QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES CONCERNANT L’ACIDE ARSÉNIEUX
Parmi les questions qui m’ont été adressées par lès magistrats, dans. les cas nombreux où j'ai été appelé à donner mon avis, il en est plusieurs qui sont relatives à l'acide arsénieux , et qu’il me semble utile de faire |
connaître. Il en est d’autres que j’examinerai aussi.
Dans le département de l’ Aube, en 1824; affaire de la veuve Laurent. — D. Est-il possible de trouver dans le canal digestif d’un individu qui ne serait pas mort empoisonné par l’acide arsénieux, des grains
ayant l’apparence de ce poison? AR. Dans certaines circonstances, la
membrane muqueuse de l’estomac et des intestins est tapissée d’une mul: titude de points brillants, composés de graisse et d’albumine : ces sortes de grains, mis sur les charbons ardents, décrépitent en se desséchant, et font entendre un bruit que l’on qualifierait mal à propos de délo= nation ; ils s’enflamment comme les corps gras, s'ils contiennent une portion notable de graisse, et répandent une odeur de suif et de matière animale brûlée. On peut trouver ces globules graisseux el albumineu® sur des cadavres d'individus qui n’ont pas élé empoisonnés, et l'onne Saurait {rop apporter d'attention à les distinguer de l’acide arsénieux. Le meilleur moyen d'éviter l'erreur consiste à traiter par l'eau toutés
les parties granuleusés, et à mettre la dissolution en contact avec les réactifs propres à démontrer l'existence de l'acide arsénieux.
D: Peut-on conclure de ce qu’une poule est morte après avoir mangé delorge avec lequel on avait préparé une tisane, que l'orge était empoisonné ? R. L’acide arsénieux, qui, suivant l’acte d'accusation, n’a été mis dans la tisane qu'après que celle-ci a été faite, a dû rester dissous dans l’eau, et l'orge ne devait pas en contenir : toutefois, s’il y avait à la surface de ce fruit un peu d'acide arsénieux qui n'aurait pas été dissous par l’eau, la poule pouvait périr empoisonnée. Voici les faits sur lesquels était fondée celte réponse : 1° Lorsqu'on fait bouillir dans l’eau des grains d'orge perlé ou mondé, avec de l'acide arsénieux pulvérisé, celui-ci se dissout, et rend le liquide vénéneux ; d’une autre part, les grains d'orge se gonflent én absorbant une partie de la dissolution arsenicale : aussi voit-on, après avoir bien lavé et desséché ces grains à la température ordinaire de l'atmosphère, qu’ils renferment de l'acide arsénieux, et les poules qui en mangent périssent. 2° Si, au lieu d'agir ainsi, on prépare la tisane d’orge comme à l'ordinaire, et qu’on yajoute quelques grains d'acide arsénieux pulvérisé lorsqu'elle est encore tiède, le liquide dissout instantanément une assez-grande quantité d'acide pour produire des accidents; mais les grains d'orge, déjà com- , plétement gonflés par l’eau, n’absorbent aucune trace de poison dans és quinze où dix-huit premières minutes, comme on peut s’en assurer en les analysant, pourvu que l’on ait pris la précaution de séparer soisneusement la poussière arsenicale qui peut adhérer à leur surface. A plus forte raison, ne trouvera-t-on pas d'acide arsénieux dans l'orge, lon introduit ce poison dans la tisane encore tiède, et que l’on dé- Cante immédiatement après le liquide.
D. Parmi les treize sangsues qui furent appliquées à la région épigasrique du malade, deux moururent immédiatement après; les autres furent trouvées mortes le lendemain dans le bocal où elles avaient été placées : est-il permis de tirer quelque induction d’une pareille obseration? AR. La mort des treize sangues qui furent appliquées pendant la maladie de Laurent ne saurait être regardée comme une preuve d’empoisonnement. Voici les faits à l'appui de cette réponse : 1° On applique (ous les jours des sangsues sur l’abdomen des individus qui ont avalé dés poisons irritants, sans que ces animaux périssent dans une proporlion plus forte que lorsqu'ils sont employés dans d’autres maladies. 211 n’est pas rare d'observer la mort de ces animaux peu de temps +près leur application, dans des affections où l’on ne saurait soupconner ’empoisonnement : ils périssent alors d’indigestion. 3° J’ai appliqué à plusieurs reprises des sangsues à des chiens gravement empoisonnés lantôt par le sublimé corrosif, tantôt par l’acide arsénieux ; les sang-
sues ne sont tombées qu'une demi-heure ou une heure après, et étaient encore vivantes au bout de trois jours, quoique plusieurs d’entre elles se fussent nourries du sang qu’elles avaient sucé, puisqu'on ne les avai pas fait dégorger ; du reste, le sang de celles que l’on avait. dégorgées ne renfermait aucune {race de poison. Il ne sera pas inutile de remarquer combien il faut pourtant peu d’acide arsénieux pour tuer ces animaux ; ils périssent dans l’espace de douze heures, lorsqu'on les plong dans une dissolution composée de 10 centigrammes d’acide arsénieux
el de 1 kilogramme d’eau. 4° On à plusieurs fois appliqué des sangsues
à des individus atteints de syphilis, qui étaient depuis quarante à cin: quante jours sous l’influence d’un traitement mercuriel (25 milligr.par jour) : quatre jours après, les sangsues élaient vivantes et ne sem blaient pas malades. (Voy. mon mémoire, dans les Archives générales de médecine, t. VII.) :|
Département de la Marne, affaire de la fille Brodet, en 1831: —
D. Est-il possible, lorsque l'acide arsénieux a été avalé en poudre sur. P , I SL
un morceau de bœuf, que l’on ne découvre plus de cette poudre dans le canal digestif de l'individu qui a succombé, mais bien de l'acide arsénieux dissous ? R. Le plus ordinairement, lorsque l'acide arsénieux a été pris en poudre, on en trouve une ou plus moins grande quantilé sous cet élat dans l’estomac ou dans les intestins, quand même il y aurait eu des vomissements réitérés pendant plusieurs heures. Il est aisé de concevoir, en effet, que les particules arsenicales, nichées entre les replis de la membrane muqueuse, à laquelle elles adhèrent en quelque sorte, ne soient pas facilement expulsées par les vomissements: mais il n’est pas impossible qu’on découvre dans le canal digestif, après la mort une certaine quantité d'acide arsénieux dissous, tandis qu'il n’y en aura pas à l’état solide, état sous lequel nous supposons qu’il aura été avalé. Admeltons, par exemple, pour éclairer cette question, que le poids de l'acide arsénieux pulvérisé répandu sur le morceau de bœuf soit de 1 gramme; que dans les dix premières heures de l'empoisonnement il y en ait 75 centigrammes de vomis ; que les vomissements cessent alors tout à coup, et que l'individu vive encore pendant quatre ou cinq heures, et boive plusieurs verres de tisane, d’eau sucrée, elc.:! n'est-il pas évident que les 25 centigrammes d'acide arsénieux solide. restants pourront être dissous dans les liquides que l'estomac contient? Objectera-t-on que le poison dont je parle, étant peu soluble dans l'eau froide, ne pourra pas être complétement dissous ? Je répondrai que la dissolution devra être favorisée par les sucs propres à l'estomac, pañla!
température, et par la vie dont jouit cet organe. Il importail d’éclaircir
ce fait au procès, l'accusation portant que la fille Brodet avait empoi-|
sonné la femme Crevot avec du bœuf Saupoudré d'acide arsénieux sa-| |
l'idée, tandis qu’il n'avait pas été possible de découvrir dans l'estomac de | Grevot de ce poison solide, et qu'on n’en avait trouvé qu’en disssolution. |Ornotez que la malade avait cessé de vomir plusieurs heures avant sa | mort.
