LÉGISLATION RELATIVE A L'EMPOISONNEMENT
y eût volonté de tuer de la part de celui qui administr ait le toxique, el il a constamment supposé que le crime était prémédité , parce qu’il était impossible de ne pas voir une préméditation réelle dans l’achat ou la préparation de la substance vénéneuse, dans sa mixtion avec d’autres substances, etc. Mais il n’en a pas été de même pour ce qui concerne a deuxième condition: ici les uns ont pensé avec raison qu’en parlant de substances qui peuvent donner la mort, la loi n'avait eu égard-qu’à la nature toxique de ces substances, tandis que d’autres ont cru qu’il s’agissait à la fois et de. la nature vénéneuse de ces substances, et de la dose à laquelle elles étaient administrées ; suivant ces derniers, alors même qu’il y aurait eu préméditation et ferme volonté de tuer par une substance de nature à occasionner la mort, si celte matière n'avait élé donnée qu’à une dose incapable d'amener celle-ci , le crime d’empoisonnement n’était pas consommé, et l’art. 301 devait rester sans application, Je ne saurais assez m’élever contre une pareille interprétation de Vart. 301, ni blâmer assez les magistrats qui, s'adressant aux experis , leur demandent si la quantité de poison qu’ils ont pu recueillir était ou non suffisante pour donner la mort, ou bien s’ils pensent, d’après la proportion de toxique découvert par eux, que la quantité de celui qui a été administré pouvait détruire la vie; à plus forte raison, devrai-je blâmer sévèrement les experts qui, de leur propre mouvement, et sans y être provoqués, vont au-devant de la question, l’agitent, et viennent, tantôt armés d’une quantité assez notable de poison extrait des matières suspectes , dire qu’il y en avait assez pour tuer; tamtôt, lorsqu'ils ont à peine pu recueillir quelques traces de toxique , afüirmer que celui-ci n’a pas pu déterminer la mort. Tout cela est absurde: les magistrats qui posent de pareilles questions n’ont pas bien saisi l’esprit de l'art. 301; ils ont oublié les arrêts rendus en 1812 et en 1814 par la Cour de cassation, arrêts dans lesquels le vide de leurs prétentions est mis à nu, et ils n’ont pas surtout cherché dans l’art. 317 le véritable sens des mots qui peuvent donner la mort, insérés dans l’art. 301. Quoi de plus clair, en effet, que cette phrase de l’art. 317, promulgué en 1832: « Si les subs- «lances, sans être de nature à donner la mort, sont cependant nuisibles «à la santé, elc.,» cela ne signifie-t-il pas évidemment que le législateur, en rédigeant l’art. 301, a entendu, par les mots substances qui peuvent donner la mort, que ces substances devraient être de nature à pouvoir occasionner celle-ci, sans s'inquiéter en aucune façon de la dose à laquelle ces substances avaient été administrées. Quant aux experts qui vont au-devant de la question, je me bornerai à dire qu’ils ignorent les éléments les plus simples du problème , car ils soulèvent une difficulté qu’il leur est souvent impossible de résoudre, comme je l’ai démontré dans un mémoire inséré dans le numéro d'avril 1845 des Annales d’hy-
LÉGISLATION RELATIVE A L'EMPOISONNEMENT. 3 giène et de médecine légale, et comme je le ferai voir à la fin de cet ouvrage, en reproduisant les arguments qui font la base de mon travail (1). |
J'aborde maintenant un certain nombre de questions importantes que fait naître la lecture de l’art. 301 du Gode pénal: 1° Si une substance vénéneuse de nature à pouvoir donner la mort est administrée à dessein où involontairement avec une matière qui neutralise ou annule ses propriétés toxiques, l’empoisonneur à qui je supposerai la volonté de tuer commet-ùl le crime d’empoisonnement , et. est-il passible de la peine infligée par l’art. 302? Non certes; car ici , par le fait, la substance définitivement administrée à la personne qui avait été choisie pour victime n’est pas de nature à donner la mort: ainsi, qu'avant de faire prendre 30 grammes d'acide sulfurique concentré , on mêle cet acide avec une quantité suffisante de chaux vive ou carbonalée pour saturer tout l’acide, on ne donnera en réalité que du sulfate de chaux, sel qui n’est pas de nature à occasionner la mort; c’est dans ce sens qu'ont été constamment rendus les arrêts de la Cour de cassation, comme on peut le voir par l'exemple suivant: Un individu administre à sa femme du vin contenant de l’acide sulfurique ; les débats établissent que ce mélange a cessé d’être vénéneux, le mari est acquitté. Le ministère public se pourvoit en cassation, la Cour suprême rejette le pourvoi (2).
2° Si un mélange qui n’est pas actuellement vénéneux peut le devenir au bout de quelque temps, l'individu qui administre ce mélange, lorsqu'il est déjà délétère et de nature à donner la mort, est-il passible de la peine infligée par l’art. 302? Sans contredit, s’il est prouvé qu’il y a eu volonté de tuer : ainsi du cuivre en poudre fine, mélangé avec
(1) Indépendamment des deux opinions bien tranchées dont je viens de parler, il en est une troisième qui , à la vérité, jusqu’à présent wa été mise en avant que par M. Devergie. On pourra juger avec quelle légèreté procède mon confrère, en lisant les citations suivantes, qui se contredisent les unes les autres :
19 «Il importe peu que la substance vénéneuse ait été administrée à une dose capable de donner la mort, il suffit que par sa nature elle eût des qualités délétères suffisantes pour causer la mort» (t, Ill, p. 3).
