‹ Traité de toxicologieChapitre 49 sur 103 · DE L'ARSENIC · texte numérisé non relu

DE L'ARSENIC

agissent sur lui exactement comme il vient d’être dit; je décrirai cet anneau et ces taches à l’article acide arsénieux.

L'arsenic est-il vénéneux? Voici ce que je disais dans la première édition de cet ouvrage , en 1814.

«Bayen à donné à des chiens jusqu’à 4 grammes de ce corps récemment préparé, sans que leur santé ait été sensiblement altérée. Renault a fait prendre à ces animaux 8 grammes de mispickel (alliage formé d'arsenic et de fer): ils n’ont jamais eu de nausées ni de vomissements , ebiln’est résulté aucun dérangement dans leurs fonctions. Ge fait semble confirmer les résultats obtenus par Bayen, mais il ne suffit pas pour mettre l’innocuité de l’arsenic hors de doute; car, dans plusieurs expériences , il est arrivé que l'administration de cette substance a causé la mort des animaux auxquels on l'avait fait prendre. Get effet dépendait-il dela facilité avec laquelle l’arsenic se convertit en acide arsénieux dans l'estomac ? » r

Depuis cette époque j'ai été chargé, avec MM. Barruel et Chevallier, d'une expertise médico-légale dont les résultats établissent l’action vénéneuse de ce corps; en effet, nous avons constaté que la matière extraite de l'estomac du cadavre de J. L..., soupçonné mort empoisonné, élait formée d’un mélange d’arsenic, d'oxyde de fer, de sable quartzeux et de paillettes de mica ; l’arsenic formail la moitié du poids de ce mélange, qui se présentait sous forme d’écailles à éclat métallique, dont quelques-unes avaient la couleur gris d'acier, tandis que d’autres étaient ivisées ; ces dernières avaient la plus grande ressemblance avec le cobalt ou l’arsenic du commerce pulvérisé. Un gramme de cette matière administré à des chiens a déterminé les symptômes de l’empoisonnement par les préparations arsenicales, et les animaux sont morts au bout de dix heures; nous nous sommes assurés que les liquides contenus dans Pestomac et dans les intestins de J. L. ne contenaient aucune trace d’acide arsénieux , en sorte que l’empoisonnement avait été l’effet de larsenic à l'état pulvérulent. (Rapport par MM. Orfila, Chevallier et Barruel, Journal de chimie médicale , année 1839, p. 3.)

"L'observation publiée par M. Batilliat, dans le Journal de chimie médicale (année 1840, p. 33), sous le titre d’empoisonnement par l’arsenic métallique , n’est pas, à beaucoup près, aussi probante que celle dont je viens de parler, car il est évident que les accidents éprouvés par MM. S..., père et fils, après avoir bu du vin contenu dans une bouteille au fond de laquelle il y avait de l’arsenic, dépendaient d’une certaine quantité d'acide arsénieux formé aux dépens de ce corps qui avait été pendant huit mois en contact avec le vin.

Vapeurs arsenicales. Takenius fut atteint d’une toux considérable, d'une grande difficulté de respirer , de vives coliques, de pissement de

sang, de convulsions, etc., pour avoir été exposé pendant quelque temps aux vapeurs qui sorlaient d’un appareil dans lequel on sublimait de Vans senic. L'usage du lait et des huileux dissipa ces accidents; mais il Jui resta pendant longtemps une toux sèche et une espèce de fièvre hectique L'emploi des boissons adoucissantes et des choux pour aliment fit cesser ces symptômes (1). | “0 «inspirées en grande quantité, dit Mahon, les vapeurs arsenicales rendent la bouche et la gorge sèches, arides et enflammées ; elles pro® duisent d’abord l’éternument, puis la suffocation , l'asthme , une toux sèche, des anxiétés, des vomissements , des vertiges , des douleurs de tête el des membres, des tremblements; et quand elles ne donnent pas la mort, elles conduisent à la phthisie pulmonaire» (2). ‘#4 Lorsqu'on fait respirer les animaux dans de l'air contenant de ar senic en vapeur, l’effet du poison ne doit pas seulement être rapporté à la vapeur déposée sur la membrane muqueuse pulmonaire, mais aussi et surtout à l’arsenic, qui, après s'être arrêté à la surface de l’arrièrebouche , pénètre dans l'estomac par les mouvements de déglutition, cir= constance qui explique bien pourquoi la plénitude de l'estomac a une influence presque égale, soit que l’arsenic soit pris dans l'air, sous forme de vapeur, soit qu’on le porte directement dans la cavité diges® tive. L’arsenic respiré avec l'air est absorbé par le système veineux "et nou par les lymphatiquées et les vaisseaux lactés ; aussi M. Chatin l'ail trouvé dans le sang et non dans le chyle du canal thoracique. L'arsenie introduit sous forme de vapeur est éliminé surtout par l'urine, mais aussi par le tube intestinal et par la peau; l'élimination est toujours

complète au plus tard du douzième au quinzième jour (Chatin). "M" DE L'ACIDE ARSÉNIEUX (ARSENIC BLANC, OXYDE BLANC, ETC. \. 4

Action sur l’économie animale et sur les végélaux. ae

L’acide arsénieux, administré à l’intérieur ou appliqué à l'extérieur

à très-petite dose, agit avec beaucoup d'énergie, et détruit la vie-dans

un espace de temps ordinairement très-court. Quelle est l’action dece poison, comment la Rp survient-elle ? se dr s

EXPÉRIENCES faites par Jæger (3). — {0 Les animalcules connus sous

le nom d’infusoires, et qui se trouvent dans les infusions végétaleset |

(1) Hippocrates, Chymicus, cap. 24.

