

» Le même jour, la nommée R., âgée de vingt et un ans, ayant pris soixante-dix pilules analogues aux précédentes, fut saignée pour des symptômes de congestion sanguine au cerveau. L’expérience, répétée comme dans le cas précédent, donne les mêmes résultats.

«Une pièce d’or décapée est laissée pendant vingt-quatre heures dans le sang de ces deux malades : elle ne change pas de couleur.

» Une pièce d’or plongée pendant vingt-quatre heures dans le sang d’un troisième malade qui avait pris cent dix pilules d’onguent mercuriel , ne nous a fourni aucune Lace de mercure. De pareils essais ont été plusieurs fois répétés depuis, et toujours sans succès.

» Un malade étant affecté d’une salivation mercurielle abondante avec tuméfaction des gencives et des joues, je lui fais garder dans la bouche une pièce de vingt francs depuis sept heures du matin jusqu’à sept heures du soir; les infirmiers surveillent le malade. A cette époque la pièce de monnaie fut placée jusqu’au lendemain matin dans la salive rendue pendant la journée : elle n’avait pas changé de couleur. Ainsi se trouve détruit le reproche adressé à Cullerier oncle, alors qu’il niait la coloration en blanc de l’or par la salive des syphilitiques.

» Le sang que nous avons exploré par le cuivre (après l’avoir traité par le chlore), dans les exemples que nous venons de rappeler, ne contenait pas un atome de mercure ; il en était de même de la salive et de dix litres d’urine du matin recueillie dans une salle d’hommes en traitement par les frictions mercurielles.» ( Méd . légale , t. III, p. 387.)

On verra ce que je dirai du travail de M. Cantu, à la page 572.

Quelle foi ajouterons-nous à tant d’assertions vaguement énoncées par Gallus, Fallope , Fernel , Pétronius, qui disent avoir trouvé le mercure dans les os; par Zwinger , Schenkius , Bonnet, etc., qui prétendent avoir vu ce métal dans l’arachnoïde et dans les ventricules du cerveau ; par Fontanus, Rhodius , Moulin, Honorius, Fieussens, Mead , etc., qui assurent en avoir trouvé tantôt dans les capsules synoviales, tantôt dans la cavité des plèvres, dans les humeurs de l’œil ou dans le tissu cellulaire du périnée? Le professeur Pickel de Wurtzbourg, au rapport de M. Haindorff, aurait retiré du mercure métallique en distillant le cerveau d’un individu qui avait pris pendant long-temps une préparation mercurielle. M. Duméril, après avoir ouvert ou fait ouvrir sous ses yeux environ deux mille cadavres, a observé huit ou dix fois des globules mercuriels dans diverses parties du corps. Ces divers faits ne pourraient servir à établir l’absorption des préparations mercurielles, qu’autant qu’il serait bien démontré 1° que les cadavres qui ont été l’objet des observations n’auraient pas été injectés avec du mercure, dans le but d’étudier ou de préparer les vaisseaux lymphatiques; 2° que lors de leur inhumation ils n’ont pas été

DU SUBLIMÉ CORROSIF'. 533

quelle il séjourne ; 2° que le cerveau et le cœur sont affectés consécutivement, ce qui explique les convulsions, l’insensibilité, l’état du pouls , et la cessation subite des mouvements du dernier de ces vis-

soumis à l’action de quelque préparation mercurielle employée dans le dessein de les conserver: or des documents précis manquent à cet égard, en sorte que sans nier que ces faits soient de nature à fournir la preuve de l’absorption des composés mercuriels, je pense qu’il y a lieu de se tenir sur ses gardes, et de ne pas accepter légèrement toutes les conséquences que l’on a voulu tirer de la présence du mercure dans les diverses parties mentionnées.

Suivant moi, les exemples d’exhalation du mercure par la peau, dans certains cas où des individus faisaient usage de préparations mercurielles ou bien tenaient une partie de leur corps plongée dans un bain de mercure, ne prouvent pas davantage, d’une manière irrévocable , l’absorption des composés mercuriels, parce qu’il s’en faut de beaucoup qu’ils soient lous authentiques; que plusieurs d’entre eux sont évidemment fabuleux; que ceux qui ont été décrits par des observateurs éclairés et dignes de foi n’ont pas pu être constamment reproduits, et enfin parce que de nos jours on est à peu près certain de ne pouvoir pas les constater quand on répète les expériences. Citons quelques uns des exemples mis en avant: 1° daller Pope parle d’un homme qui depuis plus de six mois n’avait pas travaillé aux mines de mercure, et qui blanchissait à l’instant même une pièce de cuivre lorsqu’il la frottait entre les doigts. Cet homme, dont le corps aurait été imprégné de mercure, n’éprouvait pourtant, ce qui est inconcevable, qu’une paralysie incomplète, un affaiblissement dans les mouvements, une sorte d’atonie du système nerveux.