2° «11 importe que les médecins et les chimistes apprécient les doses auxquelles les substances vénéneuses peuvent donner la mort» (p. 4).
30 «Le magistrat peut adresser aux médecins la question suivante : À quelle dose telle substance est-elle capable de donner la mort ?» (p. 6).
(2) 11 ne faudrait pas induire de cet arrêt que l'acide sulfurique perd constamment ses principes toxiques, quand il est mélangé au vin; loin de là , il conserve une grande énergie s’il nest pas trop dilué par le vin ; son défaut d’action sur l'économie animale ne peut être admis qu’autant qu’il a été tellement étendu par le vin, qu’il constitue une sorte de linonade sulfurique, où une boisson un tant soit peu plus acide,
4 LÉGISLATION RELATIVE A L'EMPOISONNEMENT, du vinaigre étendu d’eau, avalé à l'instant même où la mixtion a été opérée, n’est point de nature à occasionner la mort; au contraire, après plusieurs heures d'exposition de ces deux matières à l’air, il se sera produit de l’acétate de bioxyde de cuivre, qui est de nature à donner la mort. 3° Si l’on applique sur une plaie, avec l'intention de tuer, une substance qui est de nature à donner la mort, et que celle-ci survienne, a-t-on commis le crime d’empoisonnement? Évidemment oui; car l’article 301 dit explicitement qu’il importe peu que le toxique ait été employé de telle ou de telle autre manière ; el ici je ne saurais assez m’élever contre la distinction adoptée par M. Devergie entre les poisons qui sont absorbés el ceux qui ne le sont pas: il n’y aura pas empoisonnenement, dit mon confrère, si le poison n’est pas du genre de ceux qui peuvent étre absorbés, parce que, dans cet état, il n’est pas capable de causer la mort. Je demanderai d’abord si, en établissant cette distinction, M. Devergie a suffisamment réfléchi aux embarras qu'il suscitait aux experts chargés de résoudre ces sortes de questions; comment s’y prendront-ils, dans certaines circonstances, pour savoir si le toxique est du genre de ceux qui sont absorbés? Mon confrère ne doit pas ignorer que le problème est quelquefois si difficile, que l'expert serait forcé de déclarer son impuissance. D'ailleurs ne sait-on pas que certaines substances vénéneuses, telles que les acides irritants concentrés, peuvent, étant appliquées sur des plaies, occasionner quelquefois la mort, non pas par le fait de leur absorplion, mais bien par suite de leur action caustique, qui détermine une inflammation grave, profonde ou étendue de la peau ou de quelques organes importants, tels que l'œil. Ainsi, dans le système que je combats, un individu aurait la vo- Jonté d’en tuer un autre, il jetterait sur les yeux quelques grammes d'acide sulfurique cencentré; une ophthalmie des plus intenses, avec délire, etc., amènerait la mort au bout de vingt-quatre ou quarantehuit heures, et il faudrait répondre au magistrat : La mort n'ayant pas été le résultat de l’absorption , il n’y a pas eu crime d’empoisonnement. Gela ne soutient pas le plus léger examen. Et qu’on ne dise pas que, pour renverser l’opinion de M. Devergie, je cite à tort l’exemple des acides concentrés, lesquels, d’après mes propres expériences, peuvent étre absorbés ; car, dans l’espèce, il faudrait être insensé pour admettre que la mort aurait été le fait de l'absorption, plutôt que de l’action caustique et brûlante de ces acides. Au reste, dans la même page, quelques lignes plus bas (voy. Devergie, tome III, page 3), mon confrère réduit lui-même sa proposition au néant, lorsqu'il dit, à l’occasion d’une cerlaine quantité d'acide sulfurique concentré qui aurait élé jetée à la ‘figure d’une femme, et qui aurait amené la mort, que ce mode d'applicalion ne s'oppose pas à ce que l'action soit considérée comme un em-
poisonnement, si la personne avail l'intention de porter atteinte à la vie.
4° Si un homme de l’art, dans le but de soulager ou de guérir un malade , administre des doses tellement fortes de substances qui sont de nature à occasionner la mort, que celle-ci survienne, y a-t-il crime d’empoisonnement ? À coup sûr, non, Car il n’y avait pas ici volonté de tuer ; mais le médecin peut , dans certains cas , être passible des peines prononcées par l’art. 317 du Gode pénal. Ainsi, dans le département d’Illeet-Vilaine, un homme de l’art prescrit 4 grammes de cyanure de potassium en potion; le malade meurt peu de temps après avoir pris une cuillerée du médicament. Le médecin est condamné à l'emprisonnement et à l'amende , parce qu’il est reconnu que la dose prescrite est soixantedix ou quatre-vingt fois plus considérable que celle qui doit être ordonnée. Dans la Dordogne, un de nos confrères, fort habile d’ailleurs, a le malheur de formuler, d’une manière un peu confuse, un médicament contenant du sulfate de quinine et de l’acétate de morphine; ce dernier sel est livré à une dose insolite, et le malade meurt empoisonné. Le médecin est condamné. Par contre, il est des cas où l’homme de l’art, tout en ayant prescrit de fortes doses d’un médicament qui a occasionné la mort du malade, n’est passible d’aucune peine; je me bornerai à citer deux exemples : Il est parfaitement avéré aujourd’hui qu’il peut être très-avantageux, pour la guérison de certaines maladies, de prescrire f, 2 ou 3 grammes d’émétique par jour ; le médecin juge opportun d'agir de la sorte, et le malade meurt empoisonné. Dans un autre cas, on applique, sur un cancer de la face, de la pâte arsénicale à la dose habituellement employée; l’opéré succombe à un empoisonnement par l'acide arsénieux. Dans ces espèces, il n’y a ni ignorance, ni imprudence, ni faute grave de la part du médecin; on pourrait dire tout au plus qu'il s’est trompé; il y a eu peut-être erreur de diagnostic; la médicalion suivie n’était peut-être pas indiquée, ou bien le malade était dans des conditions tellement spéciales , que la science la plus circonspecte et la plus réservée devait échouer.
