‹ Traité de toxicologie (volume 4)Chapitre 78 sur 107 · DU MERCI RE METALLIQUE · texte numérisé non relu

DU MERCI RE METALLIQUE

grammes seulement purent être ingérés en deux fois. Aucun autie moyeu aCÜ[ nc fut employé; je rcmarqueparticulièrementqueles bains sulfureux ni aucune autre préparation de cette nature ne furent prescrits ni mis en usage. Le 11 février, sept jours après ma dernière visite , 011 me pria de retourner auprès de cette femme. Les douleurs étaient alors si vives nu’elle voulait à tout prix que je lui ouvrisse le ventre pour extraire c mercure, qu’elle croyait être l’unique cause de ses souffrances; elle le sentait peser fortement, me disait-elle. L’abdomen était tellement distendu que je 11e l’ai jamais vu chez aucun hydropique atteindre un développement aussi considérable. Elle ne prenait plus que quelques gouttes d’eau.; aucun vomissement 11’avait eu lieu depuis qu’elle avait avalé du mercure ; la constipation s’était maintenue; le pouls était presque imperceptible, la peau froide et pâle , l’anxiété excessive ; la face amaigrie et douloureusement contractée. La peau, surtout à la face, autour du nez et des yeux , avait acquis une couleur grise , rappelant , à ne pas s’y méprendre, celle du mercure métallique ; je m’assurai attentivement de cette circonstance, et la notai avec soin. Les yeux étaient caves; les membres supérieurs et la mâchoire inférieure affectés d un tremblement léger, mais continuels. Les gencives , spécialement les inf rieures, violacées et saignantes, tombaient en lambeaux; les dents incisives inférieures avaient toutes disparu depuis deux jours; une seule des supérieures restait encore, mais si chancelante, que le plus léger cffoit aurait suffi pour l’extraire. L’os maxillaire inférieur était à nu dans plusieurs points au niveau des alvéoles ; la bouche exhalait une odeui fétide. Il n’y avait pas et il n’y avait pas eu , m’a-t-on dit, de salivation manifestement plus abondante que dans l’état naturel. Peu de temps après mon arrivée , elle mourut presque subitement. L’intelligence et la parole se conservèrent intactes jusqu’au dernier moment, Il fut impossible de

faire l’ouverture du cadavre.

Cette observation me semble renfermer deux faits intéressants sous le rapport de l’iniluence du mercure sur l’organisation. D’abord, rapprochée des cas où cet agent n’a déterminé aucun effet toxique après avoir été administré dans les mêmes circonstances et de la même manière, elle confirme complètement ce que vous avez établi : « Il nous semble que le mercure métallique agit comme poison toutes les fois qu’il séjourne assez long-temps dans le canal digestif pour éprouver un grand degré de division et pour être absorbé. » ; Toxicologie , t. 1, pag. 353, 1826.) En second lieu , elle prouve l’exactitude de ce que Harrold avait déjà signalé ( Archivés de Meckel, 3' cahier, pag. 532), savoir, la coloration de la peau dans certains cas d’administration du mercure.

5° Olaiis Borrichius dit qu’un homme attaqué (l’une fièvre ardetfte et maligne mourut le même jour où on lui avait appliqué sur les poignets deux petits sachets de linge remplis de mercure cru (1).

(1) Ai .tu medieu et philosophica Hufnieiisia , ann. 1077, 1078, 1070, vol. v, p. 141 , obs. lu.

tiOO DES POISONS IRRITANTS.

6° Le docteur Screl fit prendre à un chien 2/i0 grammes de mercure mêlé avec 120 grammes dégraissé : il ne survint aucun accident ; le chien se trouva même plus affamé que de coutume H).

7" J’ai souvent répété cette expérience sur des chiens et des lapins, et j’ai obtenu les mêmes résultats.

8° Dehaeu et plusieurs autres praticiens ont administré le mercure, sans le moindre inconvénient , dans les constipations longues, dans les volvulus, dans certaines hernies, pourvu que ces maladies n’aient pas été compliquées d’inflammation des intestins.

9° Les habitants de Londres et d’Edimbourg, au commencement du siècle dernier, prenaient impunément, tous les matins, 8 à 12 grammes de mercure coulant dans 120 ou 150 grammes d’huile, pour se préserver de la goutte et des calculs (2).