2° M. Colson rapporte ( Voyez Archives générales de médecine , septembre 1826 ) que M. Duméril ayant plongé une des mains de trois individus pendant quelques instants dans un bain de mercure, vit blanchir, chez l’un d'eux seulement , la boîte d’une monlrc en or qui était tenue dans l’autre main. L’amalgame se forma si rapidement, dit M. Colson, qu’il n’est guère possible de concevoir que le mercure ait d’abord été absorbé et ensuite exhalé parla peau.

3° Schclarius raconte, ce qui est vraiment incroyable, qu’un ducat placé dans la bouche d’un homme qui avait le gros orteil dans du mercure, ne lardait pas à blanchir, ( Ephemerid . J\at. Curios., an. 1684 ; dec. 2, obs. 159).

4° On lit dans les Maladies des Artisans , de Ramazzini, ouvrage traduit par Fourcroy, pag. 42, un fait rapporté par ce dernier dans lequel il s’agit d’un doreur sur métaux dont les jambes et les cuisses étaient le siège de phlyctènes qui s’ouvrirent et donnèrent beaucoup de sérosité que l’on recueillit dans des vases au fond desquels il existait une infinité de globules mercuriels. On n’indique pas quelle était la proportion de sérosité recueillie, ni quel était le volume et le nombre des phlyctènes ; cette omission est d’autant plus fâcheuse qu’on ne conçoit pas facilement la possibilité de se procurer par ce moyen une quantité un tant soit peu notable de sérosité.

5° On a souvent annoncé que les bijoux en or de certaines personnes qui subissaient un traitement mercuriel étaient blanchis. Or, ce fait est en opposition avec ce que l’on voit tous les jours, alors même que l’on examine dans les grands hôpitaux des centaines de femmes dont les bijoux conservent leur couleur jaune, pendant l’action prolongée de la médication mercurielle à laquelle elles sont soumises.

DES POISONS IRRITANTS

cères; 3° que les poumons ne sont aucunement intéressés , puisque le sang du côté gauche du cœur conserve sa couleur écarlate ; 4° que l’action sur le cœur a lieu sans l’intermède du système nerveux.

Le physiologiste anglais n’hésiste pas à considérer les lésions du cerveau et du cœur comme la cause immédiate de la mort , puisque l’inflammation de l’estomac ne peut pas la produire d’une manière aussi subite ; il lui paraît impossible, mais à tort, d’après l’état dans lequel se trouve la membrane muqueuse gastrique , d’admettre que le poison soit absorbé et porté dans le torrent de la circulation.

Traitement de l’empoisonnement par le sublimé corrosif.

Existe-t-il un contre-poison du sublimé corrosif ?

Navier, dans son ouvrage sur les contre-poisons (1) , se prononce pour l’affirmative , et il indique plusieurs substances qu’il regarde comme les contre-poisons de ce corps : par exemple , les alcalis salins et terreux, les sulfures de potassium et de calcium, les teintures martiales alcalines, et les eaux de Spa. J’ai entrepris une série d’expériences dans le dessein de constater l’utilité de tous ces réactifs considérés comme contre-poisons, et j’ai obtenu des résultats qui détruisent l’assertion de Navier. Cette différence tient à la manière dont chacun de nous a envisagé cet objet. Le médecin de Châlons tire ses conclusions de faits purement chimiques ; les miennes découlent d’une multitude d’expériences faites sur les animaux vivants.

Alcalis salins et terreux . — Expérience ire. — Vingt centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 30 grammes d’eau distillée ont été précipités par un excès de potasse carbonatée du commerce.

L’oxyde jaune déposé a été parfaitement lavé et débarrassé du chlorure de potassium; on l’a administré dans une petite quantité d’eau à un chien de moyenne taille. Deux minutes après, vomissements de matière épaisse, jaunâtre, dans laquelle on apercevait une portion de l’oxyde; nul air de souffrance. Dix minutes après, abattement extrême, immobilité; nouveaux vomissements d’une matière blanche , écumeuse , mêlée de salive concrète et rendue avec effort ; continuation de ces vomissements pendant une heure , insensibilité générale. Dix-huit heures après , mort précédée d’un tremblement des muscles volontaires.

L’estomac ne contenait qu’une partie de l’oxyde administré, et une très petite quantité de liquide. La membrane muqueuse était enflammée dans toute son étendue , sans présenter des points gangréneux ; les intestins et les autres organes étaient sains.

(1) Contre-poisons de l’arsenic, du sublimé corrosif, etc., tom. i, p. 188, ann.

DU SUBLIME CORROSIF

Expérience iic. — On a donné à un autre chien une égale quantité de sublimé mêlé avec de la potasse, et les résultats ont été les mêmes.