Département de la Seine, année 1831. Peut-il arriver que de l'acide larsénieux, avalé sous cet élat, ne se retrouve plus dans le canal di- ‘gesuif, et qu'à sa place on découvre du sulfure jaune d’arsenic? — Oui, Monsieur le président. (Voy. pour la réponse à cette question la page 531.) |
Tbidem. Est-il possible que l'acide arsénieux solide, que l’on aurait (pu découvrir dans le canal digestif vingt-quatre heures après la mort, soit dissous et entrainé par les produits de la putréfaction , de manière qu'on n'en retrouve plus, quelques jours plus tard, à l’état solide? Qui, monsieur, parce que le carbonate d’ammoniaque provenant de läputréfaction de la matière animale, après s’étre dissous dans l’eau , pourra se combiner avec l'acide arsénieux pour former de l’arsénite d'ammoniaque soluble. L'expérience prouve qu’à la température de 5 46° + 0°, il suffit de vingt-quatre à trente-six heures pour que plusieurs petits fragments d'acide arsénieux soient dissous par du gaz amiImoniac et quelques gouttes d’eau ; mais alors on peut découvrir l’acide Sénieux dans la dissolution, en opérant comme je le dirai à l’article Arsénites.
Il Département de la Corrèze , année 1840; affaire Lafarge. — Peut-il arriver qu'un individu soit mort empoisonné par une préparation arsetale, et qu'on ne découvre plus la moindre trace d’arsenic soit dans le canal digestif, soit dans les organes où la préparation arsenicale avait (té portée par la voie de l'absorption ? Oui, monsieur le président. Le composé arsenical peut avoir été entièrement expulsé du canal digestif par les vomissements et par les selles, si les évacuations ont été abon- {dantes, si le malade a pris une quantité considérable de liquide, surout lorsque le poison a été administré dissous dans un véhicule. Si la (préparation arsenicale avait été donnée en poudre très-fine et qu’elle fût insoluble ou peu soluble, comme l'acide arsénieux, il faudrait, pour \pwelle fût expulsée en entier, que les vomissements et les selles eusent été excessivement abondants et souvent réitérés. Quant à la portion hbsorbée et portée dans tous nos tissus, il est avéré qu’au bout d’un cerain, nombre de jours, qu’il me serait impossible de préciser, il n’en reste plus la moindre trace dans ces tissus ; l'expérience prouve, qu'avec le temps, le sang ainsi que tous nos organes se débarrassent par les voies hrinaires, et peut-être aussi par d’autres voies excrémentitielles, du poison arsenical qui était arrivé jusqu’à eux. Voici une preuve incontes- [able de ce fait: que l’on empoisonne deux chiens, en appliquant sur
la partie interne de la cuisse de chacun d’eux 10 centigrammes d'acide arsénieux en poudre fine ; que l’on abandonne l’un de ces animaux à Jui méme, et qu'après la mort, qui aura lieu trente ou quarante heure! après l’empoisonnement, on analyse ses viscères; on en retirera de Var senic ; que l’autre chien soit au contraire soumis à l’action de médica: ments diurétiques puissants : s’il urine abondamment, il sera guéria bout de quelques jours, et son urine renfermera à.chaque instantde: doses appréciables d’arsenic. Si dix ou douze jours après le commence: ment de l’expérience, quand cet animal est parfaitement guéri de l'ém: poisonnement , on le pend, et qu’on analyse ses organes, on n’y découvre plus la moindre trace d’arsenic. D'où il suit qu’un expert commettr ail une erreur grave si, n'ayant pas retiré de l’arsenic des organes d’unin: dividu soupçonné mor! empoisonné et qui aurait vécu plusieurs jours. il concluait qu'il n’y avait pas eu empoisonnement. Il ne pourrait sans doute pas affirmer que l’homme est mort empoisonné, mais encore une fois il devrait bien se garder d'établir le contraire. Il faudrait dans ce cas tirer parti des symptômes, des lésions de tissu et du commémoratil pour arriver à une conclusion qui pourrait rendre Mn | plus ou moins probable.