(2) Mahon, Médecine légale ,t. 1, p. 329, ann. 1807. |

(3) Disserlaio inauguralis de effectibus arsenici in varios organismos, elc., auclor Geor. Frieder. Jœger ; Tubingæ , 1808.

animales, périssent dans l’espace de dix à trente minutes lorsqu'on verse une demi-goutte de dissolution d'acide arsénieux dans le liquide qui les contient.

2° Les insectes, tels que les araignées, les mouches, etc., meurent subitement lorsque la dissolution d’acide arsénieux est introduite dans les organes digestifs, ou appliquée sur les parties molles extérieures. La mort est précédée de mouvements désordonnés des parties irritables et de l'augmentation des excrétions. Les larves des mouches vivent un peu plus longtemps que les insectes ayant subi la métamorphose.

3° La mort dés crustacés, déterminée par ce poison (1), est précédée d'une excrétion très-abondante, même dans les organes les plus éloignés du point où la substance vénéneuse a été appliquée. Les muscles sont violemment affectés et dans un état alternatif de contraction et de repos. L’irritabilité est éteinte dès que les mouvements spontanés ont cessé.

4° Les vers, les sangsues, etc., périssent également par l’action de l'acide arsénieux ; la partie qui est immédiatement en contact avec le poison meurt la première, et la vie s’éteint successivement dans les autres. La mort est toujours précédée d’excrétions fréquentes et de mouvements suivis de l’anéantissement de l’irritabilité.

5° Parmi les mollusques, les limaçons périssent de la même manière, surtout lorsque la dissolution arsenicale est appliquée sur la plaie résultant de l’ablation de la tête ou des tentacules : cependant on aperçoit déjà dans cette classe d'animaux des effets différents, suivant la partie sur laquelle le poison à été appliquée; mais dans tous les cas, il ÿ a constamment augmenlation d’excrétion et de mouvement qui est suivie de langueur, de l’anéantissement de l’irritabilité et de la mort.

6° Parmi les poissons, le saumon et le goujon, plongés dans une dissolütion d'acide arsénieux, périssent d'autant plus vite que celle-ci est plus concentrée : du reste on observe les phénomènes que nous avons déjà

décrits.

7° Les oiseaux semblent résister davantage à l’action de ce poison. Plusieurs de ces animaux ont vécu après avoir pris une dose d’acide arsénieux suffisante pour tuer des amphibies d’un égal volume. Voici les phénomènes qu'ils ont présentés après l'introduction de cet acide dans le canal digestif, dans la cavité abdominale, ou après son application sur le tissu cellulaire et Sur les muscles : calme général; clignotement des paupières; déjections alvines fluides, quelquefois sanguinclentes; mouvements spasmodiques du pharÿnx; contraction antipéristaltique de l’œsophage et de la poche, suivie de Vomissements et d’un tremblement général ; soif; érection des plumes ebcrispation des téguments. Si la dose du poison n’est pas assez forte pour les tuer, ils restent dans un état de langueur, perdent l'appétit, rendent une irès-grande quantité de matières liquides semblables au vert-de-gris, et

mm à à 3

4 (1) Jœger entend par crustacés la puce monocle, le cloporte, et Pécrevisse € mer.

finissent par serétablir. Si, au contraire, la quantité d'acide arsénieux est assez forte pour les faire périr, ils éprouvent une grande faiblesse, et perdent l'usage des sens externes et des facultés intellectuelles : enfin la mort est précédée d'opisthotonos et de paralysie. Le cœur, la trachée-artère, l'æsophage et les muscles des membres, soumis à l’action de la pile voltaique immédiatement après la cessation des mouvements spontanés, donnent encore quelquefois des signes d’irritabilité ; mais le plus souvent cette propriété s'éteint avec la vie, tandis qu’elle persiste pendant assez longtemps chez les mêmes espèces d'oiseaux que l’on a décapités.

8° L’acide arsénieux détermine constamment la mort de tous les mammifères. On observe d’abord que ces animaux sont tranquilles; quelquesuns cependant, tels que les chiens et les chats, poussent des eris, bâillent, éprouvent des mouvements spasmodiques dans les paupières, perdent l'appétit, sont dévorés par la soif, tremblent, vomissent des matières écumeuses, et évacuent par en bas des matières liquides abondantes; leur respiration est Stertoreuse, leur marche vacillante, et il ne leur est guère possible dese soutenir sur les pattes; la respiration devient plus lente, et ils sont si peu irritables qu’il est impossible de déterminer la contraction de leurs paupières, même en les piquant avec une aiguille; la pupille est à peine dilatée; ils sont en proie à des mouvements convulsifs, principalement dans les muscles extenseurs; enfin l'opisthotonos se manifeste et ne tarde pas à être suivi de la mort. Les cadavres offrent les muscles dans un grand état de contraction; l'irritabilité des intestins, du cœur, des muscles volontaires, est entièrement ou presque entièrement éteinte. "

Jœger, Seguin, Marcet, Macaire, etc. , avaient déjà constaté l’action nuisible de l’acide arsénieux sur les végétaux, lorsqu'en 1845 mon honorable ami, le professeur Chatin, entreprit sur ce sujet un travail important, entièrement calqué sur celui que j'avais publié en 1839. Voici les. principaux résultats qu’il obtint. | |

