GÉNÉRALE
INTRODUCTION
La science qui s’occupe de l’étude des poisons porte le nom de Toxicologie , mot dérivé du grec t ofrx'ov, poison, et loyo- , discours.
On donne le nom de poison à toute substance qui, prise intérieurement ou appliquée de quelque manière que ce soit sur un corps vivant, à petite dose, détruit la santé ou anéantit entièrement la vie.
M. Devcrgie , qui a adopté cette définition , quoi qu’il en dise , blâme toutefois l’expression de corps vivant, à laquelle il substitue les mots corps de l homme, se fondant sur ce que telle matière est vénéneuse pour un animal et ne l’est pas pour l’homme. Nous qui savons qu’une définition n’est réellement bonne que lorsqu’elle embrasse tous les cas , nous nous garderons bien d’imiter cet auteur, et au lieu de ne l’appliquer qu’à l’homme , nous l’étendrons à tous les êtres vivants ; qu’importe que telle substance vénéneuse pour tels animaux ne le soit pas pour d’autres ? elle sera un poison pour les premiers et nullement pour les derniers , tandis qu’une autre substance pourra être vénéneuse pour ceux-ci et ne pas l’être pour d’autres. La discussion placée sur ce terrain donne évidemment tort à M. Devergie, dont la définition ne comprend qu’un seul cas.
Voyons ce que l’on doit entendre par petite dose. Nous savons que 1 on administre tous les jours à l’homme sain ou malade quelques milligrammes de bichlorure de mercure, d’une préparation arsenicale soluble, d’opium, de strychnine, etc., comme médicament, sans qu’il en résulte le moindre accident. Ce n’est donc pas à des doses aussi minimes que ces substances sont vénéneuses ; il faut nécessairement, pour que ces matières produisent des elfe ts nuisibles, qu elles soient données à des doses moins faibles, qui varieront considérablement suivant la nature de la substauçe , l’âge et la constii. ' 1
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tut ion (le l'individu, etc. Ainsi l’on peut établir que, dans la grande généralité tics cas, 20 centigrammes dè bichloturè de mercure ou d’une préparation arsenicale soluble, 1 grarfime d’opium , et 10 h 12 centigrammes de strychnine, occasioneront un empoisonnement souvent mortel ; tandis qu’il faudra plusieurs grammes d’iode et Z|0 ou 50 grammes d’azotate dépotasse pour déterminer un effet aussi funeste. On voit doncqu’ici il n’y a rien d’absolu, et que l’on ne saurait fixer d’une manière précise ce que l’on entend par petite dose. Nous dirons encore, relativement à ces quantités, qu’il n’est pas rare de voir des malades, placés dans des conditions particulières, supporter sans accident des doses considérables d’une substance vénéneuse , tandis qu’à des doses beaucoup moins fortes ces mêmes substances produiraient des effets fâcheux chez les mêmes individus à l’élat normal. Nous pourrions citer les effets du tartre stibié dans les phlegmasies des poumons , du chlorure de baryum , de l’azotate de potasse, etc., dans d’autres affections. S’aviserait-on de dire que ces substances vénéneuses ne sont pas délétères pour l’homme, parce qu’elles ne l’empoisonnent pas, même à des doses très fortes? Non certes; on se contentera d’établir que ces matières, réellement vénéneuses dans la grande généralité des cas, ne le sont pas aux mêmes doses dans certaines conditions.
Il est impossible d’étudier d’une manière complète une substance vénéneuse, sans considérer ses rapports avec la chimie, l’histoire naturelle , la physiologie , la pathologie et l’anatomie pathologique. En effet, comment pourrait-on se flatter de distinguer les divers poisons tirés du règne minéral sans connaître les propriétés chimiques qui les caractérisent lorsqu’ils sont dans leur état naturel , ou lorsqu’ils sont masqués, combinés ou décomposés par leur mélange avec les aliments végétaux ou animaux? L’histoire naturelle ne nous fournit-elle pas leS moyens de caractériser les poisons du règne organique dont la plupart échappent malheureusement aux rechêrctiës analytiques les plus rigoureuses? L’action irritante, stupéfiante , etc., de certaines substances vénéneuses, en dérangeant les diverses fonctions de l’économie animale, peut-elle s’expliquer sans les lumières de la physiologie? Vcst-il pas du ressort de la pathologie de s’occuper soigneusement du traitement des maladies auxquelles les poisons donnent lieu, soit en Taisant usage des moyens connus, soit en cherchant de nouvelles substances capables de détruire et d’anéantir leurs effets délétères? Enfin, l’anatomie pathologique ne perfectionne-t-elle pas l’étude de ces substances, en nous éclairant, par l’examen des divers organes, sur les lésions multipliées qui peuvent être le résultat de leur action? 11 n’est pas douteux qu’il ne faille avoir recours h chacune de ces sciences, les
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interroger d’abord séparément, pour pouvoir mieux ensuite saisir leurs dépendances mutuelles, et les secours qu’elles peuvent se prêter.
