OBJECTIONS QUE JE N'AVAIS POINT PRÉVUES
Ces objections n’ont aucune portée, et ne doivent figurer ici que pour montrer ce que peuvent enfanter l'ignorance et la mauvaise foi. … 1° Je place en tête de ces objections celle de M. Magendie, parce qu'elle embrasse la partie culminante de mon travail sur l'absorption et sur les applications que j’en ai faites à la médecine légale. Admettez pour un instant que l’opinion de M. Magendie soit adoptée, et ma découverte ne sera plus qu’un fait physiologique important, mais presque sans utilité pour les experts. Voici comment s'exprime M. Magendie dans les comptes rendus des séances de l’Institut (séance du 14 juin 1841, page 1110). «Quant à aller rechercher à l’aide de moyens très-délicats, dun emploi difficile, la présence de matières absorbées dans les tissus, pour en déduire des conclusions qui s’appliqueraient à la médecine légae, ce genre d'investigation où les hommes les plus habiles peuvent aisément s’abuser, offre Le plus grand inconvénient et peut entraîner des erreurs funestes dans les décisions de la justice.»
Je ne refuterai pas sérieusement cette objection parce que M. Magen-
die a lui-méme rétracté son dire à la séance du 12 juillet suivant, comme on le verra bientôt ; il m'importe cependant , sous le point de vue de là moralité scientifique, de ne point cacher au lecteur la tactique déloyale et plus que singulière suivie par mon collègue. Le 14 juin 1841, immédiatement après la lecture du rapport de la commission rédigé par M. Re gnault, M. Magendie prit la parole pour faire observer que la découverte de l'absorption des poisons lui appartenait, et que la commission avait eu tort de m'attribuer celle de l’acide arsénieux et des préparations arsenicales. Cette assertion était d'autant plus étrange que M. Magen= die devait savoir que des auteurs recommandables et déjà anciens avaient mis hors de doute bien avant lui, l’absorption de certaines substances vénéneuses, et que jusqu'alors personne n'avait démontré que l'acide arsénieux fût absorbé. Là se bornèrent les objections de M. Magendié qui ne dit pas un seul mot de la phrase citée plus haut ; si M. Magendie eût prononcé cette phrase, le rapporteur en aurait d'autant plus promp= tement fait justice, qu’elle annulait le travail consciencieux de la commission dont il élait organe, puisque ce travail roule complétement sur ma découverte qui y est adoptée sans restriction. M. Magendie qui, encore une fois, avait gardé le silence sur ce point, en rédigeant les paroles qu’il avait prononcées, pour les faire insérer dans le compte rendu de la séance, se permit d'ajouter la phrase dont 1 n’avait dit mot à la séance. Un pareil procédé ne pouvait pas passer inaperçu; aussi à la séance du 12 juillet suivant, M. Regnault interpella M. Magendie , non pour lui reprocher la conduite qu’il avait tenue, ce qu’il aurait dû faire, mais pour lui demander quel sens il avait voulu donner à son assertion: M. Magendie s’empressa de répondre en se rétractant : (Je me hâte de le déclarer, si la phrase qu'on vient de rappeler pouvait laisser entrevoir quelque opposition aux conclusions si sages du rapporteur de la commis- Sion, celte phrase n’aurait point rendu exactement ma pensée.» L’assertion de M. Magendie, écrite à téte reposée, était pourtant assez précise pour qu'on ne pût pas l’interpréter de deux manières.
Quoi qu'il en soit, après avoir essuyé cet échec, mon collègue ajouta quelques mots qui ne sont pas plus vrais que les premiers. «Aux chimistes habiles seuls, dit-il, appartient d'éclairer la justice dans les circonstances, heureusement bien rares, où il est nécessaire de rechercher un poison jusque dans la profondeur de nos organes.» M. Magendie se u'ompe de la manière la plus étrange en disant qu’il est bien rare que l’on soit obligé de rechercher un poison jusqué dans la profondeur des organes ; les experts habituellement chargés de ces sortes d'opérations savent tout le contraire, et réduiront à sa juste valeur une assertion aussi dénuée de fondement.
IS pourront surtout apprendre à M. Magendie que depuis le 14 juin
1841 jusqu’à ce jour, déjà plus de cent fois, en France, et malgré l’anathème qu’il avait voulu lancer contre l'application de ma découverte, des hommes habiles et d’autres qui l’étaient beaucoup moins, ont cherché les matières absorbées dans les tissus, les y ont décelées, et ont déduit de leur présence des conclusions qu’ils ont soutenues devant lestribunaux, au grand avantage de l’ordre social , et après avoir prêté serment de dire toute la vérité. Il ne reste donc rien d’une assertion que je m’abstiens dé qualifier.