10° Sue rapporte dans les Mémoires de la Société médicale d’Éinulation , qu’un individu avala pendant long-temps 1 kilogramme de mercure par jour, dans le dessein d’expulser par l’anus un écu qui s’était arrêté dans l’œsophage. Cette quantité considérable de métal ne faisait que passer, et le malade le rendait journellement en allant à la garde-robe (3).

De tous ces faits les quatre premiers prouvent que le mercure métallique est vénéneux ; les cinq derniers déposent en faveur de son innocuité. Quant au cinquième rapporté par Olaüs Borrichius, on sent aisément qu’il est beaucoup trop incomplet pour servir à éclairer cette discussion : une affection grave comme la fièvre maligne ne se serait-elle pas terminée par la mort lors même qu’on n’aurait fait aucune application extérieure?

Le mercure métallique agit évidemment comme poison toutes les fois qu’il séjourne assez de temps dans le canal digestif pour éprouver un grand degré de division pour s’oxyder et pour se transformer en bichlorure de mercure (voyez p. 605). On sait que l’humidité et la graisse sont susceptibles d’atténuer prodigieusement les molécules de ce métal, au point qu’elles deviennent noires (6). Il n’est donc point douteux que dans les trois premières observations (voy. pages 597 et 598 ) , le mercure retenu dans le canal digestif n’ait été divisé par les sucs de l’estomac ou par la graisse avec laquelle il avait été mêlé dans la ceinture mercurielle. Cette opinion acquiert un nouveau poids par les considérations suivantes.

1° Je viens de rapporter des cas d’empoisonnement par les vapeurs

(1) Ephéinérides des Car. de la jVal. , ann. 1G70 ou 1078.

(2) Desbois de Rociiefort, t. i, p. 513; dfa'ilrc médicale, année 1088.

(3) Mémoires de la Société médicale d’ Emulation, 1e année, j>. 252.

(4) Journal de Physique, loin, lxx, Mémoire de Yogel,

du mercure métallique. gui

mercurielles, qui ne sont autre chose que du mercure excessivement divisé par le calorique. 2° L’onguent mercuriel avec lequel on fait des frictions dans le traitement des maladies vénériennes produit souvent le gonflement des gencives , des douleurs dans l’intérieur de la goi ge , des ulcères dans la bouche, la salivation , des vertiges, la fièvre, le tremblement des extrémités , et des douleurs violentes dans les articulations : or, cet onguent n’est autre chose , d’après les expériences de Vogel , que de la graisse mêlée avec du mercure métallique, dont la division a été portée assez loin pour que le mélange soit d’une couleur noirâtre (1). 3° Swédiaur rapporte qu’il a frotté un chien sur le dos , sans le raser, avec de l’onguent mercuriel gris, et seulement une fois par jour : en trois jours de temps sa bouche commença a èlie affectée, et quoique les frictions eussent été disconlinuées dès ce moment, la salivation devint très forte; il fut malade pendant quinze jours au moins , au point qu’on craignit pour sa vie ; la salivation continua tout ce temps avec une puanteur abominable qui infectait toute la maison (2). 4° Fabrice de Hilden raconte qu’une femme étant auprès de son mari que l’on frottait avec le même onguent dans une étuve , éprouva une telle salivation , pour avoir respiré cet air mercuriel , que son gosier se couvrit d’ulcères (3). 5° Un chirurgien , en frottant un malade avec de l’onguent mercuriel, fut pris, au rapport de Frambesarius , d’un vertige ténébreux continuât).

On trouve dans le tome 1er du Journal de Physiologie expérimentale , année 1821, un Mémoire du docteur Gaspard, dans lequel, après avoir décrit un assez grand nombre d’expériences sur l’action du mercure métallique , l’auteur conclut avec moi que ce métal n’est absorbé que lorsqu’il a éprouvé un certain degré de division , et que s’il pénètre à l’intérieur par absorption cutanée et muqueuse , ce n’est que quand il a été divisé h l’infini , volatilisé et oxydé. M. Gaspard établit en outre, l”que le mercure ne peut pas circuler pendant la vie à travers les vaisseaux capillaires, quels qu’ils soient, sans les enflammer; 2° que lors même qu’il est en émanations imperceptibles, et à une basse température, il agit comme un poison très subtil sur les fœtus des animaux ovipares qu’il lue; il empêche surtout le développement des œufs de poule, de grenouille, de crapaud, de colimaçon , de blatte et de mouche.

(1) Annales de Chimie, torn. lxiv, p. 220, Mém. de Vogel.