Une plante, étant arrosée avec plusieurs litres d’une dissolution saturée d'acide arsénieux , peut mourir au bout de quelques jours en se desséchant, si elle est placée dans un endroit sec, et en se putréfiant, si elle est entourée d'humidité. 1 n’en est pas toujours ainsi; souvent elle résiste, et On observe alors des phénomènes bien remarquables. Après avoir absorbé lacide arsénieux , la plante éprouve de graves symptômes d’empoisonnement, tels que l'arrêt de sa croissance , la coloration en jaune et le desséchement de ses feuilles ; on voit quelquefois, sous l'influence du poison , des plaques noires, d'apparence gangréneuse, se montrer sur différents points du parenchyme végétal, et surtout à la surface des tiges. L'été hâte la maniféstation de ces phénomènes; l'hiver, au contraire, semble les retarder. L'acide arsénieux, étant absorbé par la plante, n’est pas également réparti entre les différents organes qui la composent : accumulé dans les feuilles et les réceptacles des fleurs, il est encore assez abondant dans les fruits, les graines et les tiges. Si le végétal ne succombe pas aux phénomènes d'empoisonnement, l'acide arsénieux est peu à peu éliminé, et son expulsion a lieu dans l’espace de quinze jours à trois mois. L'agent loxique se com-

binant avec les alcalis contenus dans la plante, donne naissance à des sels solubles qui sont excrétés par les racines, et qu’on trouve encore un certain temps après dans le sol.

M: Filhol à fait voir depuis que les plantes absorbent plus facilement l’acide arsénique que l’acide arsénieux , et que ce dernier est moins vénéneux que l’autre; que les fruits fournissent, à poids égal, une quantité beaucoup plus considérable d’arsenic lorsqu'ils sont encore loin de leur maturité, au moment où la plante avait été arrosée avec l'acide arsénieux, que dans le cas où l'arrosage avait porté sur des plantes dont les fruits étaient mürs ou presque mûrs; enfin que l'élimination de l’arsenic a lieu par les racines. |

Expérience IX. — J'ai souvent administré à des chiens de moyenne taille 15 à 20 centigrammes d'acide arsénieux dissous dans 150 à 200 grammes d'eau distillée, et j'ai lié l’œsophage pour empêcher le vomissement. Les animaux sont morts au bout de trois, quatre ou cinq heures, après avoir éprouvé des accidents semblables à ceux qui ont été indiqués à l’expér. 8 (p: 380). L'ouverture des cadavres a été faite immédiatement après la mort, et aussitôt J'ai soumis aux opérations chimiques qui permettent de déceler l’arsenic, le foie, la rate, les reins, les poumons, le cœur, le cerveau et les muscles, et j'ai constamment obtenu une plus ou moins grande quantité d’arsenic sous forme de taches arsenicales ou d'un anneau arenical. Ges résultats étaient très-sensibles surtout lorsque j'opérais avec le foie. L’urine contenue dans la vessie de ces animaux m'a souvent donné ussi de l’arsenic. |

Expérience X. — J'ai introduit dans l’estomac d’un chien de moyenne aille, à jeun , 1 gramme d’acide arsénieux dissous dans 96 grammes d’eau listillée ; l’œsophage a été lié aussitôt. Une heure vingt-cinq minutes après, lai ouvert Pabdomen et incisé l'aorte, afin d'obtenir une grande quantité le sang. Pendant cette opération, le canal digestif n’a pas été atteint par instrument, en sorte qu'il ne s’est écoulé aucune trace du liquide qu’il enfermait.

Le sang obtenu , dont je pouvais évaluer la proportion à 240 grammes, nété desséché dans une capsule de porcelaine, et mélangé avec son poids l’azotate de potasse pulvérisé ; le mélange a été enflammé dans une bassine lerfonte et traité par l'acide sulfurique concentré, comme il sera dit en écrivant le procédé relatif au nitre.

Le produit liquide obtenu, mis dans l’appareil dit de Marsh, a donné ne quantité notable d'arsenic. |

Le foie, la rate, les reins, le cœur, les poumons, et le cerveau, éraités lelaméme manière, et séparément, après avoir été parfaitement lavés vec de l’eau distillée, et débarrassés . autant que possible, du sang qui les Nouillait , ont également fourni de l’arsenic; le cerveau en contenait à eine; il y en avait un peu plus dans les poumons; le cœur et les reins en enfermaient davantage , et à peu près autant l’un que l’autre; le foie et 1 rate en donnaient encore plus que les autres viscères.