Département du Tarn, année 1840. — D, Est-il vrai comme l'a. annoncé Le défenseur, d’après M. Raspail, qu’une décoction d'oignon mélangée avec du sulfate de cuivre ammoniacal, donne un précipité veripomme, semblable à celui que fournirait l’acide arsénieux avecmlé méme réactif? R. C’est une erreur que j'ai déjà relevée à Dijon, lorsque M. Raspail prétendait qu’il en était ainsi. À la vérité, le mélange pré-| cité se colore en vert, parce que la couleur jaune de la décoction «4 gnon et la couleur bleue du sel de cuivre produisent une nuance verte mais il ne se précipite rien. Le défenseur, placant alors ia question sur un autre terrain, voulut savoir si le suc d’oignon el Le sel de cuivrene donneraient pas un précipité vert-pomme. Voici ma réponse. Le À d’oignon, suriout s’il est trouble peut se comporter avec le sulfate de cuivre HE nent d'une manière autre que la décoclion ; je eonçois, que dans certaines circonstances non-seulement il se colore en vtt, mais encore qu’il fournisse un précipité de celle nuance. Sur la propos sition du défenseur, M. le président ordonne que MM. Limouzin-La-| mothe, Durand et Seguin, pharmaciens d'Albi, se livrerant immédia-| tement aux expériences nécessaires pour lever tout doute à cet égard. Ces messieurs constatent, ainsi que je l’avais dit : 1° que la décoction | d'oignan est colorée en vert par le sel cuivreux, sans donner de préci: | pité; que le suc d'oignon filtré fournit un précipité blanc grisätre, tirant un peu au vert; 3° que Le suc d’oignon non filtré donne un précipité | verdâtre, différent de celui que l’on obtient avec l'acide arsénieux. Au |
DE L'ACIDE ARSÉNIEUX. 575 | reste, les verres contenant les produits de l'expertise sont remis sur le | bureau de la cour, et chacun peut s’assurer qu'il y à loin du mode d'action de l’acide arsénieux sur le sulfate de cuivre ammoniacal, à celui du suc d’oigon sur le même sel cuivreux. | “Département de la Dordogne, en 1840. — D, Vous venez d'entendre le | docteur Boisseul, qui a donné des soins à Gumon, insister sur ce fail, | quil n'avait remarqué aucun symptôme d'empoisonnement, qu’il n’y | avait eu ni salivation, ni coliques, ni diarrhée, ni refroidissement du corps, ce qui lui fait croire que Gumon a succombé à une gastrite. | R°Je suis vraiment étonné d’entendre dire à mon confrère qu’il n’a ob- | |servé aucun des symptômes de l’empoisonnement , lorsque cet homme | aélé en proie à des douleurs vives dans la région de l'estomac, et qu’il [ha eu des vomissements très-fréquents; voilà cerles deux symptômes qui sont ordinairement la suite de l’intoxication arsenicale ; il ne m’ap- | | partient pas de blämer mon confrère de n’avoir pas soupçonné que Cu- | mon était empoisonné pendant qu’il lui donnait des soins, mais je sais | qu'il ne m'arrivera jamais, lorsque je serai appelé près d’un malade [qui aura été pris tout à coup de vomissements abondants et souvent réitérés, et qui éprouvera des vives douleurs à l’épigastre, de ne | pas examiner les matières vomies , parce que je présumerai que cet in-
[quelquefois occasion de voir des empoisonnements par l’arsenic, que | ces symptômes manquent dans beaucoup de cas, et que la peau, loin [d'être froide , est excessivement brûlante. Ainsi qne je l'ai dit dans ma | déposition , jamais on ne lrouvera réunis en une espèce l’ensemble des
[Symptômes que les auteurs ont dit avoir observé dans l’empoisonne-
ment par l’arsenic considéré d’une manière générale.
Départements du Gers et de la Meuse. — Est-il permis, dans l’état ac- |tuel de la science, comme l’a fait M. Devergie dans l'affaire Lacoste à Auch, et devant la cour d’assises de Saint-Mihel, en avril 1845, d’établir que l'existence de l’arsenic dans le foie d’un individu soupçonné \mort empoisonné suppose nécessairement qu’un toxique arsenical a été | porté dans cet organe, pendant la vie, et par absorption ? Rien n’est plus faux, car j'ai démontré péremptoirement qu’en injectant dans l’esto- |ma ou dans le rectum des cadavres humains une dissolution vénéneuse (quelconque, celle-ci ne tardait pas à arriver au foie , par suite de limtbibition cadavérique (voy. mon travail sur le cuivre, t. VIII des Mé. (moires de l’Académie de médecine, année 1840). L'erreur commise par (M. Devergie avait d'autant plus besoin d'être relevée, qu’elle à une portée immense en médecine légale,
Département de la Seine-Inférieure, affaire Loursel; audience du 2 mars 1845. — On pouvait soupçonner que la fille Ponthieu, quivétäit morte empoisonnée par l’acide arsénieux , avait avalé un mélange de ce toxique et de laudanum. | M. le président des assises, dans le but d'éclairer cette question, interrogea MM. Morin, Girardin et Béchet. ds
M. le président à M. Morin. D. La combinaison de laudanum avec de l’arsenic est-elle une combinaison habile ou une combinaison maladroite ?
R. Le laudanum doit être considéré comme un moyen d’enrayerlesvomissements qui peuvent se produire par lingestion de l’arsenic dans l'estomac. F
D. Mais vous ne répondez pas à la question ; est-ce une combinaison adroite ou maladroite ? À
R. Le laudanum à petites doses ne peut point empêcher l’action de l'arsenic. Le mélange met l’organe dans un état de stupeur, arrétedes vomissements, au préjudice de la vie bien entendu. ne :
M. le procureur général. D. Il me paraît que nous nous éloignons des termes dans lesquels la question a été posée. Que l’arsenic soit ingéré à petite ou à forte dose, le meilleur, moyen curatif, ce sont les vomissements. Or le laudanum empéche les vomissements. Quelqu'un qui vour drait les arréter donnerait donc du laudanum.
À. Oui, monsieur. si
M. Le procureur général. D. Alors il y aurait habileté dans cette combinaison ? |
R. Oui, monsieur. s
MM. Girardin et Béchet pensent aussi que cette combinaison est une combinaison habile. (Gazette des tribunaux du 3 mars 1845.)
J'ai voulu savoir jusqu’à quel point l’opium el ses composés pouvaient influer sur la marche de l'empoisonnement par l'acide arsénieux, étsi les expériences tentées sur les animaux viendraient ou non à l'appui d'un fait publié en 1834 par Jeunings, dans le Medical and physical journal, vol. LXV, p. 295. Voici ce fait :
Une jeune fille s’empoisonne avec 96 grammes de laudannm et Ait grammes d'acide arsénieux. Il ne se développe aucun symptôme d’empoi= sonnement par l’arsenic. La malade ne vomit point. On donne des bois= sons abondantes, on fait une saignée à la jugulaire, on applique des sang= sues, des vésicatoires ; on a recours aux affusions froides , et la jeune fille expire neuf heures après l’ingestion du mélange toxique (loc. cit.).