2° D’après M. Couerbe, il se développerait de l’arsenic dans les tissus mous qui sè pourrissent. C’est dans le numéro d'octobre 1840 de la Redue scientifique, que l’on trouve cette proposition. Ici la date n’est pas sans importance. Madame Lafarge avait été condamnée en septembre, ün mois auparavant, et la Cour de cassation ne devait statuer sur le pourvoi qu’en décembre ; on sait d’ailleurs que l’arsenic avait été retiré dés tissus mous de Lafarge, dont le cadavre était déjà complétement pourri. On conviendra que le moment était bien choisi pour celui qui cherchait à porter une rude atteinte à l'expertise faite à Tulle. Je n’examinerai pas quel pouvait être le but de M. Couerbe en publiant cette objéclion dans un moment pareil, et én la faisant publier dans plusieurs journaux politiques. Je dirai seulément que le fait est aussi faux qu'il és odieux, que depuis il est resté dans l’oubli qu’il mérite, et qu’il n’en füt tenu auéuñ compte par la cour suprème.
3° La proportion d’arsenic oblenue soit des matières contenues dans le canal digestif, soit des organes qui en ont absorbé, est trop minime pour qu'on puisse conclure à un empoisonnement. Je réfuterai cette objection en traitant in extenso, à la fin du second volume, la question de quantité.
4° Le papier peint en tout ou en partie, avec l’arsénite de cuivre, les débris de boiseries peintes en vert, rebuts que l’on jette au fumier, que la terre dévore et s’assimile, et dont les infiltrations pluviales sont dans lécas de porter ces sels à des profondeurs plus ou moins considérables , ét dans les entrailles du cadavre le plus hermétiquement enseveli dans un cércueil en bois : une seule parcelle du fumier des villes jeté sur la surface de laterre peut fournir aux eaux pluviales de quoi empoisonner après coup d’arsenic tout un cadavre. Gette objection appartient à M. Raspail, et personne, je crois, ne cherchera à en revendiquer la priorité, car elle ést absurde. Je ne m’arréterai pas à montrer ce qu’il y a de ridiculeinent exagéré à prétendre qu’une seule parcelle de fumier arsenical peut émpoisonner tout un cadavre. En examinant l’objection dans ce qu’elle pourrait présenter de spécieux, je ferai remarquer que les papiers verts , les boiseries peintes en vert que M. Raspail suppose pouvoir fournir de l'arsenic au sol, contiennent cet arsenic à l’état insoluble, même dans
l’eau bouillante. Il ÿ a plus : si, par suite d’une décomposition dela
préparation arsenicale, l’arsenic. pouvait étre dissous par l’eau plu- | viale, il serait immédiatement arrêté dans le sol par les combinaisons | insolubles qu’il y contracterait. C’est ainsi que lorsqu'on répand de l'acide | arsénieux à la surface de la terre, en ensemencant avec du blé mélangé | darsenic, il suffit de peu de jours pour qu’il soit devenu insoluble dans l’eau , €t il faut alors avoir recours presque toujours à l’acide sulfurique | bouillant pour le rendre soluble. Qui ne sait en outre combien les eaux | pluviales éprouvent de difficulté à pénétrer à la profondeur de quelques | centimètres dans les terrains les plus perméables ? A plus forte raison | lorsqu'il faudra qu’elles s’infiltrent assez profondément pour arriver | jusqu’à 1 mètre !4 ou 2 mètres au-dessous de la surface du sol. I] fau- | drait, comme l’a dit quelque part M. Raspail, un foret à l’aide duquel on püt faire pénétrer dans le cercueil la préparation arsenicale ! !!
5° Les taches arsenicales ne sont pas formées par de l’arsenic revivifié, | et il faut nécessairement obtenir un anneau arsenical pour conclure qu’il | existe de l’arsenic. Cette objection, présentée par M. Gerdy, a été déjà | réfutée et mise au néant à la page 482, |
6° On sait que M. Raspail, en attaquant l'expertise que nous avions faite à Tulle, mit en avant l’objection suivante : La respiration pulmo= monare, dans certaines usines est capable d'introduire dans Le corps | des quantités appréciables d’émanations arsenicales. Les minerais de fer | du Limousin ne sont certes pas exempts d’arsenic, et Lafarge était maître de forges, s’occupant activement d'expériences propres à donner une grande extension à son exploitation. À cette objection, qui n’ap- - partient pas à M. Raspail, puisque M. Paillet l'avait présentée dans sa | défense, je répondis qu’il n’était pas difficile de montrer qu’elle était sans | Valeur; en effet, Lafarge quitta le Glandier le 20 novembre, et il mou- | rut le 14 janvier suivant : il était resté éloigné de son usine pendant | cinquante-cinq jours. Alors même qu'en partant du Glandier, disais-je, | Ses organes auraient contenu quelques atomes d’arsenic, qui y auraient | pénétré sous forme de vapeur, on ne serait pas fondé à admettre que ces organes eussent conservé cet arsenic pendant deux mois environ, lorsqu'on sait, à ne pas en douter, par les expériences faites sur les animaux, qu'il suffit de quelques jours pour que l’économie animale se débarrasse de la portion de ce poison qui aurait été absorbée. D'ailleurs, pour quiconque connaît le travail du fer et les conditions dans lesquelles s’opère la réduction des minerais, cette objection n’aura aucune | portée. (Réponse aux écrits de M. Raspail , dans l'affaire de Tulle, p. 39; | Paris, décembre 1840.) |
On verra par le travail de M. Chatin, sur l'inspiration des vapeurs aï= | Senicales, combien ma réponse élait juste, |
sens
DE L'ACIDE ARSÉNIEUX . 569 Qu'il me soit permis de transcrire toute entière la note que je dois à
| l'obligeance de M. Chatin :
«Les résullats des expériences que je viens de faire sur l'acide arsé-
| pieux peuvent étre rapportés aux effets toxiques, aux voies d’absor- | plion, à l'élimination de ce composé, et leurs conséquences se tra- | duire en applications à la médecine légale, à la thérapeutique, et à | l'hygiène.