Les muscles et les os du même cadavre, après avoir bouilli pendant six

heures dans environ douze litres d’eau distillée, ont fourni une liqueur que l’on a passée à travers un linge, et que l’on a fait évaporer jusqu’en consistance de sirop épais; dans cet état, on l’a mélangée avec 250 grammes environ d’azotate de potasse solide, finement pulvérisé; la-masse, enflammée dans une bassine de fonte, et traitée par l'acide sulfurique, a donné une quantité notable d'arsenic dans l’appareil dit de Marsh. su ExpérieNCE XI. — On appliqua 35 centigrammes d’acide.arsénieux sur une plaie faite au dos d’un lapin. Peu de minutes après, l'animal était Janguissant; la respiration était courte et accélérée, le pouls faible et imperceptible, les extrémités postérieures paralysées; il devint insensible et immobile, mais 1] avait de temps en temps des mouvements convulsifs il mourut cinquante-trois minutes après l’application de l'acide arsénieux.A son ouverture ;, on trouva le cœur se contractant encore, mais très-faiblement, ét avec lenteur; son action ne put pas être prolongée par l’insufflation d’une portion d’air dans les poumons. La membrane interne de l'estomac était légèrement enflammée (1). | 4 Expérience XII. — Si l’on applique 25 ou 30 centigrammes d’acide-arsénieux à l'extérieur du corps d’un animal de moyenne grosseur, on détermine la mort en dix-huit ou vingt heures. Les symptômes sont analoguesià ceux qui résultent de son administration intérieure: douleurs, anxiétés, nausées, vomissements répétés, déjections quelquefois sanguinolentes, cOnvulsions dans quelques cas, abattement, syncopes plus ou moins répétées, insensibilité générale, et la mort. Quelquefois, lorsque la quantité d'acide appliqué est peu considérable, les symptômes dont je parle ne se manifestent pas, et l’on n’observe qu’un engourdissement et une insensibilité semblable à celle que produit le sublimé corrosif. Il en est de même quand l'acide est injecté dans les veines. | 4 À l'ouverture des cadavres, on trouve, d’après M. Smith, .l’estomae constamment enflammé, tantôt avec, tantôt sans ulcérations; le fond de ces ulcères est couvert de sang caillé qui leur donne l'apparence gangréneuse; les intestins grêles sont remplis de bile mêlée à une assez grande quantité de mucosités ayant une odeur fétide; le duodénum.offre quelquefois des ulcérations analogues à celles de l'estomac; les rides du rectum sont ulcérées. 4 Le cœur, dont le tissu n’est pas lésé, paraît toujours plus flasque que dans l’état naturel ; il est quelquefois plus rouge qu’à l'ordinaire, et offre des taches vermeilles ou noires, larges, dans le ventricule gauche, et dont quelques-unes se prolongent de 2 millimètres dans le tissu charnu; il enest aussi qui occupent la base des colonnes charnues les plus grosses. Les poumons semblent un peu gorgés de sang. Le cerveau n’offre aucune altération, (Smith, Dissertation inaugurale sur l'usage et l'abus des caus= tiques, soutenue à Paris en 1815.) PU Expérience XIII. — À onze heures du matin, J'appliquai 15 centigramimes To a ES

(1) Brodie, Philosophical transactions , année 1812 (ouvrage déjà cité), :

d'acide arsénieux solide sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un petit carlin; le lendemain matin, l'animal n’offrait de remarquable. qu'une grande accélération dans les battements du cœur ; il mourut dans la nuit. Le cadayre était roide ; la membrane muqueuse de l'estomac, de couleur naturelle, ne présentait que deux petites taches noires, presque ulcérées, près du pylore; les tuniques du canal intestinal paraissaient dans Pétat naturel. Les colonnes charnues du cœur étaient parsemées de taches dun rouge foncé, presque noires : on en voyait aussi quelques-unes sur les valvules mitrales et tricuspides. Les poumons, le foie, et le cerveau, ne semblaient pas altérés.

… Exrérence XIV.— La même expérience, répétée avec 1 décigramme d’acide arsénieux pulvérisé, a amené la mort au bout de vingt-quatre heures. On voyait sur les plis de la membrane muqueuse de l'estomac, près du pylore, plusieurs ecchymoses de la largeur d’une grosse Jentille, et entre ces. plis, un état pointillé qui paraît être le premier degré de l'ecchymose ; mais nulle part on ne découvrait de traces de ramollissement ni d'ulcération,

. Expérience XV. — Un autre chien , empoisonné comme le précédent, mourut au bout de trente-quatre heures ; la membrane muqueuse de l’estomac, de couleur naturelle, n’était pas ramollie, et offrait au milieu de sa face postérieure une ulcération de la largeur d’une pièce de 50 centimes, et trois plus petites dans le voisinage du pylore, sans la moindre trace d’ecchymose.

Expérience XVI. — Un décigramme du même poison fut appliqué sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un chien robuste. Six heures après, l’animal était dans un grand état d’abattement ; il mourut le lendemain. À l'ouverture du cadavre, on ne découvrit aucune trace de lésion organique. :

Exrérence XVIT. — À onze heures du matin, j'appliquai sur le tissu cellulaire du dos d’un chien faible 20 centigr. d acide arsénieux solide : animal vomit au bout d’une demi-heure , et mourut à quatre heures, sans avoir éprouvé d'autre symptôme que de l'abattement. À l'ouverture du cadavre, qui fut faite immédiatement après la mort, on ne découvrit qu’une lougeur. marquée de la valvule mitrale du cœur. Le foie, la rate, les reins, les poumons, le cœur, le cerveau, le canal digestif, les muscles, Soumis séparément aux opérations qui permettent de déceler la présence de l’arsenic , et qui seront décrites plus loin, donnèrent des taches arsenicales plus ou moins nombreuses; on en obtint surtout du foie, de la rate et des reins.

Expérience XVIII. — Le 30 juillet 1840, à dix heures du matin, j'appliquai sur la cuisse d’un chien robuste et de moyenne taille 12 centigrammes d'acide arsénieux finement pulvérisé ; à midi et demi, j'injectai dans l'estomac 500 grammes d'eau tenant en dissolution 10 grammes de nitre et. 20 grammes de vin blanc; cette injection fut renouvelée trois fois, à deux heures, à trois heures et demie et à cinq heures, A six heures ua quart, l'animal, qui n'avait pas vomi, urina considérablement, On lui

fit prendre 500 grammes d’eau de Seltz; il wrina abondamment pendant Ja nuit. Le lendemain , il paraissait bien. A neuf heures et demie, on in: jecta 750 grammes d’eau de Seltz. À midi, il wrina abondamment, sans éprouver d'accidents notables; il urina encore beaucoup pendant la nuit. Le {tr et le 2 août, on lui administra cinq fois , tantôt 500 grammes, tantôt 800 grammes de l’une des boissons précitées, ce qui détermina l'expulsion d’une quantité considérable d'urine. Ce liquide, analysé depuis le commencement de l’empoisonnement aussitôt qu’il était rendu, fournit chaque fois des taches arsenicales nombreuses. Le 10 août, lorsque Pa nimal mangeait avec appétit, et qu’il était parfaitement rétabli, one pendit, et ül fut impossible de déceler la moindre trace d’arsenic dans . le foie, la rate, les reins, les poumons, le cœur, etc. 12