J'ai administré à plusieurs chiens 25 centigrammes d'acide arsénieux dissous dans 100 grammes d’eau , et mélangés avec 2 ou avec 4 grammes de laudanum liquide de Sydenham, ou bien avec 20 ou avec 40 centi-
grammes d'extrait aqueux d’opium ; tantôt l’œsophage était lié , tantôt il ne l'était pas. Dans d’autres circonstances, je faisais prendre 60 centigrammes d'acide arsénieux en poudre, suspendu dans 8 ou 10 grammes de laudanum liquide de Sydenham , ou bien j'appliquai sous la peau de la partie interne de la cuisse un mélange intime de 15 centigrammes d’acide arséuieux finement pulvérisé, et de 30 centigrammes d'extrait aqueux d’o. pium. Voici ce que j'ai remarqué : | 1° Quand j'administrais l'acide arsénieux dissous, mélangé de deux grammes de laudanum ou de vingt centigrammes d'extrait aqueux, les animaux ne faisaient des efforts pour vomir qu’au bout d’une heure et demie, de deux ou de trois heures, tandis que la même dose d’acide arsénieux , sans mélange, aurait provoqué des vomissements cinq, dix ou quinze minutes après l’empoisonnement. Si l’œsophage n'avait point été lié, les chiens quiavaient ainsi vomi se rétablissaient facilement, après avoir éprouvé une légère somnolence : or, la mort arrive constamment au bout de quatre à cinq heures, quand les animaux auxquels on a donné 25 centigrammes d'acide arsénieux, dissous et sans mélange , n’ont pas vomi une heure et lemie après l’empoisonnement. Quand l’œsophage avait été lié, les chiens succombaient quelques heures plus tard qu’ils ne l’eussent fait si l'acide usénieux eût été donné sans mélange du narcotique. D'où il suit que dans ces conditions la préparation opiacée entrave l'absorption de l'acide arsénieux, ralentit ses effets délétères, et prolonge la vie. 2° Avec la même dose d’acide arsénieux dissous, et quatre grammes de audanum de Sydenham, ou bien avec quarante centigrammes d'extrait iqueux , les chiens ont fait des efforts pour vomir au bout de cinq ou six uinutes, et tous ceux qui ont abondamment vomi ont guéri, après avoir prouvé des symptômes de narcotisme , et après avoir considérablement ininé. Les animaux qui avaient été ainsi empoisonnés, et dont l'œsophage wait été lié, faisaient des efforts pour vomir cinq ou six minutes après ‘empoisonnement, ils urinaient une ou deux fois, avaient des gardes- 0bes, et bientôt après paraissaient être sous l’influence du laudanum. Ils rissaient, en général , trois ou quatre heures après le commencement de "expérience, comme cela aurait eu lieu avec 25 centigrammes d'acide arémieux, sans addition de laudanum. Celui-ci, dans ces conditions , ne lOpposait donc pas aux vomissements et ne prolongeait pas la vie. 3° Lorsque j'introduisais dans l’estomac 60 centigrammes d’acide arséjeux ex poudre, suspendu dans 8 grammes de laudanum liquide de Sylenham, les chiens ne vomissaient pas et n'avaient point de selles ; ils uriiäient considérablement, et deux jours après ils étaient guéris: or ces nêmes animaux eussent incontestablement péri , avec la même dose d’acide Msénieux, s'ils n'avaient point évacué.
4° En appliquant sous la peau de la partie interne de la cuisse un méange intime de 15 centigrammes d'acide arsénieux finement pulvérisé, et le 30 centigrammes d'extrait aqueux d’opium , les animaux ne tardent pas ‘être sous l'influence de l'opium; ils ne vomissent pas ou ils ne vomissent juan bout de deux ou trois jours; ceux qui urinent copieusement , pendant I, 37
la durée de l’empoisonnement, guérissent; ceux qui n’urinent pas succorbent, mais la mort arrive toujours beaucoup plus tard que dans les caso J'on a fait usage de 15 centigrammes d'acide arsénieux sans mélange dr narcotique. On voit donc qu'ici encore l'absorption à été ralentiese que la préparation opiacée a prolongé la vie. |
On doit admettre aussi d’après ces expériences : 1° que les mélange dont il s’agit tendent à provoquer la sécrétion de l’excrétion urinäire 2° qu’il n’est pas douteux qu’à l’aide de faibles doses d’un composé opiacé on ne parvienne à diminuer les vomissements et à en retarder l'apparition, à rendre les douleurs moins aiguës, et à prolonger la vie ; cela élant M. Morin ne s’est pas trompé lorsqu'il a répondu qu'il y aurait de P habi. leté à combiner l'acide arsénieux avec un composé opiacé pour 1 prendre le change. "
Département de la Seine, affaire Aymé ; audience du 15 mars 1850 — Le 31 décembre 1849, Aymé, pour se venger de deux filles donti croyait avoir à se plaindre, leur adressa des gâteaux émpoisonnés pa l'acide arsénieux ; ces gâteaux furent mangés par cinq personnes ddn une maison de la rue de la Victoire , et par cinq autres d’uné maison la rue du Vert-Bois. Le sieur Tétrel ë la fille Griffon ne tardèrent ne succomber ; les autres guérirent. Voici la déposition que je fis à cet occasion devant la cour d'assises de la Seine, le jour du jugemen d’Aymé, qui fut condamné à mort et exécuté. re
J'ai reçu de M: Brault, juge d'instruction, la double mission de déterminet la cause de la mort du sieur Tétrel et de la fille Griffon , et de faire con: naître la cause de la maladie dont étaient atteints les époux Legorju etlem fils, ainsi que les dames Galippe, Rocherieux, Beltante et Vher (Emma) dl devais aussi, conjointement avec M. Devergie, donner à tous les malade les soins que réclamerait l’état de leur santé. dr
Pour ce qui concerne le sieur Tétrel et la fille Griffon, en examinan attentivement les altérations de leur canal digestif et de leur cœur, en ayan égard aux symptômes qui avaient précédé leur mort , et à la rapidité av laquelle celle-ci était survenue, il m’a été permis de soupçonner que ce: deux individus avaient sicohralé à un empoisonnement par l'acide arsé: nieux. Ce soupçon devait bientôt se changer en certitude » puisque nou: avons retiré de l’arsenic des liquides vomis par eux, et de pet qui existaien dans l'estomac, de celui-ci, des intestins et de leurs foies. Nous avons d'ail leurs acquis la preuve qu'un des gâteaux semblables à ceux qui avaien été mangés par ces deux personnes contenait une quantité notable d'acide arsénieux. On ne saurait donc élever le moindre doute sur l’'empoisonnement par l’arsenic de Tétrel et de la fille Griffon.
L'intoxication par le même poison des demoiselles Galippe et Rocherieux est également incontestable ; non-seulement les symptômes éprouvés par ces
deux femmes correspondent à ceux que font naître les préparations arsenicales; mais encore nous avons retiré , sans peine, des matières qu’elles avaient vomies ; une proportion considérable d’arsenic.
Quant à la fille Vher (Emma), lorsque nous l’avons vue pour la première fois, nous avons pu Soupçonner qu’elle était empoisonnée, tant par le récit qui nous était fait des accidents qu’elle avait éprouvés, que par la nature des symptômes auxquels elle était en proie. Mais, comme dans les questions de ce genre, on ne saurait affirmer qu’autanit que l’on est parvénu à extraire la Substance vénéneuse , nos efforts devaient tendre vers c&but. Nous ne pouvions pas compter sur les résultats de l’analyse des ma tières vomies ou des selles, puisque ces matières nous avaient été remises dans deux cruches contenant , l’une les liquides vomis par cette fille, et par la femme et le fils Legorju ; et l'autre Les selles réunies de ces trois individus. Sans doute il existait de l’arsenic dans toutes ces évacuations ; mais comment décider que ce poison provenait plutôt des matières rendues par la fille Vher que par la femme et le fils Legorju. Il ne nous restait , pour acquérir la con- Viction d’un empoisonnememt par l’arsenic, qu’à retirer ce poison de l’urine:
“Comme c’est pour la première fois qu’un expert se croit autorisé à affir= mer devant une cour d'assises qu’une personne atteinte des symptômes qui ressemblent à ceux d’une intoxication a été empoisonnée , et cela uniquement d’après l’existence du poison dans l’urine, je regarde comme nécessaire, pour bien me faire comprendre, d'indiquer en peu de mots, à la cour et à MM: les jurés , quel était l’état de la science sur ce point avant ébaprès 1839, lorsque j'ai commencé la publication d’un travail qui m'a decupé pendant six ans. Avant 1839, on ne cherchait les poisons que dans leS’matières vomies ou bien dans celles que l’on trouvait après la mort dans Pestomac et dans les intestins, ou bien dans les selles. On voit déjà, après que je viens de dire sur l’absence des évacuations rendues par la dame Mher, qu’il eût été impossible ; à cette époque , de conclure qu’elle eût été empoisonnée; il n’en est pas de même aujourd'hui. En effet, il résulte de més expériences que les poisons introduits dans l'estomac où dans les intestins , ainsi que ceux qui ont été appliqués sur la peau dénudée, ne restent pas en entier à la place où ils ont été déposés; qu’ils sont absorbés, mêlés au sang et portés avec celui-ci dans tous nos organes; il n’est pas une fibre de notre corps que le toxique ne touche, mais c’est particulièrement dans le foie qu'il se concentre; c’est là qu’on peut aisément le déceler, et c’est là que l'expert doit le chercher.