«1° Effets toxiques, Ils varient, dans une espèce animale donnée, suivant les âges, les sexes, la force des individus, l'état de l’estomac, la température extérieure, et certaines conslitutions organiques difficiles
| d apprécier dans leur essence. Les animaux qui n’ont point encore pris | toute leur croissance, les femelles, ceux d’une taille plus petite, meu- | rent les premiers ; une quantité donnée de poison les tue plus vite | à. 20° qu’à 0°, mais nulle cause n’a autant d'influence que l’état de | plénitude ou de vacuité du tube alimentaire : les animaux à jeun péris- | sent de beaucoup avant les autres ; toutefois cette dernière influence ne sefait bien sentir que dans les empoisonnements par les voies respira- |oires et l'estomac, et nullement quand on opère par le mode sous- | cutané.
IMu«L'action toxique ne varie pas moins suivant les espèces animales; de mes expérimentations sur les chiens, les chats, les lapins, les poules et les | pigeons, ainsi que des faits déjà connus, j’ai déduit la loi suivante : Les | effets vénéneux de l’arsenic chez les animaux pris dans les mémes con- |ditions d'âge, etc., sont en raison composée de la perfection des systèmes respiratoire et Far -spinal
(Il importe beaucoup ici de tenir compte des données que nous venons
. de voir faire varier les effets dans une même espèce, sous peine d’ar-
river à des résultats inverses.
[«2° Voies d'absorption. Lorsqu'on fait respirer les animaux dans de | Pair contenant de l’arsenic en vapeur, l'effet du poison ne doit pas seu- {lement être rapporté à la vapeur déposée sur la membrane muqueuse
pulmonaire, mais aussi et surtout à l’arsenic, qui, après s’être arrété à lassurface de l’arrière-bouche, pénètre dans l'estomac par les mouveè 9
{ments de déglutition, circonstance qui explique bien pourquoi la plé-
mitude de l'estomac a une influence presque égale, soit que l’arsenic soit
|pris dans l'air sous forme de vapeur, soit au on le porte directement
| dans la cavité digestive.
| «Que larsenic soit respiré avec l'air, mis dans l’estomac on sous la
| peau, il est absorbé et va dans tous les organes. Cette absorption s’ef-
{fectue par le système veineux, et non par les Iymphatiques et les vais- {seaux lactés, car l’arsenic se Fonte dans le sang et non dans le chyle | du canal Morucl
3° Elimination. Elle doit être considérée sous les deux points de vue des voies par lesquelles elle s’opère, et du temps qu’elle metà s'effectuer.
«aL’arsenic s’en va par l'urine. M. Orfila l’a parfaitement prouvé , et depuis chacun a confirmé cette découverte importante; c’est là en effet la principale voie d'élimination, mais non la seule : il résulte de mes recherches que le poison est aussi éliminé par le tube intestinal et par la peau. Sans doute il est inutile de dire que c’est en empoisonnantpar le mode sous-culané que j'ai démontré le passage de l’arsenic dans la
cavité intestinale, et que, pour rechercher l’excrélion cutanée, j'aian |
contraire eu recours à l’ingestion immédiate du poison dans l’estomac.
«Quant au temps mis par les animaux à se débarrasser de l’arsenie, on peut l’exprimer par celte loi: La promptitude d'élimination esten | raison inverse de la faculté de résister au poison.
«En appliquant cette loi à l'homme, j'arrive à admettré que celui gt
résiste à une certaine dose d’arsenic l’élimine en un temps qui ne pourra. excéder douze où quinze jours, les boissons qu’il prendra n’excédant
pas un litre en vingt-quatre heures.
«Les applications des faits précédents à l'hygiène et à la thérapeutique, quoique très-importantes, en découlent trop naturellement Li 4 nous y arrêler.»