Le médecin , consulté par le magistrat sur un cas d’empoisonnement , doit toujours avoir présente à l’esprit cette sentence de Plenck: Unicum Signum certum dati veneni est. notitia botanica inventi veneni vegetalis, el analysis chemica inventi veneni mineralis (Elementa medicinæ et chirurgiæ forensis , p. 36; Viennæ, 1781). L'auteur dont il s’agit aurait dû
ajouter seu notitia zoologica inventi veneni animalis; en effet, pour affirmer qu'il y a eu empoisonnement, l’homme de l'art doit démontrer l'existence du poison à l’aide d'expériences chimiques rigoureuses, ou de certains caractères botaniques ou zoologiques. S'il ne peut pas y parvenir, et qu’il ail cependant observé des symptômes et des altérations organiques semblables à ceux que produisent les substances vénéneuses , il peut établir la probabilité de l’empoisonnement. Les circonstances du procès qui ne se rattachent pas à l’art de guérir, quelque importantes qu’elles puissent paraître aux magistrats, ne sauraient être prises en considération par le médecin, dont le jugement doit être exclusivement fondé sur les connaissances médicales ; sans doute ces circonstances , nn aux dépositions des gens de l’art, seront quelquefois de nature à faire naître, dans l'esprit du jury, la conviction du crime: le jury prononcera alos affirmativement, tandis que le médecin sera réduit à élever des soupcons ou à établir des probabilités; ce serait méconnaître son devoir que de s’écarter d’un pareil principe. L’exemple suivant peut être regardé comme une preuve irrécusable de cette assertion. Une personne achète 4 grammes d’acide arsénieux en poudre, le mèle avec 60 grammes de sucre, fait bouillir le mélange avec du café pendant dix minutes, et, après avoir filtré la décoction , l’administre à un individu, qui ne tarde pas à éprouver des accidents graves ; la matière des vomissements est soustraite par celui qui a donné le breuvage; ces faits sont mis hors de doute par les dépositions de plusieurs témoins; les secours de l’art sont impuissants, et le malade expire au bout de quelques heures. Le médecin chargé de rédiger le rapport déclare avoir observé des symptômes et des altérations de tissu semblables à ceux qu'aurait développés l'acide arsénieux ; mais, comme il lui a été impossible d'analyser les matières vomies, et que les recherches faites pour découvrir le poison dans le cadavre ont été infructueuses, il conclut qu'il ne peut affirmer que l'individu soit mort empoisonné, quoique l’empoisonnement lui paraisse probable. Je ferai voir, en parlant des maladies qui simulent l’empoisonnement , que l’homme de l’art ne peut pas se dispenser de mettre une pareille réserve dans ses conclusions. Cependant le jury reconnaît unanimement la culpabilité de l'accusé, lant les circonstances du procès, qui ne se rattachent pas à la médecine, sont propres à faire naître la conviction du crime!
Ainsi, pour affirmer qu’il y a eu empoisonnement, l’homme de l’art doit démontrer l’existence du poison à l’aide d'expériences chimiques rigoureuses, ou de certains caractères botaniques ou zoologiques. Je n'adopterai pourtant pas l'opinion de M. Devergie, qui dit « qu’il est en médecine légaie un principe qui ne souffre pas d'exception : c’est que toutes les fois qu’on constate la présence d’un poison métallique,
il faut en extraire le métal, comme la preuve irrécusable de l’exactitude des précipités que l’on a obtenus » (art. Cuivre, Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques) (1). En effet, l'adoption d’un précepte aussi absolu pourrait avoir les conséquences les plus fâcheuses dans plusieurs cas de médecine légale : admeltons, par exemple, qu'un expert ait parfaitement reconnu, à l’aide des réactifs convenables , qu’un empoisonnement a eu lieu par la potasse, la soude, la baryte ou la chaux, par le sulfure de potassium, par le chlorure de baryum, et par d’autres poisons métalliques que je pourrais citer, et qu'il n’ait pas extrait le métal de ces composés , soit parce qu’il n’avait pas à sa disposition une forte pile électrique ou un autre appareil compliqué, Soit parce que, n’ayant pas une grande habitude des expériences chimiques, il n’a pas cru devoir tenter l'extraction du métal, soit enfin parce qu’il est certain d’avoir parfaitement reconnu le poison, seulement à l’aide des réactifs , il devra, d’après le système de l’auteur, ne pas conclure à l’empoisonnement !!! Et comment faisions-nous donc, il y à quelques années , avant de savoir que ces poisons étaient essentiellement formés par des métaux ; confondions-nous alors la potasse, la soude , la baryte, la chaux, etc., avec d’autres corps, et ne les reconnaissions-nous pas aussi bien qu'aujourd'hui? Je puis choisir d’autres exemples : on retirera de l’estomac d’un individu que l’on croit avoir succombé à un empoisonnement un liquide bleu qui, étant évaporé, fournira des cristaux rhomboïdaux ou prismatiques de même couleur, solubles dans l’eau, et dont la dissolution précipitera par la potasse, l’'ammoniaque, l’arsénite de potasse, l'acide sulfhydrique, et le cyanure jaune de potassium et de fer, comme les sels de bioxyde de cuivre, el lon ne pourra pas affirmer que c’est effectivement un de ces sels, parce qu’on n’en a pas retiré le cuivre ! Mais, si ce n’est pas un sel de cuivre, qu'est-ce que cela peut être dans l’état actuel de la science? Rien. D’ailleurs pourquoi faudrait-il absolument retirer un des éléments d’un poison métallique , que l’on peut très-bien reconnaître sans cela , tandis qu’on ne le fait pas pour une foule d’autres poisons ? Exige-t-on, par exemple, pour caractériser l'acide chlorhydrique, l’'ammoniaque , ete., qu’on en retire le chlore ou l'azote ? Non certes; donc la thèse de M. Devergie n’est pas soutenable ; elle ne peut avoir pour résultal que d’augmenter les difficultés, déjà trop grandes , dé la toxicologie, et de faire que des experts , qui auront parfaitement reconnu certaines substances vénéneuses métalliques, n’osent pas se prononcer affirmativemen
parce qu'ils n’en auront pas retiré Les métaux, et mettent ainsi les ma- A ones ni dot Nil Lie Ce Cut RE SR nah rene
(1) L’auteur a sans doute voulu dire de la nature métallique des précipité au lieu de l'exactitude.