On à cru pendant longtemps que les accidents de l'empoisonnement et Fwmort ; qui peut en être la suite, devaient être attribués à la portion duMtoxique qui existe dans le canal digestif ou sur la peau dénudée ; il n’en est pas ainsi. Dans beaucoup de cas, les désordres de ces parties sont nuls oùpresque nuls, et lorsqu'ils offrent une certaine intensité, ils ne sont jamais assez graves pour occasionner la mort aussi promptement que cela a lieu dans un grand nombre d’intoxications. Non, la partie du poison qui tue est celle qui a été absorbée; il importe donc que les experts s’attachent découvrir Le toxique dans un des organes où il à été porté après avoir été
absorbé, et notamment dans le foie. On peut assurer, quand on retire une substance vénéneuse de ce dernier organe, qu’elle y a été portée pendant la vie, à moins qu'elle ne fit naturellement partie de sa propre substance, ou qu’il ne fût établi qu’elle y est arrivée après la mort, par suite d'une imbibition cadavérique.: |
Si maintenant on veut savoir ce que devient le poison absorbé, et c’est ce qui importe dans l'espèce, mes expériences démontrent que la nature cherche incessamment à s’en débarrasser. C’est en général par l'urine qu'il sort de l’économie animale, quoique dans certains cas il soit également éliminé par d’autres voies. Si les malades vivent assez longtemps pour que l'expulsion soit complète, ils guérissent; cette élimination, que le médeëin doit par conséquent favoriser en administrant des diurétiques, assez abondante vers le deuxième ou le troisième jour, diminue successivement À partir du sixième ou du septième jour, et paraît avoir atteint son terme , dans beaucoup de cas du moins, entre le dixième et le quinzième jour. L’exemple fourni par la dame Vher est une preuve éclatante de l’exactitude des principes établis par moi il y a dix ans; en effet, l’urine rendue par elle avant Je neuvième jour de son affection contenait une quantité notable d’arsenic, tandis que celle qui avait été expulsée du neuvième au quinzième Jour, n'en renfermait que des traces presque inappréciables. Nous présentons à la cour l'anneau arsenical obtenu de l'urine rendue dans les neuf premiers jours. fi
Je le répète, en terminant ce que j'avais à dire sur l’intoxication de cette femme: j'affirme qu’elle a été empoisonnée par une préparation arseni= cale, et ma conclusion est, encore une fois, fondée sur la nature des Symptômes qu'elle a éprouvés, et notamment sur la présence de l’arsenic dans l'urine rendue par-elle. n
Les époux et l’enfant Legorju , ainsi que la fille Beltante, ont-ils aussi subi les atteintes du même poison ? Tout porte à le croire ) Sans que pourtant je puisse l’affirmer ; on comprendra ma réserve, lorsqu'on saura qu'il n’a pas été mis à notre disposition des matières appartenant exclusivement à l’une de ces personnes ; les substances vomies , et les évacuations alvines qui nous ont été remises, provenaient à la fois, comme je l’ai déjà dit , de la femme et du fils Legorju, ainsi que de la femme Vher. Toutéfois, d’après les symptômes éprouvés par ces quatres malades, et qui ressemblent parfaitement à ceux qui ont été observés chez Tétrel, les filles Griffon, Rocherieux, Galippe et Vher, dont l’intoxication est certaine, il est permis de soupçonner fortement qu’ils ont également été empoisonnés.
La partie de ma déposition qui se rapporte à l’expertise serait incomplète, Si je ne disais pas d’une manière générale que le poison découvert par nos analyses était véritablement de l'arsenic: nous nous en sommes assurés en recueillant des taches que nous avons reconnues arsenicales, à leur aspect, à leur volatilité, à leur action sur l’azotaté d'argent, après avoir été traitées par l'acide azotique, et à la manière dont elles se comportaient avec la vapeur du chlore d’abord qui les faisait disparaître, puis avec celle de l'acide sulfhy drique liquide qui jaunissait {sulfure d’arsenic) les parties où
se trouvaient auparavant les taches. Nous avons également obtenu, dans chaque expertise, l’arsenic sous forme d’anneau, quoique cela n’ajoutât rien à la preuve de l'existence de l’arsenic, dès que nous nous étions convaincus que les taches étaient réellement arsenicales.
Je craindrais d'abuser des moments de la cour si j'entrais dans de grands détails sur les procédés que nous avons suivis pour extraire l’arsenic des matières suspectes ; je me bornerai à dire que nous avons constamment détruit la matière organique , tantôt par le chlore, tantôt par l’acide sulfurique. Le premier de ces agents n’entraîne aucune perte; l'acide sulfurique, au contraire, indépendamment de plusieurs inconvénients que j'ai signalés dans mes ouvrages , donne lieu à une perte notable du poison, et sije me suis décidé à l’employer dans l’espèce où nous avions tant de matières à analyser, c’est que le procédé dont il fait la base est assez expéditif, et que les matières soumises à notre examen, pouvant être supposées fortement arsenicales, nous n’avions pas à nous préoccuper sérieusement de la perte qui aurait lieu. Au reste, presque tous les anneaux que nous montrons à la cour ont été obtenus d’après les principes posés par Liebig.