Exrérrence XIX.— J'ai souvent introduit, dans l'estomac où dans de rectum de cadavres déjà froids de chiens ou de l’homme, 2 ou 3 grammes d'acide arsénieux dissous dans 4 à 500 grammes d’eau distillée, et j'ai exa= miné les divers viscères au bout de huit, dix, quinze ou vingt jours. Gonstamment j'ai pu reconnaître les effets de l’imbibition cadavérique : les tranches du foie ou des autres organes qui touchaient le canal digestif, coupées avec soin et analysées, fournissaient de l’arsenic, tandis que je n’en retirais pas sensiblement, ou même pas du tout, des tranches qui na vaient pas été en contact avec ce canal. $i le cadavre était resté couché sur le dos, lorsque l’acide arsénieux avait été introduit dans l'estomac; je res tirais l’arsenic de la moitié gauche du diaphragme et du lobe inférieurdu poumon gauche, tandis que je n’en obtenais pas des autres portions du diaphragme ni du poumon droit. ,

Ossenvarion 1'°.— Le D' A. Cazenave , agrégé distingué de la Facultétde médecine de Paris, qui a si souvent administré les préparations arsènie cales, et qui à suivi pendant si longtemps la pratique éclairée de Biett, sur ce point, à l'hôpital Saint-Louis, m’a transmis des détails propresa éclairer la question qui m'occupe. «L’arsenic, qui paraît avoir d’ailleurs une action spéciale sur l’estomac et les intestins , dit-il, doit être placé à tête des agents de la médication fonique stimulante. Les résultats obtenus par la voie expérimentale sont tout à fait d'accord avec ceux que fournit l'observation pathologique. Harles en a fait prendre à des adultes sains, depuis 2 jusqu’à 16 milligr. Nous l’avons donné, M. Biett et moi, à un‘rès grand nombre d'individus qui se trouvaient dans des circonstances amas logues, c’est-à-dire qui étaient atteints d’une éruption chronique, Sans trouble des fonctions; nous administrions 2 à 6 milligr. d’arséniate"de soude.

«Sous l'influence des premières doses, il survient un sentiment de constriction à la gorge, quelquefois un mouvement fébrile pluson moins fort, remarquable, dans quelques circonstances, par les variations du pouls; celui-ci est alternativement mou, faible, serré , fréquent, ete; mais bientôt après il y a augmentation de la chaleur de tout le corps, qui devient plus sensible à mesure que l'on élève la dose. Ge phénom?neest

surtout très-saillant dans les maladies chroniques de la peau. Sous l’influence des préparations arsenicales, les plaques malades se gonflent, s’animent , s’échauffent , la vie y devient plus active; il s'établit un travail de résolution , qui souvent amène très-promptement la disparition de ces plaques. L’appétit est augmenté; ce phénomène est presque instantané. Si on élève la dose, il est remplacé par les suivants : perte d’appétit, vomituritions, nausées , soif, constipation ou évacuations alvines plus fréquentes. La sécrétion de l'urine est augmentée, ou bien il Y à augmentation de sueur. I se manifeste aussi une salivation plus où moins abondante.

«Tels sont les principaux symptômes qui suivent presque constamment Bemploi des préparations arsenicales ; or, ce sont ceux des agents de Ja médication fonique-stimulante ; ils ne peuvent laisser de doute sur le mode d'action de l’arsenic, qui ne peut être considéré qu'à ce titre, au moins sous le rapport thérapeutique.

«Ge qui le démontre encore ce sont: 1° Les applications qui en ont été faites; ainsi, c’est un médicament précieux dans le traitement des fièvres intermittentes, des névroses, des maladies chroniques de la peau, etc. , toutes affections pour le traitement desquelles on a recours le plus ordinairement à des médicaments dont les effets immédiats sont ceux des agents {oniques ou stimulants ; 2° le caractère des symptômes qui traduisent son effet exagéré ; ces Symptômes consistent dans un état fébrile , la chaleur de la peau, la rougeur de la langue , et plus tard, si on prolouge l'emploi de l’arsenic, ou si l’on augmente la dose, la douieur du ventre et le dévoiement; 3° le soin que l'on prend de l'associer souvent ddes agents calmants, atoniques , tels que la ciguë, l’opium , ete. ; 4° le rôle.que l’arsenic paraît jouer dans les tisannes de Feltz, dArnoud, dont less effets immédiats sont ceux des médicaments stimulants ; 5° la nature des symptômes locaux et généraux qui suivent son application externe, eble mode de traitement par lequel on le combat avec avantage (l’érysipêle, le gonflement considérable, la dou/eur, la fièvre, le délire et le vomissement qui cèdent promptement aux boissons acides, aux évacuations sanguines locales ou générales ); 6° la nature du traitement, qui a été généralement admis pour remédier aux accidents déterminés par l’ar- Sgnic, à doses toxiques, traitement qui, partout, à toujours été composé, sinon d’évacuations sanguines, au moins, de médications émollientes, atoniques, antiphlogistiques. |