8 -DE L'EMPOISONNEMENT, SOUS LE POINT DE VUE MÉDICO-LÉGAL, gistrats dans l'impossibilité de punir un crime qui n’est pourtant que trop réel (1).
L’assertion de M. Devergie, pour être inattaquable , devrait étre ainsi conçue : « Il est en médecine légale un principe qui ne souffre pas d’exception : c’est que toutes les fois qu’on cherche à constater la présence d’un poison métallique, et que ce poison ne peut pas étre reconnu à l’aide des réactifs, et sans en extraire le métal, il faut procéder à la séparation de celui-ci.» Ainsi, lorsque le poison ne présentera pas avec les réactifs les caractères qu’il doit fournir, et dont l’ensemble suffit pour le distinguer des autres corps, on devra le réduire à l’état métallique : le sel de cuivre, que j’ai cité tout à l'heure comme exemple d’un poison que l’on pourrait reconnaître sans en extraire le métal, s’il était
(1) Dans son Traité de médecine légale, publié deux ans après (t. HI, p. 17, 2° édit,), M. Devergie reconnaît qu’il a été trop loin, et qu’il aurait fallu dire : «il faut autant que possible en extraire le métal ; » maïs il n’en attaque pas moins les motifs que j’ai fait valoir pour l’amener à se rétracter. Parmi les raisons par trop futiles qu’il met en avant, il en est une qu’il sera curieux de consiguer ici. «Quatre personnes, dit-il, examinant la couleur d’un précipité, pourront lui trouver quatre couleurs différentes, tandis qu’il n’y a qu’un cuivre, c’est le cuivre rouge avec ses autres caractères physiques ; que ce cuivre, isolé de cette liqueur bleue , a plus de valeur que les dix précipités que l’on peut y faire paître au moyen des réactifs, puisque sur ces dix précipités il n’y en a qu'un où deux qui soient propres au sel cuivreux.» À cela je répondrai qu’il m'est pas vrai de dire que l’on pourra trouver quatre couleurs différentes à l’oxyde bleu de cuivre hydraté, à l’arsénite de cuivre vert, au cyanure ferroso-cuivrique brunmarron, et au sulfure de cuivre brun foncé (on voit déjà qu’il ne s’agit pas de dix précipités, mais bien de quatre) ; je défie aucune des quatre personnes mentionnées plus haut d’apercevoir autre chose dans l'espèce que du bleu, du vert, etc. Mais je vais plus loin, et je dis que, si cela était, M. Devergie devrait renoncer à jamais à répondre à un magistrat qui le consulterait sur une question d’empoisonnement. En effet, admettons pour un instant qu’à la suite d’une expertise ce médecin ait retiré du cuivre, de l’arsenic, de l’'anlimoine, etc. ; que fera-t-il, se bornera-t-il à dire : Voici trois métaux que je reconnais à leurs çaractères physiques ? Non certes; il devra, sous peine de passer pour un homme étranger à la science, traiter ces métaux par l'acide azotique, etc., pour obtenir des liqueurs acides ou salines qu'il sera forcé de mettre en contact avec les réactifs précités, s’il s’agit d’un sel de cuivre, ou avec d’autres réactifs , si le corps obtenu était de l’arsenic ou de l’antimoine ; la couleur des précipités recueillis Pautorisera à conclure qu’il y a du cuivre, de l’arsenic, etc. Vous voyez donc qu’en définitive, vous êtes obligé de recourir à ces réactifs et à ces précipités dont vous sembliez ne pas vouloir tout à l'heure, parce que, disiez-vou ,, quatre personnes pourraient trouver quatre couleurs différentes à chacun de ces précipités. D'ailleurs, si vous ajoutez si peu de foi à l’action de ces réactifs, pourquoi dites-vous , à la page 15 du t. I] : «Ici la substance vénéneuse sera reconnu: à l’aide des précipités diversement co'orés qu’elle formera ayec certains réactifs.» Jamais inconséquence fat-elle poussée plus loin ?
tellement masqué par des liquides colorés qu’il fût impossible d’y faire valtre les précipités qu’il fournit avec les réactifs dans son état de pureté, même après avoir cherché à décolorer la liqueur, devrait être traité de manière qu’il donnât le cuivre métallique.
