DES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE VERS
Le vers français ne se rythme pas, comme le vers latin ou grec, par une certaine combinaison de voyelles brèves et longues formant des mesures fixes appelées pieds,dont certains, suivant respect de vers, ont des places invariables. Le vers français n'est composé que d'un certain nombre de syllabes; et la syllabe finale, la rime, doit se retrouver dans un autre vers, soit précédent, soit suivant. Cette syllabe finale est le lien harmonieux entre les différents vers.
Le vers français peut être de une à doit^e syllabes.
Fort Belle, Elle Dort.
Vers (Tune syllabe.
• Sonnet,
Sort Rose Brise
Frêle I Close, L'a
Quelle La Prise.
Mortl
(Jules DE Ressrguier, Sonnets.
Chauvin, éditeur, Toulouse.)
Vers de deux syllabes.
Le matin qu'il est mort, (Souvenance.)
L'aurore
Et croit
Des douces Gatté !
De feu
Revivre...
Brebis; • Tout chante
Colore
Le jour
Les merles L'été,
Les Cieux;
L'enivre
Jaseurs; Tout cause,
Elle ouvre
D'amour,
Les périt s Tout rit,
Les Heurs
D'extase,
Des fleurs... La rose
Et couvre
D'espoir...
Il rêve, Fleurit.
De pleurs
II jase,
Il rit. Ma mère
Les arbres,
Veut voir
Se lève A tort;
Les nids,
La plaine
Et dit : J'espère
Les marbres
Là- bas
« Bon prêtre, Encor... »
Jaunis.
Si pleine
Je sens Une heure
Lui, pâle
D'ébats ;
Renaître Après,
Et froid.
Les mousses. Mes sens. On pleure
Il râle
Tapis
Charmante Auprès.
(Al.
Flan, Rythmes impossibles.
Bibliothèque du Caveau.)
Vers de trois syllabes.
Nous en avons vu déjà un exemple dans la pièce de La Fleur et le Papillon que nous avons
citée en partie. En voici d'autres exemples du même poète:
Ce bruit vague C'est la plainte
Qui s'endort, Presque éteinte
C'est la vague D'une sainte
Sur le bord; Pour un mort.
(V. Hugo, Les Orientales : Les Djinns.) Le Pas d'armçs du roi Jean.
Çà, qu'on selle, Écuyer, Mon fidèle Destrier.
Mon cœur ploie Sous la joie Quand je broie L'étrier.
Ma vieille âme Enrageait, Car ma lame, Que rongeait Cette rouille Qui la souille, En quenouille Se changeait.
Par saint Gille !
Viens-nous-en, Mon agile Alezan !
Viens, écoute Par la route, Voir la joute Du roi Jean!...
Cette ville Aux longs cris, Qui profile Son front gris.
Des toits frêles, Cent tourelles, Clochers grêles, C'est Paris.
Nous qui sommes.
De par Dieu, Gentilshommes De haut lieu, Il faut faire Bruit sur terre ; Et la guerre N'est qu'un jeu.
Quelle foule, Par mon sceau !
Qui s'écoule En ruisseau Et se rue, Incongrue, Par la rue Saint-Marceau !
Notre-Dame!
Que c'est beau !
Sur mon âme De corbeau, Voudrais être Clerc ou prêtre, Pour y mettre Mon tombeau!
(V. Hugo, Odes et Ballades.)
Vers de quatre syllabes.
Sur la colline, L'air illumine
Quand la splendeur Ce front rêveur
Du ciel en fleur D'une lueur
Au soir décline, Triste et divine. . .
(Th. de Banville, Les Stalactites : Sonnet sur
une Dame blonde. A. Lemerre, éditeur.)
Vers de cinq syllabes.
L'aurore s'allume, Tout reprend son âme,
L'ombre épaisse fuit; L'enfant son hochet,
Le rêve et la brume Le foyer sa flamme,
Vont où va la nuit ; Le luth son archet ;
Paupières et roses Folie ou démence,
S'ouvrent demi-closes; Dans le monde immense.
Du réveil des choses Chacun recommence
On entend le bruit. Ce qu'il ébauchait.