J'arrive maintenant à la seconde partie de notre mission, à celle qui avait pour objet la visite des malades et les soins que nous avions à leur donner. Les filles Beltante , Galippe et Rocherieux ayant été transportées, première à Beaujon, et les deux autres à l’Hôtel-Dieu, nous nous sommes bornés à rechercher si elles étaient sous l’influence d’une intoxication arsenicale , laissant aux médecins de ces établissements la direction du traitement. Quant à la fille Vher, aux époux et à l’enfant Legorju, après nous être assurés qu'ils avaient considérablement évacué par haut et par bas, ce qui avait amené une amélioration notable de leur état, nous avons pres-
-crit des boissons nitrées et diurétiques propres à favoriser la sortie, par les urines, du poison absorbé et encore retenu dans les organes. Nous n'avons jamais eu la pensée de soumettre ces malades à la médication alcoolique ê incendiaire conseillée si mal à propos par quelques praticiens italiens; nous navons eu qu'à nous applaudir du parti que nous avions adopté, puisque peu de jours ont suffi pour amener un rétablissement complet de trois de ces individus auparavant assez gravement atteints ; le quatrième, la femme Legorju , ne ressent guère aujourd'hui que ces douleurs articulaires, quelquefois si difficiles à guérir dans l’empoisonnement par larsenic. — On ne saurait trop le répéter, monsieur le président , le salut des malades émpoisonnés est tout entier dans la prompte expulsion du toxique d'abord, à l’aide du vomissement et des selles, puis après, à l’aide des boissons propres à en déterminer l'élimination. Les contre-poisons n’ont une valeur réelle que dans certains empoisonnements , et dans ces cas, il faut qu'ils Soient administrés peu de temps après l'intoxication : or, il est bien rare qu'il en soit ainsi, parce qu'il s'écoule ordinairement beaucoup de temps éntre l'apparition des premiers accidents et le moment où Ja prescription des médecins a pu être exécutée par le pharmacien.
M. Rousset, docteur en médecine, appelé le premier pour traiter les quatre
malades de la rue de la Victoire, a donc agi sagement en cherchant à les
faire vomir copieusement. La substance dont il s’est servi, le blanc d'œuf! délayé dans l’eau tiède, est précisément celle que j'avais indiquée , la quelques années, comme étant la plus utile dans tous les cas d’empoisonnement , alors qu'on ne sait pas quel est le toxique qui a été pris ;\enveffet, on se 7 procure facilement : loin d’irriter, elle est adoucissante, tout hu étant nauséeuse; non-seulement elle provoque d’abondants vomissements, | mais encore elle décompose un grand nombre de poisons , ou bien se po bine avec eux de manière à diminuer leur activité. Tous les malades dea rue de la Victoire nous ont dit qu’ils avaient bu plusieurs litres d’eau albu-
mineuse tiède (blancs d'œuf délayés dans l’eau), qui les faisait vomir xd médiatement, abondamment et sans effort. ‘1 |
Affaire Plançonneau jugée en 1832 à Angers (voy. p. 486).
ÆEmpoisonnement du duc de Praslin.— Le duc de Praslin s’est em poisonné avec de l'acide arsénieux dans la journée du mercredi 18 août, et il a succombé le 24 du même MOIS , à quatre heures trente-cinq minutes. | Je pense qu’il est utile et même nécessaire d'attirer l'attention du lecteur, sur un certain nombre de faits relatifs aux altérations cadavériques quiont été constatées, et surtout à l'expertise médico-légale. Commis par le chan celier de Ja Ait des pairs pour faire l’autopsie du cadavre et pour procéder à l'analyse des matières suspectes, j'étais en même temps invité par luià désigner un autre expert; je fis choix du D’ Tardieu , agrégé de la Faculté de médecine de Paris.
Je ne dirai rien des symptômes éprouvés par le duc de Praslin , parce qu'ils rentrent à peu de chose près dans ceux qui sont connus, et que j'ai décrits à la page 417 et suivantes de ce volume.
Pour ce qui concerne la nécropsie, je ne parlerai que du canal digestif et du cœur, dont les lésions offraient un véritable intérêt. Estomac. Depuis le DELL jusqu’au pylore, il existait sept larges eschares, dont és dimensions variaient de 2 à 4 centimètres, disséminées le long de la grande courbure. Ges eschares étaient noires, très-nettement circonserites parun liseré d’un blanc jaunâtre; le tissu était racorni et d’une consistance bien différente de celle des parties voisines; elles n’intéressaient pas toute l! su seur des parois de l'estomac. Autour de ces eschares, dans une petite étel due, la membrane muqueuse gastrique était un peu ramollie et d’une colo= ration rouge foncée due à une vascularisation inflammatoire ; il n° Y avait nulle part ni ulcération ni perforation. La membrane muqueuse de lestomac était saine dans toutes les parties qui séparaient les eschares qui viennent d’être décrites.
On se tromperait si l’on croyait que ces eschares sont le fait de l’action locale de l’acide arsénieux sur l'estomac; non, elles sont la conséquence de l'absorption du toxique : aussi détertiine- t-on souvent la production de semblables eschares ou d’altérations analogues dans l'estomac, alors qu on s'est borné à empoisonner des animaux en appliquant de l'acide arsénieux sur le tissu cellulaire sous-cutané de la partie interne de la cuisse (voy. les expériences 13, 14 et 15, page 382). On voit principalement ces altérations
DE L’ACIDE ARSÉNIEUX 583 Hans les cas où la quantité d'acide arsénieux avalée était considérable, et urtout lorsque la maladie a duré longtemps. Je puis ajouter à l'appui de ete proposition ce qui se passe dans beaucoup de cas d’empoisonnement par l'acide arsénieux qui se terminent promptement par la mort; en effet , non-seulement l'estomac n'offre aucune eschare, mais à peine est-il le siége d'une légère inflammation.
Cunal intestinal. L'intestin grêle, examiné dans toute son étendue, n'offre pas une seule eschare analogue à celles de l'estomac; mais, à sa partie supérieure, dans le duodénum et dans les dernières portions de Viléon, la membrane muqueuse est le siége d’une violente inflammation caractérisée par une rougeur sombre presque uniforme, résultant de l’injection très-considérable d’un grand nombre de petits vaisseaux capillaires ; cette membrane n’est d’ailleurs nulle part ulcérée ou détruite. La partie moyenne de l'intestin grêle, celle que l'on appelle le jéjunum, est intacte. Legros intestin n’est le siége d'aucune lésion.
Cœur. Le ventricule gauche renferme une petite quantité de sang liquide; à l'intérieur de cette cavité, sur les piliers et sur les différents points dela surface interne du ventrieule, on observe un grand nombre de petites taches hémorrhagiques disséminées , formées par du sang épanché sous la membrane séreuse endocardique, et qui dans quelques parties pénètre jusque dans l'épaisseur des colonnes charnues et du fissu propre du cœur. Le ventricule et l'oreillette droits sont distendus par un |eaillot volumineux décoloré, fibrineux, qui se prolonge jusque dans lar- |tère pulmonaire. | “ Analyse chimique. — Foie. Nous avons opéré séparément sur 400 gr. de ce viscère: 12 en incinérant par l’azotate de potasse; 2° en décompo- | sant la matière organique par le chlore. Nous n'avons pas voulu récourir au procédé de carbonisation par l'acide sulfurique, tant prôné par l'Institut, | parce qu'il est loin d'offrir les avantages que présentent ceux dont il vient | d'être fait mention ( voy. page 503).