Expérience me. — La soude et la chaux se sont comportées comme le sel de tartre. 11 faut donc conclure que les alcalis ne sauraient être des contre-poisons du sublimé , puisque l’oxyde jaune de mercure , à très petite dose , agit comme poison , lors même que les animaux en ont vomi une partie.

Navier, lui-même , ne semblait pas attacher beaucoup d’importance à ces réactifs , car il dit en parlant de l’oxyde de mercure : « Or, ce » précipité n’est pas entièrement exempt de corrosion. Ainsi le moyen » de corriger l’action vénéneuse du sublimé par les alcalis salins étant » insuffisant , il est prudent d’en employer de plus efficaces , s’il est » possible (1). »

Sulfures alcalins. — Le sublimé corrosif, dit Navier, sera entièrement décomposé par ces sulfures , et transformé en sulfure noir de mercure insoluble.

Expérience ivc. — On a donné un gramme 20 centigrammes de sulfure de mercure noir, sec et réduit en poudre fine, à un chien de taille moyenne : il est mort vingt heures après, sans avoir éprouvé d’autres symptômes que des douleurs vives dans l’abdomen et des mouvements convulsifs. Ces symptômes ne se sont manifestés que seize heures après avoir pris le poison. L’estomac contenait quelques aliments et un peu de sulfure de mercure ; la membrane muqueuse qui fait partie de ce viscère était généralement enflammée.

Expérience ve. — Soixante-quinze centigrammes de sublimé corrosif ont été décomposés par du foie de soufre. Le sulfure noir résultant a été parfaitement lavé et administré dans 30 grammes d’eau à un petit chien. Cinq minutes après, agitation, grandes souffrances, mouvements convulsifs. Au bout d’une heure, l’animal n’avait point vomi; il était calme et n’avait plus de mouvements convulsifs; il est mort deux heures après l’ingestion du poison. Estomac presque vide ; membrane interne tapissée de sulfure noir, fortement enflammée et d’une couleur brunâtre ; mucosités dans les bronches. Cette expérience a été répétée avec 20 centigrammes de sublimé dissous et 2 grammes de sulfure de potassium : les résultats ont été les mêmes.

Expérience vie. — Quinze centigrammes de sublimé dissous dans 30 grammes d’eau ont été donnés â un petit chien. Immédiatement après on lui a fait prendre 1 gramme 60 centigrammes de sulfure de potassium dissous dans trois verres d’eau : l’animal n’a pas tardé à éprouver les plus vives souffrances ; il a vomi des matières épaisses, d’une couleur noirâtre. Il est mort dix heures après. L’intérieur de l’estomac était fortement enflammé ; la portion de la membrane muqueuse voisine du cardia

(1) Ouvrage cité , t. rr, )>. 192.

536 DES POISONS IRRITANTS

et du pylore était gangrenée, l’œsophage peu enflammé, les intestins sains.

Ces expériences ont été faites sur d’autres chiens, en substituant du sulfure de calcium au sulfure de potassium, et les résultats ont été les mômes. Donc ces réactifs ne peuvent pas être des contre-poisons du sublimé.

Teinture martiale alcaline (1). — Expérience vii6. — J’en ai donné 8 grammes étendus dans 90 grammes d’eau à un chien qui venait de prendre 20 centigrammes de sublimé corrosif dissous. L’animal est mort six heures après.

Il résulte de ces expériences que les réactifs conseillés par Navier ne sont d’aucune utilité dans le cas d’empoisonnement par le sublimé corrosif liquide. Ils doivent être nécessairement plus inutiles encore si ce poison a été pris à l’état solide , car la force de cohésion oppose un grand obstacle à l’action chimique qui doit avoir lieu entre le poison et le contre- poison.

Acide sulfhydrique.— Expérience viii*. —L’acide sulfhydrique gazeux ou liquide décompose le sublimé corrosif à la manière des sulfures : aussi tous les animaux auxquels je l’ai administré ont péri au bout d’un temps plus ou moins long. On doit donc le rejeter, quoique recommandé par des savants distingués.

Sucre. — Marcelin Duval rapporte qu’après avoir donné à un chien un morceau de lard qui recélait 1 gramme 30 centigrammes de sublimé corrosif, cet animal éprouva des accidents qu’il parvint à apaiser en lui administrant une grande quantité d’eau sucrée (2). J’ai voulu déterminer si cet effet était dû au sucre ou bien au véhicule avec lequel il était uni.

Expérience ixe. — Cinquante centigrammes de sublimé dissous dans 60 grammes d’eau distillée ont été donnés à un chien de moyenne taille. On lui a fait manger sur-le-champ 90 grammes de sucre blanc pulvérisé ; deux minutes après il a vomi une très grande quantité de matières alimentaires; il a éprouvé des douleurs très vives ; il s’est beaucoup agité , et il a expiré au bout de deux heures. L’estomac était enflammé.