Tout chante et murmure, Qu'on pense ou qu'on aime. Tout parle à la fois. Sans cesse agité.
Fumée et verdure, Vers un but suprême
Les nids et les toits; Tout vole emporté :
Le vent parle aux chênes, L'esquif cherche un môle, L'eau parle aux fontaines ; L'abeille un vieux saule, Toutes les haleines La boussole un pôle,
Deviennent des voix. Moi, la vérité!
(V. Hugo, Les Chantt du crépuscule^ xx.)
Vers de six syllabes.
La Captive.
Si je n'étais captive, J'aimerais ce pays, Et celte mer plaintive, Et ces champs de maïs, Et ces astres sans nombre, Si le long du mur sombre N'étlncelait dans l'ombre Le sabre des spahis...
Pourtant j'aime une rive Où jamais des hivers Le souffle froid n'arrive Par les vitraux ouverts.
L'été, la pluie est chaude, L'insecte vert qui rôde Luit, vivante émeraude.
Sous les brins d'herbe verts.
Smyrne est une princesse Avec son beau chapel; L'heureux printemps sans cesse Répond à son appel ; Et, comme un riant groupe De fleurs dans une coupe.
Dans ses murs se découpe Plus d'un frais archipel.
J'aime ces tours vermeilles, Ces drapeaux triomphants.
Ces maisons d'or, pareilles A des jouets d'enfants ;
J'aime, pour mes pensées Plus mollement bercées, Ces tentes balancées Au dos des éléphants.
Dans ce palais de fées,
Mon cœur, plein de concerts,
Croit, aux voix étouffées
Qui viennent des déserts.
Entendre les génies
Mêler les harmonies
Des chansons infinies
Qu'ils chantent dans les airs !.. .
Mais, surtout, quand la brise Me touche en voltigeant, La nuit, j'aime être assise, Etre assise en songeant.
L'œil sur la mer profonde, Tandis que, pâle et blonde, La lune ouvre dans l'onde Son éventail d'argent.
(V. Hugo, Les Orientales.)
Vers de sept syllabes.
On aperçoit sur la route La ferme au pied du coteau.
La vache se penche — et broute L'herbe haute au bord de l'eau .
Sous un noyer centenaire, Au front richement peuplé, Dans la cour on voit une aire, Une aire à battre le blé.
L'avoine, le seigle et l'orge Sont entassés à foison, Le grenier crève, et dégorge Les trésors de la moisson.
Les canards fouillent la vase, L'étable beugle et mugit, Le raisin foulé s'écrase Sous le pressoir qu'il rougit.
Aux environs de l'étable, Le coq, de son bec pointu, Sondant et triant le sable, Pique un grain sous jn fétu.
Comme une verte corbeille.
Tout autour de la maison Montent les bras d'une treille :
Cestun nid dans un buisson.
(AuRÉLiEN ScHOLL, Dentsc.
M. Dreyfous, éditeur.)
Vers de huit syllabes.
L'Espoir en Dieu.
O toi que nul n'a pu connaître Et n'a renié sans mentir, Réponds-moi, toi qui m'as fait naître Et demain me feras mourir !
Puisque tu te laisses comprendre, Pourquoi fais- tu douter de toi?
Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi ?
Dès que l'homme lève la tête, Il croit t'entrevoir dans les cieux ; La création, sa conquête, N'est qu'un vaste temple à ses yeux.
DE VERSIFICATION FRANÇAISE jt
Dès qu'il redescend en lui-même.
Il t'y trouve; tu vis en lui.
S'il souffre, s'il pleure, s'il aime, C'est son Dieu qui le veut ainsi.
De la plus noble intelligence La plus sublime ambition Est de prouver ton existence Et de faire épeler ton nom.
De quelque façon qu'on t'appelle, Brahma, Jupiter, ou Jésus, Vérité, Justice éternelle, Vers toi tous les bras sont tendus.
Le dernier des fils de la terre Te rend grâce du fond du cœur Dès qu'il se mêle à sa misère Une apparence de bonheur.
Le monde entier te glorifie, L'oiseau te chante sur son nid^ Et pour une goutte de pluie Des milliers d'êtres t'ont béni.