Mais , objectera-t-on, comment savoir quels sont les cas oùles poisons ne peuvent pas être reconnus à l’aide des réactifs, et qu’il faut en extraire le métal ? La chimie seule peut l’apprendre, et l’on sait combien il serait téméraire de se livrer à des opérations qui ont pour objet la recherche des poisons, sans être versé au moins dans la partie théorique de cette science.
Le D' Christison a émis une opinion très-différente de celle de M. Devergie, que je ne saurais partager non plus. S'il est vrai, dit-il, que l’on ne puisse pas établir d’une manière générale que les symptômes seuls soient suffisants pour affirmer qu’il y a empoisonnement, du moins peut-on le faire dans certains cas, lorsque, par exemple, les poisons donnent lieu à des symptômes remarquables et distincts de ceux que l’on observe dans les maladies spontanées ; ces substances vénéneuses seraient les acides concentrés, l'acide oxalique, l'acide arsénieux, le sublimé corrosif, la noix vomique, etc. Voici, par exemple, comment l’auteur s'exprime à l’occasion de l’acide oxalique : «Si une personne, immédiatement après avoir pris une dissolution d’un sel cristallisé, ayant une saveur acide franche et forte, éprouve un sentiment de brùlure d’abord dans la gorge , puis dans l’estomac, des vomissements de malières souvent sanguinolentes ; si le pouls est imperceplible, si l’abattement est excessif, et si la mort arrive au bout d’une demi-heure, ou mème au bout de vingt, quinze ou dix minutes, je ne vois pas ce qui pourrait s'opposer à ce que l’on conclût que l’acide oxalique à été la cause de la mort: il n’existe aucune maladie spontanée qui commence aussi brusquement, et qui se termine aussi vite ; aucun autre poison cristallisé ne produit les mêmes effets » ( On poisons, page 151, édition de 1829). Cette opinion, comme on pourra en juger, diffère notablement de celle qu'avait adoptée le même auteur, dans le mémoire qu’il a publié conjointement avec le D' Coindet. « Les symptômes, dit-il, ne peuvent tout au plus que faire soupçonner l’empoisonnement par l'acide oxalique ; chacun d’eux peut manquer tour à tour, et lors méme qu'ils existeraient tous, on peut Loujours trouver des signes plus certains par lautopsie cadavérique et l’analyse chimique » ( Archives générales de médecine, tome II, page 276; mémoire de MM. Christison et Coindet ). Je pourrais augmenter les citations, et présenter au lecteur des remarques faites par le D' Christison à chacun des articles des poisons déjà indiqués ; mais je m'en abstiendrai , parce que je suis convaincu qu’il y aurait de graves inconvénients à admettre le principe qu’il a émis en
‘dernier lieu, et que d’ailleurs les faits sur lesquels il s'appuie ont là plus grande analogie avec ce que je viens de rapporter à l’occasion de l'acide oxalique. Il suffira d'affirmer, pour réfuter une assertion aussi. dangereuse, qu’il n'existe peut-être pas un seul cas d’empoisonnement occasionné par les substances désignées par le D' Christison, qui ne puisse être assez bien simulé par une maladie autre que l'empoisonnement ; il peut arriver aussi que l’ensemble des symptômes attribués à un de ces poisons, par le savant médecin anglais, soit déterminé sinon par une autre substance vénéneuse, du moins par un mélange de deux ou de trois d’entre elles.
Je ne saurais quitter ce sujet sans réfuter une observation faite par M. Devergie à l’occasion de la valeur respective .de l’analyse chimique , . des symptômes et des lésions de Lissu, pour déterminer s’il y à eu ou non empoisonnement. J'avais établi que pour affirmer qu’il y a eu empoisonnement , il fallait avoir trouvé le toxique. Voici comment s'exprime mon critique. « Ge principe tend à faire regarder comme secondaires les symptômes et les altérations pathologiques qui accompagnent l’intraduction de la matière vénéneuse dans l’économie, ce qui, dans beaucoup de circonstances, aurait les inconvénients les plus graves; car il pourrait conduire à regarder comme suffisant que l’on eût, comme dans l'exemple suivant , trouvé dans l’estomac une matière vénéneuse, pour affirmer l’existence de l’empoisonnement. » Ce raisonnement aura droit de surprendre quiconque a des idées saines de logique ; comment, parce que j’établis qu’il faut nécessairement avoir trouvé du poison pour affirmer quil y a eu empoisonnement, cela implique nécessairement qu’il ne faut avoir égard qu’à cet élément de la question ? Non certes; ce qu’il faut déduire nécessairement et seulement du principe posé, c’est que l’on n’affirmera pas, si l’on n’a pas trouvé le toxique. Voyons si mon confrère a été plus heureux en énonçant la proposition suivante : « La démonstration de l'existence d’un poison est une des preuves les plus importantes de l’empoisonnement ; mais on ne saurait affirmer que l’'empoisonnement a eu lieu, qu’autant qu’à la découverte chimique du poison viendraient se joindre les symptômes et les altéralions morbides qui coïncident ordinairement avec ce poison. D’où il suit que les symptômes et les altérations morbides sont aussi nécessaires à l'affirmation de l’empoisonnement que le poison lui-méme. » (Tome IIT, p. 16.) Ainsi voilà les symptômes et les lésions de tissu occupant le même rang que la présence du poison, pour décider si l'empoisonnement a eu lieu. Quant à moi, tout en assignant à ces symptômes et à ces lésions un rang secondaire, j'ai constamment voulu qu’on en {tnt grand compte, comme on peut le voir dans mes écrits; mais je n’ai jamais commis la faute de les considérer comme des éléments ayant la mème valeur que celui qui