Expérience xe. — On a donné à un lapin 30 grammes de sucre pulvérisé ; immédiatement après on lui a fait prendre 10 centigrammes de sublimé dissous dans 30 grammes d’eau ; on lui a de nouveau donné 30 grammes de sucre : il est mort au bout de quatorze minutes. Ces faits prouvent évidemment que le sucre n’agit pas comme contre-poison du sublimé, et que les bons effets qu’on obtient de l’eau sucrée dépendent

(1) Cette teinture se prépare avec du borax, de l’eau, de la crème de tartre et du sulfate de fer. Navier, p. 106.

(2) Ouvrage cité, p. 38.

DU SUBLIMÉ CORROSIF. 537

de l’énorme quantité de liquide qu’elle contient. C’est ce qui sera mis hors de doute par l’expérience suivante.

Expérience xie. — On a fait boire à un chien environ 250 grammes d’eau; deux minutes après on lui a administré 50 centigrammes de sublimé dissous dans 180 grammes de ce même liquide. L’animal a beaucoup vomi. On a continué tà lui donner de l’eau lors même qu’il ne vomissait plus : au bout de vingt-quatre heures il était parfaitement rétabli.

Quinquina. - — M. Chansarel a annoncé qu’il avait fait prendre 50 centigrammes de sublimé corrosif à un chien, et que l’animal avait été guéri par une infusion de quinquina calissaya. L’auteur a conclu de ce fait que le quinquina était le contre-poison du sublimé (1).

Expérience xiic. — L’œsophage d’un chien de moyenne taille a été détaché des parties environnantes et percé d’une petite ouverture par laquelle on a injecté dans son estomac 60 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 60 grammes d’eau. Une minute après on a introduit dans ce viscère 210 grammes d’une infusion chargée de quinquina calissaya, et on a lié l’œsophage au-dessous de l’ouverture pour empêcher le vomissement. L’animal n’a pas tardé à faire de grands efforts pour vomir; il s’est couché , et il est resté dans une immobilité complète ; une heure après il a eu une selle presque liquide , et il est mort au bout de cinq heures.

L’inflammation de la membrane muquetise de l’estomac était des plus intenses vers la portion cardiaque et dans tout le fond de ce viscère ; elle était d’un rouge noir, extrêmement durcie et fortement adhérente au plan musculaire ; celle qui revêt la portion pylorique était très rouge , mais beaucoup moins enflammée.

Il y avait dans ce viscère une portion du liquide injecté et une très grande quantité de mucosités gluantes.

Expérience xiiic. — La même dose de sublimé a été injectée par le même procédé dans l’estomac d’un autre chien très fort ; immédiatement après on lui a administré 2d0 grammes d’infusion très chargée de quinquina gris. L’animal est mort au bout de cinq heures, et on a trouvé, à peu de chose près, les mêmes altérations que celles dont je viens de parler.

Ces expériences prouvent que l’infusion de quinquina n’est d’aucune utilité comme contre-poison du sublimé.

Mercure. — On trouve dans une ancienne épigramme d’Ausonius qu’une femme donna à son mari du mercure métallique dans le dessein d’accroître l’énergie d’un certain poison qu’elle venait de lui faire

(1) Chansarel, Observations sur diverses substances vénéneuses, p. 47. Bordeaux, 1807.

DES POISONS IRRITANTS

avaler. Loin de produire cet effet, le mercure rétablit entièrement la santé de l’individu empoisonné.

Le célèbre Goethe demande au professeur Doebereiner d’Iéna quel était le poison qui avait été pris. Ce savant pense que c’était le sublimé corrosif, puisque, de tous les poisons connus, c’est le seul dont l’action puisse être affaiblie par le mercure.

Il m’a semblé utile de tenter quelques expériences pour éclaircir ce fait.

Expérience xive. — Quatre grammes de mercure métallique ont été donnés à un lapin ; immédiatement après on lui a fait prendre 15 centigrammes de sublimé dissous dans 60 grammes d’eau : il a éprouvé un tremblement général , et il est mort treize minutes après.

Expérience xve. — On a fait avaler 50 centigrammes de sublimé liquide à un chien très fort; une minute après on lui a administré l\ grammes de mercure métallique et on l’a muselé. Il a beaucoup souffert , et il est mort au bout d’un quart d’heure. L’estomac n’offrait aucune trace d’inflammation; il contenait environ 60 grammes de liquide, très peu de matière solide, et du mercure métallique terni par une légère couche de protochlorure de mercure. Le liquide contenait une partie du sublimé non décomposé.