Tu n'as rien fait qu'on ne l'admire.
Rien de toi n'est perdu pour nous; Tout prie, et tu ne peux sourire Que nous ne tombions à genoux.
Pourquoi donc, ô Maître suprême !
As-tu créé le mal si grand Que la raison, la vertu même, S'épouvantent en le voyant ?
Lorsque tant de choses sur terre Proclament la Divinité Et semblent attester d'un père L'amour, la force et la bonté,
Comment, sous la sainte lumière, Voit-on des actes si hideux Qu'ils font expirer la prière Sur les lèvres du malheureux ?
Pourquoi, dans ton œuvre céleste, , Tant d'éléments si peu d'accord ?
A quoi bon le crime et la peste ?
O Dieu juste! pourquoi la mort ?
(A. DE Musset, Poésies nouvelles.)
Vers de neuf syllabes.
Le Poète,
En proie à Tenfer plein de fureur, Avant qu'à jamais il resplendisse, Le poète voit avec horreur S'enfuir vers la nuit son Eurydice.
Il vit exilé sous l'œil des cieux.
Les fauves lions avec délire Ecoutent son chant délicieux, Captifs qu'a vaincus la grande Lyre.
Le tigre féroce avait pleuré, Mais c'était en vain, il faut que l'Hèbre Porte dans ses flots, mort, déchiré, Celui dont le nom vivra célèbre.
Puis divinisé par la douleur, A présent parmi les dieux sans voiles, Ce charmeur des bois, cet oiseleur Pose ses pieds blancs sur les étoiles
DE VERSIFICATION FRANÇAISE ^'i
Mais l'ombre toujours entend frémir Ta plainte qui meurt comme étouffée.
Et tes verts roseaux tout bas gémir, Fleuve qu'a rougi le sang d'Orphée 1
(Th. de Banville, Petit traité de Poésie fran çaise. )
Vers de dix syllabes,
Toy qui de Rome émerveillé contemples L'antique orgueil, qui menassoit les cieux, Ces vieu'x palais, ces monts audacieux, Ces murs, ces arcz, ces thermes, et ces temples,
Juge, en voyant ces ruines si amples,
Ce qu'a rongé le temps injurieux,
Puis qu'aux ouvriers les plus industrieux
Ces vieux fragmens encor servent d'exemples.
Regarde après, comme de jour en jour Rome, fouillant son antique séjour, Se rebâtistde tant d'oeuvres divines :
Tu jugeras que le démon romain S'efforce encor d'une fatale main Ressusciter ces poudreuses ruines.
(J. DU Bellay. Antiquité^ de Rome^ xxvii.
Voir La Pléiade française. )
O bienheureux qui peut passer sa vie Entre les siens, franc de haine et d'envie, Parmy les champs, les forests et les bois, Loin du tumulte et du bruit populaire, Et qui ne vend sa liberté pour plaire Aux passions des princes et des rois !
J4 t RAI TE
Il n'a soucy d'une chose incertaine; Il ne se paist d'une espérance vaine ; Nulle faveur ne le va décevant; De cent fureurs il a Tâme embrasée.
Et ne maudit sa jeunesse abusée, Quand il ne trouve à la fin que du vant.
Il ne frémist quand la mer courroucée Enfle ses flots, contrairement poussée Des vents esmeus soufflans horriblement; Et quand, la nuict à son aise il sommeille^ Une trompette en sursaut ne l'éveille, Pour l'envoyer du lict au monument.
L'ambition son courage n'attise ;
D'un fard trompeur son âme il ne déguise ;
Il ne se plaist à violer sa foy;
Des grands seigneurs l'oreiile il n'importune;
Mais, en vivant contant de sa fortune,
Il est sa cour, sa faveur et son roy...
Si je ne loge en ces maisons dorées, Au front superbe, aux voûtes peinturées D'azur, d'esmail et de mille couleurs.
Mon œil se pa^st des thrésors de la plaine Riche d'œillets, de lis, de marjolaine, Et du beau teint des printanières fleurs.
(P H. Dï s p R T E s, Bergeries : Chanson .
Ad. Delahays, éditeur.)
Les Colombes.