«En résumé , dit M. Cazenave , la lecture des auteurs qui se sont occupés de Varsenic, l’expérience et l'opinion de M. Biett, mon maître, les obser- Yations très-minutieuses que j'ai faites moi-même, l'étude attentive des lrayaux et des discussions toxicologiques récentes, me laissent convaincu que Parsenic est un agent Sthénique, et toutes les fois que je serai à même de constater des accidents qu’il aurait produits, je n’hésiterai point à lui opposer les remèdes dits antiphlogistiques, et, au besoin, les évacuations sanguines. »

Oservariox II, — Le D' Schedel résume ainsi les effets qu'il a observés à Phôpital Saint-Louis, sous Ja direction de Biett: «J'ai constamment vu [, 25

que les symptômes généraux qui se développent chez les malades atteints de maladies chroniques de la peau, et auxquels on administrait l’arsenic"à doses très-fractionnées, sont de nature séhénique ou excitante. Lorsque . cet état est porté à un certain degré, l’on remarque tous les symptômes de la fièvre inflammatoire de Pinel; il y a rougeur et chaleur à la peauynle visage est fortement coloré, le pouls est plein, dur et accéléré ; il y a de l'agitation , de la soif, et tous les accidents sont calmés très-promptement par l’emploi de la saignée.

«Je ne parle ici, je le répète, que de malades chez lesquels les préparas tions arsenicales ont été employées à doses très-fractionnées ; et de manière à ne donner lieu à aucun symptôme d'irritation gastrique. Beaucoup"de malades ne présentent souvent aucune trace d’excitation; mais lorsque ces accidents se développent, ces accidents sont essentiellement de nature sthénique. «i «Tous les médecins qui ont administré l’arsenic à doses très-minimes; savent qu’il convient d’en diminuer la dose à mesure que le-traitement avance. L’arsenic paraît en effet s’accumuler dans l’économie, et c'est pros bablement sur le système sanguin que ses effets nuisibles se font sentir mais toujours est-il que ces accidents disparaissent. promptement par d'ems ploi de la saignée et des antiphlogistiques. Quant aux alcooliques et aux excitants, je crois que c’est se jouer de la vie des hommes que de les ads ministrer en face d’une aussi vive excitation. «Pour juger de l’action constitutionnelle de l'arsenic , il me paraît nés cessaire de le donner ainsi qu’il a été employé chez les malades dont jai l'honneur de vous entretenir (c’est-à-dire à doses très-fractionnées). L'on obtient alors une action lente et progressive, et les accidents qui se mon» trent proviennent d’une sorte d’imprégnation de tous les tissus. Il serait impossible d'admettre en ce cas, ainsi qu’on pourrait le faire dans un eme poisonnement par une certaine dose d’arsenic , que les symptômes inflanis matoires observés proviennent non de l’action constitutionnelle du poison, mais bien des lésions produites par son contact avec les membranes mus queuses, où «Veuillez, monsieur et très-honoré doyen , excuser cette communication d’une personne qui vous est inconnue; mais en vérité je me sens tellement convaineu de la fausseté d’une théorie qui attribue une action asthénique à l’arsenic , que je n’ai pu m'empêcher d’élever la voix, et de rappeler des faits pratiques devant l'autorité desquels une théorie contraire doitisécrouler.» (Lettre du 26 mars 1840.) | Onservarion Hl.-— M. Tonnelier fut appelé, le 9 nivôse an X, à onze heures du soir, chez madame L..., pour donner des secours à sa fille, âgée de dix-neuf ans, qu’on annonça être dans un état cruel. Il la trouva,"en effet, dans un abattement extrême. Agenouillée sur le plancher #desa chambre, la tête appuyée sur les bras de son frère , elle ne pouvait passe soutenir; son visage était inégalement rouge et couvert de sueur; sesmyeux étaient entr'ouverts, injectés, remplis de larmes, ses paupières bordées d’un rouge vif, sa voix presque éteinte, sa respiration courte, fréquente,

plaintive; elle éprouvait dans l'estomac des douleurs horribles, semblables à celles qu’aurait produit du feu, et elle faisait des efforts extrêmement pénibles pour vomir. Il y avait quatre heures qu’elle était dans cet état. Interrogée par M. Tonnelier, elle avoua qu’elle avait pris de l’arsenic (acide arsénieux) dans la matinée. On croit que c’est vers onze heures du matin qu'elle prit ce poison, dans une soupe qu’elle avait faite pour son déjeuner. Cependant il ne se manifesta aucun accident très-fâcheux avant le soir ; dans la journée elle avait offert différentes fois des changements de couleur au visage , et quelques autres signes d’une personne qui souffre et qui est dans l'inquiétude; mais elle s’était efforcée de cacher sa douleur, et même de montrer un visage serein. Elle avait diné assez bien à deux heures; à sept heures du soir, des vomissements se déclarèrent avec une extrême violence; à buit heures, elle eut une légère convulsion qui dura plusieurs minutes, ensuite les vomissements reprirent avec la même violence qu’auparavant. Gomme elle avait refusé de boire , la matière des vomissements | se réduisait à peu de chose; elle était composée d’une partie de son diner, d'une matière visqueuse , quelquefois sans couleur, quelquefois d’un jaune pâle; d’un peu de salive écumeuse, et de quelques stries de sang. La ma- Jade fut mise dans son lit, d’après les conseils de M. Tonnélier. Son pouls était petit, inégal, irrégulier, très-fréquent. L’épigastre était d’une sensibilité excessive , et il y avait aussi des douleurs très-vives dans le canal intestinal. La déglutition était déjà très-difficile ; cependant on vint à bout de la faire boire copieusement ; elle vomit, par ce moyen, plus facilement et sans interruption jusqu’à une heure: alors les vomissements cessèrent pendant une dizaine de minutes ; la malade s’appuya sur son oreiller ; elle parut s'endormir ; on l’entendit même ronfler. Mais bientôt une secousse d’estomac la réveilla, et les vomissements reprirent jusqu’à deux heures. Son état devint de plus en plus fâcheux.