On voit par cette expérience , 1° qu’une portion de sublimé corrosif a été décomposée par le mercure métallique qui l’a transformé en protochlorure ; 2° qu’une autre portion n’a pas été décomposée et a exercé son action vénéneuse ; 3° qu’il est impossible que la totalité du poison puisse être décomposée , parce que le métal très lourd occupe le fond de l’estomac et ne se trouve pas en contact avec le liquide , et parce qu’il cesse d’exercer son action dès qu’il est enveloppé par la première couche de protochlorure ; l\° enfin que le mercure ne doit pas être considéré comme le contre-poison du sublimé.

Limaille de fer et poudre d'or. — On lit dans len° de mars 1842 , du Journal de Pharmacie , que le docteur Buckler, à la suite d’expériences sur les animaux, a proposé comme contre-poison du sublimé corrosif, la limaille de fer et la poudre d'or, qui revivifient le mercure à l’état métallique et le précipitent à l’état d’amalgame. Pour cpie la réaction se fasse bien, les deux métaux doivent être enveloppés par un liquide ; pour cela, il faut que ceux-ci soient assez divisés pour rester pendant quelque temps en suspension dans les fluides de l’estomac. On peut se procurer facilement de l’or en poudre line , mais il est plus difficile d’avoir de la poudre de fer impalpable. Le docteur Buckler propose de réduire de l’acier en limaille au moyen d’une lime très fine, et pour obvier 5 ce cpii lui manque de finesse, ii conseille de le tenir en suspension avec un peu de mucilage. Mais celui-ci

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épaissit les liquides, ce qui est déjà un inconvénient , et en outre, si le fer ne reste pas mêlé à l’or , il agit pour former du calomel qui se réduit plus difficilement que le sublimé. Le docteur Buckler fait mélanger l’or et le fer à parties égales. Il conseille d’administrer 2 grammes 20 centigrammes de chacun de ces métaux ; si le malade les rejette, il en faut de suite administrer une autre dose pareille. M. Barry conseille de faire le mélange des deux métaux d’avance (en le conservant dans un peu d’eau de chaux pour préserver le fer de l’oxydation ) ; on l’acidule légèrement et on l’administre. Suivant lui les particules de fer doivent être dans un état de division tel qu’elles puissent rester en suspension pendant une ou deux minutes dans le liquide.

M. John Barry rapporte que, pour constater la valeur du procédé, il fit dissoudre 50 centigrammes de sublimé corrosif dans 200 grammes d’eau tiède. Après avoir ajouté six gouttes d’acide sulfurique dilué à la mixture d’or et de fer, il le mélangea au poison et jeta le tout sur un filtre. Les premières gouttes qui passèrent , et cela une minute après que le mélange avait été fait , ne contenaient plus du tout de mercure.

Expérience xvic. — Les essais que j’ai tentés sont loin de justifier l’assertion du docteur Buckler. Les chiens auxquels j’ai administré d’abord Zi grammes du mélange d’or et d’acier réduit en poudre impalpable et suspendus dans 60 grammes d’eau légèrement acidulée , et qui ont pris immédiatement après 50 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 30 grammes d’eau distillée, sont tous morts au bout de quinze , dix-huit ou vingt heures, après avoir fait de violents efforts pour vomir et avoir horriblement souffert. L’œsophage de tous ces animaux avait été lié. A l'ouverture des cadavres on trouvait çà et là sur la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins des particules d’or et de fer séparées les unes des autres ; Yinflammation du premier de ces viscères était des plus graves; non seulement il était d’un rouge cerise dans toute son étendue , mais on voyait encore à l’intérieur de nombreuses ecchymoses et une extravasation sanguine abondante.

Ces faits suffisent et au-delà pour qu’on n’accorde aucune confiance au contre- poison proposé par le docteur Buckler.

Expérience xvne. — Bouillon. — Le bouillon ne décompose pas le sublimé corrosif avec assez d’énergie pour qu’on puisse le considérer comme contre-poison : cependant les chiens auxquels j’ai donné 50 à 60 centigrammes de sublimé, et qui ont pris 150 à 180 grammes de bouillon, ont vécu plus long-temps que ceux qui avalaient le poison seul.

Albumine . — La facilité avec laquelle l’albumine se combine avec

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le sublimé corrosif, la nature du précipité qui résulte de cette décomposition (page 562) , précipité qui me paraissait devoir être peu nuisible, enfin , le désir de trouver un contre-poison parmi les substances d’un emploi fréquent et à la portée de tout le monde, sont autant de considérations qui m’ont porté à examiner si le blanc d’œuf ne serait pas l’antidote de ce corps.