Dés recherches chimiques, faites avec soin sur les poisons minéraux et végétaux ; l’observation attentive des caractères fournis par les diverses substances vénéneuses du règne organique ; les expériences sur les animaux vivants , dans le dessein de constater le trouble des fonctions et les causes variées d’un genre de mort aussi rapide ; des faits cliniques recueillis avec exactitude et enrichis du résultat des ouvertures des cadavres ; enfin, des essais sur les animaux vivants pour fixer nos idées sur les contre-poisons : tels sont les moyens capables d’enrichir la Toxicologie. L’utilité de suivre cette marche a été sentie par les bons esprits : aussi avons-nous vu paraître successivement d’excellentes monographies sùr l’arsenic, le sublimé corrosif, le cuivre, les acides azotique , cyanhydrique, etc. Ces traités particuliers sont malheureusement en très petit nombre, et les objets n’y sont pas envisagés sous tous les rapports ; la partie chimique ou médico-légale de l'empoisonnement est surtout négligée ; on voit presque toujours leurs auteurs faire choix des propriétés les moins saillantes des substances vénéneuses, les exposer souvent d’une manière erronée , et rendre par conséquent impossible la solution d’un problème très difficile par lui-même. En vain le médecin requis par le magistrat aurait-il recours il leurs écrits ; tout ce qu’il pourrait y puiser serait vague et insuffisant.
On peut juger d’après cela combien il est important d’insister d’une manière particulière sur cette partie de la toxicologie, afin de donner le moyen de rejeter une foule de caractères de peu de valeur, de rectifier ceux qui sont mal exposés , et de leur en substituer d’autres exacts et faciles à constater. Un pareil travail offre les plus grandes difficultés, et par Je nombre prodigieux des poisons qu’il doit embrasser, et par les diverses décompositions que plusieurs d’entre eux peuvent subir.
Peut-on tirer un avantage réel pour l’étude de la toxicologie d’une classification des divers poisons connus , et ne vaut-il pas mieux les décrire par ordre alphabétique? Telle est la question que j’ai souvent entendu agiter. Je n’hésite pas un instant à me prononcer en faveur de la classification, surtout lorsqu’elle est fondée sur des faits physiologiques incontestables : nui doute qu’elle ne simplifie alors l’étude de cette science. En réunissant dans un même groupe les poisons qui exercent une action analogue sur l’économie animale, en décrivant avec soin toutes les altérations qu’ils font subir à nos organes et par conséquent à nos fonctions, en généralisant en un mot les symptômes auxquels iis donnent naissance, on sent combien l’histoire particu-
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liùre (le chacun d’eux doit être facilement saisie par le médecin. Au contraire , de quelle utilité peut être pour l’homme de l’art une description faite par ordre alphabétique? La séparation des substances qui devraient être réunies à raison de leurs rapports intimes , des répétitions fastidieuses dans les détails, tels sont les inconvénients attachés à celte marche peu scientifique, et dont tout esprit juste sent l'insuffisance.
Mais, il faut l’avouer, quelque nombreuses que soient les expériences et les observations sur l’empoisonnement, je ne les crois pas encore suffisantes pour établir une classification à l’abri de tout reproche; une pareille tâche me paraît tellement au-dessus de nos forces, que je renonce à la remplir pour le moment. Je vais faire ressortir en peu de mots les difficultés d’un pareil travail.