A deux heures un quart, nouvelle apparence de sommeil pendant huit minutes, ronflement, respiration plus lente, hoquets, vomissements pendant unquart d'heure, froid du visage, des mains et des avant-bras: cris par intervalles, agitation extrême, contorsion de tous les membres ; une selle spontanée, qui était la deuxième depuis l'invasion des accidents. À trois heures, un peu de calme ; elle prie les assistants de ne point parler de son malheur, Ba respiration devient plus lente encore, le froid augmente, nouveaux signes d’agitation, révasseries ; le pouls est insensible. À quatre heures, elle ouvre les yeux et se plaint de ne pas voir la lumière; elle gémit sur son sort; ses bras sont comme morts. À cinq heures, le visage est glacé, le nez etes lèvres sont violets, les battements du cœur presque totalement insensibles; un râle léger survient, et la mort.

Cette jeune personne, tourmentée par le chagrin, avait déjà tenté deux fois de se détruire par le poison. Neuf mois auparavant, M. Tonnelier, appelé pour lui donner des secours, la trouva dans un état assez semblable à celui que je viens de décrire ; mais les symptômes avaient un degré d’inlensité beaucoup moindre, sans doute parce que la dose du poison avait été

très-petite. La malade se rétablit en peu.de temps, à l'aide de boissons mucilagineuses : seulement il lui resta une douleur vers la partie inférieure droite de l'estomac, dont elle se plaignit dans la suite constamment. Quant au second empoisonnement, il fut moins grave encore que le premier.

Ouverture du cadavre. À l'extérieur, contraction des muscles de là face, roideur insurmontable des membres, couleur violette plus ou moins foncée des jambes, des cuisses, des reins et du dos; visage pâle, lèvres violettes; chaleur assez marquée du cadavre vingt-six heures après la mort.

A l'intérieur, les poumons étaient extraordinairement gorgés de sang dans les deux tiers de leur volume et surtout à leur partie postérieure: Les tranches qu’on en sépara présentaient un tissu compact assez dur, d'où suintait, à la moindre pression, du sang, sans apparence de bulles d'air, par une multitude de petits points. Les parties antérieures des poumons étaient rougeàtres à leur superficie, mais du reste assez élastiques et rem= plies d'air. Les deux ventricules du cœur contenaient du sang extrêmement noir; le ventricule aortique en renfermait un peu plus que Pautre. L’esto= mac était très-distendu par le liquide dont il était encore rempli; sa surface externe présentait une infinité de petits vaisseaux injectés de sang. Il en était de même du canal intestinal, tant à sa surface externe qu’à sa surface interne, dans quelques points de son étendue. Le foie et la rate étaient aussi très-gorgés de sang. L’estomac, ayant été vidé et ouvert dans toute son étendue, offrit une surface grenue, déterminée par le volume augmenté des glandes muqueuses dont la couleur était noirâtre, tandis qu’elle-même était d’un rouge plus ou moins foncé et parsemée çà et là, principalement vers l’orifice pylorique, de plaques extrêmement noires; l’épiderme dela membrane muqueuse avait été entièrement enlevé : on voyait à l’orifice cardiaque une lignée de démarcation qui, surmontant d’une manière plus sensible que dans l’état naturel le niveau de la surface interne de lestomae, prouvait bien cet enlèvement : au reste il n’y avait aucune érosion pros fonde. Deux jours après l’ouverture, la couleur rouge avait presque totale= ment disparu, et la couleur noire s’était changée en un rouge foncé. |

On trouva dans le liquide qu’on avait retiré de l’estomac un kyste formé; selon Dupuytren, par une expansion de la membrane muqueuse de Pestos mac, dans laquelle on pouvait encore voir des vestiges de vaisseauxsil avait environ 4 centimètres de long, 2 centimètres de diamètre , et"ses parois avaient à peu près 1 millimètre d'épaisseur : de la face intérieure de ce kyste, partaient des cloisons minces, d'apparence celluleusé , et qui renfermaient, dans des espaces distincts, les fragments inégaux d’une mas tière cristalline qui, soumis à divers essais faits successivement par Dupuye tren et par Vauquelin, offrit tous les caractères de l’arsenie (acide arsénieux). Le savant chirurgien que je viens de citer pense que la production de ce kyste tient aux deux empoisonnements antérieurs à celui qui a terminéla vie : cette opinion lui paraît d'autant plus fondée que la malade ressentait

des douleurs constantes à l'endroit de l’estomac correspondant à celui où le kyste fut trouvé (1).

Osservarion IV. — Le 22 avril dernier, la nommée Menbielle, fille d'environ vingt-sept ans, trouva malheureusement le moyen de se procurer de l’arsenic; on le lui donna en masse, je ne sais à quelle dose. Elle en croqua sous ses dents une partie de la journée, et en mit de petits fragments dans un verre d’eau qu’elle avala. Mais on la surprit : ce qui resta au fond du verre décela son dessein funeste, et, après avoir nié longtemps que ce füt de l’arsenic, elle fut convaincue par un morceau de la grosseur d'une aveline qu’on trouva encore dans sa poche, et qui paraissait avoir été rongé.