Sur le coteau, là-bas où sont les tombes, Un beau palmier, comme un panache vert, Dresse sa tête, où le soir les colombes Viennent nicher et se mettre à couvert.
DE VERSIFICATION FRANÇAISE yS
Mais, le matin, elles quittent les branches; Comme un collier qui s'égrène, on les voit S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, Et se poser plus loin sur quelque toit.
Mon âme est l'arbre où, tous les soirs, comme elleSj De blancs essaims de folles visions Tombent des cieux, en palpitant des ailes, Pour s'envoler dès les premiers rayons.
(Th. Gautier, Poésies complètes, 1845.)
Reine du monde, ô France, ô ma patrie.
Soulève enfin ton front cicatrisé.
Sans qu'à tes yeux leur gloire en soit flétrie,
De tes enfants l'étendard s'est brisé.
Quand la Fortune outrageait leur vaillance.
Quand de tes mains tombait ton sceptre d'or Tes ennemis disaient encor:
« Honneur aux enfants de la France. »
(B É R A N G E R, Œuvres complètes : Les Enfants de la France. Perrotin, éditeur.)
Vers de on:(e syllabes.
Quand vous respirez un parfum délectable, Ne demandez pas d'où vient ce souffle pur!
Tout parfum descend de la divine table ; L'abeille en arrive, artiste infatigable, Et son miel choisi tombe aussi de l'azur.
L'été, lorsqu'un fruit fond sous votre sourire. Ne demandez pas : « Ce doux fruit, qui l'a fait ? » Vous direz : « C'est Dieu! Dieu par qui tout respire. En piquant le mil, l'oiseau sait bien le dire. Le chanter aussi par un double bienfait.
Si VOUS avez peur lorsque la nuit est notre, Mon Dieu! vous direz: « Je vois clair avec vous, Vous êtes la lampe au fond de ma mémoire, Vous êtes la nuit, voilé dans votre gloire ! » Vous êtes le jour, et vous brillez pour nous!
Si vous rencontrez un pauvre sans baptême, Donnez-lui le pain que l'on vous a donné.
Parlez-lui d'amour comme on fait à vous-même. Dieu dira : « C'est bien, voilà l'enfant que j'aime; S'il s'égare un jour, il sera pardonné. »
Voyez-vous passer dans sa tristesse amère Une femme seule et lente à son chemin ?
Regardez-la bien, et dites : « C'est ma mère ! Ma mère qui souffre ! » Honorez sa misère Et soutenez-la du cœur et de la main !
Enfin, faites tant et si souvent l'aumône,
Qu'à ce doux travail ardemment occupé,
Quand vous vieillirez —tout vieillit. Dieu l'ordonne,—
Quelque ange en passant vous touche et vous moissonne
Comme un lis d'argent pour la Vierge coupé.
(M"* Dbsbordes-Valm ORE, Elégies et Poésies nouvelles . Charpentier, éditeur.)
. Vers de douiçe syllabes,
VEspoir en Dieu,
Il existe, dit-on, une philosophie
Qui nous explique tout sans révélation,
Et qui peut nous guider à travers cette vie
Entre l'indifférence et la religion.
J'y consens. — Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes
Qui savent, sans la foi, trouver la vérité.
Sophistes impuissants qui ne croient qu'en eux-mêmes ?
Quels sont leurs arguments et leur autorité ? L'un me montre ici-bas deux principes en guerre, Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels ; L'autre découvre au loin, dans le ciel solitaire, Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels.
Je vois rêver Platon et penser Aristote ; J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon chemin. Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote; On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicain. Pythagore et Leibnitz transfigurent mon être. Descartes m'abandonne au sein des tourbillons. Montaigne s'examine, et ne peut se connaître. Pascal fuit en tremblant ses propres visions. Pyrrhon me rend aveugle, et Zenon insensible. Voltaire jette à bas tout ce (^u'il voit debout. Spinoza, fatigué de tenter, l'impossible, Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. Pour le sophiste anglais, l'homme est une machine. Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand Qui, du philosophisme achevant la ruine, Déclare le ciel vide et conclut au néant.
(Alfr. de Musset, Poésies nouvelles.)