(2) Traite complet des Maladies vénériennes , tom. n , p. 3(15 , 5'' édit.

(3) Fabricii /lildani Opéra observationam et carationam medico-cliirurtjicarum, cent v, obs. xcvm, p. 115. Francofttrii ad Maintim , 1010.

(11 L. n . cons. m, Gtmuli.br , tom. i, cap. vin, de VvrtUjine.

Questions médico-légales concernant les préparations mercurielles.

A. L existence d’une certaine quantité de mercure métallique dans le canal digestif d’un individu qui a succombé après avoir éprouvé les symptômes d’un empoisonnement aigu, suffit-elle pour établir qu'il y a eu empoisonnement , lorsqu’il est avéré que le mercure n’a été ni avalé ni injecté dans le rectum à l’état métallique?

Telle est la question qui me fut adressée en 1829 par M. l’avocatgénéral de la Cour royale d’Orléans dans l’affaire concernant la femme Villoing. Cette femme, malade depuis cinq à six jours lorsque le docteur Caron de Gieu fut appelé, se plaignait d’une oppression très forte à la région épigastrique; elle éprouvait de fréquentes envies de vomir qui de temps à autre étaient suivies de vomissements bilieux excessivement abondants. Le médecin regardait la maladie comme une affection bilieuse; son pronostic n’avait rien de fâcheux, lorsqu’au bout de quatre jours on vint lui annoncer que la femme Villoing était morte après avoir éprouvé des vomissements extrêmement fréquents et de copieuses déjections alvines.

L’estomac était le siège de deux perforations ; ou voyait adhérer à plusieurs points de sa membrane muqueuse plusieurs globules mercuriels; il y avait encore plus de ces globules dans le duodénum que dans l’estomac; quelques uns égalaient la grosseur d’un grain de millet. Le cæcum contenait du mercure en gros globules; il y en avait aussi dans le colon et dans le rectum. On pouvait évaluer à 8 grammes la quantité de mercure trouvée dans le canal digestif de cette femme.

Il résulte des expériences nombreuses que j’ai tentées soit en ouvrant des chiens empoisonnés par des préparations mercurielles quelques jours après la mort, ou après deux mois d’exposition des cadavres à l’air, ou au bout de trois ou quatre mois d’inhumation dans des bières de sapin , soit en mettant une préparation mercurielle dans une portion d’intestin que j’avais conservée dans un bocal exposé à l’air pendant plusieurs mois,

1° Que ni le sublimé corrosif ni le bi-oxyde de mercure ne se décomposent dans le canal digestif des chiens auxquels on les a fait avaler, de manière à fournir du mercure métallique ; qu’on n’aperçoit nulle part des globules de ce métal , et qu’il est encore possible , au bout de plusieurs mois d’inhumation , de démontrer dans ce canal l’existence d’un composé mercuriel ;

2° Que cependant la masse noire connue sous le nom de protoxyde

PRÉPARATIONS MERCURIELLES, de mercure étant retirée de l’estomac , desséchée et comprimée , laisse apercevoir du mercure adhérent à la membrane muqueuse, «on réuni en globules mobiles, mais bien tel qu’on peut le voir dans cette

masse , avant qu’elle ait été avalée.

3» Que le proto-azotate et le protosulfate de mercure, qui jouissent de la propriété d’être ramenés eu totalité ou en partie à l’état métallique par l’albumine et par la gélatine, peuvent au contraire, dans certains cas, être revivifiés, surtout au bout de quelques jours , par les tissus de l’estomac ou des intestins ou par les aliments qu’ils renferment; mais alors le mercure métallique mis à nu, reste comme incorporé avec la matière qui l’a séparé des sels , et loin d être réuni en globules mobiles, ne peut souvent être aperçu qu’à l’aide d’une loupe et après avoir fait sécher les tissus ;