A. On ne peut classer les poisons d’une manière convenable qu’autant que l’on connaît au juste l’organe sur lequel ils agissent et le genre d’altération qu’ils y déterminent ; cette connaissance ne peut être acquise que par l’étude approfondie des symptômes qu’ils développent et des lésions qu ils font naître ; or, ces symptômes et ces lésions varient dans un tris grand nombre de cas, suivant les doses. Ainsi , lorsqu’on introduit dans l’estomac une forte dose d’un poison irritant très énergique, l’animal est agité de mouvements convulsifs effrayants ; il expire au bout de quelques minutes, et on ne découvre après la mort qu’une légère phlogose du viscère qui a reçu le poison. Au contraire, si la substance irritante a été administrée à petite dose souvent réitérée, l’animal tombe dans un grand état d’insensibilité; l’estomac et les intestins s’enflamment , s ulcèrent , etc. ; la moi t , dans ce cas, n’a ordinairement lieu qu au bout de plusieurs jouis , elle est évidemment le résultat de l’altération organique du canal digestif. Objectera-t-on par hasard que dans les deux cas dont je viens de parler, le poison agit de la même manière, mais qu il déteiminc des affections dont l’intensité varie ? Si cela était ainsi , il faudrait admettre qu’une légère inflammation de 1 estomac, pioduite pai une forte dose de poison , est capable d’occasionner la mort dans l’espace de quelques minutes, fait qui n’est pas admissible.
H. Comment peut-on classer méthodiquement cette innombrable série de poisons qui paraissent agir sur le système nerveux d une manière si variée, et (pii ne laissent après la mort aucune trace de leur action ? On peut, à la vérité, en former deux groupes naturels : 1° ceux qui déterminent l’excitation de la moelle épinière, et qui sont en très petit nombre ; 2° ceux qui agissent sur le cerveau ou sur les autres parties du système nerveux. Mais, en admettant cette division , combien le dernier groupe ne comprendrait-il pas de sub-
stances disparates ! L’idée de partager ces groupes en deux classes, qui renfermeraient l’une les poisons excitants et 1 autre les poisons débilitants du système nerveux, ne me semble pas plus heureuse. D’ailleurs, que deviendraient alors les substances vénéneuses dont l’action sur ce système ne pourrait être comprise dans aucune de ces sections? Les altérations dont le système nerveux est susceptible, dans scs diverses parties, ne sont pas encore assez bien connues pour qu il soit permis de fonder sur elles une classification raisonnée.
C. J’aurai occasion de démontrer par la suite que, dans certains cas, le même poison détruit la vie par des mécanismes différents, suivant qu’il est introduit dans l’estomac, appliqué sur le tissu cellulaire ou injecté dans les veines. Quel parti prendra-t-on pour classer ces sortes de substances? Si l’on s’attache à leur action cxtérieuie, on les rangera dans un cadre différent de celui où on les placera si on a égard à leur action sur les veines ou sur l’estomac.
On sentira maintenant le vide et le peu d’importance de la classification proposée dans ces derniers temps par M. Giacomini , dans un ouvrage beaucoup trop volumineux, intitulé : 1 rattalo fdosofico spcrimentalc de soccorsi thcrapeulici (5 vol. in-8”). L auteur, reproduisant au reste les idées de Gucrin, classe les poisons a 1 instar des médicaments en hypersthénisants et en hyposthénisants ; on voit bien qu’en rangeant ainsi des substances dont l’action est si variée , M. Giacomini ne s’est jamais donné la peine d’examiner les faits.
Les observations qui précèdent, et une multitude d’autres que suggérera la lecture de ce Traité, m’engagent à adopter provisoirement la classification de Yicat modifiée, contre laquelle je pourrais pourtant faire de graves objections. Tous les poisons seront rangés en quatre classes , savoir : celle des poisons irritants, celle des poisons narcotiques, celle des poisons narcotico-dcrcs , et celle des poisons septiques,
COASIBÉKATIOAS GËXÉlULES.
Sur les moyens qui doivent être mis en usage lorsqu’on se propose d’étudier avec succès une substance vénéneuse.
La question la plus compliquée sur l’empoisonnement ne peut être éclaircie d’une manière satisfaisante qu’aulant que l’on est en état de résoudre les trois problèmes suivants : 1° Quelle est l’action que le poison exerce sur l’économie animale? 2° Quels sont les médicaments propres à combattre scs effets ou à l’empêcher d’agir? 3" Comment peut-on constater sa nature avant et après la mort ? Je crois pouvoir
établir, pour la solution (le chacun de ces problèmes, des préceptes généraux dont la connaissance facilitera singulièrement l’histoire des poisons en particulier.