Expérience nviii\ — Trois grammes 3 décigrammes du précipité obtenu au moyen de l'albumine dans une dissolution de sublimé corrosif ont été donnés en poudre à un chien de taille moyenne : il n’a éprouvé aucune souffrance. La même quantité de ce précipité parfaitement lavé et en gelée a été donnée à un lapin : il n’en est résulté aucune incommodité apparente. Une autre chien faible , et qui avait déjà avalé quelques jours auparavant une petite dose de sublimé, a pris 3 grammes 3 décigrammes de ce même précipité à l’état de gelée ; il a vomi deux fois des matières blanchâtres sans éprouver la moindre souffrance , et il a été parfaitement rétabli.

Expérience xixe. — Cinq grammes de ce précipité en gelée , parfaitement lavé , ont été écrasés dans une dissolution d’albumine ( 6 blancs d’œuf délayés dans 500 grammes d’eau) ; au bout de trente-six heures , et après avoir agité plusieurs fois , on s’est assuré par les réactifs que le précipité était en partie dissous dans l’albumine ; l’autre portion était suspendue dans le liquide. On a introduit le mélange dans l’estomac d’un chien robuste et de moyenne taille qui n’avait rien avalé depuis vingtquatre heures, et on a lié l’œsophage. Au bout de dix minutes, l’animal a fait des efforts pour vomir ; il a éprouvé des douleurs abdominales , et n’a pas tardé à rendre par l’anus des matières fécales mêlées d’une partie du mélange employé : ces symptômes se sont renouvelés plusieurs fois dans les quatre heures qui ont suivi l’empoisonnement, et ils n’ont cessé que pour faire place à un abattement, léger d’abord, qui a duré pendant vingt-huit heures, c’est-à-dire jusqu’au moment de la mort.

Ouverture du cadavre. — L’estomac, très contracté sur lui-même, contenait 30 grammes environ d’un liquide brunâtre , résultant sans doute de celui qui y avait été ingéré, et qui se trouvait coloré par la bile : ce même liquide , mêlé à des mucosités de la même couleur, remplissait une partie des intestins grêles. La membrane muqueuse de l’estomac présentait çà et là , dans le grand cul-de-sal , des taches ponctuées d’un violet assez foncé , qui étaient rapprochées dans quelques endroits ; on voyait la même altération dans le gros intestin. Les poumons étaient sains et crépitants. La membrane interne qui revêt les colonnes charnues du ventricule gauche du cœur était soulevée dans une grande étendue par de petits amas de sang qui formaient au-dessous d’elle des ecchymoses d’un rouge violet; en incisant les parois de cet organe dans les points correspondants, on voyait que les épanchements sanguins avaient également lieu entre les fibres charnues les plus superficielles. 11 est évident que dans cette expérience le mélange n’a agi comme poison que

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par la portion qui était dissoute dans l’albumine , car nous venons de voir (expérience 18e p. 540) que la partie qui n’était que suspendue n’exerce aucune action : toujours est-il que les effets de la portion active ont été beaucoup moins intenses que ceux d’une même dose de sublimé corrosif, puisque celle-ci aurait tué l’animal dans l’espace d’une ou de deux heures, et qu’elle aurait produit des désordres beaucoup plus graves dans le canal digestif.

Je dirai à cette occasion que l’on a singulièrement exagéré les inconvénients qui peuvent résulter de la dissolution du précipité albumino s o -mercuriel dans l’albumine; il semblerait à entendre certaines personnes que ce précipité se dissout dans l’albumine , aussi facilement que le sucre dans l’eau. Il n’en est rien : que l’on agite pendant quelque temps une 'petite proportion de ce précipité dans beaucoup d’albumine et l’on s’assurera qu’il faut une grande quantité de cette matière animale pour dissoudre une petite proportion de précipité.

Expérience xxe. — On a délayé six blancs d’œufs dans 120 grammes d’eau; le liquide résultant a été filtré et mêlé avec 60 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 60 grammes d’eau : aussitôt l’action du sublimé sur le blanc d’œuf a eu lieu, et l’on s’est assuré que tout le poison avait été combiné avec l’albumine contenue dans les six blancs d’œuf. On a injecté le mélange dans l’estomac d’un chien de moyenne taille , et on a empêché le vomissement au moyen delà ligature de l’œsophage; l’animal a fait de grands efforts pour vomir, et il a paru incommodé ; une heure après , il a eu une selle presque liquide. Au bout de vingtquatre heures , il était abattu , triste ; il avait une soif ardente , et le pouls donnait 120 pulsations par minute. On lui a détaché la ligature de l’œsophage , qui était beaucoup trop serrée ; il a bu une très grande quantité d’eau. Le lendemain , il était à peu près dans le même état , et il est mort trois jours après l’injection.

L’estomac et le canal intestinal étaient parfaitement sains ; ils ne présentaient aucune trace d’inflammation ; l’œsophage était fortement enflammé, presque gangrené dans l’étendue de 2 centimètres, près de l’endroit où la ligature avait été faite ; il était presque coupé Là où le fd avait été appliqué.