» Je ne dirai rien des 400 grammes de foie traités par l'azotate de potasse, | Slce n’est que nous avons recueilli une quantité très-considérable de taches | atsenicales dont nous ayons constaté les caractères, ce qui nous à permis | d'affirmer que le foie contenait de l’arsenie. Surabondamment et pour | Satisfaire à des exigences puériles , nous avons fait passer aussi le gaz hy- | drogène arsénié, qui se dégageait de l'appareil à travers un tube de verre | chauffé au rouge , et nous avons obtenu presque immédiatement après, un | anneau très-riche en arsenic.
| | Décomposition par le chlore. On sait que dans le mémoire que jai lu | A l'Académie nationale de médecine en juillet 1847, j'ai établi qu’en décom- | posant le foie par un courant de chlore gazeux à froid, on transforme tout l'acide arsénieux en acide arsénique, et que l’on ne perd aucune trace du toxique, tandis qu’on en perd en suivant tout autre procédé ; aussi relire-t-on beaucoup plus d’arsenie en agissant avec le chlore qu’en détruisant la matière organique par un autre agent. Les expériences qui m’avaient
conduit à ce résultat si important avaient toutes été faites avec des'foies
de chiens empoisonnés par l’acide arsénieux et dont le poids variait de 180 à 220 grammes; Jamais Je n’avais opéré sur des foies d'hommes, ni sur une proportion aussi considérable de matière, c’est-à-dire sur 400 grammes. Qu'est-il advenu : c’est que, tandis que la matière organique des foies de chiens était à peu près complétement décomposée après quatre heures de l'emploi du chlore gazeux, celle qui constituait les 400 grammes du foie du duc de Praslin ne l'était pas au même degré, après avoir été traversée par le chlore pendant le même espace de temps ; c'est ce qui explique la différence importante que nous avons remarquée dans les résultats et que voici: la liqueur chlorée provenant des foies de chiens, après avoir été chauffée jusqu’à l’ébullition pour en chasser le chlore, donne immédiatement de l'arsenic en abondance, lorsqu'on l’introduit dans un appareil dit de Marsh; tandis que la liqueur analogue obtenue avec 400 gr. du foie du duc de Praslin, n’a fourni dans le même appareil et encore difficilement que quelques taches jaunätres brillantes: évidemment il restait dans cette dernière liqueur une trop grande quantité de matière animale pour permettre à l’arsenic de s’échapper ; aussi avons-nous pris le parti de traiter le liquide qui fournissait à peine des taches jaunes, par de l'acide sulfurique pur et concentré, jusqu’à ce que la liqueur ne fit plus effervescence ; le mélange devenu noir à été mis dans un appareil dit de Marsh, et n’a pas tardé à fournir une quantité vraiment prodigieuse d'arsenie.
Un fait qui ne manquera pas de frapper ceux qui s'occupent de toxico= logie, c’est qu’en même temps que l’acide sulfurique dégageait des vapeurs abondantes d'acide chlorhydrique (formé par l’action du chlore sur l'hydro+ gène de la matière animale), qu’il chassait une petite proportion de chlore en excès, il donnait également lieu à la production de gaz acide sulfhy= drique. Comment concilier dans une même liqueur la présence du chlore et de ce gaz, lorsqu'on sait qu’à l'instant même où ces deux corps sont en contact, le chlore s'empare de l'hydrogène de l'acide sulfhydrique et en précipite le soufre? Ce fait, pour moi inexplicable, se reproduira-t-il dans d’autres occasions ou bien dépendait-il d’un état individuel à nous inconnu? J'avoue que, si j'avais à décider la question avec un aussi petit nombre dé données, je me prononcerais en faveur de la négative, c’est-à-dire que j'admettrais qu’il ne se manifestera que très-rarement.
Affaire d’empoisonnement portée devant la cour d'assises de Lot-et- Garonne en 1851. — Les deux lettres qui suivent feront connaître les points les plus importants de cette intéressante affaire.
Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), ce 27 mars 1851. ”
À M. Orrira.
Monsieur ,
Notre arrondissement est menacé d'acquérir une triste célébrité dans les annales {oxicologiques. Je suis le pharmacien de Villeneuve qui ai eu
eux fois recours à vos lumières, et qui viens les invoquer encore dans me nouvelle affaire. Voici ce dont il s’agit :
Nous sommes trois pharmaciens auxquels ont été livrés, pour les soumettre à notre examen , les restes de deux individus que la justice suppose woir péri par le poison. Il y a deux prévenus, mari et femme, accusés l'avoir empoisonné, l’un sa première femme, l’autre son premier mari, fin de pouvoir ensuite se marier ensemble, ce qu’ils ont fait.
La mort de la femme Goubinel , première épouse de l'accusé, datait, lors le son exhumation, de seize mois ; la mort du nommé Venaud, premier nari de l'accusée, remontait à trois.ans. La femme Goubinel avait été enerrée dans le cimetière de Cazeneuve; Venaud, dans le cimetière de Lamauelle, distant l’un de l’autre de 2 à 3 kilomètres seulement.
Ces notions une fois données, voici le résultat de notre travail: 1° abence d'arsenic dans tous les objets saisis chez les prévenus lors de leur irrestation , et consistant en pots, fioles, paquets de farine, ete.
2° Femme Goubinel. Présence de l’arsenic dans la région de l’hypochondre lroit, dans la colonne vertébrale ou les parties molles y adhérant, parce que l'analyse.en a été faite simultanément, et enfin dans les parties charnues recouvertes du suaire, l'analyse de celles-ci ayant compris encore imultanément quelques lambeaux dudit suaire. Toutes les autres parties lu cadavre analysées n’ont rien produit. Les taches et les anneaux arsenicaux obtenus sont peu intenses, faibles même, mais leur nature arsenisale est indubitable : il y a de l’arsenic, quoique en minime quantité, dans les restes de la femme Goubinel.
Je dois ajouter ici, et vous comprendrez tout à l'heure, Monsieur, lim-
portance de cette observation, que la bière était bien conservée et ne pafäissait avoir permis le mélange, avec le cadavre, d'aucune partie de terre ducimetière de Cazeneuve.