DE L'EMPOISONNEMENT , SOUS LE POINT DE VUE MÉDICO-LÉGAL. {1 est fourni par l'existence du poison. La prétention de M. Devergie peut sans effort être réduite à néant ; je ne choïsirai pour cela qu’un seul exemple, mais il sera péremptoire. Vingt personnes sont empoisonnées par l’acide arsénieux ; chez toutes on constate la présence du toxique, landis que les symptômes qu’elles éprouvent et les altérations cadavériques que l’on décèle présentent des variétés infinies et par le nombre et par le caractère des symptômes et des lésions. Ici le malade ressemble à un individu atteint du choléra asiatique ; là c’est un homme qui, plusieurs heures après l’ingestion du poison, éprouve tout à coup une syncope, sans autre phénomène précurseur, et succombe ; plus loin nous voyons des malades atteints de pustules à la peau, de délire, de syncopes , de douleurs articulaires , de vomissements abondants et réitérés, etc., tandis que d’autres n’offrent que quelques-uns de ces symptômes, ou bien les éprouvent tous à un degré infiniment moindre. Quant aux lésions des tissus, en ne nous arrêtant qu’au canal digestif, ici nous voyons des ecchymoses , deux, trois ou plusieurs eschares, voire même la perforation ; là c’est une rougeur vive, étendue et uniforme ; plus loin c’est une simple injectivn vasculaire, et quelquefois même celle-ci manque. Après cela, je demandérai à M. Devergie ce qu’il entend par les symptômes et les altérations morbides qui coïincident ordinairement avec l’existence d’un poison , élément nécessaire, suivant lui, pour décider qu’il y a eu empoisonnement. Je n’ai pas besoin d’insister davantage pour faire sentir le vide et le danger de pareilles prétentions. mi
De combien de difficultés la solution du problème qui a pour objet la recherche des poisons n'est-elle pas hérissée ! D’une part, les substances vénéneuses parfaitement connues sont en très-grand nombre, et les expériences qu’il faut faire pour déterminer leur nature sont souvent très-délicates, surtout lorsque ces substances sont combinées avec des corps qui les masquent ou les décomposent ; d’une autre part, l’empoisonnement peut être la suite de l’absorption d’une matière vénéveuse, qui peut être inaccessible à nos moyens d'investigation ; quelquefois même, en supposant que l’on opère sur une partie du poison absorbé ou sur toute autre portion, la quantité sur laquelle on peut agir est extrémement petite, ce qui augmente la difficulté de l'opération ; enfin combien de fois des maladies simulant l’empoisonnement par leurs symptômes, et par les altérations de tissu qu’elles déterminent, ne viennent-elles pas compliquer la solution de cette question importante ?
La science qui s’occupe de l'étude des poisons porte le nom de toæicologie, mot dérivé du grec roëxèv, poison, et Ayo, discours.
On donne le nom de poison à toute substance qui, prise intérieurement, ou appliquée de quelque manière que ce soil sur un corps vivant, à petite dose, détruit la santé ou anéantit entièrement la vie.
M. Devergie, qui a adopté cette définition, quoi qu’il en dise, blâme toutefois l’expression de corps vivant, à laquelle il substitue les mots corps de l’homme, se fondant sur ce que telle matière est vénéneuse pour un animal, et ne l’est pas pour lhomme.- Nous qui savons qu’une définition n’est réellement bonne que lorsqu'elle embrasse tous les cas, nous nous garderons bien d’imiter-cet auteur, et, au lieu de ne lappliquer qu’à l’homme, nous l’étendrons à tous les êtres vivants. Qu'importe que telle substance, vénéneuse pour tels animaux, ne le soit pas pour d’autres? Elle sera un poison pour les premiers, et nullement pour les derniers ; tandis qu’une autre substance pourra étre vénéneuse pour ceux-ci, et ne pas l’être pour d’autres. La discussion, placée sur ce terrain, donne évidemment tort à M. Devergie, dont la définition ne comprend qu’un seul cas. |
Voyons ce que l’on doit entendre par petite dose. Nous savons que l’on administre , tous les jours, à l’homme sain ou malade quelques milligrammes de bichlorure de mercure, d’une préparation arsenicale soluble, d’opium , de strychnine, etc., comme médicament, sans qu’il en résulte le moindre accident ; ce n’est donc pas à des doses aussi minimes que ces substances sont vénéneuses. Il faut nécessairement, pour que ces matières produisent des effets nuisibles, qu’elles soient données à des doses moins faibles, qui varieront considérablement suivant la nature de la substance, l’âge et la constitution de l'individu, etc. Ainsi l’on peut établir que , dans la grande généralité des cas, 20 centigrammes de bichlorure de mercure ou d’une préparation arsenicale soluble, 1 gramme d’opium, et 10 à 12 centigrammes de strychnine, occasionneront un empoisonnement souvent mortel ; tandis qu’il faudra plusieurs grammes d’iode, et 40 ou 50 grammes d’azotale de potasse, pour déterminer un effet aussi funeste. On voit donc qu'ici il n’y a rien d’absolu, et que l’on ne saurait fixer d’une manière précise ce que l’on entend par petite dose. Nous dirons encore, relativement à ces quantités, qu'il n’est pas rare de voir des malades, placés dans des conditions particulières, supporter sans accident des doses considérables d’une substance
vénéneuse ; landis qu'à des doses beaucoup moins fortes, ces mêmes
NOTONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT . 13 substances produiraient des effets fâcheux chez les mêmes individus à l'état normal. Nous pourrions citer les effets du tartre stibié dans les phlegmasies des poumons, du chlorure de baryum, de l’azotate de potasse, du sulfate de quinine, etc, dans d’autres affections; s’aviserait-on de dire que ces substances vénéneuses ne sont pas délétères pour l’homme, parce qu’elles ne l’empoisonnent pas, même à des doses très-fortes ? Non certes; on se contentera d'établir que ces matières, réellement vénéneuses dans la grande généralité des cas, ne le sont pas, aux mêmes doses , dans certaines conditions, où elles sont folérées par les animaux. Il est impossible d'étudier d’une manière complète une substance vénéneuse, sans considérer ses rapports avec la chimie, Phistoire naturelle, la physiologie, la pathologie, et l’anatomie pathologique : en effet, comment pourrait-on se flatter de distinguer les divers poisons tirés du règne minéral, sans connaître les propriétés chimiques qui les caractérisent lorsqu'ils sont dans leur état naturel, ou lorsqu'ils sont masqués, mêlés avec les aliments végétaux ou animaux, ou bien décomposés par eux. L'histoire naturelle ne nous fournit-elle pas les moyens de caractériser plusieurs poisons du règne organique, dont la plupart échappent malheureusement aux recherches analytiques les plus rigoureuses? L’action irritante, stupéfiante, etc., de certaines substances vénéneuses, en dérangeant les diverses fonctions de l’économie animale, peut-elle s’expliquer sans les lumières de la physiologie? N’est-il pas du ressort de la pathologie de s'occuper soigneusement du traitement des maladies auxquelles les poisons donnent lieu, soit en faisant usage des moyens connus, soit en cherchant de nouvelles substances capables de détruire et d’anéantir leurs effets délétères? Enfin l'anatomie pathologique ne perfectionne-t-elle pas l’élude de ces substances en nous éclairant, par l'examen des divers organes, sur les lésions variées qui peuvent être
le résultat de leur action? Il n’est pas douteux qu’il ne faille avoir
recours à chacune de ces sciences, les interroger d’abord séparément, pour pouvoir mieux ensuite saisir leurs dépendances mutuelles et les secours qu’elles peuvent se prêter.
Des recherches chimiques, faites avec soin, sur les poisons minéraux et végétaux ; l'observation attentive des caractères fournis par les di- verses substances vénéneuses du règne organique; les expériences sur les animaux vivants, dans le dessein de constater le trouble des fonctions et les causes nombreuses d’un genre de mort aussi rapide ; des faits cliniques recueillis avec exactitude, et enrichis du résultat des ouver-
| tures des cadavres ; enfin des essais sur les animaux vivants, pour fixer
nos idées sur les contre-poisons : tels sont les moyens capables d'enri-
| Chir la towicologie. L’utilité de suivre celte marche a été sentie par les
bons esprits : aussi avons-nous vu paraitre successivement d'excellentes
monographies sur l’arsenic, le sublimé corrosif, le cuivre, les acides azotique, cyanhydrique, etc. Ges trailés particuliers sont malheureusement en très-petit nombre, et les objets n y sont pas envisagés sous tous les rapports ; la par tie chimique ou médico-légale de l’empoisonnement est surtout négligée : on voit presque toujours leurs auteurs faire choix des propriétés les moins saillantes des substances vénéneuses, les exposer souvent d’une manière erronée, et rendre par conséquent impossible la solution d’un problème très-difficile par lui-même ; en vain le médecin requis par le magistrat aurait-il recours à leurs écrits, tout ce qu’il pourrait y puiser serait vague et insuffisant.
On peut juger, d’après cela, combien il est important d’insister d’une manière particulière sur cette partie de la toxicologie, afin de donner le moyen de rejeter une foule de caractères de peu de valeur, de rectifier ceux qui sont mal exposés, et de leur en substituer d’autres exacts et faciles à constater ; un pareil travail offre les plus grandes difficultés et par le nombre prodigieux des poisons qu’il doit embrasser, el par les diverses décompositions que plusieurs d’entre eux peuvent subir.
Peut-on tirer un avantage réel, pour. l'étude de la toxicologie, d’une classification des divers poisons connus, et ne vaut-il pas mieux les décrire par ordre alphabétique ? Telle est la question que j'ai souvent entendu agiter. Je n’hésite pas un instant à me prononcer en faveur de la classification, surtout lorsqu'elle est fondée sur des faits physiologiques incontestables ; nul doute qu’elle ne simplifie alors l'étude de cette science. En réunissant dans un même groupe les poisons qui exercent une action analogue sur l’économie animale, en décrivant avec soin toutes les altérations qu’ils font subir à nos organes, et par conséquent à nos fonctions, en généralisant, en un mot, les symptômes auxquels ils donnent naissance, on sent combien l’histoire particulière de chacun d'eux doit être facilement saisie par le médecin. Au contraire, de quelle utilité peut être pour l’homme de l’art une description faite par ordre alphabétique ? La séparation des substances qui devraient être réunies à raison de leurs rapports intimes, des répétitions fastidieuses dans les détails : tels sont les inconvénients attachés à cette marche peu scientifique, et dont tout esprit juste sent l'insuffisance.