Expérience xxie. — On a détaché et percé d’un trou l’œsophage d’un petit chien très faible ; on a introduit dans son estomac 30 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 45 grammes d’eau distillée ; immédiatement après , on lui a fait prendre 8 blancs d’œufs délayés dans un litre d’eau : il est mort au commencement du quatrième jour sans avoir poussé le moindre cri plaintif. Quelques heures avant d’expirer, il était abattu, se tenait couché sur le ventre, et paraissait souffrir un peu. L’estomac n’offrait aucune trace d’inflammation; la membrane interne présentait seulement quelques plaques roses, couleur naturelle à la membrane muqueuse de l’estomac de ces animaux , et que l’on remarque

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chez ceux qui n’ont pas avalé de substance vénéneuse. Les intestins n’étaient le siège d’aucune altération. La plaie de l’œsophage était fétide , noire et comme gangrenée.

Expérience xxne. — On a introduit dans l’estomac d’un petit chien, à l’aide d’une sonde de gomme élastique , 60 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 30 grammes d’eau; au bout de huit minutes, il avait eu trois vomissements de matières épaisses, violacées et peu abondantes. On lui a injecté 8 blancs d’œufs délayés dans 60 grammes d’eau ; il en a vomi une partie sur-le-champ ; quelques instants après, il a vomi de nouveau, et les matières rejetées étaient blanches, troubles, et ressemblaient entièrement au précipité d’albumine et de sublimé corrosif, Cinq jours après, l’animal , qui avait peu souffert, était très bien portant.

Expérience xxme. — A onze heures dix minutes, on fit avaler à un petit chien très faible 45 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 60 grammes d’eau distillée : l’animal souffrit beaucoup, et tomba dans un abattement tel , que tous les élèves qui étaient présents à cette opération crurent qu’il était mort. Un quart d’heure après, revenu à lui-même, il vomit pour la première fois des matières blanchâtres peu abondantes. On lui administra sur-le-champ de l’eau dans laquelle on avait délayé de l’albumine : il la vomit au bout de cinq minutes. A onze heures quarante minutes, on lui fit prendre de nouveau de l’eau albumineuse qui ne fut point rejetée; on en donna encore quatorze minutes après, et il ne la rendit point. On peut évaluer la quantité de boisson qu’il avala à 436 grammes d’eau contenant l’albumine de 7 à 8 blancs d’œufs. Le soir, il paraissait fatigué et un peu abattu. Le lendemain , il mangea avec appétit, et il se portait à merveille vingt jours après l’expérience.

Plusieurs tentatives que j’ai faites sur d’autres animaux placés dans les mêmes circonstances que celui dont je viens de parler, n’ont pas été aussi heureuses; il arrive souvent qu’ils meurent quand on leur donne l’albumine plusieurs minutes après leur avoir fait avaler le sublimé : presque toujours cela tient à l’impossibilité dans laquelle on est de la leur faire prendre aussitôt qu’ils commencent à ressentir les douleurs du caustique ; et lors même qu’on est parvenu , à l’aide de sondes , à en introduire dans leur estomac une certaine quantité , ils s’efforcent à la rejeter avant qu’elle ait eu le temps de se combiner avec le poison. Mais, je le répète, on ne saurait tirer de conclusion rigoureuse ni en faveur ni contre les réactifs chimiques proposés comme contre-poisons, qu’autant que l’œsophage des animaux a été lié: aussi regarderai-je les expériences 22e et 23e comme étant de peu de valeur.

Expérience xxive. — Soixante centigrammes de sublimé dissous dans 60 grammes d’eau ont été donnés à un chien de taille moyenne ; immédiatement après, ou lui a injecté 3 blaucs d’œufs délayés dans 90 gram-

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mes d’eau , et on lui a lié l’œsophage pour empêcher le vomissement. L’animal a fait de grands efforts pour vomir ; douze heures après, il est mort avec tous les signes de l’empoisonnement par le sublimé. La membrane muqueuse de son estomac était fortement enflammée , surtout vers la portion cardiaque; elle était noirâtre et très dure; celle qui revêt le duodénum et le pylore était injectée d’une manière extrêmement sensible.

Expérience xxve. — Soixante centigrammes de sublimé corrosif dissous dans l’eau ont été mêlés avec 2 blancs d’œufs délayés dans 120 grammes d’eau; on a donné le mélange à un chien très fort qu’on a muselé; des souffrances horribles , des vomissements de matières blanches , épaisses , des selles abondantes et une agitation extrême ont précédé la mort qui est survenue deux heures après.

A l’ouverture on a trouvé l’estomac contenant très peu de matières liquides , fortement enflammé dans son intérieur et sans aucune trace de gangrène ; la membrane muqueuse intestinale était parfaitement saine.

Expérience xxvi(>. — Deux lapins, auxquels on a donné 10 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 30 grammes d’eau et mêlés avec un blanc d’œuf délayé , sont morts quatre minutes après avoir pris le breuvage.