“39 Venaud. Présence de l’arsenic dans les matières recueillies dans la région des os iliaques (après trois ans d'inhumation, le cadavre était tombé en détritus), et dans les terres mêlées de matières animales prises audessous de la bière. La bière de Venaud avait été faite avec peu de soin; le fond consistait en morceaux de planches transversales et séparées par de larges interstices. Cette bière, lors de son exhumation, s'était brisée, et lon ne saurait répondre que, dans les matières animales recueillies dans Ja région iliaque et où de l’arsenic a été trouvé, il n’y eût de la terre du cimetière mélée. Absence de l’arsenic dans toutes les autres parties du cadavre de Venaud. |
De l'ensemble de ces résultats, nous allions conclure à l'empoisonnement dé la femme Goubinel et du nommé Venaud, pourvu cependant que les terres des cimetières analysées, celles au moins du cimetière Lamaurelle, oùVenaud avait été inhumé, ne produisissent pas d’arsenic ; mais ces terres, c'est-à-dire celles des deux cimetières, traitées par l’eau froide pendant vingtquatre heurés, n’ayant rien fourni, ont donné au contraire beaucoup d’arsenic lorsque nous les avons traitées par l'acide sulfurique. D’autres terres, prises dans d’autres parties des mêmes cimetières, ont toutes été trouvées
arseniféres. Après cette découverte, quelle conclusion prendre dans nôtr, rapport, relativement au cadavre de la femme Goubinel, car pour celui dl Venaud il n’y à pas de doute pour la négation? Voilà précisément l’obje de la lettre que j'ai l’honneur de vous adresser. È
Mes deux collaborateurs , dans cette expertise, veulent se prononcer né. gativement pour l'empoisonnement de Venaud, et positivement au contrair( pour l’empoisonnement de la femme Goubinel; et telles sont, en effet, le: conclusions rigoureusement déductibles de la lecture de vos ouvrages. moi, Monsieur , le côté physique et moral de cette affaire m’a paru si extra: ordinaire que, pour asseoir définitivement ma conviction, j'ai besoin même après la lecture attentive de vos ouvrages, de vous consulter d’une manière toute spéciale. | is
Les deux crimes, s’ils existent, paraissent avoir la même cause. Chaeur des deux accusés a bénéficié de son propre crime et du crime de son coaccusé: leur mariage n’aurait pu avoir lieu si un seul des deux crimes et été commis. Et cependant, forcés que nous sommes de dire que nous n’avon: pas trouvé d’arsenic criminel dans le corps de Venaud (ses détritus, mêlé de terre, traités par l'eau froide pendant vingt-quatre heures, n’ont rien produit), il nous faudrait conclure à l’empoisonnement de la femme Goubinel. Dans des circonstances ordinaires, c’est-à-dire si le cimetière de Gazeneuve, où reposait cette femme, n’eüt pas été arsenical, quelques légères que soient les traces d’arsenic accusées par son cadavre, il ne sat: rait y avoir de doute sur son empoisonnement. Deux crimes paraissent étroitement liés par le même intérêt à les commettre: pour l’un nos sommes forcés de dire: «il n’existe pas ou au moins nous ne savons pas s’il existe»; pour Pautre, il nous faudrait affirmer son existence, puisque nous avons obtenu des taches et des anneaux bien faibles, il est vrai, mais évidemment arsenicaux; mais ils ont été retirés d’un cadavre placé pendant seize mois dans une bière reposant au milieu d’un terrain abondamment arsenifère. Cette circonstance ne semble-t-elle pas assimiler les conclusions à prendre relativement au cadavre de la femme Goubinel, à celles prises relativement au cadavre de Venaud? La bière de la femme Goubinel paraissait, il est vrai, bien close; mais la science a-t-elle dit son dernier mot sur l'impossibilité absolue qu'aucune parcelle d’arsenic ne puisse être communiquée, après seize mois, à un cadavre par un terrain naturellement arsenical? Je le répète, Monsieur, dans des circonstances ordinaires, il n’y aurait pas de doute pour l'affirmation: mais ici, Si nous sommes forcés, d’un côté, à prendre en grande considération les traces d’arsenic trouvées dans le cadavre de la femme Goubinel, et la parfaite occlusion de la bière où était renfermé ce cadavre , de l’autre côté ne devons nous pas considérer aussi, avant de nous prononcer, la réunion de cts trois circonstances : légèreté des traces arsenicales, inhumation du corps dans un terrain arsenical, et enfin la différence profonde que nous allons établir entre deux causes qui semblent si étroitement liées ?
Je ne sais, Monsieur , si je me suis bien fait comprendre et si je ne vous ai pas fatigué par une trop longue lettre. Je compte à la fois sur votre in-
dulgence et sur votre complaisance pour obtenir un mot de réponse. La persistance que je mets à vous soumettre les questions qui m’embarrassent vous prouvera la valeur que j'attache à vos conseils. de les attends pour la rédaction de notre rapport.
Recevez, Monsieur, l’assurance de ma haute considération.
Fouresrié, pharmacien |
Membre du Jury médical de Lot-et-Garonne, de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts d'Agen.
N. B. Ces deux cimetières arsenifères seront pour moi l’objet d’un petit mémoire.
Paris, ce 31 mars 1851.
Monsieur ,
Jl ne peut pas y avoir de doute pour le cadavre de la femme Goubinel ;
larsenic trouvé dans les débris dont vous parlez ne provient pas du terrain du cimetière. Les faits nombreux observés jusqu’à ce jour, les recherches expérimentales acquises à la science, établissent d'une manière péremptoire que l’arsenic du terrain n’a pas traversé une bière bien conservée. Je regarderais comme une faute grave de ne pas signer le rapport rédigé en ce sens, “Quant aux restes de Venaud , je regrette que les experts n’aient pas fait bouillir ayec de l’eau distillée le mélange de terre et de matière organique; peut-être auraient-ils obtenu une dissolution arsenicale, ce qui aurait rendu extrêmement probable la présence de l’arsenic dans les débris organiques ; mais on ne l’a pas fait, on s’est borné à traiter le mélange par l’eau disiillée froide. Dans l’état, je vous conseille de la réserve dans les conclusions : dire que la matière organique était empoisonnée, ce serait de la hardiesse blâmable ; dire que l’arsenic recueilli provient exclusivement des res, ce serait bien téméraire ; expert, je formulerais ainsi ma conclusion : En ce qui concerne les débris du cadavre de Venaud, il m'est impossible de décider si l’arsenic qu'ils ont fourni provient uniquement de la terre, ou bien s’il n'aurait pas été donné à la fois par cette terre et par les débris organiques.
Les considérations morales que vous faites valoir pour établir que les deux crimes, s'ils existent, paraissent avoir la même source, ont leur importance ; mais ces considérations ne rentrent pas dans l’objet de votre mission: celle-ci est toute scientifique. Quand vous avez épuisé ce que la Science vous fournit pour résoudre le problème qui vous est posé, vous n'avez plus rien à dire.
Agréez, Monsieur, assurance de ma considération distinguée.
OrRFILA.
Depuis cetle correspondance, M. Barse, appelé à se rendre sur le lieux et à donner son opinion, a fait des expériences sur les débris ter. reux el organiques, el à conclu à l’empoisonnement par l’acide arsé. nieux de Venaud et de la femme Goubinel.