Pendant quelques heures, cette fille, obstinée dans son projet exécrable, refusait opiniätrement toute espèce de secours. Elle protesia n’avoir pris que très-peu de poison. Elle avait l'air de la plus grande tristesse, et sa physionomie exprimait le chagrin et la morosité. Il fallut lui faire avaler de force de l’eau, de l’huile, du lait.

J'arrive dans ce moment, vers six heures du soir. Quand, après bien des instances, je lui eus arraché son fatal secret, et que j’eus comparé avec la très-petite quantité de poison qu'elle m’avoua avoir prise, la légèreté des symptômes dont je la vis affectée, j'avoue que je fus dupe de sa gausse confession, et que j'espérai que le délétère avalé en petites masses, par conséquent point dissous, et attaquant ainsi moins de points dans le velouté de l’estomac, pourrait être plus aisément évacué, et ne produirait dans cet organe que des érosions légères.

Je me croyais d'autant plus fondé à espérer que cette malheureuse fille pourrait être sauvée d’un suicide prémédité, que je la vis enfin céder de bonne grâce à mes instances pour boire abondamment, demander à parler à son directeur, affecter un air sûr et tranquille, et ne souhaiter autre chose que du repos, m’assurant qu’elle ne souffrait absolument aucune douleur : en effet, l’ayant examinée très-attentivement, elle était fraîche ; son pouls était tranquille et point serré, sa bouche naturelle, sans la moindre excoriation, sans enflure, sans ptyalisme ; point de spasme à la gorge ni à la màchoire, point de gonflement d’estomac ni de ventre, point de nausées. Elle Wavait point eu de vomissements avant mes secours ; mais elle en eut beaucoupaprès, et ils s’exécutaient avec la plus grande aisance : chaque vomissement était suivi de poison, partie à demi dissous, partie en petits fragments encore durs, et de la grosseur de grains de millet.

Je commençais, d’après la quantité que mirent sous mes yeux les vomis- Sements, à me défier de la sincérité de la malade dans l’aveu qu’elle m'avait fait. Elle me parut, vers huit heures seulement, souffrir de l'estomac; il semblait que ma présence et mes soins lui étaient très à charge; elle ne Sollicitait instamment que mon éloignement. Elle demanda ses poches à

(1) Journal de médecine, chirurgie et pharmacie, par Corvisart, Leroux et Boyer, t. 1V, p. 15, an X.

plusieurs reprises; je les fis fouiller; on y trouva beaucoup. d’arsenic en: petits morceaux, mêlés avec de la mie de pain sèche. Je fis donner, dans um verre de lait et d’eau de guimauve, 4 grammes de sel d’absinthe, et j'en fis dissoudre une égale dose dans deux ou trois verres qui restaient : la maladé avait pris tout cela à dix heures, et avait beaucoup vomi, et toujours de Ja substance arsenicale. J’eus soin, dans la même soirée, de lui faire admiuistrer plusieurs lavements gras. | Vers les onze heures, elle affecta une tranquillité plus grande que ja mais. Elle s'était retournée sur le côté, et me témoigna la plus grande envie de dormir. Elle était toujours dans le même état de tranquillité appa® rente que j'ai décrit plus haut, au premier quart d'heure où je l'avais vue: On lui donna des lavements et on lui fit boire du lait coupé jusqu'à trois heures du matin, qu’elle s’assit sur son séant, se plaignit un peu du mal d'estomac, et expira sans la moindre agonie. | L'ouverture fut faite le lendemain. Le cadavre découvert, nous aper çümes un bon nombre de taches livides, surtout autour de la bouche, dt cou, des clavicules et du sein droit. Le bas des fausses côtes offrait aussi à la vue plusieurs petites ecchymoses.

L’œsophage et l'estomac ouverts nous offrirentun grand engorgement et une dilatation variqueuse dans les vaisseaux de ces parties. La cavité du ventricule contenait une assez grande quantité d’une liqueur brune, qui né nous parut être que le résidu des boissons que la malade avait prises la veille. Nous trouvâmes de plus un repli ou froncement au cardia, rempli d’un gros caillot de sang et d’une mucosité contenant plusieurs fragments d’arsenié blanc à demi dissous et de la grosseur de grains de millet, tels que; laveille, nous en avions vu rejeter à la malade. Le canal intestinal était vides ses vais=. seaux étaient très-distendus et engorgés : nous y reconnümes aussi, mais moins abondamment que dans le ventricule, de petits morceaux d’arsenie: encore durs, mais dont la dissolution, commencée sans doute depuis le sac alimentaire, a été aussi la cause, par sa causticité, de la mort prompte de la malade. ul Les autres viscères du bas-ventre et de la poitrine n’ont offert rien de particulier à nos recherches. | | D'après ce procès-verbal d'ouverture, il est certain que la fille Menbiellé est morte empoisonnée par l’arsenic; mais en comparant les symptômes avec: l'événement fatal, quel est le mode de destruction qu'a éprouvé ici la nas ture? Point de vomissements vifs, point de signes de fortes douleurs , point de convulsions, peu de soif, point de sécheresse à la bouche. La mort pourtant a suivi de près (1). | | Ovsenvarion V. — M°*, âgé de quarante-cinq ans environ, dans Me délire d’une passion violente, prend , vers huit heures du matin, environ 12 grammes d'acide arsénieux en poudre, étendu dans un verre d’eau, et

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