11 résulte de ces expériences et de beaucoup d’autres analogues , 1° que le précipité d’albumine et de sublimé corrosif peut être pris sans danger à forte dose ; 2° qu’il est vénéneux lorsqu’il est dissous dans l’albumine , mais qu’il l’est beaucoup moins que le sublimé corrosif; 3° que lorsqu’on administre du sublimé corrosif mêlé avec une quantité de blanc d’œuf plus considérable que celle qu’il faudrait pour obtenir le précipité , les animaux périssent , si on a empêché le vomissement , ce qui dépend de la dissolution du précipité d’albumine et de sublimé dans l’excès d’albumine : toutefois, l’action de ce mélange est beaucoup moins énergique que celle du sublimé , puisque les animaux tardent beaucoup plus à périr, et qu’après la mort on trouve à peine ou on ne découvre point des traces d’inflammation dans le canal digestif (voy. expér. 20e, p. 541) ; 4° que les chiens qui ont avalé 60 ou 75 centigrammes de sublimé, et auxquels on a laissé la faculté de vomir, périssent rarement lorsqu’on leur fait prendre abondamment du blanc d’œuf délayé dans l’eau , ce qui dépend de la propriété qu’a l’albumine de se combiner avec le sublimé qu’elle trouve dans l’estomac , et de favoriser le vomissement : en effet , le poison est rejeté à mesure qu’il se combine, et l’on a par conséquent peu à redouter l’action de la portion du précipité qui pourrait être dissous par l’excès d’albumine ; 5° que tous les animaux qui ne prennent pas une assez grande quantité de blanc d’œuf meurent au bout do tro s ou quatre heures , lors même qu’ils n’ont avalé que 60 centigrammes

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de sublimé, ce qui est d’accord avec ce que j’ai établi ailleurs, savoir que le sublimé corrosif, mêlé avec une quantité moyenne d’albumine, donne un liquide dans lequel il y a encore du sublimé , et qui doit par conséquent agir comme poison ; 6° enfin , que de toutes les substances proposées jusqu’à ce jour comme antidote du sublimé corrosif, l’albumine, employée en quantité convenable, est la plus utile, quoiqu’elle ne neutralise pas complètement les propriétés vénéneuses de ce poison, parce qu’elle peut être prise impunément, qu’elle forme avec le poison un corps nullement délétère lorsqu’il n’est pas dissous , enfin parce qu’elle est à la portée de tout le monde , et que son application peut être faite immédiatement après l’ingestion du poison.

Jaunes d’œufs (voy. page 561). -—J’ai mêlé 30 grammes de sublimé corrosif dissous dans 220 grammes d’eau distillée avec 12 jaunes d’œufs; après avoir bien agité le mélange , j’ai laissé reposer le précipité; la liqueur a été décantée trois jours après, et le précipité a été lavé pendant huit jours, jusqu’à ce que l’eau de lavage ne se colorât plus par un courant de gaz acide sulfiiydrique ; le précipité mis sur un filtre et presque sec pesait Zj5 grammes; je présume qu’en le desséchant davantage, il aurait pu perdre encore 5 grammes. J’admettrai donc qu’il ne pesait en réalité que ZtO grammes ; tout porte à croire qu’il existe dans ce précipité sec une proportion de composé mercuriel plus forte que celle qui se trouve dans le précipité albuminoso-mercuriel , et que dès lors les do grammes devaient contenir au moins 2 grammes d‘une préparation mercurielle quelconque , puisque M. Lassaigne a trouvé 5 ou 6 pour 100 de sublimé corrosif dans le précipité albuminoso-mercuriel sec. J’ai administré à un chien de moyenne taille, assez robuste et à jeun, les ZtO grammes du précipité jaune mal desséché dont je parle , et j’ai lié l’œsophage sans le percer. L’animal a eu plusieurs selles dans les six premières heures qui ont suivi l’empoisonnement , et il a rendu quelques fragments du précipité qu’il avait avalé; il a fait des efforts pour vomir, et il a paru souffrir. Huit heures après l’empoisonnement, j’ai délié l’œsophage; peu de temps après, l’animal a vomi des matières muqueuses blanches et des fragments du précipité jaune; il a encore eu une selle de même nature. Le lendemain , il était abattu et sous l’influence évidente d’un toxique mercuriel ; il refusait les aliments et les boissons. 11 est mort trente-huit heures après l’empoisonnement. A l’ouverture de cadavre, le canal digestif ne présentait pas de traces sensibles d’inflammation.

Ce fait, insuffisant sans doute pour motiver une conclusion rigoureuse , est cependant de nature à engager les médecins à administrer des jaunes d’oeufs délayés dans de l’eau , en même temps que l’on

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