Mais , il faut l’avouer, quelque nombreuses que soient les expériences et les observations sur l’empoisonnement, je ne les crois pas encore suffisantes pour établir une classification à l’abri de tout reproche ; une pareille tâche me paraît tellement au-dessus de nos forces, que je renonce à la remplir pour le moment. Je vais faire ressortir, en peu de mots, les difficultés d’un pareil travail.
A. On ne peut classer les poisons d’une manière convenable, qu’autant que lon connail au juste l'organe sur lequel ils agissent et le genre
NOTIONS PRÉLIMINAIRES SUR L'EMPOISONNEMENT . 15 d’altération qu’ils y déterminent; cette connaïssance ne peut êlre acquise que par l’étude approfondie des symptômes qu’ils développent et des lésions qu’ils font naître : or ces symptômes et ces lésions varient dans un très-grand nombre de cas, suivant lés doses. Ainsi, lorsqu'on introduit dans l'estomac une forte dose d’un poison irritant très-énergique , l'animal est agité de mouvements convulsifs effrayants, il expire au bout de quelques minutes, et on ne découvre après la mort qu'une légère phlogose du viscère qui a reçu le poison; au contraire, si la substance irritante a été administrée à pelite dose souvent réilérée , l’animal tombe dans un grand état d’insensibilité; l'estomac et les intestins s’enflamment, s’ulcèrent, etc. ; la mort, dans ce cas, n’a ordinairement lieu qu’au bout de plusieurs jours, elle est en grande partie le résultat de l’altération du canal digestif. Objectera-t-on par hasard que, dans les deux cas dont je viens de parler, le poison agit de la même manière, mais qu’il détermine des affections dont l'intensité varie? Si cela était ainsi, il faudrait admettre qu’une légère inflammation de l'estomac, produite par une forte dose de poison, est capable d’occasionner la mort dans l’espace de quelques minutes, fait qui n’est pas admissible.
B. Comment peut-on classer méthodiquement cette innombrable série de poisons qui paraissent agir sur le système nerveux d’une manière si variée, et qui ne laissent après la mort aucune trace de leur action ? On peut, à la vérité, en former deux groupes naturels : 1° ceux qui déterminent l'excitation de la moelle épinière, et qui sont en très-petit nombre ; 2° ceux qui agissent sur le cerveau ou sur les autres parties du système nerveux. Mais, en admettant celte distinction, combien le dernier groupe ne comprendrait-il pas de substances disparates ! L'idée de partager ces groupes en deux classes, qui renfermeraient l’une les poisons excilanis, et l’autre les poisons débilitants du système nerveux, ne me semble pas plus heureuse. D’ailleurs que deviendraient alors les substances vénéneuses dont l’action sur ce système ne pourrait êlre comprise dans aucune de ces sections ? Les altérations dont le système nerveux est susceptible, dans ses diverses parties, ne sont pas encore assez bien connues pour qu'il soit permis de fonder sur elles une classificalion raisonnée. |
C. J'aurai occasion de démontrer par la suite que, dans certains cas, le même poison détruit la vie par des mécanismes différents, suivant qu'il est introduit dans l’estomac, appliqué sur le tissu cellulaire, on injecté dans les veines. Quel parti prendra-t-on pour classer ces sortes de substances ? Si l’on s'attache à leur action extérieure, on les rangera dans un cadre différent de celui où on les placera si on à égard à leur action directe sur le sang ou sur l'estomac, |
On sentira maintenant le vide et le peu d'importance de Ja classifica= tion proposée dans ces derniers temps par Giacomini, dans un ouvrage beaucoup trop volumineux , intitulé Trattato flosofico sperimentale de soccorsi terapeutici (5 vol. in- -8°). L'auteur, reproduisant au reste les idées de Guérin, classe les poisons, à l’instar des médicaments, en hypersthénisants et en hyposthénisants ; on voit bien qu’en rangeant ainsi des substances dont l’action est si variée, Giacomini ne s’est jamais donné la peine d'examiner les faits.
Les observations qui précèdent, et une multitude d’ autres que suggérera la lecture de ce traité, m’engagent à adopter provisoirement la classification de Vicat modifiée, contre laquelle je pourrais pourtant faire de graves objections. Tous les poisons seront rangés en quatre classes, savoir: celle des poisons irritants, celle des poisons narcotiques, celle des poisons narcotico-âcres, et celle des poisons septiques.
DES MOYENS QUI DOIVENT ÊTRE MIS EN USAGE LORSQU'ON SE PROPOSE D'ÉTUDIER AVEC SUCCES UN£ SUBSTANCE VÉNÉNEUSE.
La question la plus compliquée sur l’empoisonnement ne peut être éclatrcie d’une manière satisfaisante qu'autant que l’on est en état de résoudre les trois problèmes suivants : 1° Quelle est l’action que le poison exerce sur l’économie animale ? 2° Quels sont les médicaments propres à combattre ses effets ou à l'empêcher d'agir? 3° Comment peut-on cons- {alter sa nature avant et après la mort? Je crois pouvoir établir, pour la solution de chacun de ces problèmes, des préceptes généraux dont la connaissance facilitera singulièrement l’histoire des poisons en particulier.