li° Qu’il existe un très grand nombre de mélanges , de composés mercuriels et d’autres corps dans lesquels , à la suite de réactions chimiques , le mercure peut être réduit à l’état métallique , à froid ou à l’aide d’une légère chaleur, tantôt presque instantanément, tantôt seulement au bout de plusieurs heures , et même de quelques jours. Ainsi l'azotate et le sulfate de protoxyde de mercure, 1 azotate et le sulfate de bi-oxydc mêlés avec l’huile essentielle de térébenthine, -de l’arsenic , du fer, du cuivre , du phosphore ou du protosulfate de fer sont décomposés même à la température ordinaire et donnent du mercure métallique au bout de plusieurs heures ou de plusieurs jours. L’éther sulfurique, l’eau-de-vie, l’alcool à AO degrés, le sucre et l’huile d’olive ne séparent point le mercure métallique des azotates de ce métal à la température ordinaire , tandis que l’aloool chauffé à 50° peut revivifier le métal de ces sels. Le bi-oxyde de mercure ne donne du mercure que lorsqu’il est mélangé avec le protosulfate de fer. Le sublimé fournit du mercure métallique quand il est en contact à froid avec le fer, le cuivre, le zinc, l’arsenic ou le phosphore; 1 huile essentielle de térébenthine ne paraît pas l’altérer; l’albumine, la gélatine, l’eau-de-vie, l’éther et l’huile d’olive ne le réduisent pas à l’état métallique. J’ai administré 2 grammes de proto-azotate de mercure à un chien, et bientôt après je lui ai donné k grammes de protosulfate de fer : l’estomac et les intestins, après avoir été desséchés, laissaient apercevoir, à l’aide de la loupe, du mercure métallique en globules très divisés et adhérents. J’ai trouvé des globules de mercure visibles à la loupe et incorporés dans la membrane muqueuse de l’estomac d’un chien auquel j’avais fait prendre 1 gramme de sublimé dissous dans 30 grammes d’eau et mêlés à 12 grammes de cuivre pulvérisé; après la dessiccation de la membrane muqueuse on voyait aussi de ces globules k sa surface. J’ai obtenu le même résultat après avoir

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donné à un chien 2 grammes d’azotate de mercure délayé dans l’eau distillée et mélangé avec 60 grammes d’huile essentielle de térébenthine;

5° Qu’il peut arriver en faisant avaler de pareils mélanges à des animaux vivants, et en les ouvrant après la mort, de ne pas trouver du mercure métallique dans l’estomac et dans les intestins, ce qui tient à ce que les animaux périssent trop vite pour que la décomposition de la préparation mercurielle en mercure métallique ait eu le temps de s’opérer, et si l’estomac contient des aliments , à ce que le contact entre le poison mercuriel et la substance qui doit le réduire à l’état métallique peut ne pas avoir été intime; d’ailleurs, par suite de l’irritation que détermine le poison , il y a une sécrétion plus abondante de liquides , et ce poison se trouvant plus affaibli , on conçoit que sa décomposition puisse ne pas avoir lieu. Ainsi , que l’on administre à des chiens un mélange de sublimé corrosif dissous et d’un métal susceptible de le revivifier, tel que le zinc, le cuivre-, le fer, etc., ce métal, beaucoup plus pesant que la dissolution , pourra tomber au fond de l’estomac, se loger entre les replis delà membrane muqueuse, et agir à peine sur 1 esolutum du sublimé, qui de son côté pourra déjà s’être combiné avec les aliments;

6° Qu’il existe toujours du mercure métallique globuleux dans une partie du canal digestif, lorsque les animaux ont avalé du sucre mercuriel et qu’on ne les a tués qu’au bout de quelques heures. Il est évident que le mercure gommeux, l’onguent mercuriel et toutes les autres préparations dans lesquelles ce métal n’est que divisé , doivent se comporter comme le sucre mercuriel ;

7° Que l’existence d’une certaine quantité de mercure métallique dans les voies digestives d’un individu qui a succombé après avoir éprouvé les symptômes d’un empoisonnement aigu , me paraît suffisante pour rendre l’empoisonnement par un composé mercuriel très probable, lorsqu’il est avéré que le mercure n’a été ni avalé ni injecté dans le rectum à l’état métallique (sucre mercuriel, onguent gris, onguent napolitain, mercure gommeux, etc.);

8" Que cette probabilité sera encore plus grande lorsque, dans le cas dont je parle, on découvre dans les voies digestives , indépendamment du mercure métallique , un reste de la substance qui a décomposé et revivifié la préparation mercurielle , ou du moins le nouveau composé que cette substance a dû fournir. Il peut se faire, par exemple, que le poison mercuriel ait été avalé avec du cuivre ou du fer, et que l’on trouve, outre le mercure métallique, des restes de fer ou de cuivre, ou un sel de ces métaux formé aux dépens de l’acide ou du corps avec lequel le mercure était combiné dans le poison mercuriel.

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