LICENCES POUR LES RIMES
En poésie, il ne faut pas de licences, surtout du côté des rimes. Ronsard et la Pléiade rimèrent richement et savamment; ils recherchaient le rythme musical avec autant de soin que les écoles romantique et parnassienne. Cependant, Malherbefit prévaloir certaines rimes pour l'œil; et, comme lui, Corneille, Racine, Molière, s'affranchirent de quelques règles gênantes et sup-
primèrent parfois telle ou telle lettre qui empêchait la rime :
Lorsque je couvr»
D'exploits d'éternelle mémoire '
Les plaines d'Arqués et d'Im.
(Malherbe, Poésies, xlvii. Hachette, éditeur.)
Hélas 1 si vous sçaviez comme il était ravy^ Comme il perdit son mal, si-tost que je le vy,
(Molière, L'École des Femmes^ A. II, se. v.
A. Lemerre, éditeur.)
El revien
Me délivrer bien-tost d'un fâcheux enlretien,
(Racine, Phèdre, A. II, se. iv.
A. Lemerre, éditeur)
L'excuse de Torthographe adoptée pour couvri, vy et revien, c'est que ces mots, d'après l'étymologie latine, ne doivent pas avoir d's ; et au moyen âge, ce n'était pas en réalité une licence.
On vit alors la rime se prévaloir du système des Précieuses, pour supprimer les lettres muettes de certains mots, comme clef , pied :
Celuy-cy, qui ne fut qu'avec peine attrapé, Devoit le lendemain estre d'un grand soupe.
(La FontainEj Le Faucon et le Chapon.)
Parbleu ! je viens du Louvre, où Cléonte, au lev^. Madame, a bien paru ridicule acheva.
{Molière, Le Misanthrope^ A. II, se. iv.)
Tiens, touche-moi, vois-tu comme tu me possèie? À tes moindres désir» vois-tu comme ]tcède?
(Lamartine, Jocelyn.)
Tandis que mot,
C'est une affection sans fin que je concoi,
(E. Au G 1ER, M. LÉVY, éditeur.)
La poésie était la monarchie ; un mot
Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud ;
Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre^
Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre
Piétons et cavaliers traversant le Pont-Neuf.
La langue était l'État avant Quatre- viugt-neuf ;
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes,
Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes, ayant le décorum pour loi.
Et montant à Versatile aux carrosses du roi.
(V. Hugo, Les Contemplations : Réponse à un acte d accusation.)
« Londre sans s, s'écrie Th. de Banville, voilà une licence poétique ! J'ai dit qu'il n'en faut jamais, et voilà que mon maître s'en est permis une. — Eh bieni il a eu torti >>
a II fallait Versailles, — Rien d'implacable, ajoute le disciple qui est un des poètes les plus distingués de la littérature contemporaine, rien d'implacable comme un écolier qui prend son maître en faute I »— « Pour nous, dit cependant M. F. de Gramont, il nous semble qu'il est plus indifférent de retrancher Vs dans des noms de villes étrangères, tels que ceux d'Athènes, Thèbes, Mycènes, et surtout dans celui de Londres, qui ne s'appelle pas plus Londres que Londre, mais London. Quant aux noms français, tant de personnes que de lieux, il est bon
d'en maintenir rigoureusement Torthographe. » Nous sommes de cet avis. Une seule licence est vraiment admise : c*est celle qui consiste à laisser le poète choisir entre deux formes orthographiques d'un mot : certe et certes^ grâce et grâces y guère et guères, ^éphir et jéphyre, pour les rimes, ou dans le corps même du mot :
CertCy il a dû pétrir dans une argile étrange
Et sécher aux rayons d'un soleil irrité
Cet être, quel qu'il soit, ou Taigle ou l'hirondelle.
Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile,
Et qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté I
(A. DE Musset, Rolla.)